Maurice Zundel (1897-1975) est l’un des très grands spirituels des temps modernes. Sa mystique, grande ouverte sur la beauté de la nature aussi bien que sur celle prodiguée par l’art véritable, reste aussi  très proche de celle de Maître Eckhart (1260-1328). Son amour de la pauvreté et sa pratique de la frugalité étaient tels qu’il fut considéré par beaucoup comme le saint François d’Assise de notre temps.

Sa pensée théologique, tout à la fois limpide et profonde, excelle à faire découvrir, derrière les caricatures redoutables héritées de l’histoire, le vrai visage du Dieu Vivant révélé par Jésus-Christ. Visage d’un Dieu inconnu de l’Ancien Testament, visage soigneusement écarté aussi bien par la scolastique médiévale que par le Concile de Trente, visage d’un Dieu éternellement innocent, humble, pauvre et fragile, visage d’un Dieu tout-impuissant et infiniment souffrant. « Dieu est aussi fragile qu’il est précieux, il ne peut apparaître que si nous le laissons transparaître » (Emerveillement et pauvreté, 1993, p. 61) affirmait Maurice Zundel. A ce même propos, il disait semblablement encore : « Il n’y a d’autre manière pour Dieu de se manifester que par cette transfiguration de la vie humaine qui en fait une transparence à Dieu » (Pour toi qui suis-je ?, 2003, p. 51). Tel est ce Dieu dont il dévoila aussi la mystérieuse présence en ce monde par ces mots dont  le sens ne peut être oublié : « Plus on dira l’horreur du mal fait aux innocents, plus on affirmera que Dieu est en eux, avec eux et qu’il est martyr au-dedans d’eux-mêmes » (L’homme passe l’homme, 1948, p. 165). Dans l’innocent qui pleure et hurle, c’est Dieu qui pleure et hurle. Affirmation abyssale, affirmation cruciale de la théologie zundelienne, affirmation qui, pour le témoin d’après la Shoah, Hiroshima et Nagasaki, dessine le visage du seul Dieu acceptable. Visage dont le grand philosophe juif Hans Jonas, bien qu’ignorant tout de la théologie de Zundel, redessinera les mêmes traits, en 1984, alors qu’il méditait sur la compréhensibilité de Dieu après Auschwitz.

 La pensée de Zundel concernant l’homme, sa conception « anthropologique », est rigoureusement indissociable de sa théologie. Comme elle, elle est réaliste, simple, lumineuse. En elle, se dévoile aussi bien le sens de la vie de chacun que celui de l’humanité tout entière. Au vrai, cette anthropologie n’est autre que celle de Jésus-Christ, de saint Jean et de saint Paul, mais présentée, illustrée et expliquée en étroite harmonie tant avec les données de la paléontologie, de la biologie et de l’histoire, qu’avec les concepts de la psychologie sociale, de la psychanalyse et de la philosophie. Si la « question-source » de la théologie de Maurice Zundel : « De quel Dieu parlons-nous ? », celle qui oriente toute son anthropologie est : « L’homme existe-t-il ? ». Or, à cette question, la réponse du maître, comme celle de l’Evangile, comme celle de Rimbaud est : « Je est un Autre ». Prenez garde ! Prenez garde ! Contrairement aux apparences et à ce que vous pensez : vous n’existez pas encore ! Pour exister vous avez, par une seconde et nouvelle naissance, à vous libérer du moi ancien hérité de la première. Alors, passant d’une vie partielle, déterminée et temporaire à une vie totale, libre et éternelle, vous naîtrez enfin à vous-même et à Dieu ce qui est une seule et même merveille.

Maurice Zundel est né le 21 janvier 1897 à Neuchâtel en Suisse. Au séminaire dominicain de Fribourg, il étudie saint Thomas  à fond. Ordonné prêtre le 20 juillet 1919, il est nommé vicaire à Genève. Là, la qualité et la liberté de son enseignement, de même que la pertinence de ses initiatives lui valent un immense succès, mais aussi de solides inimitiés.  Dont celle de son évêque, Mgr Besson, qui en 1925 envoie Zundel à l’Angelicum de Rome pour compléter sa formation théologique. C’est alors que commence la vie d’exil de Zundel : elle durera plus de vingt ans et le conduira à Paris, Londres, Beyrouth, Jérusalem, Le Caire… De retour en Suisse après 1946,  Zundel, prédicateur exceptionnel, poursuivra sa vie itinérante, non seulement en Europe, mais aussi en Egypte et au Liban. Il prononcera alors plusieurs milliers de sermons, discours, conférences, causeries… prêchera des centaines de retraites, ceci quasi toujours sans le secours de la moindre note. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres publiés de son vivant, d’une quinzaine d’œuvres posthumes.

 Zundel dormait en moyenne trois heures par nuit. Comme on sait, la diminution du besoin de sommeil est un trait courant chez les âmes mystiques. En outre, Zundel, dans cet esprit de pauvreté et d’humilité qu’il hérita de saint François d’Assise ne se nourrissait que de quelques pommes de terre par jour. Et quelques confidences sûres l’ont affirmé : Zundel bénéficia de ces grâces extraordinaires qui n’échoient jamais qu’aux âmes saintes.

Maurice Zundel est mort à Lausanne le 10 août 1975.

Michel Fromaget