Cet ouvrage, qui se veut un essai de théologie spirituelle  édité au Seuil et qui  vient de sortir (mars 2013),  nous réconforte dans cette période de grande agitation .Oui le royaume est au-dedans ! Mais l’actualité est si pressante que parfois nous avons tendance à l’oublier  et ce sont des livres de cette qualité  et de cette profondeur qui nous confortent dans nos choix. « Aimer Dieu comme Dieu nous aime », tel est le but pour notre auteur, prieur de l’abbaye de Mondaye (ordre des prémontrés) de la vie chrétienne .Ce docteur en théologie  qui avait déjà publié au Cerf en 2010 « La relation de l’Esprit Saint au Christ » éclaire pour nous ce que l’on pourrait assimiler à un apprentissage de l’amour de Dieu. Autour du thème concret de la soif spirituelle  qui constitue le cœur de ce livre, il nous apporte de précieux éclaircissements sur des notions aussi fondamentales pour enrichir et conforter notre Foi que celles de l’incarnation, de l’expérience de la Croix, du don de l’esprit ou encore du salut ou de la communion des Saints. Bref c’est toute la vie chrétienne  qui est prise en compte ici et présentée avec cette touche d’authenticité liée à une expérience vécue qui a tendance à devenir rare chez de nombreux théologiens  contemporains.


Le «centre de l’âme» ou «cœur profond», lieu spirituel de la rencontre avec Dieu


Découvrir la voie de l’intériorité


     Il peut paraître étrange de situer dans l’espace, même spirituellement, un lieu de rencontre entre Dieu et l’homme. En effet, Dieu est esprit et il est présent en toute chose. En même temps, comme créateur, il est aussi radicalement différent du monde créé. En fait, il ne s’agit pas de représenter l’irreprésentable, mais de penser l’homme dans sa capacité à écouter la Parole de Dieu et dans son accueil de cette Parole. Les expressions sont multiples pour désigner ce lieu de la rencontre entre Dieu et l’homme. La Bible use du vocabulaire du cœur, qui renvoie à la fois à l’expérience sensible, affective, mais aussi à l’intelligence. Le cœur est l’esprit en sa profondeur. En effet, celui qui écoute la Parole de Dieu est un homme sage, tandis que celui qui l’ignore est qualifié par la Bible de fou, de niais, d’insensé et de sot. Le livre des Proverbes est éloquent à ce sujet, dénonçant le manque d’intelligence comme un endurcissement du cœur : «Un reproche fait plus d’impression sur l’homme intelligent que cent coups sur le sot ! » (Pr 17,10). Plusieurs auteurs spirituels, comme saint Jean de la Croix, par exemple, usent du lexique du centre de l’âme, qui est plus conceptuel. Mais la réalité visée est la même: il s’agit de la tradition de l’inhabitation de Dieu en soi. Le Nouveau Testament révèle que l’homme est appelé à devenir la demeure de toute la Trinité, et ainsi à entrer en communion avec chacune des trois personnes divines. A celui qui garde sa parole, le Fils promet : « Mon Père l’aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui» (Jn 14,23). Pour celui qui se nourrit du pain de vie, le Christ dit : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui» (Jn 6,56). Et saint Paul nous avertit: « Ne savez-vous pas que vous êtes un Temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous?» (1Co 3,16).


     Le monde contemporain se caractérise par une vision fragmentée de l’homme, liée à de multiples approches qui ne sont pas unifiées entre elles, et qui parfois s’opposent les unes aux autres. Découvrir le « cœur profond», selon la formule de saint Bernard, le centre de l’âme, consiste à acquérir une vision intégrale de l’homme. Toutefois, cette recherche doit tenir compte de plusieurs éléments pour qu’il s’agisse vraiment d’une démarche chrétienne. Tout d’abord, dans la mesure où l’homme est une créature  il n’a pas son centre en lui-même, mais en Dieu. L’illusion; de référer l’homme seulement à lui-même rend impossible la découverte du cœur profond. Car le centre de l’âme n’est pas un lieu matériel, ni une région du corps. La démarche qui est visée ici n’est pas une technique de relaxation ou de concentration, ni une recherche du bien-être. Car le centre de l’âme est un espace spirituel qui désigne le lieu spirituel     où l’homme rencontre Dieu en vérité, où l’homme se place de manière juste et appropriée en présence de Dieu. Ce centre est intérieur à l’homme. Il se situe spirituellement en soi et non à l’extérieur. Mais à l’intérieur de moi, cet intime    du cœur où Dieu demeure est aussi plus intime à moi-même que moi-même, parce que Dieu est la source de mon être, mon créateur, selon le mot de saint Augustin: «Mais toi, tu étais plus intime que l’intime de moi-même, et plus élevé que les cimes de moi-même1 » et encore : «Tu étais au-dedans,    et moi au-dehors [...] tu étais avec moi, et je n’étais pas avec  toi2!» La recherche du lieu spirituel où rencontrer Dieu en vérité est donc un mouvement d’intériorité. Mais il doit être d’emblée bien compris : à l’intime de l’être, nous    avons à chercher non pas nous-mêmes, mais Dieu, qui est     la source de notre existence comme créateur. L’intériorité n’est ni le narcissisme, ni l’introspection, ni l’égocentrisme,    mais le recueillement des facultés vers ce centre mystérieux et impossible à maîtriser : le sanctuaire de Dieu en l’homme. Dieu qui est esprit peut habiter au cœur de l’homme sans    le détruire, mais au contraire en lui donnant sa liberté, son existence et la possibilité de son plein accomplissement. La     vie spirituelle est le chemin de l’intériorité : « Le centre de l’âme, c’est Dieu » écrit Saint Jean de la Croix. « Une fois qu’elle a atteint selon  toute la capacité de son être, selon toute la force de son opération et inclination, le dernier et son plus profond centre sera atteint, alors de toutes ses forces elle aimera, connaîtra Dieu et jouira de lui »( 3 )
 
     Le chemin de l’intériorité appelle l’humilité, car il importe de découvrir, en son cœur profond, la présence de celui qui est la source de l’Etre et de qui l’on accepte de dépendre. Le monde contemporain, marqué par l’appétit insatiable de voir plus que d’écouter conduit plus aisément à l’idolâtrie qu’à l’adoration du vrai Dieu. La survalorisation de l’image, grâce à un essor prodigieux de la technique, ne favorise pas spontanément la démarche de l’intériorité et du recueillement, qui nécessite donc un effort. La véritable motivation de l’intériorité reste la recherche de Dieu, dans l’humilité. Si l’intériorité n’est remplie que de la recherche de soi-même, l’homme n’y trouvera pas sa paix et son repos véritables. Il sera alors inévitablement porté à fuir cette intériorité, soit pour l’activisme, soit pour le simple divertissement,
l’éphémère, l’événementiel. C’est ce qu’enseigne Edith Stein, sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix :
« Le fait d’écouter les battements de son propre cœur, C’est-à-dire l’être psychique intérieur lui-même, ne saurait satisfaire la tendance à la vie et à l’action du Je. Il ne s’y arrêtera pas longtemps s’il n’est pas retenu par quelque chose d’autre, si l’intériorité de l’âme n’est pas remplie et mise en mouvement par autre chose que le monde extérieur. C’est bien une telle expérience qu’ont faite de tous temps ceux qui connaissent la vie intérieure : ils ont été entraînés dans leur intériorité la plus profonde par quelque chose qui a exercé une pression plus forte que l’ensemble du monde extérieur: là ils ont éprouvé la présence d’une vie nouvelle, puissante, supérieure, celle de la vie surnaturelle, divine4 »


     Le centre de l’âme se situe donc à un niveau plus profond que ce que ressent le corps, ce qu’éprouve le psychisme, et même ce qu’accomplissent les facultés humaines les plus spirituelles - l’intelligence, la mémoire et la volonté - dans leur activité propre. Le centre de l’âme est Dieu présent à la racine même de toutes ces facultés, parce qu’il en est la source. Son action peut rejaillir sur les facultés de l’esprit, sur le psychisme et même sur le corps, mais sans pouvoir jamais identifier Dieu avec l’une de ces composantes dé l’homme. La découverte de Dieu dans l’intériorité conduit véritablement au centre et au cœur de la vie. Le paradoxe exprimé par saint Augustin tient dans le fait qu’en vivant dans l’extériorité, l’homme n’est pas avec Dieu et du coup n’est pas véritablement avec lui-même. L’intériorité est à la fois un chemin vers Dieu et un chemin vers soi-même. Si nous sommes en vérité sous le regard de Dieu, lui qui est notre source et notre vie, nous deviendrons plus vrais avec les autres et avec nous-mêmes. Le centre, le cœur profond, est ainsi lieu de rencontre avec Dieu et fondement de notre vie. Demeurer avec Dieu en soi signifie s’habiter soi-même, être vraiment « chez soi» si l’on peut s’exprimer ainsi, et donc trouver le véritable repos et la paix. Le chemin pourparvenir à cette intériorité est tout simplement la vie de prière. L’appel de Dieu dans notre vie se caractérise par un désir, que l’Esprit met en nous, de plonger plus avant dans le monde de la prière. L’Esprit se fait alors le maître de la prière (Rm 8,26-27).


1 Saint Augustin, confessions III.IV, 11, BA no 13, page .383
2 Saint Augustin, confessions X, XXVII, 38, BA no 14, page.209
3 Saint Jean de la Croix, Vive flamme, commentaire de la première strophe
4Edith Stein, l’Etre fini et l’être éternel. Essai d’une atteinte du sens de l’être,   Beauchevain, Nauwelaerts, 1998,page .439

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