Yoakim Moubarac (prêtre maronite libanais, grand ami de Louis Massignon, témoignage présenté au Colloque Maurice Zundel de Paris en juin 1986)

« Je le trouve aussi inimitable qu'admirable. C'est ainsi que, pour le non-fumeur que je suis, dormeur insatiable et convive toujours à l'épreuve d'un insondable appétit, je découvrais au Caire un Zundel qui ne dormait guère et, à l'une des tables les plus hospitalières et les mieux servies de tout l'orient, un commensal obstiné à ne prendre que des pommes de terre en robe de chambre.

En revanche, et pour achever d'exaspérer la maîtresse de maison dont la tendresse se drapait de violence, il n'arrêtait pas de fumer. »


« Encore au Caire... , intrigué par son immense facilité de parole, sans la moindre hésitation, sur plus d'une heure de conférence, je veux vérifier ce qu'il pouvait bien avoir mis sur le papier qu'il tenait à la main et consultait régulièrement. Quelle n'est pas ma stupéfaction quand je constate que c'était du papier blanc. »


« Zundel revenait souvent à la pensée fondatrice de sa vocation en Augustin, celle concernant le Dieu intérieur, plus intime à soi que soi.

Pour ma part, je reviens volontiers, en ce qui le concerne, à cette autre pensée d'Augustin qui se rapporte aux dimensions de l'Eglise selon sa nature profonde. "Combien des nôtres – dit Augustin – qui s'y croyant dedans sont dehors, et combien d'autres qui se croyaient dehors y sont dedans".

Maurice Zundel est pour moi un prêtre exemplaire de cette Eglise-là. A l'intérieur même de cette Eglise, et dans la mesure où les institutions qui s'en réclament sont autant de moments étoilés et éclatés, Zundel est l'assistant fraternel et attentif des vocations les plus humbles, comme les plus originales, et il lui appartient de dégager ces vocations de leur gangue mondaine, qu'elle soit sacrée ou profane. »


« Il lui appartient surtout de reconnaître la rectitude et de défendre l'inviolabilité des vocations singulières, dans des situations apparemment anormales – selon la loi – mais héroïques selon leur destin. Il était alors le témoin, aussi fidèle et secourable qu'il était silencieux, de ce que l'un de ses grands correspondants appelait "notre prédestination illégale à l'amour".

Ce faisant, et compte tenu de cette illégalité héroïque dont il est le témoin compatissant – mais sans complaisance ni complicité – Maurice Zundel m'apparaît comme un modèle d'orthodoxie, c'est-à-dire de rigueur dans l'expression de la Foi comme de la pensée scientifique et philosophique, et en concordance avec elle.

Mais il est aussi le prophète de ce que j'aimerais appeler – sans méprise – une méta-orthodoxie, dans la mesure, justement, où on n'y arrive pas, avec lui, par subversion intellectuelle ou révolution sociale, mais par conversion spirituelle et maturation culturelle. »


« Maurice Zundel était bien à l'opposé de Charles Journet au niveau d'une orthodoxie doctrinale qui serait réduite au thomisme. Mais il ne faudrait pas laisser croire qu'ils suivaient l'un et l'autre un chemin différent d'orthodoxie spirituelle, alors qu'ils étaient sur la même voie de l'enfance évangélique.

Leurs options ont assurément divergé dès le début en matière scolastique, mais j'estime que, jusqu'à la fin, ils faisaient partie de la même école évangélique d'enfance et de conversion permanente, en esprit et en vérité.

C'est ainsi, en tout cas, qu'ils étaient ensemble compris et aimés par celui qui s'appelait, dans le siècle, Jean-Baptiste Montini. »


« Certes, il avait en commun avec l'abbé Mugnier, et quelques autres, de ne pouvoir être évêque que par erreur...

Mais quand l'abbé Mugnier parle encore au cœur des salons parisiens, c'est au cœur de la papauté que la voix de Zundel est perçue, parce qu'on y perçoit " Le Poème de la Sainte Liturgie " et " L’évangile intérieur " de la même manière qu'on le fait chez des carmélites ou des bénédictines, des prêtres-ouvriers ou le dernier des curés de campagne. »


« En cette année, où nous commémorons Maurice Zundel dix ans après sa mort, on célèbre le centenaire de Franz Liszt. Lui aussi était prêtre et de lui aussi on a dit qu'il était un mondain.

Or ici, ce n'est pas Liszt qui me fait comprendre Zundel par réfraction, mais l'inverse. Je comprends mieux, dans la fidélité absolue de Zundel à Dieu par sa quête passionnée de l'homme, dans la science, la philosophie et l'art, comment Franz Liszt a été – nonobstant la frivolité de sa jeunesse ou les épreuves de son âge mûr – fidèle à sa double vocation musicale et sacerdotale. »


« Je dirai d'abord pour la France, qu'il appartient à cette catholicité qui n'est point gallicane mais athénienne – à cause de Denis – autrement dit paulinienne et grecque, et puis johannique, à cause d'Éphèse, de Marie-Madeleine et d’Irénée.

Dans l'histoire de l'Eglise contemporaine, je pense que Zundel figurera au premier rang de ceux qui ne cessent de qualifier la romanité de la francophonie par ses composantes orientales et qu'ainsi la fille aînée de l'Eglise continue à 'roborer' sa mère et ses enfants répandus dans tout l'univers par le pain français de la Foi. »


« En Egypte, Zundel manifeste ce qu'il est en profondeur, présent à tout ce qui agite, tourmente et meut l'Eglise de son temps, quand elle veut, non pas établir son organisation et l'affermir, mais approfondir sa communion avec toute l'humanité et l'authentifier.

Je le vois alors, sur les rives du Nil comme Monchanin en son Ashram sur les bords de la Kaveri, ou Le Saux dans sa grotte de Sannyasi aux sources du Gange. Il y communie à l'obscur, au Mystère de la Passion du Christ et participe à l'œuvre de sa Pâque dans toute âme à l'épreuve, et tout peuple en mal de libération. »


« Il est remarquable que ce soit au Cénacle libanais que Maurice Zundel ait livré ses premières réflexions sur son thème favori : "L'homme existe-t-il ?" Il est également remarquable, qu'en ce même lieu, il ait parlé de " nos origines en avant de nous ".

Je veux, aujourd'hui, trouver – au travers de l'épreuve trop injuste à laquelle est soumis le pays de ma naissance avec le peuple palestinien – l'annonce prophétique d'un salut à la Zundel, c'est-à-dire qui n'est pas plus d'histoire judéo-chrétienne que de réconciliation islamo-chrétienne, mais d'avènement, en Christ, de l'homme sans privilège, celui que ni la race, ni la religion ne rendent agréable à Dieu, mais le seul fait qu'il ait été créé à l'image et selon la ressemblance du Bien-Aimé. »

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