Nous devons à Jean Borella qui le commente dans le dernier chapitre de son excellent livre « Lumières de la Théologie mystique » paru en 2002 à l’Age d’homme, d’avoir attiré notre attention sur ce texte très particulier publié chez Arfuyen, traduit par Gérard Pfister avec une préface d'Alain de Libera sous le titre « Le petit livre de la vie parfaite », connu auparavant avec le titre « La theologia Teusch ou Deutsch » ou encore « la theologia germanica »

 

L’une des étrangetés qui entoure cette œuvre réside dans le fait que : quoique de parfaite orthodoxie catholique il nous a été rendu accessible par l’intermédiaire de Martin Luther. Nul doute que ce clin d’œil de l’histoire eut amusé Zundel, lui dont l’enfance a été baigné dans ce double environnement religieux : catholique et protestant. Anonyme donc, puisque les seuls renseignements que nous ayons sur son auteur nous apprennent qu’il était prêtre, custode (ce qui correspond à une fonction d’inspecteur) de la maison des Chevaliers de l’Ordre Teutonique à Francfort sur le Main (d’où un autre nom passé à la postérité pour le designer : le francfortois).

Si ce texte retient aujourd’hui notre attention, c’est pour plusieurs raisons. Tout d’abord, selon Jean Borella : « On peut le considérer comme une sorte de testament de la mystique rhénane, son dernier témoignage avant l’efflorescence plus tardive d’Angélus Silesius. », ensuite, c’est un guide dans le cheminement de la vie spirituelle un peu comme le « nuage d’inconnaissance » dont nous avons déjà parlé dans cette rubrique et enfin c’est un enseignement pour discerner entre « les Amis de Dieu » et les « faux esprits libres » , c'est-à-dire « les Frères du libre esprit ». Ce dernier point relève certes de l’histoire mais il nous parait qu’aujourd’hui encore, ce débat qui s’instaure au début du XVIème siècle a des résonnances très contemporaines .

Les Frères du Libre Esprit ne désigne pas une organisation à proprement parler mais une multitude de groupes ou même d’individus isolés se réclamant de la liberté que leur confère la prétendue possession de L’Esprit Saint et qui se sont constitués dès le XIIIème siècle en Allemagne, en France et aux Pays Bas. Les revendications qui reviennent le plus souvent portent sur la nature divine de la créature et surtout sur l’affranchissement que procure l’Esprit à l’égard des obligations religieuses et des lois morales et sociales. Leurs arguments ne sont pas tous dénués d'intérêt notamment lorsqu'ils les appuient sur les textes : le Christ lui-même n’a-t-il pas enseigné en effet que l’Esprit est liberté, qu’il « souffle où il veut » et que l’on ne sait « d’où il vient ni où il va (Jn, II, 8) ? Saint Paul de son coté, n’affirme t-il pas que, vivant de l’Esprit,  " nous ne sommes plus sous la loi " (Rm, VI, 14) et que « l’homme spirituel juge de tout et n’est jugé par personne » (1 Co, II, 15) ?

Bref ,dans ces conditions : « Une âme pourvue de ce courage spirituel qui méprise toute prudence, une âme qui, par désir de Dieu, veut ignorer toute précaution, qui sait que « le royaume des Cieux souffre violence » (Matthieu 11 12) et qu'il faut "aspirer aux charismes les plus parfaits" (1,Co 12,31) afin d'accéder à « la glorieuse liberté des enfants de Dieu » (Rm, 8,21), une telle âme ne doit-elle pas rejeter toute règle et toute contrainte, tout crainte, même du péché et finalement toute séparation dualisante ? Plus encore, l'audace avec laquelle cette âme enfreindra les interdictions les plus sacrées, ne serait-elle pas le seul critère qui puisse prouver qu'elle a réellement atteint l'état de l'Esprit ? »

En réponse à ce parti pris, notre texte en prend l’exact contrepied lorsqu'il affirme expressément que cette perspective est liée à une erreur fondamentale sur ce qu’est la Liberté pour l’homme. 

 En refusant l'obéissance à la règle et aux lois de Dieu et de l’Eglise, les Frères du Libre Esprit trahissent la plus élevée des missions de l'existence humaine, celle-là même pour laquelle Dieu a créé l'homme : il refuse à Dieu la possibilité d'expérimenter la finitude et la relativité, et ce refus est véritablement satanique : il rejette la finitude et la limite que Dieu a voulue comme l'ordre même de l'existence créée. Dans une très belle phrase Jean Borella résume de façon synthétique ce que le texte nous dit, à savoir que : « le seul dépassement possible de la finitude pour l’être créé, c'est son acceptation. »

La différence qui sépare la vraie, et la fausse liberté « dans l'esprit » est à la fois radicale et difficilement saisissable. Il convient donc de réfuter ce « sophisme de la liberté » qui pourrait être ainsi énoncé : l'Esprit est liberté ! Si donc je possède l'Esprit tout est permis! Et sa réfutation : « Ce qui est libre n'appartient à personne et qui se l'approprie commet une injustice. Or, de tout ce qui est libre, rien n'est plus libre ou aussi libre que la volonté ; qui se l'approprie, qui ne la laisse pas demeurer dans sa noble liberté, dans sa libre noblesse, dans sa libre nature, commet une grande injustice » (ch. 51, p. 68).

Dans ces conditions et pour résumer des développements beaucoup plus denses, contenus dans le texte, Jean Borella nous résume en ces termes la vocation de l’homme : «  la clef de la déification c'est donc d'abandonner entièrement notre volonté à Dieu, de la désapproprier de l’égoité, afin qu'elle soit libre en Dieu, de laisser Dieu l’envahir et l’investir totalement, et, par conséquent de nous soumettre à toute choses et à toute règle venant de Dieu. Laisser être Dieu en nous, non pas vouloir être Dieu en lui-même. »

Notre texte l'exprime ainsi: « S'imaginant être Dieu, elle (la créature) s'approprie ce qui appartient à Dieu, non pas ce qui est de Dieu quand il est homme ou quand il est dans un homme déifié, mais ce qui est de Dieu et lui appartient quand il est Dieu sans créature dans l’éternité (ch., 40, p 51). » « Et, ce faisant, on contredit à la nature véritable du créé, on nie cette créature que Dieu a voulue et dans laquelle il veut pouvoir opérer, car la créature est le seul mode selon lequel Dieu peut opérer (ch.32). .Ne retrouve-t-on pas là des accents très zundéliens pour définir une véritable anthropologie spirituelle ?

Ainsi, il n'y a pas d'autres solutions que l'abandon de la volonté propre. La solution libertaire est une impasse, puisqu'elle soumet la créature à la dictature de ses désirs, et une contradiction puisqu’elle nie la réalité relative de cette créature. Au contraire, la désappropriation de la volonté - dont le modèle est la parfaite union en Jésus-Christ de la volonté humaine à la volonté divine - cette désappropriation réalise la liberté de la volonté et accomplit la raison d'être de l'état de créature, la justifie d’être ce qu'elle est, puisqu'elle devient alors le lieu sans lequel Dieu ne peut opérer. Lorsqu'il en est ainsi, la volonté qui est dans la créature, la volonté appelée « créée « est autant de Dieu que la volonté éternelle et n'est pas de la créature…. (ch., 51)

Là encore ce sont des thèmes que Zundel reprendra en les présentant sous une forme moins théologique au risque parfois d’être mal compris. Comme l’écrit Jean Borella : « plutôt que de s'étonner que Dieu puisse avoir besoin des hommes - ce qui est assurément une manière très inexacte d’envisager les choses-, il faut comprendre que la raison d'être de la créature humaine, en tant que créature, est ainsi élevée à sa noble dignité : la créature offre à Dieu en quelque sorte, la possibilité de connaître la finitude, la souffrance et la règle (ch.39), à travers expérience qu’elle en fait (ch. 37), et d'abord à travers l’expérience qu’en fait l'humanité du Christ.

Si jamais la volonté était entièrement abandonnée à Dieu, le reste le serait en même temps ; Dieu recouvrerait tout ce qui est à lui, et la volonté de l'homme ne serait pas propre. Voilà donc pourquoi Dieu a créé la volonté mais ce n'est pas pour qu’elle devienne volonté propre » (ch.51, p.67)

Une belle image peut nous aider à comprendre les rapports respectifs entre la volonté divine et la volonté humaine : « On pourrait dire qu’il en va de l’identification du vouloir humain au vouloir divin comme du rapport entre une forme invisible imprimant sa marque dans une cire visible. Tout ce que nous voyons c'est l'empreinte en creux. Mais la forme de ce creux renvoie à une cause qu'on ne peut saisir en elle-même. De même, dans son abandon à la Volonté divine, la volonté humaine n'est plus que l’empreinte temporelle que façonne une Volonté éternelle, »

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir