Les éditions Beauchesne viennent de publier sous le titre « Lettres et écrits spirituels » une très grande partie de la correspondance de Dom Jean-Baptiste Porion. Ces documents inédits rassemblés et présentés par Nathalie Nabert (doyen honoraire de la faculté de lettres de l’institut catholique de Paris, directeur du CRESC, Centre de recherches et d’études de spiritualité) permettront à ceux qui le souhaitent de mieux connaître l'auteur resté longtemps anonyme comme il est d’usage chez les chartreux, d’« Amour et silence » magnifique texte sur la vie spirituelle monastique (publié chez « ad Solem » en 2010 dont nous avions déjà parlé dans cette rubrique il y a quelques mois. Grand connaisseur de la mystique béguine nous lui sommes redevables de la traduction de textes d’Hadewijch d’Anvers (Ecrits mystiques des béguines : au Seuil « Points sagesses »). Le passage que nous avons choisi éclaire « sub specie aeternetatis» les rapports entre : « Action et Contemplation » déjà évoqués dans le dernier texte mis en ligne à propos du « nuage d’inconnaissance ». Il était joint à une lettre adressée en date du 21 juin 1972 à un journaliste et ami Louis Henri Parias le 21 juin 1972.

 

La base d'un juste jugement sur la croissance éternelle ne peut être qu’une juste notion de notre fin. Selon la tradition d'une sagesse universelle que la théologie de Saint-Thomas maintient sans écart, cette destinée est, dans son terme, contemplative. Nous ne pouvons vaquer à la contemplation de façon continue en cette vie, mais c'est pour elle que nous sommes nés : lorsque nous cherchons l’accroissement de nos pouvoirs et de nos avoirs, nous cultivons en vérité une distraction laborieuse et ne laissons pas d'en être conscient. Nous savons que les instruments de l'action sont empruntés, comme ses fins elles-mêmes et tout emprunt est provisoire : ainsi n'y a-t-il pas de réussite extérieure dont le bilan ne doit être un jour déposé. C'est là ce que les spirituels et les prophètes rappellent aux hommes lorsqu'ils annoncent la fin du monde : l'entreprise enrichissante et conquérante est engagée dès le principe dans une impasse, et le sursis dont elle jouit est jugé bref, dans la mesure où le témoin est clairvoyant.

Tout projet d'accroissement de la puissance, en effet, a besoin d'emprunts : l'homme par lui-même est nu il peut contempler, mais ne peut rien faire sans moyens. Les moyens se multiplient et prolifèrent du fait que le but de l'action n'est pas notre but : radicalement inadéquats, ils appellent sans fin d'autres moyens ; le progrès a besoin de crédits toujours nouveaux. L'inflation et l'accélération ne sont pas des accidents de parcours, mais les traits naturels d'une expansion acquisitive. Ils entrainent progressivement l'agent sur une voie d’écart, où ils l'abandonnent finalement, à l’instant qu'on appelle mort physique ou historique. Le processus serait un simple désastre, s'il ne se prêtait à la naissance d'une autre vie.

La fatalité des moyens s'aggrave par la nécessité pour l'homme, en régime social et compétitif, d'employer tous les moyens qui sont mis à sa disposition. À mesure qu'ils deviennent plus abondants et sont plus demandés, ces moyens déterminent davantage l'action, son niveau et son style, ils prennent progressivement les commandes du projet. La rançon, pour l'agent, de la puissance indéfiniment accrue est l'abandon de sa fin propre, l'éclipse de la finalité même dans sa conception du monde et de la vie.

La technique est à la fois indispensable et vaine. Sans technique, l'homme ne devient pas un homme : il ne se « fait » pas, n'arrive pas à l'âge adulte ; et pourtant son bien propre n'est pas le produit d'un art ni le fruit d'une activité. L'orientation vers sa fin suppose de sa part un retour à l'immédiat, conversion qui ne comporte aucune technique et ne dépend d'aucune.

L'attitude que suggère la sagesse traditionnelle à l'égard du progrès n'est pas et ne peut pas être un rejet catégorique ab initio, ses porte-parole n'ont jamais conseillé qu’on s'abstint de fournir à l’enfant le considérable équipement que constituent l'éducation, la langue et le vêtement. La décision qui nous oriente vers le centre divin doit prendre place au cours du développement, dont la raison d'être est cette occasion offerte à l'éveil de l'esprit. Le moment où la vocation spirituelle s’insère dans la perspective physique nous est marqué de l'intérieur par la grâce et l'ordre divin. Mais, à tous les niveaux une ascèse de choix et de mesure, dans l'acquisition comme dans l'usage, est nécessaire pour la santé de l'homme et des familles humaines.

Le sujet individuel peut se tenir à l'écart, par une sélection vigilante, des facilités qui lui sont offertes ; il doit pratiquer devant leur croissance indéfinie un refus judicieux, s'il n'est soucieux d'hygiène physique et morale. Mais c'est espérer contre toute espérance que d'attendre, de l'humanité dans son ensemble, l'exercice d'une telle discipline[1].

Le Père Teilhard considère le progrès technique comme ayant pris heureusement le relais de l'évolution organique, arrivée au bout de sa trajectoire. Il est seulement vrai que les deux processus sont analogues et voués par nature au même déclin. Ce n'est pas d'un relais à prendre qu'il s'agit pour l'esprit assoiffé de vie et de liberté, mais d'un départ nouveau dans un autre sens : non plus acquisition, mais dégagement, non pas accroissement des médias, mais redécouverte en nous du fonds limpide, susceptible en tout temps de la lumière divine comme au premier matin.

Nous devons naturellement nous armer pour agir, nous équiper d’occasion pour tendre à des fins qui ne sont pas la notre. Le caractère de la réussite correspond à celui des moyens : elle n'est jamais vraiment mienne, et, malgré le malaise que je ressens de ce fait, elle contribue à m'aliéner. Mais le centre de notre âme est transparent ce qui l'empêche d'accueillir la lumière divine et le revêtement de possession et de parures que nous prétendons garder. L'œil est visible à l'œil nu, la nudité seul nous manque Il n'est pas d'autre lieu que ce fonds pur, où les hommes puissent se retrouver, se reconnaître et s'unir[2].

 

Les observations ci-dessus concernant les moyens en général valent aussi pour ces moyens primordiaux que sont les signes et symboles. Leur nécessité pour l'éveil de la conscience, l'orientation parmi les objets et la constitution des rapports personnels est de nouveau un fait d'expérience, mais le poids fatal dont ils grèvent la vision et la pensée n'en est pas moins ressenti par l'esprit vigilant. Les signes et les concepts sont par nature des substituts, ils rendent accessible et masquent en même temps la réalité ; leur transparence imparfaite, leur adéquation toujours en question entraînant une prolifération et une dévaluation constantes. Il y a une infidélité et une tendance foncière à l'inflation des moyens de représentation et d'expression. Les signes qui nous livrent l'image du réel nous imposent un compromis, le commerce qu’ils permettent est grevé d'usure. La vision pure veut le dépassement et l'abandon de ces intermédiaires, elle exige une silencieuse conversion vers l'Objet intérieur qui est le terme et la source de notre vie[3].

L'approche religieuse, la vue sacrale qui reconnaît dans les créatures les témoins intentionnels d'une divine réalité, amorce le retour contemplatif à l'immédiat : elle ne suscite pas le besoin de changement et de multiplication des formes qui accompagnent l'application exclusive des mêmes créatures à des fins pratiques. Inversement, cette application utilitaire, par l'usure et l'obscurcissement des formes qu'elle provoque, rend le monde proprement insignifiant : la perte du sens et le terme de la désacralisation.

De même que l'accroissement de sa puissance sur le monde ne sauve pas l’homme, l'acquisition plus étendue de notions et d'information ne lui confère, de soi, ni sagesse, ni équilibre, ni liberté. Le bilan de ces développements, au point ou nous en en sommes de l'histoire, est naturellement une double frustration : « On peut tout faire, sauf la seule chose qui importe ; on peut tout apprendre, sauf ce qu'il faudrait avant tout savoir » (Corneille Verhoeven).

Le progrès, comme amplification du pouvoir, ne coïncide pas avec la voie du salut dont le terme est la vision de Dieu, et n’y mène pas de son propre mouvement. On ne passe d'une ligne à l'autre que par une résolution spirituelle libre et nouvelle, un retournement foncier de l'attention et de l'intention.

La vocation de l'homme est paradoxale : il acquiert pour perdre et reçoit le monde pour s’en dépouiller ; elle est mystérieuse par l'insertion imprévisible de la grâce libératrice dans la voie conquérante et la maturation progressive du premier développement.

La méconnaissance de ses rapports est banale : beaucoup d'esprits même religieux aujourd'hui croient que le progrès peut se continuer, s'amplifier et s'accélérer indéfiniment. On espère, malgré les déceptions massives et répétées, que cette croissance va coïncider avec l'installation de l'homme dans le Royaume de Dieu. Les théologiens chrétiens s'étaient gardés depuis l'origine de cette conclusion, ils y participent maintenant dans la mesure où leur intuition de base s’est affaiblie.

L’histoire de notre espèce n'est pas entrée dans une phase de progrès indéfini, en voie de résoudre les problèmes humains : ces problèmes ne sont pas susceptibles de solutions techniques, et le développement en question est mortel. L'accélération qu'il entraîne est une gravité nouvelle de sa foncière infirmité. Le chrétien ne renoncera pas pour autant à donner au mouvement de la culture, dans ses limites reconnues, un sens plus humain et plus évangélique ; mais c'est tourné vers la joie éternelle qu’il trouvera l'inspiration nécessaire au redressement de l'éphémère, s'efforçant jour a près jour de « racheter le temps »[4].



[1] Indications en note de Dom Jean-Baptiste Porion : « l'indispensable sélection est d'autant plus délicate que les aspects positifs du phénomène ne sauraient être méconnus. Le principal concerne la responsabilité de tous et de chacun : un progrès de la conscience est lié aux progrès technique. Non pas toutefois que l'âme devienne meilleure, que sa position devant le juge intérieur se fasse plus sûre par la grâce du temps : ce sont les impératifs seulement qui deviennent plus clairs plus urgents, et notre désobéissance y répondre avec une malheureuse constance. Le malum ut in pluribus ne subit aucun changement statistique ; le récit de la Genèse, qui en situe l'origine avant l'histoire, semble nous avertir qu'il n'y a dans le devenir ni sa cause ni son remède. »

[2] Indications en note de Dom Jean-Baptiste Porion : « la contemplation est pesée de toute chose sur un point intangible, libération libératrice, justice et détachement. Désireux de valoir, nous saisissons certaines des choses aperçues pour en faire des instruments, des parures ou des armes. L'appropriation réalisée de la sorte nous lie au hasard : nous jouons désormais et nous sommes Joués. Dans la mesure où l'on ne vit pas de voir on vit pour être vu : on passe de la contemplation à l’essai d'un rôle.

[3] Note de Dom Jean-Baptiste Porion : « l'éducation bien comprise protégerait avant tout la disponibilité du miroir vivant, la virginale promptitude de l'esprit. Tout ce qu'on apprend obère, si on ne sait pas oublier. Le recueillement et un oubli lucide. »

[4] Note de Dom Jean-Baptiste Porion. « Un développement culturel inspiré par le sens de notre fin divine n'est pas inconcevable. La simplification et l'économie des moyens dégageraient la nature et la spontanéité, protégeant la liberté de l'œil intérieur. Nul doute qu'un progrès dans cette direction (un autre progrès) ne soit possible, ne soit suggéré par la connaissance même des faits et des processus. Notre civilisation dans son état actuel en offre des amorces, noyées dans un ensemble massif d'intentions opposées. »

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