Maurice Zundel

       

Cénacle de Genève, le deux février 1964, au jour de la Présentation de Jésus au Temple (Luc 2, 22-31).

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

         Nous savons que la vie de Jésus se termine, la vie de Jésus se termine par un échec. Jésus n'a converti personne, il n'a pas fait un seul disciple, je veux dire, dans son Esprit, personne ne l’a compris. Il va être seul tout à l'heure dans son, son agonie. Il va être abandonné de tous, vendu par l'un des siens, trahi par un autre, renié. Et finalement le dernier mot, quand tout sera consommé, le dernier mot dans le dernier entretien, sera de s'enquérir si bientôt sera rétabli le royaume d'Israël. On comprend que Jésus ait pu dire, à ses disciples, dans les derniers discours après la Cène : " Il est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, l'Esprit saint ne viendra pas à vous " ( Jn 16/7 ).


          On ne peut pas imaginer un aveu d’échec plus douloureux, plus tragique, que celui-là :" Il est bon que je m'en aille parce que si je ne m'en vais pas, l'Esprit saint ne viendra pas à vous ". Cela veut dire au fond : ma Présence vous est un obstacle sur le chemin du Royaume de Dieu.
          Et quel était l'obstacle ? Évidemment, l'obstacle, c'est que les Apôtres voyaient Jésus devant eux, ils ne le voyaient pas au-dedans d'eux-mêmes. Le voyant devant eux, avec leurs yeux de chair, ils l'imaginaient comme ils le rêvaient, ils l'imaginaient comme celui qui allait satisfaire leurs ambitions, leurs désirs, leur appétit de revanche, leurs besoins de triompher et de voir enfin leur pays délivré du joug de l'ennemi. Mais ils étaient bien loin de se douter que le Royaume était au-dedans d'eux-mêmes et que, c’est une conversion radicale qui était attendue de chacun d'eux.
          C'est donc sur une équivoque tragique que Jésus les quitte jusqu'à ce que, ils le découvrent finalement au-dedans d'eux-mêmes.  Quand ils le verront au-dedans, il n'y aura plus d'équivoque  parce qu'à ce moment-là, ils seront entrés dans la lumière de la foi, dans la lumière de l'amour ; et ils l'auront, ils l’auront découvert comme la source même de leur vie.
         C'est à cela que Jésus voulait les amener, et il semble que, il avait beaucoup plus de peine à les convaincre qu'il n'avait eu de peine à amener la samaritaine à découvrir au-dedans d'elle-même cette source qui jaillit en vie éternelle et qui est le Dieu vivant. On n’imagine pas que Jésus qui quitte ses disciples sur ces mots tragiques, qui reconnaît l'échec, qui remet au-delà de sa mort une conversion qui sera le fruit de l'Esprit, on n'imagine pas que Jésus est avant tout une idole, et que sous le nom d'Eucharistie, il nous ait donné une Présence matérielle de lui-même sur laquelle nous n'avons qu'à mettre la main.
           Il est de toute évidence que ce n'est pas là l'intention du Seigneur, que L'Eucharistie ne signifie pas une Présence mise matériellement à notre portée, que nous pourrions de nouveau tenir devant nous et que nous n'aurions pas à rencontrer au-dedans de nous.

          Dans les fameuses disputes sur la Présence réelle, à partir du 16ème siècle, il est de toute évidence, que l'on ne s'est, on s’est égaré  fondamentalement, en s'interrogeant sur le mode de la Présence de Jésus dans le mystère de la Cène. Le problème n'était pas là, le vrai problème, c'était de le renvoyer à l'homme. Il est clair que ce que Jésus avait perçu, la catastrophe à laquelle il se préparait, qui était imminente, l'échec retentissant qu'il annonçait, venait précisément de ce que, on s'était trompé sur Dieu. On avait mis Dieu dehors, devant soi, on l'avait logé dans le ciel, au lieu de le découvrir au plus intime de soi.
          C'est à ce Dieu-là que Jésus veut nous conduire : un Dieu intérieur à nous-mêmes, un Dieu dont chaque homme est le sanctuaire. Et nous savons bien que, justement, la grande révolution,  ce sera que le Temple détruit, consumé par la victoire des Romains en 70, que le temple détruit ne sera pas relevé, parce que le sanctuaire désormais, c'est l'homme. Il n'y aura d'autre sanctuaire, véritable, que l'homme lui-même.
          Il s'agira donc de découvrir Dieu dans ce temple nouveau qu'est l'homme et c’'est pourquoi, comme nous le verrons, plus profondément, dans nos entretiens, c’est pourquoi Jésus renvoie ses disciples à l'homme. Pour qu'ils le trouvent, il faut qu'ils le trouvent dans l'homme. Autrement dit, pour qu'ils le trouvent, il faut que, ils le découvrent, qu’ils le découvrent à la lumière de la foi, c'est-à-dire dans une lumière qui ne peut naître que dans un esprit, en union intime avec lui-même, je veux dire avec le Christ.
           Pour nous éviter toute idolâtrie, pour que nous cessions, précisément, de le voir devant nous, pour que nous le trouvions au-dedans de nous, il nous demande donc d'aller vers nos frères. Il nous demande de prendre en charge toute l'humanité et tout l'univers, de revivre en nous toute l'histoire parce que, justement, Jésus est le second Adam.
         C'est en lui que l'humanité nouvelle prend son départ, c'est en lui que l'histoire trouve enfin son unité. C'est lui qui est chargé précisément d'établir un lien entre toutes les générations, de les rendre contemporaines, de susciter, de la poussière, tous les visages disparus, de les rassembler dans une immense chaîne d'amour où tous, enfin devenus, redevenus contemporains, se reconnaîtront comme liés les uns les autres, liés les uns aux autres, dans un seul et même dessein.
         Autrement dit, pour que nous puissions le trouver, il faut nous élargir aux dimensions de son cœur, aux dimensions de sa mission, aux dimensions de l'univers. Et l'Eucharistie s'insère immédiatement dans cette perspective et établit, comme je l’ai dit souvent, et établit entre nous et Jésus toute la distance de l'histoire de l'univers et de l'humanité ; nous ne pouvons aller à lui que, en prenant en charge l'univers et l'histoire de l'humanité.
          N’essayons pas de saisir une Présence à portée de la main. Il s'agit au contraire de nous rendre présent, nous-même, par cet élargissement illimité ; de nous rendre présent à cet amour qui n'a pas de frontières, qui embrasse tous les peuples, qui récapitule toute l'histoire et qui est intérieur à chacun de nous.
         Si je récapitule ces données qui vous sont bien connues, c'est pour insister sur le réalisme de cette réunion. Nous ne sommes pas ici pour accomplir une cérémonie, nous ne sommes pas ici pour répéter des mots vides et creux, pour redire des prières toutes faites et préfabriquées. Nous sommes ici uniquement avec ce désir et avec cette mission de rassembler tout l'univers, tous les hommes, de relire toute l'histoire et de lui donner son accomplissement.
         Si la messe n'était pas justement ce repas de la fraternité universelle autour du Seigneur, qui a donné sa vie pour chacun de nous, elle serait une atroce mascarade. Elle ne peut nous intéresser et nous passionner et devenir pour nous un acte réel que dans la mesure où nous la vivons dans cette perspective universelle. Et, nous voyons immédiatement par là-même que nous ne sommes pas ici pour nous. On ne participe jamais à la Cène du Seigneur, au sacrement, pour soi, mais pour les autres. Nous sommes ici pour les autres, comme nous sommes ici, nous sommes ici avec les autres. Et symboliquement, c'est tout l'univers que nous assumons et dont nous prenons la charge.
          C'est à cette condition seulement que nous pouvons être reliés au Christ, parce que si nous n'avions pas cette ouverture universelle, nous ramènerions le Christ à des dimensions limitées, c’est-à-dire, nous nous ferions un Christ à notre mesure qui serait une idole. Et c'est justement pour que nous ne puissions pas nous faire de lui une idole qu'il a établi cette distance infinie, qu'il nous a commis cette prise en charge de tout l'univers.
          Nous sommes donc immédiatement introduits au coeur de la vocation chrétienne. On est chrétien pour les autres, on est chrétien pour l'univers ; on n'est pas chrétien pour se sauver soi-même. Aussi, l’on peut parler de salut, il s'agit de ce salut où on est délivré de soi, justement, délivré de ses limites, pour devenir un moi universel où le monde entier puisse être accueilli.
          Il est donc bien clair que notre rassemblement nous met immédiatement en présence de notre histoire, cette histoire encore inconnue pour une très grande part, qui peut remonter à cinq cent mille, à cinq cent mille ans ou davantage. C'est toute cette histoire, c'est toute cette lignée humaine, ce sont toutes ces générations, ce sont tous ces visages, tous ces cœurs, toutes ces pensées, toutes ces douleurs, toutes ces, toutes ces espérances, c'est tout cela qui vient à nous ce matin pour s'achever par nous.
          L'histoire de l'humanité inconnue, l'histoire des hommes qui n'ont laissé aucune trace d'eux-mêmes dans aucun document, l'histoire de la genèse de l'univers, l'histoire de tous les mondes avec lesquels nous sommes reliés, de tous les vivants qui peuvent se trouver ailleurs, sur d'autres planètes, c'est tout cela que nous avons à offrir, avec quel, avec lequel nous avons à nous identifier pour faire de notre offrande, une offrande digne du Christ.
          C'est donc là une première victoire sur la mort, une première victoire sur le temps, ce rassemblement de tous les hommes avec nous, en nous, par nous, autour de la table du Seigneur. Et naturellement, nos contemporains, où qu'ils soient, sur cette planète ou sur une autre, nos contemporains à plus forte raison, sont-ils très étroitement rattachés à cette liturgie puisque nous avons réalisé l'unité dans l'espace, autant que dans le temps, comme nous avons déjà à porter l'avenir qui est en germe en nous.
         Si nous entrons à fond dans l'esprit de cette communion, qui est aussi vaste que la communion des Saints, et plus vaste encore, si nous entrons à fond dans l’esprit de cette communion, il se passera quelque chose, il y aura un événement décisif qui nous restera caché évidemment, un évènement décisif, il y aura certaines vies qui s'achèveront, il y aura certaines douleurs qui seront consolées, certaines solitudes qui seront visitées, certaines captivités qui prendront fin, certains désespoirs qui seront surmontés, certaines faiblesses qui seront compensées, certaines fautes qui seront purifiées. Il y aura un événement à l'échelle de l'univers, un événement cosmique, un événement historique, un événement humain.
          Cela seul peut nous intéresser. Et d'ailleurs nous le sentons bien dans cette liturgie de la Chandeleur où tous les cierges s'allument dans toutes les églises du monde. Il s'agit de nouveau, non pas d'un cérémonial qui ressuscite les liturgies du Temple, mais il s'agit de cet incendie intérieur que le Christ venait allumer, il s'agit de cette lumière au fond des cœurs quand ils se laissent traverser par la Présence divine, et que, ils laissent transparaître la vie du Christ.
          Et précisément, nous voyons dans le contexte de cette fête de la Chandeleur, nous voyons Siméon, ou plutôt, nous l'entendons annoncer à Marie qu'un glaive de douleur transpercera son coeur. Voilà, finalement, d’où procèdent toutes ces lumières. Elles s'allument dans ce martyre de la Vierge au pied de la croix, et en ce martyre, bien sûr, qui est la source du sien : le martyre de Jésus.
          La vie ne pénètre finalement que de cet enfantement crucifié parce que pour promouvoir l'esprit, pour nous désentraver de nous-même, il faut une mise de fonds, il faut une avance d'amour que Dieu nous fait, bien sûr, à laquelle la Vierge s'unit, mais que nous avons à faire, à notre tour, au monde entier.
          Le cierge que nous recevons n'est que le symbole du cierge que nous avons à devenir, ce cierge qui se nourrit, ou plutôt ce cierge qui nourrit sa flamme de sa propre, de sa propre consomption. Nous avons à nourrir la lumière que nous avons à devenir par le don que nous sommes appelés à être.
         Nous allons donc nous placer dans l'axe de ce réalisme souverain, car nous avons perdu, j'espère, le goût du cérémonial. Nous allons nous établir dans ce réalisme souverain en" allumant "  toutes nos intentions, d'abord par tous les visages que nous voudrions pouvoir rassembler autour de cet autel, tous ceux qui nous ont quittés, tous ceux qui ne peuvent plus être visibles pour nous aujourd'hui. Et à travers eux, nous remonterons le cours de toutes les générations, nous assumerons tous ceux qui n'ont pas de nom, du moins qui n’en n'ont laissé aucune trace. Nous penserons à tous nos contemporains, à l'état du monde tel que les journaux, la radio, la télévision nous le présentent. Nous penserons à tous ceux dont nous avons la charge, nous visiterons les prisons, les hôpitaux, nous assumerons toutes les agonies, toutes les douleurs. Nous penserons à tous les désespérés, à tous les dévoyés que nous pourrions être si aisément.
          Et ce sera déjà suffisant pour nous nettoyer de nous-même et mettre le coeur à nu en présence de Jésus, pour nous offrir dans ce vide de nous-mêmes qui lui permettra de répandre sa vie dans la nôtre, afin que notre vie devienne le rayonnement de la sienne.
          C'est dans ce sens que nous allons poursuivre cette liturgie et entrer dans l'offrande proprement dit en recueillant tout l'univers, afin d'en faire une immense gerbe de lumière et d'amour que nous ferons monter vers la Trinité sainte, par les mains de la Vierge immaculée.

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