Homélie prononçée à Lausanne, le 2ème dimanche de Carême (26 février 1956?) (Mt 17,1-9)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

                Dans un roman très émouvant que vous connaissez peut-être, François Mauriac (le titre de ce roman est : Ce qui était perdu), François Mauriac, dans ce roman, nous présente une femme malade, atteinte d'un cancer incurable, dont le mari frivole, volage, mondain, ne cesse d'ailleurs de la tromper, tout en lui présentant un visage courtois et bienveillant. Il ne lui manque jamais de respect, en apparence. Il s'évade régulièrement dans ses plaisirs, il crée des alibis, il raconte mille histoires qui justifient ses absences, mais la femme n'est pas dupe, elle sait parfaitement bien quel est le personnage qui lui fait face.

                Comme elle est absolument incroyante, que son mal empire, que sa souffrance s'exaspère, elle décide d'en finir avec la vie. Cependant elle veut tenter une suprême épreuve : elle demande à son mari de rester avec elle le prochain week-end. Il se fait tirer l'oreille, il prétend que, il a mille bonnes raisons urgentes de s'absenter et puis, tout d'un coup, il sent que la question est sérieuse. Alors, il se décide, à contrecœur, à rester.

Le week-end arrivé, il commence au chevet de sa femme une lecture qui le passionne et qui, elle, l'endort. Quand il la voit endormie, il se dit : " Bon, c'est bien, elle n'a plus besoin de moi." Et il s'en va. La femme entend la porte se fermer. Elle se tue. Elle a compris que cet homme n'était qu'une façade, que toute cette courtoisie, toute cette politesse, toute cette mise en scène recouvraient simplement un cœur absent, égoïste, enfermé en soi et sans communication avec le sien.

C'est devant la mort de sa femme et, après, et sous l'influence d’une mère qui finalement a compris tout le drame, qui le reprend dans sa tendresse, comme un tout-petit, c'est alors qu'il commence à comprendre, qu'il s'ouvre aux vraies valeurs et que son visage exprime autre chose que ce personnage menteur, absent, qui se camoufle pour aller uniquement suivre les inspirations de son égoïsme.

L'évangile d'aujourd'hui, cet évangile de la Transfiguration, nous pose précisément cette question introduite par cette parabole fournie par le roman de Mauriac. Sommes-nous une façade ?

Est-ce que notre visage exprime autre chose qu'un perpétuel camouflage derrière lequel nous déguisons ce que nous sommes ? Est-ce que nous n'apportons pas dix-neuf fois sur cent aux autres ce mensonge vivant d'un visage qui s'accommode pour faire croire qu'il y a une présence, une bonté, une générosité, un dévouement, une amitié ou un amour ? Et, au fond, il n'y a rien, il n'y a rien que, un formidable égoïsme biologique et animal qui suit sa propre pente et qui s'arrange simplement pour conserver jusqu'à un certain point les formes nécessaires.

Nous sommes du moins tentés de prononcer contre les autres ou contre nous-mêmes un tel réquisitoire, qui est d'ailleurs parfaitement inutile car, justement, ce que l'Évangile d'aujourd'hui nous propose, ce qu'il nous révèle dans cette Transfiguration de Jésus, c'est cette puissance prodigieuse et magnifique d'un corps humain qui peut devenir le visage de l'éternelle lumière.

Car il n'y a pas de doute que le Christ était ce qu'il apparaissait sur la montagne de la Transfiguration ( Mt. 17, 1-8 ) Si les apôtres qui l'accompagnent, ses trois amis, Pierre, Jacques et Jean, s'ils sont éblouis devant cette splendeur, ce n'est pas que, elle fût absente au jour le jour de la vie de notre Seigneur, mais les yeux des apôtres, comme plus tard ceux des disciples d'Emmaüs, ne pouvaient pas percevoir ce rayonnement parce que, il n'y avait pas en eux assez de transparence, assez de pureté, assez d'amour, assez de générosité pour entrer dans ce domaine de la pure lumière et de l'éternel amour.

Le jour de la Transfiguration, pour un instant, comme ce fut le cas lors de la confession de Césarée pour Pierre, pour un instant, le jour de la Transfiguration, leurs yeux s'ouvrent, pour un instant, ils entrent dans ce secret merveilleux d'une chair divinisée, d'un visage qui porte la splendeur de la vie éternelle et ils en sont tellement émerveillés que Pierre veut à toute force demeurer sur ce sommet. Il ne demande pas autre chose. Il a découvert enfin toutes ses raisons de vivre. Il veut construire trois tentes, une pour le Christ, une pour Élie, une pour Moïse, afin que cette joie ne se tarisse plus, qu'elle demeure à jamais et que la vie soit ce perpétuel enchantement dans la découverte de la face divine.

Il reste que la chair du Christ était toute pénétrée de cette lumière. Il reste que le visage de notre Seigneur portait en lui toute la clarté de Dieu. Il reste donc que le corps humain est capable de cette formidable assomption, que le corps humain peut être transfiguré et qu'il a, lui aussi, un message de lumière à communiquer.

Et d'ailleurs, comment la lumière de l'âme, la lumière de l'esprit, la lumière intérieure, comment ce chant du silence qui monte des profondeurs de notre être, comment pourrait-il se faire jour si ce n'est à travers notre visage, à travers notre corps ? Notre corps a une vocation spirituelle, il a une vocation divine. Notre corps est le premier évangile, car c'est à travers l'expression de notre visage, à travers notre ouverture, à travers notre bienveillance et notre sourire que doit passer le témoignage de la Présence divine.

Et si nous avons mille raisons d'accuser notre biologie, de reconnaître que nous sommes moches quatre-vingt-dix-neuf fois pour cent, si nous avons toute raison de penser que notre vie tourne en rond, qu'elle ne mène à rien, qu'elle n'a rien accompli de ce que contenaient les promesses de notre jeunesse, voici que l'Évangile de la Transfiguration déplace merveilleusement toutes les valeurs en nous apprenant que, en nous existe ce même soleil intérieur qui est la gloire de Jésus-Christ.

C'est le même Dieu, ce Dieu que Pascal appelle le Dieu de Jésus-Christ, c'est ce même Dieu qui est en nous la vie de notre vie. Ce n'est donc pas nous-mêmes que nous avons à exprimer, mais lui et, bien sûr que si nous retournons à notre petite histoire, si c'est nous que nous cherchons à révéler et à communiquer, cette confidence tournera court, elle sera sans intérêt pour personne. Ce qui est passionnant dans un être humain, c'est qu'il peut et qu'il est appelé à révéler Dieu. Il y a en nous une beauté secrète, une beauté merveilleuse, une beauté inépuisable.

Quand nous entendons le matin le merle qui roule dans un jeu d'eau la perle de son chant, nous avons l'impression que le monde commence, qu'il est tout neuf, qu'il y a là une source intarissable, que, pour le merle tout au moins, la vie aura toujours sa nouveauté. Et c'est là un symbole, et c'est là une parabole, et c'est là une invitation qui nous est adressée: en nous, à plus forte raison, il y a une infinie, une éternelle, une inépuisable nouveauté : ce chant de Dieu que nous avons à devenir, cette lumière de Dieu que nous avons à communiquer, qui doit devenir l'expression, le rayonnement et le sourire de notre visage, qui doit devenir le rythme, et l'harmonie, et la mélodie, et la danse de notre corps tout entier.

Le Christ n'est pas venu seulement sauver notre âme. D'ailleurs, qu'est-ce que cela voudrait dire ? Le Christ est venu révéler à l'homme qui il était, il est venu accomplir l'homme dans toute sa grandeur, dans toute sa dignité, dans toute sa beauté et c'est pourquoi une des plus belles prières de la liturgie, qui fait magnifiquement écho au mystère de la Transfiguration, c'est :   " O Dieu, qui avez créé l'homme dans une admirable dignité et qui l'avez plus magnifiquement encore restauré..."

C'est cela : nous sommes appelés à la grandeur, à la joie, à la jeunesse, à la dignité, à la beauté, au rayonnement de Dieu, à la transfiguration de tout l'être dans la communication de la divine clarté.

Et c'est donc ce dont nous devons nous souvenir aujourd'hui. Bien sûr que, si nous nous, si nous nous laissons aller à exprimer ce que nous sommes, ce sera mortellement ennuyeux pour nous, et davantage encore pour les autres, mais, heureusement, nous portons en nous ce trésor de la vie éternelle, nous portons en nous la réalité de cette Présence infinie qui est le Dieu vivant. Et ce à quoi nous sommes invités, aujourd'hui et à tous les instants de notre vie, c'est d'exprimer Dieu, c'est de laisser monter à notre visage cette indicible clarté, c'est de laisser fuser dans notre cœur ce cantique de l'éternel amour, c'est de porter, partout où nous allons, le rayonnement de cette grâce, de cette joie et de cette tendresse qui est Dieu même.

Nous voulons donc entendre dans cet appel d'aujourd'hui la manifestation la plus actuelle de ce grand " oui " dont parle saint Paul lorsqu'il nous dit qu'en Jésus il n'y a pas de oui et non. En Jésus, il n’y a que le " oui " ( 2 Co. 1, 19 )

Oublions tous nos " non ", toute notre négativité, toute notre lourdeur, toute notre fatigue, toute notre usure, toutes nos limites, toutes les limites des autres ! Qu'importe tout cela puisque Dieu est en nous, puisque Dieu est vivant, puisqu'il nous a confié son chant, sa grâce et sa beauté, puisque aujourd'hui nous devons entrer dans la nuée de la Transfiguration afin d'en ressortir revêtus de Dieu et portant sur notre visage la joie de son amour et le sourire de son éternelle bonté.

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