Parmi les nombreux textes qui illustrent le thème des rapports respectifs entre Marthe et Marie nous vous proposons dans le prolongement de la conférence de Maurice Zundel (mis en ligne sur le site le 11.11.2011) ces passages du célèbre texte mystique anonyme du XIVe siècle : « le Nuage d’inconnaissance » traduit par Armel Guerne et publié au Seuil dans la célèbre collection : « points Sagesse ».

En 2009 les éditions du Carmel ont édité la traduction française du livre du Père jésuite William Johnston « La mystique du nuage de l’inconnaissance » qui permettra de mieux se familiariser avec cette œuvre majeure de la mystique chrétienne. Il définit en ces termes son propos : « Les pages qui suivent sont une tentative visant à étudier l'enseignement de l'auteur du «  Nuage » dans le contexte de la théologie médiévale et à la lumière de la tradition chrétienne, tout en accordant une attention particulière au rapport entre la mystique de cet anglais et le christianisme tel qu'il est vécu par le simple fidèle. La mystique passe souvent pour une chose ésotérique, quelque chose qui diffère de la croyance religieuse ordinaire des foules. Augustin Baker qui connaissait et appréciait tant le « Nuage » souligne que sa mystique est « ordinaire ». Il semblerait qu’il entende par là qu’elle peut être ramenée à un système, n’étant rien de plus que la vie chrétienne ordinaire portée à incandescence. En conséquence, dans cette étude, je me suis efforcé de systématiser la pensée de l'auteur en l'envisageant à la lumière de la théologie de son époque. »

 

Chapitre 17

… Que le vrai contemplatif n’a point envie de se mêler de vie active, ni d’aucune chose faite ou dite de lui, ni non plus de répondre à ses accusateurs pour s'excuser.

Dans l'Évangile selon saint Luc, il est écrit que lorsque notre Seigneur était dans la maison de Marthe et sa sœur, tout le temps que Marthe s'activait à préparer son repas, Marie sa sœur était assise à ses pieds à écouter sa parole. Elle n’avait point d’égard au travail de sa sœur, bien que ce travail fut œuvre bonne et sainte puisqu'il est, en effet, la part première de la vie active ; et non plus elle n'avait égard à sa très précieuse personne en son corps très saint, ni non plus à la douceur de parole et de voix de son Humanité, bien que ce fut encore meilleur et plus saint, puisque c’est la seconde partie de la vie active, et première de la vie contemplative.

Mais à la très souveraine sagesse de sa divinité que la ténèbre des paroles de son humanité enveloppait, à cela, elle avait égard avec tout l'amour de son cœur. Et de là, elle ne voulait bouger pour rien de ce qu'elle voyait ou entendait dire ou faire à son sujet ; mais elle demeurait assise et tout silence dans son corps, avec de doux élans secrets et son fervent amour se pressant contre ce haut nuage d’inconnaissance entre elle-même et son Dieu. Car une chose je te dis : c'est qu'il n'y a jamais eu et jamais il n’y aura si pure créature en cette vie, si hautement ravie en contemplation et amour, qu’il n’y ait encore au-dessus un haut et prodigieux nuage d’inconnaissance entre elle et son Dieu. Et c'est en ce nuage que Marie était occupée avec tout l'empressement secret de son amour. Pourquoi ? Parce que c'était là et la meilleure et la plus sainte part de la contemplation qui puisse se faire en cette vie ; et de cette part elle n’avait cure ni désir de bouger pour rien. Tant et si bien lorsque sa sœur Marthe se plaignit d’elle à notre seigneur et le pria de commander à sa sœur qu'elle se levât et l’aidât, et ne la laissât point seule  ainsi à se donner de la peine et travailler, elle demeura assise et tout silence, et pas un mot ne répondit, ni même un geste fit contre sa sœur, pour quelque plainte que celle-ci put faire. Rien d'étonnant : elle avait un autre travail à faire, duquel Marthe ne savait rien. Et c'est pourquoi elle n'avait point loisir de l'écouter, ni de répondre à sa plainte.

Vois donc mon ami ! Ces œuvres et les paroles et les gestes, lesquels tous nous sont montrés entre notre Seigneur et ses deux sœurs, le sont en exemple de ce que tous les actifs et tous les contemplatifs ont été depuis en la sainte Eglise et seront jusqu'au jour du Jugement. Car, par Marie il faut comprendre tous les contemplatifs, lesquels aussi conformeront leur vie à la sienne ; et par Marthe les actifs de la même façon, et pour la même raison à sa ressemblance.

Chapitre 18

…Comment et jusqu'à ce jour tous les actifs se plaignent des contemplatifs, ainsi que Marthe, de Marie. De laquelle plainte l'ignorance est cause.

Exactement ainsi que Marthe alors se plaignit de Marie sa sœur, exactement de même, encore aujourd'hui, tous les actifs se plaignent des contemplatifs. Car qu'il y ait un homme ou une femme en quelque société que ce soit de ce monde, religieuse ou séculière, je n’ en excepte aucune, et que cet homme ou femme, qui que ce soit, se sente porté par la grâce et aussi par conseil, à rejeter toute affaire et activité extérieure et cela pour se mettre à vivre pleinement de la vie contemplative selon ses aptitudes et sa conscience, non sans la permission de son directeur spirituel ; et voici tout aussitôt ses propres frères et sœurs, tous ses plus proches amis et bien d'autres encore, lesquels ne savent rien de sa vie intérieure ni rien non plus du genre de vie qu’il commence et auquel il se met, qui tous élèvent autour de lui grand bruit de plaintes et protestations, tranchant brutalement et affirmant qu'il ne fait rien, faisant ce qu'il fait. Et tout aussitôt les voilà énumérant quantité d'histoires fausses, et nombre de vraies aussi, sur la chute de tels ou tels hommes ou femmes qui s'étaient, eux aussi, donnés à cette vie : jamais un bon récit de ce qui s'y sont tenus.

Je reconnais que beaucoup tombent et sont tombés, de ceux qui avaient en semblance rejeté le monde. Et où ils eussent dû devenir serviteurs de Dieu et ses contemplatifs, pour n'avoir point voulu se laisser diriger par un vrai conseiller spirituel, ils sont devenus les serviteurs et contemplatifs du diable ; et comme pour calomnier la sainte Eglise, ils ont tourné soient à l'hypocrisie, soit à l'hérésie, ou bien ils sont tombés dans la folie et bien d'autres calamités. Mais je laisse ici d'en parler, pour ne point excéder notre sujet. Par la suite, néanmoins, si Dieu permet et si c'est nécessaire, on pourra voir et trouver certaines conditions et la raison de leur chute. Donc assez parlé d’eux ici ; nous allons de l'avant en notre matière.

Chapitre 19

…Courte excuse de qui a fait ce livre, enseignant combien par tout contemplatif seront excusés pleinement tous les actifs de leurs actions et paroles de reproche

D'aucuns pourront penser que je fais peu respect à Marthe, tout particulièrement sainte, puisque je compare ses paroles de reproche à l'égard de sa sœur aux mots des humains et mondains ; et ceux-ci à celles-là; mais véritablement je n'entends manquer au respect ni d’elle ni d’eux. Et Dieu ne permettra qu’en cet ouvrage, je puisse dire rien qu’on put prendre et entendre comme un blâme de quelqu'un de ses serviteurs à quelques degrés, et tout spécialement de Sa sainte particulière. Car ma pensée est qu'elle soit parfaitement excusée et ait pleine justification de cette plainte, tenant en considération le moment et la manière où elle l’a exprimé. Car de ce qu'elle a dit, son ignorance est la cause. Et il n’est rien d'étonnant qu’elle ne sut point à ce moment que, et comment Marie était occupée ; car auparavant, j'en suis sûr, elle n'avait guère entendu parler d'une perfection pareille. Et aussi ce qu'elle a dit n'était qu’en peu de mots et courtois ;et par la devra-t-elle toujours être et avoir plein excuse et justification.

Et de même est-ce ma pensée que ces mondains, hommes et femmes, qui vivent de la vie active, aient également pleine excuse de leurs plaintes et reproches ci-dessus allégués,- encore qu'ils eussent rudement dit ce qu'ils ont dit- tenant en considération leur ignorance. Et pourquoi donc ? C'est que tout justement comme Marthe savait très peu ce que faisait Marie, sa sœur, tandis que elle se plaignait d'elle à notre Seigneur, tout justement et de même ces gens-ci de nos jours savent très peu, voir rien, de ce que se proposent nos jeunes disciples de Dieu, quand ils se mettent hors des affaires de ce monde, et s'efforcent d'être ses serviteurs dans l'esprit de justice et de sainteté. Et s’ils le savaient, oserais-je dire, ils ne parleraient non plus qu'ils agiraient, comme il font. Et de là ma pensée, que toujours ils aient excuse : car, en effet, ils ne connaissent pas de vie meilleure que celle qu'ils vivent eux mêmes. Puis aussi, quand je pense à mes innombrables défauts, lesquels ont été, par moi, traduit en actes et paroles jusqu'à maintenant par manque de savoir et par défaut de connaissance, alors je me dis que si je veux avoir excuse de Dieu pour mes propres défauts d'ignorance, je dois moi-même être charitable et pitoyable à autrui, et donner excuse aux autres hommes de leurs paroles et actions d'ignorance. Car autrement, il est certain que je ne leur ferai pas ce que je voudrais qu’ils me fissent.

Chapitre 20

…Comment Dieu le Tout-Puissant veut et a grâce de répondre pour ceux-là tous qui n'ont aucun désir, afin de s'excuser eux-mêmes, de quitter leur affaire qui est l'amour de Dieu.

Et c'est pourquoi je pense que ceux-là qui se mettent à vivre en contemplatifs, non seulement devraient excuser ceux de la vie active pour leur paroles de reproche, mais encore ils devraient, je pense, être si occupés en esprit, qu’ils ne prissent guère ou nulle attention à ce que les hommes font ou disent à leur sujet. C'est ce que fit Marie, pour notre exemple à tous, quand sa sœur Marthe se plaignit d’elle à notre Seigneur ; et si, fidèlement nous voulons ainsi faire, notre Seigneur voudra maintenant faire pour nous ce qu'il a fait alors pour Marie.

Et comment fut cela ? Ainsi assurément : notre gracieux Seigneur Jésus, à qui rien de secret ne reste caché, et bien qu'il fut requis par Marthe comme Juge, en sorte qu'il commandât à Marie de se lever et de l'aider à Le servir ; néanmoins, et parce qu'il voyait combien Marie était avec ferveur occupée en esprit de l'amour de Sa Divinité, par suite il répondit courtoisement en sa place tout juste comme il lui convenait de faire pour celle qui n'avait nul désir, afin de s'excuser, de quitter Son amour. Et comment répondit-il ? Non point, certes, comme ce juge auquel en appelait Marthe, mais comme un avocat qui prit légitimement la défense de celle qui L’aimait ; et il dit : « Marthe, Marthe ! » Par deux fois la nommant de son nom, car il voulait qu’elle L'entendit et prit garde à Ses paroles. « Tu es fort occupée, lui dit-il et tu as le souci de beaucoup de choses. » Car à ceux de la vie active, en effet, il appartient d'être toujours fort occupé et affairé de choses très nombreuses, lesquelles leur viennent en partage, tant pour se procurer d'abord le nécessaire, que pour ensuite faire au prochain les œuvres de miséricorde, ainsi que le réclame et veut la charité. Et cela, il le dit à Marthe parce qu'il veut qu'elle entende et sache bien que son travail est bienfaisant et profitable à la santé de son âme. Mais afin qu'elle n'allât point, de là, penser que ce travail fut le meilleur de tous, et tout ce qu'on peut faire, Il ajoute et il dit : « mais UNE chose est nécessaire. »

Et quelle est donc cette chose ? Assurément que Dieu soit aimé et loué pour Soi-même, par-dessus tout autres activités corporelles ou spirituelles que l'homme puisse avoir. Et afin que Marthe ne pensa point qu’il fut possible tout ensemble d’aimer et louer Dieu par-dessus toute occupation tant corporelle que spirituelle, et cependant de s'affairer aux nécessités de cette vie : pour cela, et qu’elle n’eut plus de doute sur ce qu'il n'est pas possible à la fois, et tout ensemble parfaitement, de servir Dieu par les activités du corps et celle de l'esprit- imparfaitement, elles le pouvaient -alors il ajoute et il dit que Marie a choisi la part la meilleure, laquelle ne lui sera jamais ôtée. Pourquoi ? Parce que ce parfait élan de l'amour, lequel a ici son commencement, est en nombre l’égal de celui qui durera sans fin dans la béatitude du ciel, car l’un et l'autre ne font qu'un.

Chapitre 21

…L'exacte interprétation de cette parole de L’Évangile : « Marie a choisi la part la meilleure ».

 

Qu’entendre par cela : Marie a choisi la part la meilleure ? Où qu'il soit établi et posé qu'une chose est la meilleure, celle-là en réclame deux autres avant elle : l'une bonne, la seconde meilleure ; en sorte qu'il y en ait une autre, la meilleure, et troisième en nombre. Mais quelles sont ces trois choses, desquels Marie a choisi la meilleure ? Trois vies ce ne sont pas, puisque la Sainte église n’en retient que deux : la vie active et la contemplative ; et ce sont ces deux vies qui sont secrètement entendues dans ce récit de l'Évangile et figurées dans les deux sœurs Marthe et Marie : l'active par Marthe ; et la contemplative, par Marie. Sans la première ou la seconde de ces vies, il n'est personne qui puisse être sauvé ; mais où il n'y en a que deux, personne ne peut choisir cette troisième vie la meilleure.

Mais encore qu'il n'y ait que deux vies, entre ces deux vies, néanmoins, il y a trois parts : desquelles trois, on va d’une bonne à une meilleure part, et de celle-là à la part la meilleure. Chacune de ces trois, en sa place particulière, a été mise déjà en cet écrit. Car ainsi qu'il a été dit auparavant, la première, ce sont les honnêtes bonnes œuvres corporelles de charité et de miséricorde ; et c'est là le premier degré de la vie active, comme susdit. La seconde part de ces deux vies, ce sont les efficaces méditations spirituelles de l'homme sur sa propre misère, la passion du Christ, et sur les joies du ciel. La première part est bonne, et cette seconde meilleure : car c'est là le deuxième degré de la vie active et premier de la contemplative ; en cette part, l'une et l'autre vie, la contemplative et active, sont ensemble couplées en parenté spirituelle, et faites sœurs à l'exemple de Marthe et Marie. Jusqu'à cette hauteur et non plus haut, sauf exception très rare et par grâce particulière, un actif peut parvenir à la contemplation ; jusqu'à ce bas niveau, et non plus bas, sauf par une exception très rare et en grande nécessité, un contemplatif peut descendre à la vie active.

La troisième part de ces deux vies repose en haut en cet obscur nuage d’inconnaissance, avec tous les élans et le secret empressement de l'amour vers Dieu en soi-même. La première part est bonne, la seconde meilleure, mais la troisième est de toute la meilleure. C'est elle « la part la meilleure » de Marie. Et aussi peut-on pleinement comprendre que notre Seigneur ne dise pas que Marie a choisi la vie la meilleure, puisqu'il y a en nombre que deux vies, et que de deux on ne peut choisir qu'un seul meilleur et non point Le meilleur de tout. Mais il a dit que, de ces deux vies, Marie a choisi la part la meilleure, laquelle ne lui sera jamais ôtée.

La première part et la seconde, toutes bonnes et saintes qu'elle soit, n'en cesse pas moins avec cette vie. Car il n'y aura point besoin, dans l'autre vie, des œuvres de miséricorde comme à présent, ni de pleurer sur notre misère ou la passion du Christ. Car il n'y aura personne alors pour avoir faim et soif comme ici, nul ne mourra de froid, ni ne sera malade, ou sans-logis, ou en prison ; aucun non plus n'aura besoin d'être enterré puisque nul ne pourra mourir. Mais cette troisième part que Marie a choisi, la choisit celui qui par la grâce à vocation de la choisir, ou pour le dire plus vrai : celui que Dieu, pour le faire, a choisi. Qu'il suive avec ardeur son penchant, puisque cela jamais ne lui sera ôté : car s'il commence ici, il durera sans fin et à jamais.

Et c'est pourquoi laisser la voix de notre seigneur se lever contre ces actifs, comme si maintenant il parlait pour nous à ceux - là comme alors il a fait à Marthe pour Marie : « Marthe, Marthe ! »-« Actif, actif !-Affairerez vous autant que vous pourrez en la première et la seconde part, tantôt en l'une, tantôt en l'autre ou bien dans l'une et l'autre ensemble de tout corps, si vous en avez le juste désir et si vous vous y sentez disposés. Et ne vous mêlez aucunement des contemplatifs. Vous ne connaissez rien à ce qu'ils ont : aussi laissez-les donc assis dans leur repos et leur occupation avec cette part la troisième, laquelle est la part la meilleure de Marie. »

 

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