Il y a quelques jours, le 28 avril dernier, nous étions invités à commémorer Saint Louis Marie Grignon de Montfort (1673-1716). On ne peut douter que Maurice Zundel ait voué à ce saint une très grande admiration tant leurs dévotions respectives à Marie mère de notre Seigneur Jésus-Christ étaient intenses et d'un certain point de vue proches l'une de l'autre.

En 2000, les éditions « Ad Solem » ont publié deux textes parmi les plus célèbres de Louis Marie Grignon Montfort : « Le Traité de la Vraie Dévotion » découvert en 1842, et « Le Secret de Marie » Nous devons la présentation générale et le commentaire de ces textes au père François-Marie LETHEL, carme, membre de l'académie pontificale de théologie et enseignant au Teresianum à Rome. En voici un court extrait :

 

 

Trois expressions symboliques du rôle de Marie près de la croix.

    

     Louis Marie insiste particulièrement sur ce rôle de Marie, et c'est sans doute un des aspects les plus importants et les plus efficaces de sa doctrine. Il le fait principalement à travers trois expressions symboliques :

                       -l'interprétation mariale de l'histoire de Rébecca et de Jacob

                       -le symbole du « moule »

                       -le symbole de la « confiture »

    

     L’interprétation mariale du chapitre 27 de la Genèse est un des sommets du Traité. Louis-Marie interprète l'écriture librement, à la manière des Pères. Puisque tout l'Ancien Testament parle de Jésus, il est légitime d'y découvrir aussi la figure de sa Sainte mère à travers tant de femmes dont parle l'Ecriture : Eve, Esther, Judith etc.… Ainsi, selon notre Saint, Rébecca est une figure de Marie : tout ce qu'elle fait pour obtenir à Jacob la bénédiction d'Isaac est le symbole de ce que Marie fait pour ses enfants qui se livrent à elle et lui font entièrement confiance. On remarque tout particulièrement l'insistance sur la radicalité de la purification, comme mort et dépouillement du « vieil homme »

« Quand on lui a apporté et consacré son corps et son âme et tout ce qui en dépend sans rien excepté que fait cette bonne mère ? Ce que fit autrefois Rébecca aux deux chevreaux que lui apporta Jacob :

1 elle les tue et fait mourir à la vie du vieil Adam.

2 elle les écorche et dépouille de leur peau naturelle, et de leurs inclinations naturelles, de leur amour-propre et propre volonté et de toute attache à la créature ;

3 elle les purifie de leurs taches et ordures et péchés ;

4 elle les apprête au goût de Dieu et à sa plus grande gloire »

    

     Tout ce qui est dit ici correspond exactement à la purification passive des sens et de l'esprit dont parle Saint Jean de la Croix dans la « nuit obscure ». Le symbole du « moule » est une expression à la fois dense, simple et unifiée du rapport entre l’Incarnation et notre Divinisation :

« Marie est le grand moule de Dieu, fait par le Saint Esprit pour former au naturel un "Homme - Dieu" par l'union hypostatique, et pour former un "homme - Dieu" par la grâce. Il ne manque à ce moule aucun trait de la divinité ; quiconque y est jeté et se laisse manier aussi, y reçoit tous les traits de Jésus-Christ, vrai Dieu, d’une manière douce et proportionnée à la faiblesse humaine, sans beaucoup d'agonie et de travaux ; d'une manière sure, sans crainte d'illusion, car le démon n'a point eu et n'aura jamais accès en Marie, sainte et immaculée, sans ombre de la moindre tache de péché. Oh ! Chère âme, qu'il y a de différence entre une âme formée en Jésus-Christ par les voies ordinaires de ceux qui, comme les sculpteurs se fient en leur savoir-faire et s'appuient sur leur industrie et entre une âme bien maniable, bien déliée, bien fondue, et qui sans aucun appui sur elle-même, se jette en Marie et s’y laisse manier à l'opération du Saint Esprit ! Qu'il y a de taches, qu’il y a de défauts , qu'il y a de ténèbres, qu'il y a d'illusions, qu’il il y a de naturel, qu'il y a d’humain dans la première âme. Et que la seconde est pure, divine et semblable à Jésus-Christ. »

    

     Dans ce très beau texte qui se réfère en même temps à Jésus et à l'esprit Saint à l'Incarnation et à notre Divinisation, on retrouve la perspective foncièrement mystique de l'introduction du Secret : la même insistance sur la primauté de la grâce de Dieu par rapport à l'effort de l'homme. La part nécessaire de la liberté humaine s'exprime dans cet abandon total dans le "moule" de la maternité de Marie, et non pas dans cet activisme ascétique « à coups de marteau ». Ainsi, « Marie est un lieu saint, et le Saint des saints, où les saints sont formés et moulés ». Avec enthousiasme, Louis-Marie s'adresse à son lecteur en insistant particulièrement sur l'indispensable purification qu'implique ce « moule » :

« Oh la belle et véritable comparaison ! Mais qui la comprendra ? Je désire que ce soit vous, mon cher frère. Mais souvenez-vous qu'on ne jette en moule que ce qui est fondu et liquide : c'est-à-dire qu'il faut détruire et fondre en vous le vieil Adam, pour devenir le nouveau en Marie ».

    

     Le symbole de la « confiture » concerne de façon encore plus précise cette part essentielle de la croix dans le cheminement vers la sainteté. Ce symbole s'apparente à celui du miel dans l'Ecriture, symbole de douceur, par opposition à l'amertume. Comme Jésus dans l’Evangile Louis-Marie utilise des paraboles pour dire les plus grandes vérités spirituelles, en se référant à l'expérience de la vie quotidienne. Ici, c'est une parabole de l'amour maternel : une mère réussit toujours à faire avaler par son enfant un médicament amer parce qu’elle l’enrobe dans la confiture ! De même Marie réussie à faire accepter à ses enfants toutes les croix les plus amères en les enveloppant dans la douceur de son amour, de cet amour qu’Elle reçoit de l'Esprit Saint Consolateur. Le symbole employé par Louis-Marie reflète bien ce paradoxe de l'expérience chrétienne : comment la plus grande souffrance est comme transfigurée par le plus grand amour. Ainsi, elle devient même le lieu de la plus grande joie, comme en témoigne saint Paul : « je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous »

     Dans le secret, notre saint affirme que celui qui trouve Marie trouve « toute douceur et toute joie dans les amertumes de la vie ». Puis il commente cette affirmation :

« Ce n'est pas que celui qui a trouvé Marie par une vraie dévotion soit exempt de croix et de souffrances, tant s'en faut ; il en est plus assailli qu'aucun autre, parce que Marie étant la mère des vivants, donne à tous ses enfants des morceaux de l'Arbre de Vie, qui est la croix de Jésus, mais c'est qu’en leur taillant de bonne croix, elle leur donne la grâce de les porter patiemment et même joyeusement ; en sorte que les croix qu'elle donne à ceux qui lui appartiennent sont plutôt des confitures ou des croix confites que des croix amères ; ou s’ils sentent pour un temps l'amertume du calice qu'il faut boire nécessairement pour être ami de Dieu, la consolation et la joie que cette bonne mère fait succéder à la tristesse, les animent infiniment à porter des croix encore plus lourdes et plus amères. »


     Dans le Traité, ce même symbole est utilisé pour montrer que ce chemin marial est un chemin aisé. C'est là un grand paradoxe, car la Croix de Jésus est plus présente sur ce chemin que sur tous les autres. Louis-Marie le dit sous la forme d’une objection :

« D’où vient donc, me dira quelques fidèle serviteur de Marie, que les serviteurs fidèles de cette bonne Mère ont tant d'occasions de souffrir, et plus que les autres qui ne lui sont pas si dévots ? On les contredit, on les persécute, où les calomnie, on ne peut les souffrir ; ou bien ils marchent dans les ténèbres intérieures et des déserts où il n'y a pas la moindre goutte de rosée du ciel. Si cette dévotion à la Sainte Vierge rend le chemin pour trouver Jésus-Christ plus aisée, d'où vient qu’ils sont les plus crucifiés ? »

……..


     Voici sa réponse :

« Je lui réponds qu'il est bien vrai que les plus fidèles serviteurs de la Sainte vierge, étant ses plus grands favoris reçoivent d’elle les plus grands grâces et faveurs du ciel, qui sont les croix ; mais je soutiens que ce sont aussi ces serviteurs de Marie qui portent ses croix avec plus de facilité, de mérite et de gloire ; et que ce qui arrêterait mille fois un autre ou le ferait tomber, ne les arrête pas une fois et les fait avancer, parce que cette bonne Mère, toute pleine de grâce et de l'onction du Saint Esprit, confie toutes ces croix qu’elle taille dans le sucre de sa douceur maternelle et dans l'onction du pur amour : en sorte qu'ils les avalent joyeusement comme des noix confites, quoiqu’elles soient d'elles-mêmes très amères. Et je crois qu'une personne qui veut être dévote et vivre pieusement en Jésus-Christ, et par conséquent souffrir persécution et porter tous les jours sa croix, ne portera jamais de grandes croix, ou ne les portera pas joyeusement ni jusqu'à la fin sans une tendre dévotion à la Sainte Vierge, qui est la confiture des croix : tout de même qu'une personne ne pourra pas manger sans une grande violence, qui ne sera pas durable, des noix vertes sans être confites dans le sucre »


     Dans ce texte on peut noter particulièrement la mention du Saint Esprit. C'est lui le Consolateur. Marie est son instrument privilégié pour consoler le disciple de Jésus et lui permettre de demeurer près de sa Croix. Dans ce texte, comme dans celui du Secret, on remarque l'insistance sur la joie. De même dans la prière à Marie qui se trouve à la fin de Secret il lui demande de "souffrir joyeusement, sans consolation des créatures…."

      … Enfin, pour conclure toutes ses réflexions sur l'Esclavage d'amour, on pourrait citer Sainte Thérèse d'Avila. Voici comment dans les septièmes demeures elle défini le vrai spirituel, c'est-à-dire le saint qui est allé jusqu'au bout du chemin :

« Être un vrai spirituel, savez-vous ce que cela signifie ? C'est se faire les esclaves de Dieu ; ceux-là sont marqués au fer, du signe de la Croix, car ils lui ont déjà livré leur liberté pour qu'il puisse les vendre comme esclaves à tout le monde, comme il le fut lui-même ».

      On remarque toujours la même allusion au texte de Saint-Paul sur le Fils de Dieu qui a pris la « condition d'esclave » (Ph 2) .Marie est la Mère et l’Educatrice des saints, sa mission est de conduire chaque membre du Corps de Jésus à la pleine configuration avec la Tête, chacun de ses enfants à la pleine ressemblance avec son Fils unique.

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