De nationalité franco-américaine, né en 1915 dans les Pyrénées orientales, Thomas Merton mort prématurément en 1968 est devenu célèbre grâce à son livre autobiographique : « la nuit privée d'étoiles ». Ancien élève de Cambridge et de l'université de Columbia il fut moine trappiste à l'abbaye de Gethsémani (Kentucky). C’est un auteur très prolifique à qui nous devons plus d'une soixantaine de livres sur la contemplation mais aussi sur le problème de la guerre et sur le racisme. Familier des spiritualités extrêmes orientales (Zen, bouddhisme tibétain etc.…) il s'est efforcé d’entretenir avec leurs représentants un dialogue constructif tout en affirmant son engagement personnel chrétien et la spécificité des exercices spirituels liés à cette religion. Les éditions du Cerf ont publié en 2010 un ouvrage inédit : « l'expérience intérieure ». C'est un texte qui a fait l’objet d’une longue maturation de la part de l’auteur qui s'est appuyé essentiellement sur son expérience personnelle et constitue en quelque sorte l’aboutissement de ses réflexions sur le sujet. Thomas Merton, à travers ce livre, permet ainsi à ceux qui le souhaitent d'enrichir leur compréhension de ce que la contemplation peut apporter à une vie chrétienne. Comme le rappelle la quatrième de couverture de cet ouvrage : « la contemplation est un chemin exigeant mais sûr où l'on doit s'engager, et non pas un objet à mériter, acquérir, ou conquérir. On n'y avance à son insu, au fur et à mesure que, rompant avec les velléités, le volontarisme, ou les fantasmes narcissiques et contemplatifs de l'homme « extérieur », on apprend à se tenir à l'écoute du  Tout Autre et, par là même, de l'autre.

 


… Nous voici à présent en mesure de résumer les éléments essentiels de la contemplation mystique :

1) C'est une intuition qui, à son niveau inférieur, transcende les sens. À son niveau supérieur, elle transcende l'intellect lui-même.

2) De ce fait, elle se caractérise par l'existence d'une certaine lumière dans l'obscurité, d'une certaine connaissance dans l’inconnaissance. Elle est au-delà de la sensibilité, au-delà même des concepts.

3) Dans ce contact avec Dieu dans la ténèbre, il doit y avoir, des deux côtés, une certaine activité de l'amour. Du côté de l’âme, il doit y avoir une cessation de l'attachement aux choses sensibles ; une libération, au niveau de l'esprit et de l'imagination, de toute forte adhérence, affective et passionnée, aux réalités sensibles… Il faut impérativement dépasser l'intelligence elle-même et ne pas s'attacher même à des« pensées simples ». Toute pensée, si pure soit-elle, est transcendée dans la contemplation. Ainsi,le contemplatif doit nécessairement rester en éveil et détaché de tout ce qui est attachement sensible et même spirituel. Il doit, nous dit Saint-Jean de la Croix, se détourner même des visions apparemment surnaturelles de Dieu et des saints afin de rester dans la ténèbre de l’inconnaissance. De toutes manières, la contemplation présuppose une ascèse, généreuse, de tout soi-même, de tout renoncement à soi. Mais le mouvement extatique final par lequel le contemplatif passe outre à toute choses est passif et au delà de son vouloir.

4) La contemplation est l'œuvre de l'amour, et le contemplatif donne la preuve de son amour en quittant tout, y compris les choses les plus spirituelles, pour Dieu, et en vivant dans le néant, le détachement, et « la nuit ». Mais le facteur décisif dans la contemplation, c'est l'action gratuite et imprévisible de Dieu. Lui seul peut accorder le don de la grâce mystique et se faire connaître dans le contact ineffable et secret qui révèle sa présence dans les profondeurs de l’âme. Ce qui compte, ce n'est pas l'amour de l’âme pour Dieu, mais l'amour de Dieu pour l’âme.

5) Cette connaissance de Dieu dans l’inconnaissance n'est pas intellectuelle, ni même, au sens strict, affective. Elle n'est pas l'œuvre de telle ou telle faculté unissant l’âme à quelque objet extérieur. Elle est œuvre d'union intérieure et d'identification dans la charité divine : on connaît Dieu en devenant un avec Lui. On l'appréhende en devenant l'objet de ses miséricordes infinies.

6) La contemplation, c'est un amour et une connaissance surnaturels de Dieu, à la fois simples et obscures, infusés par lui au sommet de l’âme, et donnant à l’âme un contact direct et expérimental avec Lui

La contemplation mystique, c'est l'intuition de Dieu procédant d'un amour pur. C'est un don de Dieu qui transcende absolument toutes les capacités naturelles de l’âme et que nul ne peut acquérir par un quelconque effort de sa part. Mais Dieu le donne à l’âme pour autant qu’elle soit pure et vidée de toute affection pour les choses extérieures à Lui. Autrement dit, elle est Dieu se manifestant lui-même, selon la promesse du Christ, à ceux qui l’aiment. Et pourtant l'amour dont ils l’aiment est également un don de Lui ; … La contemplation est elle-même le fruit et la perfection de la charité pure. Celui qui aime Dieu a conscience que la joie la plus grande, la perfection de la béatitude est d'aimer Dieu et de renoncer à tout pour l'amour de Dieu seul. ou pour l'amour de l'amour seul, puisque Dieu lui-même est amour. La contemplation est l'expérience intellectuelle du fait que Dieu est l'Amour infini, qu'il s'est donné totalement à nous, et que dès lors, l'amour est la seule chose qui compte.

7). Saint Bernard fait remarquer que l'amour se suffit à lui-même, qu’il est sa propre fin, son propre mérite, sa propre récompense… Ainsi écrit-il dans le sermon 83 : « l'Amour n'a pas d'autre cause que lui-même ni de fruit autre que lui-même : son fruit c’est sa pratique. »

8) l'expérience de la prière contemplative, et les états successifs de contemplation par lesquels on passe, sont tous affectés par le fait que l’âme est passive ou en partie passive, sous la conduite de Dieu… C'est également une angoisse singulière que d'avoir le sentiment aigu de son impuissance et sa déréliction lorsqu'on se trouve incapable de rien faire par soi-même.… La foi, la patience, et l'obéissance sont les guides qui doivent nous aider à avancer paisiblement dans l'obscurité sans regard sur nous-mêmes… Si nous laissons la lumière divine jouer comme elle l'entend sur la profondeur de notre âme, et nous abstenons de trop curieusement nous examiner, nous cesserons progressivement de nous inquiéter de nous-mêmes, et oublieront ces questions sans intérêt. Ce mélange d'indifférence et de confiance est lui-même une grâce mystique, un don divin de sagesse, qui laisse toutes les décisions à Dieu dans le non-dit, d’un présent qui ne connaît aucune explication, aucun projet, ni aucun plan. Comme le dit Eckhart, l'amour mystique de Dieu est un amour qui ne pose pas de questions.

9) … La contemplation, c'est la lumière divine jouant directement sur l’âme. Mais toutes les âmes sont affaiblies et aveuglées par leur attachement aux choses créées, qu'elles ont tendance à aimer immodérément en raison du péché originel. Par suite, la lumière divine affecte l’âme à la façon dont la lumière du soleil affecte un œil malade : elle est cause de souffrance. L’ amour de Dieu est trop pur. L’âme, impure et malade, affaiblie par son propre égoïsme, et heurtée, rebutée, rebutée par cette pureté divine précisément. Elle n'arrive pas à comprendre la souffrance que provoque cette lumière. Elle s'est formé ses propres idées de Dieu, idées qui sont fondées sur la connaissance naturelle et qui, inconsciemment, flatte son amour propre. Or Dieu contredit ces idées. Sa lumière rejette et pulvérise toutes les notions naturelles que l’âme s'était formées à son endroit. L'expérience de Dieu dans la contemplation infuse contredit purement et simplement tout ce qu'elle avait imaginé le concernant. Le feu de son Amour infus attaque impitoyablement l'amour-propre de l’âme attachée aux consolations humaines et aux lumières et sentiments dont elle avait besoin comme débutante, mais qu'elle s'imaginait à tort être les grâces suprêmes de la prière

10) La contemplation infuse entraîne donc avec elle tôt ou tard, une terrifiante révolution intérieure. C’est est fini de la douceur de la prière. La méditation devient impossible, voire odieuse. Les cérémonies liturgiques lui pèsent comme un fardeau insupportable. L'esprit n'arrive pas à penser. La volonté a l’air incapable d’aimer. La vie intérieure n'est qu'obscurité, sécheresse, souffrance. L’âme est tentée de croire que tout est fini et que, en punition de ses infidélités, toute vie spirituelle est terminée.

On est ici à un point crucial de la vie de prière. C'est ici très souvent que des âmes, pourtant appelées par Dieu à la contemplation, sont rebutées par tant de « dureté », font demi-tour, et « ne marchent plus avec lui ». Dieu a illuminé leur cœur d'un rai de sa lumière. Mais elles aveuglées qu’elles sont par son intensité ne voient plus en lui qu’un rai d'obscurité. Elles s'insurgent là contre. Elles ne veulent pas croire et rester dans l'obscurité, elles veulent voir. Elles ne veulent pas cheminer dans le vide avec une confiance aveugle : elles veulent savoir où elles vont. Elles veulent pouvoir dépendre d'elles-mêmes. Elles veulent pouvoir se fier à leur intelligence et à leur volonté, leur jugement et leurs décisions à elles. Elles veulent être leurs propres guides. Ce sont par conséquent des êtres sensuels qui « ne perçoivent pas ce qui est de l'Esprit de Dieu ». C'est obscurité et cette impuissance c’est folie pure à leurs yeux. Le Christ leur a donné sa Croix, et cette croix, en fin de compte, est une pierre d'achoppement. Elles ne peuvent pas aller plus loin.

Elles restent en général fidèles à Dieu et font leur possible pour le servir. Mais elles tournent le dos à ce qui est intérieur et s’acquittent de leur service par des activités extérieures. Elles s’extériorisent en pratiques pieuses, ou s'immergent dans le travail de manière à échapper à la souffrance et au sentiment d'échec qu'elles ont éprouvé dans ce qui, à leurs yeux est le sort final de toute contemplation. « La lumière brille dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas comprise »

11) … Être appelé à entrer dans l'obscurité de la contemplation, c'est être appelé à renoncer aux schèmes familiers et conventionnels de pensée et d'action pour juger en fonction d'un critère totalement nouveau et caché : la lumière invisible de l’Esprit Saint. Ce qui évidemment, d'un certain point de vue, est lourd de danger. Comment savoir qu'on est guidé par Dieu et non par le diable ? Comment faire la distinction entre grâce et illusion ?

Ce conflit est particulièrement délicat. Puisque d'un côté il est certain que Dieu guide le contemplatif par des inspirations personnelles (au moins en ce qui concerne la prière intérieure), l'appel à la contemplation ne peut qu’être une invite directe à quitter les voies ordinaires et familières de la vie intérieure pour vivre (ou du moins prier) suivant d'autres règles : non pas celles des livres et manuels de piété, mais les inspirations concrètes de Dieu ici et maintenant. Mais de l'autre côté, on n'est pas toujours sous la conduite directe de Dieu et en même temps on reste membre d'un groupe social plus ou moins institutionnalisé, avec ses normes objectives de vie auxquelles on est tenu de se conformer.

… S'il est possible de trouver un directeur sage (et de le suivre), on doit prendre en compte les grâces divines autant que possible, et ne pas craindre de les suivre si l'occasion s'en présente, même si cela signifie qu'on va contre les idées communément reçues. Mais en même temps, il faut éviter l'excentricité, l'entêtement, et la veine ostentation. Si une personne est vraiment guidée par l'esprit Saint, la grâce elle-même fera le nécessaire, car la simplicité extérieure et l'obscurité sont les signes de grace ; et de même, la douceur et l'obéissance. Chaque fois qu'il y a vraiment conflit avec l'obéissance, celui qui cède et obéit n'est jamais perdant. Il ne continuera pas moins à grandir en grâces, et ne doit pas laisser cours à la frustration concernant son sacrifice. Mais celui qui désobéit par orgueil perdra la grâce divine…

 

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