Conférence de Maurice Zundel à La Rochette en 1963.

Jetés dans l'existence

Nous sommes des êtres humains et nous avons à nous poser des problèmes humains. Il n'y a qu'un problème que beaucoup ne se posent pas : c'est précisément celui de la vocation humaine. Il est suggéré par cette petite phrase de Camus : « L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est ». Cela rend sensible la situation de l'homme dans l'univers, situation tout à fait particulière, unique.

Nous sommes nés sans l'avoir voulu. Nous n'avons pas choisi nos parents, ni notre pays, ni notre race, ni notre époque, ni notre sexe, ni notre religion. Tout cela a été déposé dans notre berceau et nous a été imposé. L'homme est d'abord un être préfabriqué aussi bien dans son être physique, avec son énergie nerveuse, sa circulation sanguine, etc., que dans son être moral, psychique, affectif... Quand nous avons commencé à prendre conscience de nous-même, il y avait en nous une foule de choses déposées en nous, dès avant notre naissance, et des impulsions, impressions de la petite enfance qui ne peuvent s'effacer.

Nous avons été jetés dans l'existence comme un colis jeté sur un quai de gare avec une étiquette, un numéro et, à ce point de vue, nous sommes dans le même cas que tous les animaux, végétaux, minéraux, tous les éléments de l'univers. Mais ces éléments subissent leur vie. Ils sont prisonniers de leur biologie.

Ajouter à sa naissance

La spiritualité se définit, se constate, s'expérimente à partir du point où nous découvrons que nous ne pouvons pas en rester à l'état que nous tenons de notre naissance, mais que nous avons à passer par la nouvelle naissance dont parlait Jésus à Nicodème.

L'homme, au contraire, prend un jour conscience de son existence et peut s'interroger sur sa vie, la mettre en question, la poser, la refuser, la juger... Ce qui fait le mystère de l'homme, sa condition unique, c'est qu'il ne peut se contenter de la vie préfabriquée qui lui est donnée.

Sa biologie est ouverte : il ne peut rester irresponsable. Préfabriqué, l'homme a pourtant un choix à faire, une responsabilité à assumer. Il doit ajouter à ce qu'il est de par sa naissance quelque chose qu'il n'est pas encore et que sa naissance ne peut pas lui donner. Il doit devenir un autre homme que celui qu'il est.

L'homme se définit à partir de ce qu'il ne tient pas de sa naissance. Il doit créer lui-même tout ce qui fait de lui un homme. La spiritualité se définit, se constate, s'expérimente à partir du point où nous découvrons que nous ne pouvons pas en rester à l'état que nous tenons de notre naissance, mais que nous avons à passer par la nouvelle naissance dont parlait Jésus à Nicodème.

Entre le bien commun et le bien personnel

On peut discuter indéfiniment sur le marxisme et on n'en sortira jamais, si on ne part pas de ce principe : l'homme est borné, mais il ne peut en rester à ce que l'a fait sa naissance. Sa véritable humanité est à créer. Ce qui séduit dans le marxisme, c'est le fait qu'il veut apprendre à l'homme à devenir le créateur de lui-même. Or, il n'y a que l'Evangile qui donne la solution au problème.

Le communisme ne s'oppose pas à l'Evangile lorsqu'il institue la vie commune, mais il révèle sa faiblesse quand il s'agit de construire la personnalité. Staline s'est débarrassé de ses rivaux en les chargeant de tous les échecs du système. C'est que rien n'est plus difficile pour l'homme que de trouver ce qu'il doit être. Lénine lui-même, si pur, si désintéressé, n'osait affirmer que la révolution réussirait, que l'homme fournirait tout l'effort nécessaire sans y être contraint... mais il fallait commencer par le contraindre dans l'espoir de l'amener à la vie parfaite. L'homme d'aujourd'hui était sacrifié en vue d'un avenir hypothétique. Le rapprochement avec l'Occident, les difficultés avec la Chine montrent que le communisme est moins que jamais sûr de sa voie.

Platon, dans sa grande sagesse, Platon le contemplatif, la plus grande figure de la Grèce antique, n'a pu réussir à donner toute sa grandeur à l'homme. Il voyait l'idéal de la Cité où tout devait s'harmoniser et il soumettait le citoyen à la dictature des philosophes qui devaient apprendre aux hommes ce qu'ils auraient eux-mêmes appris dans la contemplation. Mais Platon a voulu sacrifier à ce bien commun, qui n'est plus le bien personnel, des centaines d'individus.

Dans l'Empire romain, dont l'influence fut considérable puisque nous vivons encore des institutions romaines, nous voyons de même l'homme sacrifié dans l'espoir d'un bien commun. Marc Aurèle, qui faisait chaque jour son examen de conscience, manifesta une opposition acharnée aux chrétiens parce que ceux-ci refusaient le culte de l'Empire et de l'Empereur.

La Révolution française n'a pas non plus réussi à résoudre le problème humain, car elle a défini la liberté comme le pouvoir de tout faire... à condition de ne pas empiéter sur la liberté d'autrui. On en arrive à dire que tout est permis... sauf ce qui conduit en prison ! Alors que la vie privée est désordonnée, la société ne peut respirer la vertu, et au moment où on se croyait civilisé, on aboutit à un véritable carnage.

Le problème humain

L’homme sent très bien ce qu'il n'est pas, mais se rend compte très difficilement de ce qu'il doit être.

Le christianisme n'est pas un monopole. Le monde entier a droit à l'Evangile. Il faut donc poser le problème humain pour tous les gens qui ne sont pas chrétiens, mais ont le droit de le devenir. Il faudrait que l'homme de la rue, lorsqu'il entre dans une église, entende une parole qui aille à la racine de ses problèmes d'homme. Ce qui sollicite, passionne l'homme d'aujourd'hui, c'est l'appel à la dignité, à la grandeur humaine. La vraie décolonisation suppose cette volonté pour chacun d'être une source, une origine, un commencement, une dignité, un créateur...

Croire, c'est donner son cœur à une certaine lumière, parce qu'on a découvert que c'est elle qui donne une solution au problème humain.

Ce qui rend tragique la situation humaine, c'est que l'homme sent très bien ce qu'il n'est pas, mais se rend compte très difficilement de ce qu'il doit être. Chacun demande à faire croire à l'importance de sa vie, mais la majorité des hommes ne sait pas en quoi consiste cette dignité qu'ils veulent défendre. Le croyant n'est pas celui qui cherche à se mettre dans la tête ce qu'il faut croire ; mais croire, c'est donner son cœur à une certaine lumière, parce qu'on a découvert que c'est elle qui donne une solution au problème humain.

Faire surgir une source originelle et créatrice

Tous les hommes ont à devenir une source, une origine, à comprendre que leur vocation est de se créer eux-mêmes dans les dimensions qui font de chacun une personne.

L'homme est donc appelé à susciter en lui-même une dimension qui n'était pas dans son être préfabriqué, à faire surgir en lui, au-delà de tout ce qu'il a reçu à sa naissance, une réalité qui fasse de lui une source originelle, créatrice. Il faut voir ce que cet itinéraire vers lui-même, vers l'homme qu'il doit devenir — et qui constitue tout le problème humain — comporte pour lui de recherches et d'exigences.

Ce point de départ établit une communication entre tous les hommes, qui ont tous à devenir une source, une origine, à comprendre que leur vocation est de se créer eux-mêmes dans les dimensions qui font de chacun une personne. Quand une femme se marie, elle opère une création. C'est son "oui" qui construit la maison. La maison n'est pas constituée par les murs et la batterie de cuisine, mais par le visage, la présence de la mère. La réalité formidable de la famille repose sur le "oui" de l'épouse. Ce "oui" engendre une réalité sociale qui n'existait pas encore. De même que le "oui" de l'épouse crée la maison, le "oui>" issu du plus profond de nous-mêmes crée notre qualité d'hommes.

Découvrir l'itinéraire qui nous conduira à ce que nous devons devenir

L’Évangile éclaire d'une manière unique le problème de l'homme. Il est même le seul à l'éclairer parfaitement et seul à le résoudre.

Ces perspectives donnent toute son extension au mot de Camus : « L'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est »... Le savant refuse d'accepter l'univers comme une chose brute qui s'impose à lui. On lit dans Les cloches de Nagasaki la réaction des savants japonais qui, après avoir compris qu'il s'agissait de la bombe atomique, se sont immédiatement demandé comment d'autres savants avaient accompli cette colossale réussite scientifique. « Ainsi donc, spécialistes et chercheurs, nous étions nous-mêmes victimes de la bombe. Nous lui avions servi de cobayes et nous nous trouvions maintenant en bonne position pour observer ses effets ultérieurs sur les victimes. Sous la douleur, la colère et le mordant regret de la défaite, voici que renaissait, en nos cœurs, un profond désir de chercher la vérité. Parmi les ruines de la ville dévastée revivait en nous, peu à peu, la passion scientifique. »

Ces savants japonais voulaient donc être vaincus non par la force mais par l'intelligence. Ce refus de subir l'univers, comme le refus de certaines structures établies pour en trouver de meilleures, doit nous acheminer à découvrir l'itinéraire qui nous conduira à ce que nous devons devenir.

L'Evangile répond essentiellement à ces préoccupations. Il éclaire d'une manière unique le problème de l'homme. Il est même le seul à l'éclairer parfaitement et seul à le résoudre. Une retraite doit nous faire prendre conscience de notre vocation créatrice pour travailler à l'accomplir avec une totale générosité.

Pénétrer tout le problème humain

La solution chrétienne est la seule solution du problème humain… Parce que le Christ seul a touché au plus profond de l'homme en lui donnant une grandeur infinie dans l'humilité totale.

Qu'est-ce qui a fait de Jean XXIII un grand homme incomparable, et de sa mort un deuil universel ? Pourquoi les Soviétiques comme les Cubains, les athées comme les non-chrétiens ont-ils été si émus ? Pourquoi Paris-Match a-t-il pu titrer : « La mort du Pape bien-aimé ? » Tout simplement parce que Jean XXIII est apparu comme un homme parmi les hommes. Il est apparu non comme le chef de l'Eglise ou même comme un catholique, mais comme un homme qui s'oubliait et regardait les autres. C'est pourquoi ils l'ont aimé d'un amour inconditionnel et l'ont pleuré avec tant de sincérité. Son attitude, sa générosité de vie, la qualité de son coeur étaient dans la ligne de l'universalité du genre humain. Sa bonté ne faisait pas de discrimination et chacun se sentait touché et ennobli par lui. Quand le témoignage chrétien va à la racine de l'être, embrasse l'homme tel qu'il est, dans le respect et l'amour, il est immédiatement compris. Il faut pénétrer tout le problème humain pour converser avec tous nos frères humains.

Nous allons donc essayer de repenser l'Evangile pour atteindre l'homme précisément dans toute son humanité. Nous ne sommes pas ici pour le confort de nos âmes, mais pour les autres. L’œcuménisme n'est pas l’ "union des chrétiens", mais l'union de tous les hommes, car le chrétien est celui qui prend toute l'humanité en charge. Ainsi, nous écouterons le Seigneur pour briser les cadres étroits de notre pensée et entendre son Evangile, éternel dans son origine, mais actuel dans son expression.

La solution chrétienne est la seule solution du problème humain. Nous ne le disons pas, parce que nous sommes chrétiens, mais parce que le Christ seul a touché au plus profond de l'homme en lui donnant une grandeur infinie dans l'humilité totale.

Le passage du dehors au dedans

Tard je t'ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée ! Mais quoi : tu étais au-dedans de moi, et j'étais, moi, en dehors de moi-même. Et c'est au-dehors que je te cherchais.

L'exemple le plus lumineux de la solution chrétienne nous est donné dans un cadre incomparable par saint Augustin. Nous lisons dans ses Confessions comment le cheminement de sa vie et de sa pensée est l'épanouissement de la grâce de Dieu qui l'a jeté dans l'amour. En quelques mots d'une simplicité incomparable, qui n'ont rien de conventionnel, il exprime l'essentiel : « Tard je t'ai aimée, ô Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée ! Mais quoi : tu étais au-dedans de moi, et j'étais, moi, en dehors de moi-même. Et c'est au-dehors que je te cherchais : je me ruais, dans ma laideur, sur la grâce de tes créatures. Tu étais avec moi et je n'étais pas avec toi, retenu loin de toi par ces choses qui ne seraient point, si elles n'étaient en toi. Tu m'as appelé, et ton cri a forcé ma surdité. Tu as brillé, et ton éclat a chassé ma cécité. Tu as exhalé ton parfum, je l'ai respiré, et voici que pour toi je soupire. Je t'ai goûtée et j'ai faim de toi, soif de toi. Tu m'as touché et j'ai brûlé d'ardeur pour la paix que tu donnes. » (Confessions, chap. 10, 27)

Toute conversion est comme un passage du dehors au dedans Jusqu'à sa conversion, Augustin avait vécu en dehors, et Dieu l'introduit dans son intimité. Il illumine son âme et lui rend sensible sa dignité. Il n'avait été que l'esclave de son corps, qu'un morceau de l'univers. Il n'était que le résultat de ses instincts, un être préfabriqué... et il prend conscience de sa dignité, du fait qu'il est appelé à devenir source, origine, créateur, parce qu'il est entré en dialogue avec une Présence qui le comble.

Cette Présence a fait jaillir en lui une source de vie inconnue et il est devenu lui-même, au lieu de n'être qu'un résultat. Il croyait être lui-même, s'enchantait de mots, et il comprend soudain que la vraie vie est ailleurs. A travers cette Présence qui le comble, l'illumine, l'affranchit, il devient le "je" et le "moi" authentiques qui font de lui un créateur./p>

L'homme ne vit pas seul : sa solitude est habitée

>La grandeur du chrétien est en lui-même… L'homme naît quand il ne doit plus rien à son conditionnement extérieur. La conversion… suppose une purification radicale qui est une offrande totale.

La solution chrétienne est donc au-dedans de nous. Si nous refusons d'être objet, instrument, machine, c'est que notre action, pour être nôtre, doit jaillir de nous, que nous devons en avoir l'initiative. C'est un dedans métaphysique qui veut dire indépendance à l'égard de toute souillure qui ferait de nous des choses, des objets. Ce dedans est un pouvoir d'initiative, une exigence créatrice, qui ne peut se faire jour que dans un dialogue avec Quelqu'un qui est toujours déjà là dans l'attente silencieuse et qui ne nous devient sensible que lorsque s'accomplit la rencontre.

Si l'homme est appelé à être créateur, ce n'est pas en s'arc-boutant sur lui-même dans un effort titanesque qui aboutirait à la folie, mais dans l'abandon de l'amour. L'homme ne vit pas seul. Sa solitude est habitée, et elle est féconde dans la mesure où elle devient un dialogue qui fait de l'homme une valeur, dialogue de lumière et d'amour qui suscite par sa seule présence un ferment de liberté. Les saints, qui sont les vrais grands hommes, sont délivrés d'eux-mêmes et ils ont la possibilité de nous délivrer de nous-même.

La grandeur du chrétien est en lui-même. Ce n'est pas en construisant des barrages, des usines gigantesques – encore que cela soit digne d'admiration ! – qu'on fera des hommes. L'homme naît quand il ne doit plus rien à son conditionnement extérieur. La conversion de saint Augustin, qui est le type de toute conversion, suppose une purification radicale qui est une offrande totale. Ce qui s'oppose à la grandeur humaine, c'est que nous sommes accrochés au moi préfabriqué qui n'est pas nous. Nous sommes stériles, comme Narcisse qui se jette dans un étang pour rejoindre sa beauté dont il a vu l'image plus belle que jamais.

Ce qui sauve Augustin – et nous sauvera – c'est qu'il découvre au plus intime de soi Quelqu'un à qui se donner. Il se donne dans une purification qui atteint aux racines de son être. Il découvre une Présence d'amour et de générosité, la "musique silencieuse" dont parle saint Jean de la Croix, qui offre à sa libération un espace infini.

La liberté est le pouvoir de se donner

Toute la grandeur humaine est au-dedans de nous. Ce qui importe à l'humanité est que chacun puisse être le créateur d'une valeur au-dedans de soi, qui est le seul vrai bien commun. Toute la richesse de l'homme est dans l'homme, à condition que l'homme se donne à la Présence qui l'habite.

La liberté est exactement le pouvoir de se donner. Aucun philosophe n'est parvenu à une définition adéquate, parce que les philosophes n'ont pas vu que le sens de la liberté consiste non dans un choix arbitraire, mais à se saisir tout entier pour l'offrande. L'existence humaine, saisie dans son originalité propre, est une offrande, un don, et la liberté s'accomplit dans la rencontre avec l'Autre.

Toute la grandeur humaine est au-dedans de nous. Ce qui importe à l'humanité est que chacun puisse être le créateur d'une valeur au-dedans de soi, qui est le seul vrai bien commun. Toute la richesse de l'homme est dans l'homme, à condition que l'homme se donne à la Présence qui l'habite. Notre Seigneur lui-même s'est agenouillé devant cette grandeur humaine. Il a ordonné tout l'Evangile à cette grandeur. On peut dire que Jésus nous ramène à l'homme — car il doit aller de soi d'aimer Dieu — et le jugement dernier portera sur les besoins matériels du prochain : « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger... » L'Evangile est ainsi axé sur l'homme, parce que l'homme est le Royaume de Dieu.

Les ennemis du Christ n'ont pas compris que le Royaume de Dieu, c'est l'homme, et ses Apôtres et amis ne l'ont compris que dans le feu de la Pentecôte. Si le Temple a été détruit, c'est parce que le véritable sanctuaire de Dieu, c'est l'homme.

« Le Royaume de Dieu, c'est l'homme. Ce Royaume est insondable, car l'homme peut seul prendre l'initiative du don auquel il est appelé. »

Pour mettre ses disciples en demeure de choisir, Jésus, le soir du jeudi saint, leur lave les pieds. Geste scandaleux qui provoque d'abord le refus de Pierre, mais qui condense le message de Jésus-Christ : le Royaume de Dieu, c'est l'homme. Ce Royaume est insondable, car l'homme peut seul prendre l'initiative du don auquel il est appelé. Dieu ne peut violer la liberté, puisque c'est lui qui la suscite et la rend inviolable. Jésus, Dieu, à genoux devant ses Apôtres, est la tentative supérieure pour éveiller la source qui doit jaillir en vie éternelle.

Dans sa mort atroce, Jésus donne le prix de notre liberté : la Croix. C'est dire que notre liberté a aux yeux du Seigneur Jésus une valeur infinie. Il meurt pour qu'elle naisse enfin dans le dialogue d'amour où elle s'accomplira. Personne n'a eu la passion de l'homme comme Jésus, personne n'a situé l'homme plus haut que Jésus, personne n'a payé le prix de la dignité humaine comme Jésus.

Le Christ introduit une nouvelle échelle de valeurs. C'est au Lavement des pieds qu'il a inauguré cette transmutation de valeurs, et le monde chrétien ne s'en est pas encore aperçu ! Si Jésus nous donne cette leçon de grandeur, c'est que la grandeur a changé d'aspect. Elle ne consiste pas à dominer, mais à servir.

Non pas un Dieu dominateur, mais la grandeur de l'homme

Que tout homme entende cet appel à la vraie grandeur qui est constituée par le don de soi. Elle est le bien commun de tous les hommes qui ne peuvent s'unir que dans la mesure où ils savent qu'ils sont tous enracinés dans la même Présence de vie et d'amour.

Dans les statues colossales des pharaons, comme celle de Ramsès II, le pharaon divinisé apparaît comme dominateur. Le peuple ne compte pour rien. C'est le pharaon qui fait l'histoire parce que sa grandeur consiste à dominer, à regarder de haut en bas une humanité qu'il méprise et piétine, et il requiert les hommages de cette humanité, qui est d'ailleurs prompte à ramper.

On a trop souvent fait de Dieu un pharaon, revêtu de brocards et de diamants. Tout cela s'écroule au Lavement des pieds. La véritable grandeur, c'est la générosité, c'est de se donner. Le plus grand est le plus généreux, celui qui va jusqu'au bout du don de soi et, dans cet ordre, il n'y a pas de rivalité. A l'échelle de valeur de la domination, Jésus substitue celle de la générosité qui consiste en un échange nuptial, échange d'amour où le lien est fondé de part et d'autre sur un "oui" entier et libre : "car je vous ai fiancés à un époux unique, comme une vierge pure à présenter au Christ. " (2 Co. 11, 2) Le Lavement des pieds réalise une synthèse unique de la grandeur et de l'humilité.

" Si Dieu existe, l'homme est néant ", dit Sartre. C'est que les soi-disant croyants lui donnent lieu de le penser. Or Jésus veut passionnément la grandeur de l'homme, grandeur de générosité et d'amour où l'on se dégage du moi propriétaire pour aboutir au moi oblatif, pure offrande.

Nous pouvons, à plus juste titre que le communisme, revendiquer la grandeur humaine. Pour que chacun de nous ne soit pas un numéro impersonnel, pour que notre vie compte et soit reconnue comme telle, Jésus nous a livré ce secret : la grandeur est dans la générosité. Ce qui arrache l'homme à la préfabrication, c'est l'amour qui l'arrache à lui-même pour en faire un don. La Présence divine devient efficace, rayonnante, grâce au "oui" qui lui est donné alors qu'elle était déjà là. C'est une immense délivrance, parce que Dieu est désormais une expérience qui coïncide avec la rencontre de lui-même. Découvrir Dieu et son vrai moi sont le même événement. L'homme vient à soi en découvrant Dieu.

Il y a là une valorisation de la vie qui est incomparable. " Le ciel, c'est l'âme du juste ", dit saint Grégoire. Le ciel est ici, maintenant. Toute la vie quotidienne, tous les gestes humains du travail, de l'effort... sont transfigurés, divinisés. Ils acquièrent une valeur infinie et une portée éternelle.

Nous ne saurions trop admirer cette solution chrétienne qui n'émane pas d'un philosophe ou d'un savant, mais qui émane de l'authenticité dans le don de soi, de la générosité infinie qui est Jésus lui-même. Pour nous faire homme, il faut entrer dans le dialogue avec Dieu. C'est dans cette intimité d'amour que devient perceptible la musique silencieuse qui est le Dieu vivant. L'homme se constitue dans sa grandeur en un regard vers l'Autre. Il perdrait sa valeur en pensant à soi-même.

Redécouvrons cette grandeur que nous avons à réaliser pour devenir un ferment de libération à l'égard de tous nos frères humains. Nous avons à faire fructifier ce secret merveilleux pour communiquer cette grandeur à tous ceux qui sont — fort heureusement, d'ailleurs ! — travaillés par ce désir de grandeur, grandeur de démission, d'amour et de générosité.

Saint Léon, dans un sermon pour Noël, disait : " Reconnais, ô chrétien, ta dignité. Tu participes à la nature divine. Ne retourne donc pas, par une manière de vivre indigne de ta race, à ton ancienne souillure. Souviens-toi de quelle tête et de quel corps tu es membre. Rappelle-toi que tu as été arraché au pouvoir des ténèbres. Tu as été transféré dans le Royaume de la lumière qui est celui de Dieu. Par le sacrement du baptême, tu es devenu le temple du Saint-Esprit. Ne mets pas en fuite, par tes actions dépravées, un hôte de telle qualité et ne te replace pas sous la domination du diable ; car le prix de ton rachat, c'est le sang du Christ... "

Il nous faut entendre cet appel à la grandeur et à la dignité parce qu'il est essentiel à l'humanité d'aujourd'hui. Si nous avons été élevés dans une mentalité qui attribue à Dieu une fausse grandeur et croit le grandir par un faux anéantissement humain, nous avons à comprendre que c'est notre grandeur — la vraie — qui glorifie Dieu.

Que notre vie fasse un nouveau départ pour répandre la bonne nouvelle de l'Evangile, afin que tout homme entende cet appel à la vraie grandeur qui est constituée par le don de soi. Elle est le bien commun de tous les hommes qui ne peuvent s'unir que dans la mesure où ils savent qu'ils sont tous enracinés dans la même Présence de vie et d'amour.