Née en 1951 à Alger, Geneviève Trainar était jeune agrégée de philosophie lorsqu'elle entendit, au contact du couvent dominicain de Rangueil et de l’abbaye de Sylvanes, l'appel de Dieu à la vie monastique. Après quelques années passées au prieuré d’EYGALIERES en Provence (communauté du rite oriental) puis à l'Arche de Jean Vannier, elle est maintenant moniale dominicaine au monastère de Langeac, non loin du Puy en Velay.


Les éditions « Ad Solem »ont publié en 2003 :« Transfigurer le temps » un petit livre qui réunit avec l'aimable autorisation des cahiers de l'abbaye de Sylvanes le texte des conférences données par Geneviève Trainar et publiées dans ces cahiers en 1980...


Olivier-Thomas Venard, o.p. écrit dans sa postface : « Ainsi, en dépit du relativisme généralisé de notre époque mais sans dénier l'épreuve nihiliste à laquelle sont soumis les croyants, Geneviève Trainar établit-elle solidement cette bonne nouvelle pour tout homme de bonne volonté: le rite permet, dès maintenant et pour qui y consent, de transfigurer le temps vécu. Et s'il est vrai que le nihilisme religieux est à la source de tous les autres, ce livre annonce aussi à la société occidentale que la culture doit redevenir un culte. »

 

                                       Temps est comme éternité, éternité comme temps

                                       Si seulement tu ne fais pas de différence (I, 47).

                                       Toi-même fais le temps. Tes sens en sont mesure,

                                       Que cesse inquiétude et c’en est fait du temps (I, 189).                

                                               Angélus Silesius : « Le pèlerin chérubinique »


      …Il est inutile de souligner combien l'expérience croyante du temps en Dieu diffère du vide et de l'angoisse de l'homme contemporain affronté au temps qui passe. Au regard de la foi l'instant présent coïncidera avec le temps des origines comme avec le temps eschatologique, puisque l'acte de la création se déploie encore hic et nunc, aujourd'hui même, et qu’il en va de même pour l'acte de la rédemption. Il y a là une harmonie surnaturelle entre l'origine et l’eschaton dans le flux du présent dont seule la musique peut nous donner idée, elle qui a le temps pour domaine et qui, dans un son qu'elle déploie dans la durée, fait résonner la mémoire du son passé et la « prescience » de celui qui va venir.

     Malheureusement, si une théologie et une philosophie du temps sont toujours possibles, elles demeurent impuissantes. Elles ne peuvent qu'énoncer un discours intellectuel sur la nécessité d'une métamorphose de la perception vécue du temps qui demeure, quant à elle, toute parcourue d'une inquiétude bien plus lointaine et plus ancienne que la raison. Or telle est l'intuition unique de cet exposé : seul le rite permet, dès à présent et pour qui y consent, de transfigurer le temps vécu…

     … Ni action formelle et routinière, ni acte magique, les rites sont les gestes du culte divin. Le terme de geste véhicule en latin deux sens : autant celui de gestation que celui d'acte accompli. En tant que geste, le rite est donc un acte créateur, porteur de fécondité, ou du moins un acte qui recèle une dimension créatrice : il s'agit moins de faire, de procéder, que de porter à l'être quelque chose au moyen de manipulations définies. Or, c'est le corps et lui seul qui agit et porte à l’être dans le geste, si bien que l'activité rituelle renvoie immédiatement à un travail du corps et sur le corps. Les rites seraient à ce titre l'incorporation de la réalité spirituelle véhiculée par la tradition…..

     Cependant l'on n'a pas assez remarqué que cette incorporation revêt dans le christianisme une importance toute particulière et une dignité essentielle. Le Christ en effet EST la parole divine, le Logos principiel que racontaient déjà les cieux et la terre, qu'écrivaient les livres saints, mais qui désormais s’est fait chair. Or c'est ce mystère même de l'incarnation qui est figuré, célébré, actualisé dans la liturgie. Plus, ce mystère de l'incarnation, avant même l'événement de la dernière Cène, fonde et appelle l'existence d'une liturgie. Par conséquent les rites ne sauraient t être une partie accessoire et comme le voudraient certains, superfétatoires du « culte en esprit et en vérité ». Dès lors que Dieu se fait homme, dès lors qu'il assume notre chair humaine et s'offre lui-même en victime rituelle, le corps humain devient à son tour comme le symbole du Christ -Verbe accomplissant la prophétie du psaume : «Tu n’as voulu ni holocauste, ni victime/ alors j'ai dit : voici, je viens.» Tout corps humain est appelé à accueillir la présence du Christ et la spiritualité chrétienne aura toujours pour signe distinctif d'être une spiritualité de l'incarnation…..

     Par le moyen de l'incarnation de Dieu dans la personne du Christ d'abord, puis de la présence substantielle de son corps dans les signes sacramentels du pain et du vin, un nouvel espace est ouvert à la spiritualité. Pour le différencier des anciennes traditions qui faisaient jouer surtout les registres du céleste du terrestre, des vivants et des morts, de l'originaire et de l'actuel, nous le dirons méta cosmique. Par le Christ l'homme est appelé dans la liturgie eucharistique à transcender le Ciel et la Terre, et l’espace et le temps, pour accéder au royaume, le lieu de Dieu, le lieu qui n'est plus du monde selon la parole : «  Mon royaume n'est pas de ce monde ». Ainsi donc, la liturgie chrétienne ne saurait être comme on a voulu parfois le soutenir, un anti ritualisme, dans la mesure où Dieu descendrait sanctifier une vie profane abandonnée à son caractère profane .Elle marque bien au contraire l'accomplissement de l'esprit des rites puisqu'elle fait désormais passer le chemin de Dieu par le corps humain, charnel, temporel comme le prescrit encore Saint-Paul : «  Offrez donc vos corps en sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu ;ce sera là votre culte spirituel. »…

Les Saints Peres faisaient des prédictions à propos de la dernière génération. Ils disaient :

-        Qu'avons-nous fait, nous ?

Et l’un d’eux, le grand abba Ischurion, répondit :

-        Nous, nous avons accompli des commandements de Dieu.

Les autres répondirent :

     -     Et ceux qui viennent après nous, que font-ils ?

     -     IIs tachent d'arriver à la moitié de nos œuvres.

     -     Et pour ceux qui viennent après eux, qu'en est-il ?

     -    Les hommes de cette génération n'accompliront aucun travail, la tentation viendra sur eux et ceux qui seront trouvés éprouvés en ce temps-là, seront plus grands que nous et que nos pairs.

(Abba Ischurion, in Paroles des anciens, rassemblés par J.-Cl. Guy)


     …Liturgique encore cette sente non tracée à travers le labyrinthe des tentations de néant et sans le soutien des œuvres de bien… Mais dès lors que l'on marche dans le pur souvenir de Dieu, elle devient liturgie et témoignage, et même jusqu'à l'hyperbole : l’homme déposera en offrandes sacrificielles les miettes de son rien pour être empli torrentiellement du tout de Dieu. Il y a là autre chose qu'un pari : le secret d'une rencontre, la rencontre de la miséricorde de Dieu et de la reconnaissance du cœur.

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