Deux article de Maurice Zundel en 1924 pour le temps pascal dans les journaux suisses l’Echo Vaudois et le Courrier Neuchâtelois. Les titres sont ajoutés.

Le Pain de Vie

Le caractère spirituel du quatrième Évangile

On n'insistera jamais assez sur le caractère spirituel du quatrième Évangile. L'aspect historique de la mission du Sauveur n’y est sans doute point sacrifié, puisque aussi bien la narration de saint Jean offre, pour la vie de Jésus, des précisions chronologiques inconnues aux Synoptiques. Mais il est facile de s'en rendre compte, le récit des faits, si admirablement conduit qu'il puisse être, n'intéresse que secondairement le disciple enivré par la contemplation du Verbe de vie : ...

« Le monde passe » (1 Jean 2:17) et « rien de ce qui paraît n'est beau ; c'est pourquoi notre Dieu Jésus-Christ, dans le Père, se dévoile plus parfaitement à son cœur » (Ignace, Rom. 3 :3). C'est donc à cette hauteur qu'il ramènera notre attention. Son évangile développera l'histoire intérieure du salut, en débordant tous les genres littéraires reçus parmi les doctes. La langue humaine, par lui, atteindra de ce fait une puissance d'ébranlement incommensurable, et les mots les plus matériels d'aspect revêtiront soudain une signification spirituelle.

On s'explique aisément, dès lors, que des hommes charnels comme Renan, aient pu caractériser ses « longs discours dogmatiques », comme « des lapsus provenant de disciples médiocrement capables de comprendre leur Maître et trahissant sa pensée » (p.494) et, osons l'ajouter, on saisit aussi du même coup, le danger de certaines déductions théologiques fondées sur quelques textes artificiellement découpés, et dépouillés de l'atmosphère lumineuse où ils s'épanouissaient.

Le sens littéral du quatrième Évangile est plus riche, en effet que toutes les applications qu'on en peut légitimement tirer. Aussi bien la foi y trouve-t-elle toujours un aliment directement assimilable. C'est ce que nous voudrions suggérer en reprenant, aussi brièvement que possible, l'Exégèse du 6ème chapitre de saint Jean, qui marque l'apogée et tout ensemble le déclin de la mission temporelle du Sauveur. (Cf. Marc 8:27-28 ; Math. 16:13-23)

Multiplication des pains

Au temps de la Pâque, qui revient pour la troisième fois depuis le début de son ministère, Jésus, pour donner quelque relâche à ses disciples, épuisés par leur récente mission à travers les bourgades galiléennes, s'embarque (Le point de départ est Capharnaüm, où Jésus a sa résidence habituelle) avec eux dans la direction de Bethsaïde. Il sait, non loin de la petite ville, une plaine verdoyante et solitaire, où les Douze pourront trouver le repos à l'écart de cette foule toujours prête à se former sur son passage, et jamais lasse de l'écouter. Mais non ! Son auditoire l'a devancé. Il faut lui parler encore et si longuement que l'heure du repos s'écoule inaperçue. Le jour décline, le lieu est désert. Le Pasteur s'émeut à cause du dénuement de son troupeau – et les pains se multiplient entre ses mains, pitoyables à toute misère. « Et les gens ayant vu le miracle qu'il avait fait, disaient : Celui-ci est certainement le Prophète qui doit venir au monde ». Et ils voulurent s'emparer de lui pour « le faire Roi ». L'enthousiasme messianique se déchaîne. Le Prédicateur du règne de Dieu, le Seigneur de David, va être travesti en héritier du royaume d'Israël. Danger suprême, prélude de l'échec proche. Apogée et déclin. Jésus, à la hâte, éloigne les Douze et, pour prier, se retire vers la montagne, à la faveur du sommeil qui gagne ses compromettantes ouailles, étendues maintenant dans l'herbe odorante.

Jésus rejoint ses disciples sur le lac

Les disciples, cependant, pour gagner le lieu du rendez-vous, se fatiguent à ramer contre le vent. Le Maître, sur les flots, à l'aube, les rejoint : et la barque, contrairement à l'itinéraire convenu, touche à Capharnaüm. C'est là que les plus ardents témoins du prodige de la veille viennent, le lendemain, chercher « leur roi »« Maître, quand es-tu venu ici ? »

L'heure est venue d'anéantir leurs rêves de grandeurs charnelles et d'indolentes félicités. Se taire en ce moment équivaudrait à se renier ou ce qui serait pire, à feindre, à mentir : En vérité, vous me cherchez, non point parce que vous avez vu des miracles, non point parce qu'une conviction sincère vous entraîne vers moi, mais parce que vous avez mangé de ces pains, et que vous vous êtes rassasiés. Efforcez-vous d'acquérir non la nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure pour la vie éternelle, ce que le Fils de l'Homme vous donnera, lui que le Père a marqué de son sceau – selon qu'il est écrit dans le livre d'Isaïe : « l'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par Son onction pour porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la délivrance, rendre libres les opprimés. » (Luc 4:18)

Cet accueil déçoit amèrement les naïfs camelots. L'impatience succède à l'enthousiasme : « Et que ferons-nous pour accomplir les œuvres de Dieu ? » L'effort tout à l'heure requis de quiconque veut obtenir l'aliment impérissable. « Voici l’œuvre agréable à Dieu, reprend Jésus, que vous croyiez en celui qui l'a envoyé. » La foi seule peut, en effet, capter les sources de vie qui sont en lui.

Jésus parle du pain du ciel

C'est donc pour cela qu'il les avait endoctrinés et gorgés de bienfaits : pour leur assigner une adhésion chimérique à quelque rêve nuageux, pour détruire l'espoir séculaire de leur nation, au moment où il était en voie de se réaliser ! Les plus turbulents lui dirent alors avec une maligne ironie : « Quel signe fais-tu que nous puissions voir, afin que nous croyions en toi ? Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon qu'il est écrit (dans le Psalmiste) : Il leur donna à manger le pain du Ciel » (un pain terrestre dans son essence, sans doute, mais surnaturel dans son origine). Il convient d'en faire autant, si ta mission est du même ordre que celle de Moïse. « En vérité, en vérité, je vous le dis ce n’est pas Moïse qui vous a donné le Pain du Ciel (surnaturel dans son essence), mais c'est Mon Père qui vous donne le Pain du Ciel, le véritable », spirituel comme le Ciel, qui est ici l’immatérielle demeure de la déité ; « car le Pain de Dieu, c'est celui qui descend du Ciel », qui vient d'auprès de Dieu « et qui donne au monde la vie » divine. Quelques-uns lui dirent, émus par l'assurance paisible et généreuse de ces paroles : « Seigneur donne-nous toujours de ce Pain ». Et Jésus reprit : « C'est moi qui suis le Pain de Vie ; celui qui vient à moi n'aura jamais faim, celui qui croit en moi n'aura jamais soif » : car l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau jaillissant pour la Vie éternelle (Jean 4:13-14). Le Pain de Vie, c'est la même chose que le Pain de Dieu ou le Pain venu du Ciel.

L'auditoire pressent du premier coup l'invraisemblable portée de cette métaphore. Il se cabre et résiste silencieusement.

La volonté du Père

Le Maître sent que la sympathie l'abandonne. « Je vous l'ai dit, vous m'avez vu et vous ne croyez pas : vous m'avez vu accomplir au milieu de vous des œuvres qu'aucun autre n'a faites » (Jean 15:24) mais vous n'êtes pas allés au-delà de ce que pouvaient saisir les yeux de chair : mystère d'élection que le Fils révère. Aussi bien, « tout ce que le Père me donne viendra à moi et celui qui vient à moi, je ne le repousserai point : car je suis descendu du Ciel, non pour faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. Or, telle est la volonté de celui qui m'a envoyé que je ne perde rien de ce qu'il m'a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. » « L'heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront la voix du Fil de Dieu » (Jean 15:28) (la mort n'a qu'un temps, son emprise est de courte durée sur les Justes investis d'une Vie indéfectible dont le triomphe définitif implique la glorification du corps spiritualisé). « Oui, telle est bien la volonté de mon Père que quiconque voit le Fils, le Verbe fait chair, et croit en lui, ait la vie éternelle », et obtienne ainsi que « je le ressuscite au dernier jour ».

Or, les Juifs attentifs surtout à cette parole qui confirmait leurs pressentiments et fortifiait leur résistance : « Je suis descendu du Ciel », éclatèrent en murmure à son sujet, parce qu'il avait dit : « C'est moi qui suis le Pain descendu du Ciel ». Et ils disaient avec leur gros bon sens : « N'est-ce pas Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère, et l'origine toute ordinaire, comment donc dit-il : Je suis descendu du Ciel ? » (Jean 1:18 ) Jésus leur répondit : « Ne murmurez entre vous », car la discussion n'apporte ici aucune lumière. « Nul, en effet, ne peut venir à moi si mon Père, qui m'a envoyé ne l'attire » et (en ce cas seulement) je le ressusciterai au dernier jour, selon qu'il est écrit dans les Prophètes : Ils seront tous enseignés de Dieu.

Quiconque a entendu le Père et est instruit par lui vient à moi ; quiconque a reçu du Père le don de la foi qui éclaire du dedans l'objet présenté du dehors par l'enseignement de Jésus ne peut méconnaître celui que le Père a envoyé. « Non que quelqu'un ait vu le Père » – l'ait contemplé à découvert. – « Il n'y a que celui qui vient de Dieu qui a vu le Père » ; le Monogène qui est dans le sein du Père (Jean 1:18) : celui qui vous parle. « En Vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui a la Vie éternelle », car elle est en moi comme dans sa source, puisque c'est moi qui suis le Pain de Vie ; celui qui l'alimente et la communique ; (aussi bien « la vie éternelle, c’est de te connaître toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ » (Jean 16) ). « Vos pères ont mangé la manne, nourriture périssable, dans le désert, et ils sont morts d'une mort physique. La manne n'avait pas, même dans l'ordre physique, de vertu supérieure à celle de tout autre aliment. Elle ne méritait donc pas d'être appelée le Pain du Ciel ». Tel est le Pain descendu du Ciel (essentiellement surnaturel) que celui qui en mange ne meurt pas – dans son âme où la déité établit sa demeure – « Je suis le Pain vivant (et vivificateur) ; si quelqu'un (donc) mange de ce Pain, il vivra éternellement et le Pain que je donnerai, c'est ma chair (immolée) pour la vie du monde ».

La chair immolée de Jésus pour la vie du monde (1)

De même, en effet, que Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'Homme, frappé de Dieu et humilié, transpercé à cause de nos péchés, brisé à cause de nos iniquités. C'était sans doute d'une autre élévation que les Juifs rêvaient pour leur Messie. Ce langage mystérieux les scandalise. Ils discutent entre eux disant, non sans ironie : Comment peut-il nous donner sa chair à manger ? Il ne voudrait pourtant pas nous proposer une telle absurdité ! Et Jésus leur dit, avec cet accent qui chargeait les mots d'ineffable mystère : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. » Si vous ne prenez comme aliment, si vous n'acceptez pas comme source de vie la chair crucifiée et le sang versé, vous n'aurez pas la vie en vous. « Celui au contraire, qui mange ma chair et boit mon sang a la Vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour, car ma chair (immolée) est vraiment une nourriture et mon sang (répandu) est vraiment un breuvage. » Tous deux principes de vie par la puissance de Dieu. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui (pour qu'il vive par moi) car de même que le Père qui est vivant m'a envoyé (pour accomplir sa volonté) et que je vis par le Père (en faisant de sa volonté ma nourriture) de même, celui qui me mange vivra par moi. »

Tel est le Pain descendu Ciel, le véritable aliment de Vie éternelle : moi-même offert sur la Croix pour le salut d’un grand nombre, non point semblable à la manne que « les Pères ont mangée, et ils sont morts. » Celui qui se nourrit de moi en adhérant à l'Évangile de la Croix vivra par moi. Celui qui mange de ce Pain vivra éternellement. Il dit cela enseignant dans la Synagogue de Capharnaüm.

Les paroles de la vie éternelle

Son discours achevé, il sortit, accompagné de ceux qui avaient coutume de le suivre. Or, beaucoup de ses disciples l'ayant entendu dirent en eux-mêmes ‑ ce que leur attitude manifestait d'ailleurs suffisamment – : Ce langage est dur, l'esprit s'y heurte ; en style populaire : « C'est dur à avaler. » Jésus connaissant donc en lui-même que ses disciples murmuraient à ce sujet, leur dit : « Cela vous scandalise, que j'aie prétendu être par ma chair et par mon sang (immolés) le Pain du Ciel ? »

Et si vous voyiez le Fils de l'Homme monter là où il était auparavant ? Si vous me voyiez quelque jour soustrait aux conditions de votre vie terrestre et associé (par l'Ascension) à la gloire du Père, vous saurez d'où je suis et vous ne vous étonnerez plus que j’aie dit : « Je suis le Pain du Ciel ». Vous le sauriez déjà maintenant si vous étiez dociles à la voix de Dieu, car il faut ici renoncer à saisir avec les yeux du corps ce qui est mystère de Foi. « C'est l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien ; les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie ». ‑ Proposer des réalités spirituelles pour nourrir la vie spirituelle des âmes captives de la foi. « Mais il y en a parmi vous qui ne croient pas. »

Incompréhension de certains disciples

Car Jésus savait dès le principe, dès le début de son ministère, et tout aussi bien dès le moment où ils se joignirent à lui – quels étaient ceux de ses disciples qui ne le croyaient pas et quel était celui qui le trahirait. Et il disait, répétant pour eux l'avertissement qu'il avait adressé à tous dans la Synagogue : Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne pouvait venir à moi, à moins que cela ne lui soit donné par le Père.

Dès ce moment, beaucoup de ses disciples, aux yeux desquels un Messianisme d'une telle élévation n'était qu'une chimère décevante se retirèrent et n'allèrent plus avec lui. Jésus dit alors aux Douze, sur lesquels reposait l'avenir de son œuvre, pour les mettre en demeure de choisir entre le rêve charnel du Royaume terrestre, et la conception spirituelle du Règne de Dieu : « Ne voulez-vous pas aussi vous en aller ? » Simon-Pierre lui répondit, avec une pleine adhésion au mystère à peine dévoilé : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Ton enseignement peut ne pas nous être toujours accessible, ton autorité subjugue nos esprits et dilate nos cœurs. Pour nous, nous avons cru et nous avons reconnu – nous avons appris par la foi « que Tu es le Saint de Dieu », le Saint par excellence, chef d’un ordre spirituel, fondateur du règne de Dieu opposé au règne des esprits mauvais. Jésus leur répondit (aux Douze au nom desquels Simon-Pierre s'était déclaré) : Vous ne pouvez pas vous retirer, en effet, car si d'autres sont venus spontanément avec les intentions qu’ils voulaient, c’est par choix, par privilège d’amitié que je vous ai admis dans mon intimité : il ne serait pas juste (dès lors) que le doute entrât dans vos âmes ; c’est donc avec raison que vous croyez, mais non pas tous, car « l’un de vous est un démon » (un adversaire de ma Mission). Or il parlait de Judas, fils de Simon l'Iscariote. Celui-ci devait, en effet, le trahir, qu'il fût l'un des Douze.

Judas comprit-il l'avertissement ? Son dessein était-il assez arrêté pour que l’allusion l’atteignît directement ? On peut croire que ni lui ni les autres Apôtres ne saisirent parfaitement l’amertume de cette réflexion finale : le mystère de la Croix, scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils, rencontrait l’opposition la plus vive parmi les plus intimes amis de Jésus, les Douze, sur lesquels reposait l'avenir de son œuvre.

Nous montrerons dans un prochain article comment ce discours éclaire le Mystère de la Messe, et garde ainsi la plus haute portée eucharistique.

La plénitude de la Croix

De la Croix et de la Messe

Le sacrifice de la Croix est l’achèvement du sacrifice de la Croix ‑ le Plérôme de la Croix ; comme l’Église est l’achèvement du Christ – « le Plérôme qui achève tout en tous » Il y a donc, d'une certaine manière, plus à la Messe qu’à la Croix de même qu’il y a plus, selon l’audacieuse terminologie de l’Épître aux Éphésiens, dans l’Église (unie au Christ) que dans le Christ seul. Aussi bien, chaque fois que la Messe est célébrée, c’est, en rigueur de termes, l’œuvre de notre Rédemptrice qui s’accomplit.

Telle est la thèse que nous voudrions proposer aujourd’hui.

On connaît les difficultés du problème, l’apparente contradiction des termes à concilier : d’une part, l’affirmation révélée de la parfaite suffisance de l’oblation rédemptrice, accomplie une fois pour toutes sur le Calvaire ; d’autre part, l’infaillible définie par le saint Concile de Trente de la valeur sacrificielle et rédemptrice de la Messe : les deux bouts de la chaîne qu’il faut tenir à tout prix, sous peine de faire naufrage dans la foi.

Aussi bien convient-t-il d'écarter a priori toute explication qui affaiblirait, au profit de l'autre, l'un des aspects de ce mystérieux enseignement. L'Église, en effet, est trop jalouse de tout ce qui touche à son Seigneur pour amoindrir jamais les inaliénables prérogatives de la Croix, ‑ et trop identifiée ave sa propre Liturgie pour en minimiser l'efficace : la Croix suffit, et hors d'elle point de salut, et pourtant la Messe demeure indispensable. Nécessité absolue de la Messe et de la Croix.

Identité et distinction

Mais de quelle nécessité veut-on parler ? Est-ce la même de part et d'autre ? On répond : oui, sans doute, car le sacrifice de la Messe est le même que celui de la Croix. C'est précisément là que gît toute la difficulté : Le même, qu'est-ce à dire ? Même Prêtre, même Victime, précise le saint Concile de Trente. Ce n'est pas encore assez : Le Christ ayant paru comme grand-prêtre des biens à venir est entré une fois pour toutes dans le Saint des Saints, après avoir acquis une rédemption éternelle. (Heb. 9:11-13). Il faudrait donc ajouter : même acte d'oblation. Mais alors, pourquoi la Messe ? Et d'ailleurs, comment l'immolation consommée, il y a vingt siècles, pourrait-elle encore s'accomplir aujourd'hui ? De plus, comment la Messe pourrait-elle être indéfiniment renouvelée, alors que l'unité (il faudrait pouvoir dire l'unicité) est comme la note essentielle du Sacrifice de la Croix ?

Il semble donc impossible de maintenir l'identité, hors de laquelle périclite l'un ou l'autre des termes à concilier, sans admettre aussi une certaine distinction, hors de laquelle la Messe perdrait toute raison d'être. Les concepts de principe et d'achèvement (ou complément, plérôme) de puissance et d'acte, de droit et de fait, nous paraissent fournir ici les plus précieuses indications.

Le Seigneur de gloire dans le Messie crucifié

Il y aurait, entre la Messe et la Croix, unité d'ordre, la Messe dépendrait de la Croix comme de son principe, tel l'acte de la puissance, ‑ la Croix serait ordonnée à la Messe comme à son achèvement, de même que la puissance s'épanouit dans l'acte pour lequel elle est donnée. C'est ainsi que le Corps mystique dépend du Christ comme de son Chef suprême, tandis que le Christ lui-même est ordonné à l'Église comme à son plérôme. « Propter nos homines et propter nostram salutem descendit de coelis ». La Croix fonderait donc le droit indéfectible de racheter, ‑ la Messe en procurerait l'aboutissement, l'actualiserait dans le fait. La Messe n'en demeurerait pas moins inséparable de la Croix, ‑ de même que l'exercice de l'intelligence est inséparable de l'intelligence elle-même, ‑ bien plus, foncièrement identique avec la Croix, comme l'arbre est le même, chargé de sève au printemps et de fruits à l'automne.

Ces notions prennent vie à la lumière du sixième chapitre de saint Jean (2) : « Si vous ne mangez la Chair du Fils de l'Homme et si vous ne buvez son Sang », si vous ne prenez comme aliment, si vous n'acceptez, comme source de vie, la chair crucifiée et le sang répandu – « vous n'aurez pas la vie en vous. Car ma chair (immolée) est vraiment une nourriture, et mon sang (répandu) est vraiment un breuvage ». C'est seulement quand il aurait été élevé de terre, en effet, que le Fils de l'Homme serait glorifié. Il fallait se faire à cette idée, sous peine d’être exclu du Règne de Dieu. Il fallait reconnaître le Seigneur de gloire, dans le Messie crucifié.

Impleta sunt quae concinit
David fideli Carmine
Dicendo nationibus
Regnavit a ligno Deus

N'ayant eu d'abord à offrir que des victimes sans raison, avec un cœur rebelle, les hommes disposeraient désormais d'une Hostie parfaite : l'Amour du Christ en Croix. Ils n'auraient qu'à s’emparer de ce trésor, offert à tous, et à l'élever dans un cœur renouvelé par la foi, pour incliner vers eux la miséricorde avide de pardonner et pour recouvrer les grâces de l'adoption béatifique : « Omnes sitientes, venite ad aquas ; et qui non habetis argentum, properate, emite, et comedite ; venite, emite absque argento et absque nulla commutatione vinum et lac. »

Dans la conscience et avec ses frères

Mais comment viendront-ils ? Est-ce dans l'isolement de sa conscience individuelle que le disciple opérera cette adhésion au Mystère de la Croix, qui l'agrégera effectivement au troupeau de l'unique Pasteur ? Ou bien, au contraire, devra-t-il avoir égard à ses frères pour rompre avec eux, dans un geste qui rassemble, le véritable Pain de Vie ? La première alternative eut été possible sans doute. Elle eut laissé dans l'ombre l'aspect social de l’œuvre du Christ, elle eut fait oublier la divine notion du Corps mystique et l'admirable nécessité d'exclure tout égoïsme dans la recherche du salut. C'est pourquoi le Seigneur institua le rite collectif qu'annonçait déjà la terminologie du sixième chapitre de Jean (3) : la Fraction du Pain, que nous appelons aujourd'hui la Messe.

« Le Seigneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain et, rendant grâce, le rompit et dit : Prenez et mangez : ceci est mon Corps (qui est livré) pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. De même, après le repas, prenant le calice : Ce Calice est la Nouvelle Alliance en mon Sang ; toutes les fois que vous y boirez en mémoire de moi. Toutes les fois, en effet, que vous mangez ce Pain et que vous buvez au Calice, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ». Vous la faites vôtre et vous en goûtez aussitôt les fruits de Vie : « Invocabitis me et ego exaudiam vos, et reducam captivitatem vestram de cunctis locis. »

La Messe achèvement de la Croix

Nous n’avons pas plus tôt offert le Christ s'immolant pour nous sur le Calvaire, nous ne nous sommes pas plus tôt réclamés du pouvoir dans sa mort pour tous acquis, d'être faits les fils de Dieu, qu’au milieu de nous déjà il se trouve, pour en procurer lui-même l’effet : la réalité même de l’adoration salutaire, « Attolite, porta aeternales, principes vestras et elevamini, porta aeternales, et introibo Rex gloriae. » Le Christ ressuscité, pour étendre la Vigne, arrosée par le Sang du Christ passible, pour ajouter à son Corps Mystique, tous ceux qui ont entendu la Voix du Père. "Le Plérôme de la Croix" étant en effet ordonné à l'accroissement du Christ mystique au plérôme de celui qui achève tout en tous : l’Église.

Cette agrégation (cette greffe mystique) n’est sans doute pas irrévocable dans cette étape terrestre d’acheminement où Dieu, normalement, échappe à toute intuition immédiate, ni intime pour toutes les âmes : ce n’est pas d’une seule fois, hélas, que nous nous donnons, – et encore bien rarement sans réserve. C’est pourquoi le saint Sacrifice de la Messe doit être indéfiniment renouvelé, jusqu’à ce qu’il vienne. Non point, certes, que la divine oblation n’ait point en soi une valeur infinie, mais parce que notre réceptivité rétrécie en limite le rayonnement. Nous conservons donc le droit de conclure que toute grâce nous vient de la Croix par la Messe.

Le Sacrifice de la Messe est, en effet, l'achèvement (complément) du Sacrifice de la Croix ‑ le Plérôme de la Croix ‑ comme l'Église est l'achèvement du Christ – « le Plérôme de celui qui achève tout en tous ».

Il y a donc, d'une certaine manière, plus à la Messe qu'à la Croix, de même qu'il y a plus (selon l'audacieuse terminologie de l'Épître aux Éphésiens), dans l'Église (unie au Christ) que dans le Christ seul. Aussi bien, chaque fois que la Messe est célébrée c'est, en rigueur de termes, l’œuvre de notre Rédemption qui s'accomplit.


Notes

(1) Ce discours qui se rapporte littéralement au Mystère de la Croix, et éclaire, par-là même le Mystère de la Messe.

(2) S'il nous paraît juste de rapprocher comme nous l'avons fait, Jean 6 des textes synoptiques qui relatent l'annonce de la Passion et promulguent l'Évangile de la Croix (Marc 8:27-38 ; Math. 16:13-38 ; Luc 9:18-2) nous sommes bien persuadés que la terminologie si caractéristique du quatrième Évangile ne s'explique parfaitement qu'en fonction d'une pensée eucharistique.

Le discours du Seigneur, tel que nous le lisons en saint Jean, implique donc bien, avec l'affirmation du Messianisme douloureux, l'institution mystérieuse qui devait nous permettre d'en assimiler les vertus : l'Eucharistie.

(3) Le Mystère de la Messe, sans préjudice du dynamisme sacramentel, qui demeure évidemment intact ‑ mais suppose l'adhésion par la Messe au Mystère de la Croix.