Témoignage d’une femme qui a connu le père Zundel en Egypte dès 1940.
Nous vous donnons premièrement des extraits d’un article du Bulletin de la communauté grecque-catholique en Egypte, n° paru en 1957. Et deuxièmement des extrait d’une lettre de 1990.

Bulletin Le Lien, 1957

« Nous avons eu, une fois de plus cette année, la chance de recevoir le R. P. Maurice Zundel que nous n'avions pas revu depuis deux ans... C'est un message de vie et de feu qu'il nous apporte et on sent qu'il vit ce dont il parle. Impossible – dit-il – de ne pas être frappé de la stérilité de la Religion par rapport à ce qu'elle devrait être. Une religion de crainte ou d'assoupissement est anémiante.

C'est une religion de mineurs et non d'adultes. Dieu y est le bouche-trou des questions auxquelles nous ne pouvons répondre et des buts que nous sommes incapables d'atteindre. On se décharge sur Lui des charges de la vie ; on se dispense de tout effort et on s'endort dans une heureuse tiédeur.

C'est une fausse sécurité, une dorure à notre médiocrité. Ce Dieu est une idole à mettre dans un musée des superstitions. Il est impossible qu'une religion authentique soit moins exigeante que le premier éveil de l'esprit. Il faut en payer le prix. Le Dieu Vivant ne peut se réduire à une bonté facile, pas plus qu'il ne peut prendre un visage de terreur.

Le Dieu Vivant est une voix immense au fond de nous-même, qui nous engage dans un dialogue où notre être entier doit passer, auquel tout notre être est appelé à se livrer, parce que Sa grandeur ne peut se faire que dans la nôtre.

Il faut cesser de faire de notre vie une vitrine, une devanture. Dieu n'est pas le sein maternel dans lequel on se réfugie pour se dispenser de vivre. Il est la plus haute exigence de vie. Impossible de Le rencontrer sans se dégager de toutes les servitudes. » [...]


« Le mal est le refus de l'Infini. Dès qu'on veut moins que l'Infini, on cesse d'accomplir sa vocation humaine et chrétienne. La seule vertu possible est de devenir ce que Dieu est. Dieu s'est fait Homme afin que l'homme devînt Dieu. Dieu veut toujours pour nous l'Infini. Le corps ne peut être pleinement humain qu'en devenant une image de Dieu.

L'homme est la plus haute révélation de Dieu.

Le vrai Dieu est Celui qui nous appelle à une réalisation infinie. Nous sommes aimantés par une Générosité qui n'a pas de terme. Le seul péché est de limiter la vie, de limiter Dieu. »[...]


« Aux chrétiens qui, par leur tiédeur, ne se différencient guère de ceux qui ne le sont pas, le Père Zundel dit qu'on ne naît pas chrétien : il faut le devenir. Chaque jour, il faut redécouvrir son christianisme, sinon il n'est qu'une formule.

On ne peut pas être chrétien par sa biologie, mais par l'esprit et l'amour.

Le christianisme est aussi nouveau, aujourd'hui, qu'au temps des Apôtres et nous ne pouvons être chrétiens qu'à la manière des Apôtres, c'est-à-dire comme des envoyés. A chacun de nous, le christianisme est confié. Il est universel. Il n'est ni ici, ni là : c'est une source jaillissante au plus profond de nous-même. Le chrétien est celui qui se sent chargé de toute la grandeur et de toute la beauté humaines.

Ce témoignage ne peut se dire : c'est une contagion. Si l'Evangile est une Bonne Nouvelle, c'est dans la mesure où il transforme la vie, en lui conférant cette dimension divine.

A quoi bon défendre un Christ que nous limitons dans notre propre vie ? Nous avons la charge de Sa Vie et de Son Eternité. » [...]


« Nous sommes tous l'espérance et l'attente de Dieu. Nous continuons l'Incarnation, nous avons à être le Christ d'aujourd'hui. Quiconque nous rencontre doit se sentir promu, enrichi, révélé à soi-même. Personne qui ne nous soit confié et dont nous n'ayons la charge.

Tant qu'on ne perçoit pas sur nous le Visage du Seigneur, nous n'avons aucune justification dans nos prétentions à porter le nom de chrétien.

Nous étouffons dans les formules. Il faut apporter une Présence et le devenir. L'homme vit seul et meurt seul : malheur à l'homme qui n'a pas atteint à sa solitude, parce qu'il n'aura jamais vécu. Notre civilisation est responsable de l'assassinat de la solitude. La vie de l'esprit est une vie qui doit elle-même s'enfanter dans la solitude.

Etre homme suppose cette exigence d'avoir à s'engendrer soi-même, passer de la surface à la profondeur par un don de soi-même, qui n'est possible que dans la solitude. » [...]


« Tant que les formules n'ont pas été converties en la substance de l'être, elles sont absolument inefficaces. La vie ne peut se trouver qu'en s'engendrant elle-même par une prise en charge de soi-même dans un dialogue silencieux.

Il faut se récupérer sur les déterminismes, la fatalité, les clichés dont on est nourri depuis l'enfance.

Cette récupération doit être profonde, silencieuse, solitaire. Les grands hommes ont un arrière-plan de solitude et de contemplation qui soutient toute leur action et fait passer cette vie-source. Il faut posséder son âme...

Toute l'éducation doit être axée sur cette visée unique : que l'homme puisse atteindre à sa solitude, à son origine, pour devenir cette source silencieuse qui portera sa lumière au monde entier. » [...]


« Tout être spirituel est appelé à s'engendrer lui-même en une nouvelle naissance : l'autogenèse de l'homme en Dieu et de Dieu en l'homme. C'est alors que Dieu ne sera plus une idole, mais qu'Il vivra en nous et que notre religion ne sera plus stérile. Nous n'avons rien d'autre à faire qu'à exister à ce niveau. Quand nous mourrons, cela seul demeurera de nous. Il n'y a pas d'autre action que cette contagion de silence et de solitude.

Ceux qui n'emportent pas de nous plus de silence et de solitude sont moins humains en nous quittant. » [...]


« La contemplation s'identifie avec l'action. Il n'y a d'action efficace que là où il y a contemplation. Il faut une perpétuelle attention aux profondeurs de la vie, une prise de conscience poursuivie obstinément.

C'est ça que nous avons à donner au monde. C'est là le secret de toutes les tendresses humaines, sinon la vie est une épouvantable caricature et l'amour un affreux déchirement.

A travers toute l'épaisseur des servitudes biologiques qui recouvrent sans cesse la vie et l'empêchent d'atteindre à sa grandeur, l'unique nécessaire est de devenir soi-même, de devenir la Voix de Dieu en la retrouvant au cœur du silence et de la solitude.

Si nous nous appliquons de toutes nos forces à garder à chaque seconde cette attention à la vie, nous rencontrerons une Présence assez belle pour nous confirmer dans notre solitude et notre silence. Tout sera changé. Nous commencerons d'exister et Dieu aura Son vrai Visage. » [...]


« Dieu est, au cœur de notre intimité, cette présence de Lumière qui fait éclater nos limites et fait de la personne, quand elle atteint cette stature, un bien universel où le Visage de Dieu transparaît à travers un visage d'homme. L'Esprit ne peut se révéler ailleurs que dans un esprit. Nous ne pouvons être nous-même que dans le revêtement d'un Moi où rien ne s'appartient et où la vie jaillit.

Si nous sommes axés sur cette expérience, Dieu n'est plus un rébus, mais l'affirmation en nous d'une Présence universelle. Notre humanité est un sacrement à l'intérieur de nous-même qui ne cesse de nous appeler à cette libération : devenir l'Infini, s'éterniser, porter partout cet incendie.

Tout serait transfiguré par nous : il y aurait en nous plus que nous-même. La Grâce, la Joie, la Beauté jailliraient à chacun de nos pas. Il ne s'agit pas de donner une recette de salut: il s'agit d'une Incarnation qui va se prolonger à travers nous. Nous devons avoir l'humble fierté de vouloir atteindre le sommet de la grandeur.

Nous sommes chargés de tous et de chacun et devons leur apporter ce qu'ils attendent au plus secret d'eux-mêmes. Ce pourquoi il faut nous passionner, c'est la joie de tous pour que l'homme soit plus homme et que Dieu prenne son Vrai Visage : pour que Dieu soit Grand, il faut que l'homme le soit. » [...]


« Il faut donner le témoignage d'une vie tellement grande et belle, qu'elle agisse jusqu'aux racines de l'homme en portant ce courant de vie, de liberté et de grandeur. Toute créature attend son accomplissement du rayonnement de Dieu à travers nous. Etre une affirmation de la vie de l'esprit, de la primauté du spirituel, pour aider chacun de nous à atteindre sa majorité humaine.

Nous n'avons pas à défendre Dieu, nous avons à Le vivre et Il se propagera comme une contagion de rayonnement, comme la Joie, la Musique et l'Amour. » [...]

Courrier : lettre au Père Bernard de Boissière.

« ...Je vous écris pour rectifier certaines choses(*) ; sur le moment on est emporté par son élan, on ne se rend pas bien compte. Quand vous m'avez demandé, pour la cigarette, si c'était pour tenir le coup, je vous ai dit oui. C'est vrai pour moi, mais pour lui c'était différent.

Ecouter la musique intérieure sans arrêt demande un effort qui finit par produire une tension qui ne se concilie pas avec la musique. Il faut donc se détendre parfois pour reprendre le fil interrompu, et cela tout le temps, autrement on n'entend plus.

Autre chose, quand je vous ai dit que je ne sais pas pourquoi j'étais allé le voir, c'est faux. C'est l'instinct le plus profond de tout mon être qui m'y a poussée. Il m'a sauvée. Je lui dois tout. Sans lui, je ne serais plus de ce monde...

Au sujet de sa vie, son histoire, il n'a pas employé le mot sacrilège; il a dit: " ce serait une profanation. " » [...]

(*) Par rapport à la transcription de l'interview faite par le père B. de Boissière dont le texte lui a été soumis.


« Je voudrais faire une remarque : il ne parlait jamais de sainteté, mais toujours de grandeur. Il disait qu'il fallait atteindre les sommets : l'Himalaya.

Il m'a enfantée et créée. Avec tant de difficultés. Je lui ai fait 'voir les étoiles'. Il disait: " Ce n'est pas pour rester dans le sein maternel que je vous ai portée si longtemps ". Je l'ai beaucoup déçu.

Quand je lui ai demandé comment tout cela est arrivé, il m'a dit : " Parce que vous n'avez pas eu peur de moi. " Quand j'ai dit : c'était pour me sauver? Il a répondu " Je n'ai pas fait tous ces calculs. "

Mais je n'avais pas son sens inouï du surnaturel. Cette idée de filiation était très importante pour lui. Il y revenait souvent quand il parlait en public. Il parlait de lui souvent en public. Il fallait seulement faire attention. » [...]


« Il disait de la musique intérieure : " Ce secret qui emparadise la vie. " C'est ce qui lui a permis d'être ce qu'il était, de vivre ce qu'il a vécu. Ça lui dictait aussi ce qu'il devait faire et où en étaient les gens qu'il avait assumés. Bien souvent, presque toujours, je ne comprenais rien à ce qui m'arrivait. A présent, oui, avec le recul.

Quand je lui disais : comment vous comprendre ? Il répondait : " Vivez-moi, vous me comprendrez. " Il disait : " Ne jamais se plaindre. " Lui qui entendait des jérémiades du matin au soir. Il disait, pour m'encourager : " Ecrire des livres ou faire la cuisine, c'est la même chose. " Mais il savait très bien ce qu'il valait. Pourtant, il disait : " Par rapport à Dieu, la différence est 'risible'. " Ou quelque mot de ce genre.

Au sujet de la musique intérieure, il disait " Cette conquête de l'espace intérieur, c'est ça, la véritable conquête de l'espace ! "» [...]


« Il disait aussi '' Je ne me regarde pas. " Ses dons, qualités, facultés étaient innombrables, inimaginables, et aussi un instinct que les hommes n'ont pas, en général. Et la faculté d'empathie – c'est le terme, je crois – la faculté de se mettre à la place des autres pour les comprendre du mieux possible et parfois de façon étonnante.

Et, de plus, un modèle d'équilibre. Sans parler d'un don très spécial pour le monde spirituel, un don rare, une espèce de divination dont il ne se rendait pas compte lui-même ou qu'il oubliait de suite pour ne pas se regarder. » [...]

« Une chose importante : je lui ai demandé, une fois, un souvenir de lui. Il a pris sans hésitation une paire de ciseaux sur sa table et s'est coupé une touffe de cheveux et me l'a donnée. J'en ai mis un peu dans un médaillon que je porte toujours sur moi. Pour que le reste ne se perde pas après sa mort, je l'ai envoyé à ma sœur, religieuse du Sacré-Cœur à Héliopolis, en lui demandant de le donner de ma part aux carmélites de Matarieh.

Je lui ai demandé ensuite si c'était fait. Elle m'a dit que oui, mais que les carmélites ont été très étonnées de recevoir ce don. »

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