Extrait de la conférence : "en hommage à René Habachi" par Remo Vescia (*), Paris, 2006

Grâce à René Habachi (**), j'ai eu la grâce de rencontrer l'abbé Maurice Zundel. C'était en Égypte, pendant les années quarante, lorsqu'il était bloqué par la guerre dans ce pays qu'il aimait particulièrement peut-être à cause de ses liens avec l'Histoire Sainte. Il demeurait au monastère des Carmélites, à Matarieh, près du Caire, dans un dénuement total, se nourrissant frugalement, dormant quelques heures par jour, se dépensant en homélies et conférences pour des auditoires divers de la communauté francophone, tant égyptienne que cosmopolite.

Il parlait aux jeunes gens que nous étions, scouts en mal d'activités sportives et en quête de nourritures spirituelles, avec une flamme et une inspiration qui nous plongeaient dans des silences méditatifs propres à allumer des feux intérieurs.

Il parlait d'une belle voix poétique et convaincante, dans un souffle qui venait d'ailleurs, avec un accent légèrement germanique teinté par sa Suisse natale, modulé en phrases harmonieuses où la rigueur de la pensée puisait ses références dans une vaste culture littéraire et scientifique ou même dans des textes liturgiques. Car l'abbé Maurice Zundel lisait énormément, s'informait des dernières parutions et découvertes scientifiques, citait Dante et Shakespeare aussi bien que François d'Assise et Thérèse de Lisieux. Et notre culture très livresque s'éclairait à ces braises incandescentes. «Le bien n'est pas quelque chose à faire, disait-il, mais Quelqu'un à aimer ... »

Écouter Zundel c'était s'abreuver à une source, se mettre à l'écoute du grand poème de la vie qu'il déclamait sans lire une note, dans une lancée qu'un souffle intérieur intense nourrissait. N'avait-il pas écrit justement Le Poème de la Sainte Liturgie; L'Évangile Intérieur, Je est un autre ?

Cet homme extraordinaire, ce prêtre mystique, paraissait, aux yeux étonnés et enthousiastes du jeune homme à la découverte de la vie que j'étais, comme la personnification du don, de l'amour des autres, de la poésie qui donne sens à la création, celle qui reflète un regard original sur le monde pour l'aider à s'accomplir.

L'abbé Zundel me paraissait aussi exceptionnel que le Poverello d'Assise, son modèle, qu'il évoquait avec une immense tendresse et émotion.

Il nous apprenait que Dieu n'attendait rien moins de chacun que de s'atteindre soi-même, en se débarrassant de ce qu'il appelait notre moi préfabriqué, pour devenir créateurs de nous-mêmes; que loin de nous juger, Il attendait de nous d'être aimé... sollicitait notre amour, souffrait de ne pas être aimé !... et nous invitait à la dignité divine, dans un infini respect de notre liberté...

La diction de ses mots graves, soufflés dans un profond recueillement et répétés à des moments opportuns pour être soulignés et intériorisés, entraînait notre totale adhésion.

La lecture de ses livres m'a aidé à approfondir sa pensée et à mûrir. Peu de ses ouvrages avaient paru alors. Le Poème de la Sainte Liturgie, l'Évangile intérieur, Je est un autre tous de sommets d'intelligence spirituelle, désormais des guides pour ma vie. Puis sont venus, plus philosophiques, L'homme passe l'homme et tant d'autres, posthumes, insoupçonnés et toujours aussi lumineux : Je parlerai à ton cœur, L'Hymne à la joie, Ton visage, ma lumière et surtout Quel homme et Quel Dieu ?

A Paris où j'étais venu faire mes études au début des années cinquante – avant de décider de m'y installer définitivement, et d'y fonder une famille – j'avais sa photo épinglée sur le mur de ma petite chambre d'étudiant, pour accompagner ma solitude de son beau visage lumineux. Avec ma fiancée dont il prononçait le nom avec grand respect et amour, nous avons décidé, après notre mariage à Saint Séverin, d'aller lui demander sa bénédiction à Ouchy, près de Lausanne, où il vivait désormais.

Le Père Zundel nous a accompagnés toute sa vie. Il nous a aidés dans les tournants difficiles et c'est avec joie que nous voyons maintenant, plus de trente ans après sa mort, venir à lui, dans le monde entier, de nouveaux et nombreux amis touchés par sa grâce et son message de liberté et d'amour. Ils sont de plus en plus nombreux à être convaincus et émerveillés par la pensée de ce prêtre exceptionnel, ce saint dont la vie s'est déroulée saintement, en conformité avec sa pensée. Le pape Paul VI avait dit de lui, après la retraite qu'il lui avait demandé de prêcher au Vatican et publiée sous le titre Quel homme, quel Dieu ? « Génie de poète, génie de mystique, écrivain et théologien, et tout cela fondu en un, avec des fulgurations, dans sa recherche constante de la profondeur des choses et des êtres pour y faire germer l'intériorité. »

« La morale d'obligation est défunte, nous avait dit Zundel. Il ne faut pas la ressusciter ! Il y a une morale de libération, infiniment plus exigeante, qui demande tout, toujours, à chaque instant et partout, dans un engagement qui va jusqu'à la racine de l'être. Rien n'est plus exigeant mais rien n'est plus créateur, rien n'est plus libérateur. »

(*) Commissaire de l’Exposition itinérante  « Ensemble, construisons la Terre » avec Teilhard de Chardin, François d’Assise, François Cheng.

(**) René Habachi (1914-2003), ami de Maurice Zundel, professeur de philosophie, écrivain, ancien directeur de la division de philosophie à l'UNESCO.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir