Homélie de Maurice Zundel en mai 1961 en Égypte (à partir de notes en sténo d’un auditeur). Non édité. Les titres sont ajoutés.

Notre corps est relatif à notre habitat terrestre

Il est essentiel pour parler de la résurrection de la chair de situer ce mystère de vie car il est toujours le rayonnement de la Pauvreté de Dieu qui ouvre en nous un espace infini.

Notre corps a un cordon ombilical par lequel nous sommes attachés à l'univers. Nous sommes attachés à la terre et, à travers la terre, nous atteignons l'univers. Nous sommes accrochés à la gravitation solaire. L'expérience des spoutniks ou, du moins, de l'homme fusée marque qu'il faut assurer les conditions terrestres en logeant les astronautes d'une certaine manière dans l'appareil en tenant compte du milieu différent au milieu terrestre.

Notre corps serait tout autre si nous vivions sur une autre planète. Il deviendrait plat si nous voyagions à la vitesse de la lumière. Si nous voulons quitter notre habitat terrestre, il faut fabriquer un autre habitat. Notre corps est donc relatif à notre habitat terrestre, relatif à nos conditions alimentaires. Notre corps est enraciné dans l'univers et c'est justement pourquoi il est relatif à l'univers.

Il est naturel à l'homme de se dépasser

L'univers nous fournit au départ, c'est-à-dire à la naissance, un quantum d'énergie qui constitue notre énergie physique et dont nous pouvons hâter l'épuisement par les accidents. La mort physique serait l'extinction de cette énergie. Nous ne sommes que cette chose au milieu du monde.

Concevoir un monde et nos rapports avec lui, nous construire un corps spirituellement pour quitter la terre en échappant à l'atmosphère, en nous faisant véhiculer dans la sphère, ce résultat, produit de la connaissance, a le pouvoir de nous rendre sensible une puissance illimitée de dépassement qui nous fait entrevoir qu'il est naturel à l'homme de se dépasser. Il est dans la nature de l'homme de dépasser la nature.

Les ambivalences : les idées, la parole, les mains…

Il faut reprendre une ambivalence, c'est-à-dire une signification équivoque, ambiguë, sensible d'une complète interprétation. Le lavage de cerveau est devenu une technique scientifique courante : des idées enchâssées dans le texte officiel sont imprimées dans un cerveau qui le répète au réveil en annihilant tout jugement critique. Ainsi l'intelligence est traitée comme une chose au milieu de monde, comme un instrument au service des fins pour lesquelles on entreprend de la doper. L'idée ici n'est que le ressort verbal d'une servitude viscérale, d'un mouvement de tripes qu'il s'agit simplement de déclencher. Les idées menées par la chair et le sang, voilà la première ambivalence.

La seconde, c'est la parole, comme la musique, comme la couleur, matériel enregistré. C'est souvent par la parole, la musique, la couleur que nous sommes ramenés à nous-même, que nous retrouvons notre intimité, le sourire d'un visage, la respiration d'une présence affective et discrète qui sont encore plus indispensables et tout cela, d'une certaine manière, est corps, passe par le corps et ne peut se manifester sans lui. Et pourtant tout cela nous affranchit des impulsions de la faute et voilà que naissent les espaces les plus visibles de la liberté, les touches les plus exquises de la tendresse et de la générosité.

Les mains aussi peuvent devenir des mains de lumière, c'est-à-dire que notre corps n'est pas seulement le cordon ombilical qui nous rive à l'univers. Notre corps peut devenir sujet. Personne n'accepte d'être traité purement et simplement comme un objet. Il y a donc une dimension où l'être humain apparaît vraiment comme un sujet, où il révèle en lui la dignité humaine, où il est source.

La qualité d'être valeur

La qualité d'être valeur concerne tout l'homme et enveloppe le corps autant que l'intelligence et la volonté. Et c'est à ce niveau que l'homme… devient créateur de lui-même dans sa dimension propre, créateur de l'univers où cette dimension humaine pourra s'épanouir.

Cette qualité d'être valeur concerne tout l'homme et enveloppe le corps autant que l'intelligence et la volonté. Et c'est à ce niveau que l'homme devient lui-même, que l'homme devient créateur de lui-même dans sa dimension propre, créateur de l'univers où cette dimension humaine pourra s'épanouir. C'est à ce niveau que l'homme devient lui-même. S'il se résigne à être un objet, nous pouvons parler d'une mort humaine, d'une mort de l'humanité dans l'homme, d'une mort humaine qui précède la mort physique.

La vraie question n'est pas de savoir si nous allons vivre après la mort mais avant la mort, vivre de notre vie humaine et pas seulement d'une vie animale, organique et biologique.

C'est pourquoi la vraie question n'est pas de savoir si nous allons vivre après la mort mais avant la mort, vivre de notre vie humaine et pas seulement d'une vie animale, organique et biologique. Il n'est pas question de réclamer pour notre biologie de devenir source et origine c'est notre vie humanisée qui doit passer du dehors au-dedans. C'est ce que nous avons à accomplir pour devenir nous-même car justement le phénomène humain est irréversible, c'est-à-dire qu'aucun ne peut revenir en arrière, personne ne peut devenir un animal. L'au-delà de la mort est un au-delà de la biologie, un au-delà qui est en réalité un au-dedans.

La dignité inviolable de sujet

« Ce que j'ai de plus profond, disait un héros de Camus, c'est ma peau. » A condition qua la peau se revête de la dimension humaine, qu'elle soit promise à la dignité de sujet, qu'elle devienne le visage et le sacrement d'un moi nouveau que nous avons à devenir par la nouvelle naissance.

J'ai déjà dit que la plupart des hommes ne mettent pas en question leur moi. C'est une refonte radicale de notre moi qu'accomplit la transfiguration ou plutôt la transformation qui nous oriente à la mort et qui précède notre résurrection.

La vie de saint François nous montre la merveille d'une vraie transformation avec la Présence dont il vit. Qu'est-ce qui va mourir en saint François ? Il n'y a que le corps qui puisse mourir.

Qu'elle forme peut prendre le corps quand il a cessé de dépendre de l'habitat terrestre ? Quelle que soit la réponse à cette question, l'important est de situer la résurrection de la chair dans la vie. Elle nous donne une merveilleuse leçon : elle va laisser au corps toutes les possibilités illimitées de devenir, de pouvoir, de symboliser et d'exprimer, comme elle va laisser à la mort tous ses degrés d'analogie. La mort est unique pour chacun. La mort physique peut être vaincue comme dans le cas de saint François.

Le spirituel authentique embrasse tout l'homme et ne peut pas concevoir ce que sera une pensée qui ne s'exprime, un sourire sans visage, une musique sans instruments, une poésie sans mots. Tout cela ne fait qu'un, tout cela peut s'harmoniser, tout cela peut devenir une progression vers la mort.

Notre corps ne peut rester une chose au milieu du monde : c'est là l'impureté fondamentale. Il doit devenir un corps source, origine, créateur, lumineux, immortel.

Être homme, c'est avoir une dignité inviolable, c'est atteindre à une existence, une croissance illimitée où notre corps devient lui-même humain. C'est par là que la biologie prend un sens créateur, notre corps ne peut rester une chose au milieu du monde : c'est là l'impureté fondamentale. Il doit devenir un corps source, origine, créateur, lumineux, immortel. Il est le visage de la personne vivante, un sacrement de Dieu, car toutes les révélations sur Dieu passent par les lèvres et le sourire de l'homme et, finalement, le témoin irrécusable, c'est le visage quand il porte la lumière intérieure et qu'il défie la mort parce qu'il est revêtu de son humanité.

« Ce que j'ai de plus précieux, c'est ma peau ». Oui, à condition qu'elle s'illumine. Rappelons-nous le mot de saint Paul : « Glorifiez et portez Dieu dans votre corps. »