Conférence de Maurice Zundel à Genève en janvier 1971. Non édité.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". La qualité de cet enregistrement est médiocre mais la compréhension correcte ; il est réalisé à partir de deux copies sur cassettes de la bande magnétique d’origine. Le passage d’une cassette à l’autre est audible.

Quelques systèmes contemporains de représentation de l’homme et de la société

Où est ce prochain et comment le trouver ? Comment l'homme peut-il rencontrer l'homme ? Il y a différents systèmes, il y a différentes expériences. Nous pouvons en parcourir quelques-unes.

En face de ces systèmes [philosophiques], il y a toujours la fameuse maxime chrétienne et biblique : « Aime ton prochain comme toi-même. »

Le positivisme

Et nous pouvons commencer, si vous le voulez, par Comte. Le positivisme humanitaire de Comte qui est une expérience si intéressante où Comte a essayé, sur la base d'un positivisme intégral, en partant uniquement des faits et des lois naturels, de constituer une morale qui atteigne tous les hommes, en faisant, de l'humanité, la divinité de l'homme. C'est-à-dire que le grand être, c'est l'humanité. L'humanité du passé, aussi bien l'humanité du présent, l'humanité constituée par les morts, plus encore par les vivants, l'humanité qui avance, l'humanité qui transmet ses acquisitions, l'humanité qui est illustrée par les génies tellement qu'il [le positivisme] a organisé le culte de ces génies, qu'il a institué tout un calendrier liturgique pour les commémorer et qu'il a fondé enfin une église positiviste qui devrait relayer le catholicisme, une église dont l'humanité est le dieu, en entendant par l'humanité non pas vous et moi, mais l'ensemble à travers toute l'histoire et jusqu'à la fin de celle-ci.

Cette tentative, qui a été d'ailleurs en partie inspirée par un grand amour pour une femme appelée Clotilde de Vaux, cette religion est émouvante mais, évidemment, elle est limitée puisque cette humanité est destinée finalement à disparaître : un jour la terre se refroidira, un jour l'humanité cessera d'exister, ce sera la fin de l'histoire et ce sera la fin de ce grand être dans lequel nous nous serons perdus, pour nous perdre finalement définitivement, puisque il n'en restera plus rien. C'est une tentative en tout cas qui mérite d'être signalée : la vénération de l'humanité à laquelle nous avons à nous consacrer en nous perdant en elle, en nous faisant les héritiers du passé pour nous transmettre à l'avenir, dans une dévotion religieuse qui remplace les religions défuntes.

Le marxisme

Il y a, à la même époque, une tentative qui a porté d'autres fruits et qui est infiniment plus importante, c'est le marxisme. Pour l'humanité, c'est le prolétaire – ou le prochain – c'est le prolétaire qui est le porteur de l'humanité, parce que il n'a rien d'autre que son humanité. C'est lui qui est finalement la place messianique, en ce sens qu'elle porte l'avenir. Et cet avenir, elle ne peut le préparer que en s'emparant du pouvoir et en instituant la dictature du prolétariat.

Et nous en sommes à cette phase. Du moins, c'est ce que l'on a voulu établir dans les pays communistes, la dictature du prolétariat. Qui en fait est exercée par des chefs, par une minorité qui soumet nécessairement l'ensemble à une discipline très rigoureuse en vue de cet avenir, d'ailleurs incertain, où l'homme enfin reconnaîtra l'homme.

Lénine savait lui-même que cette phase dernière du communisme où l'Etat dépérirait, où il n'y aurait plus besoin de sanctions, où chacun irait bénévolement à son travail au profit de tous, où chacun recevrait selon ses besoins et travaillerait selon ses capacités, Lénine savait que c'était là un espoir. Et c'est pourquoi le communisme, finalement, est un messianisme, c'est-à-dire que il est une religion qui envisage un avenir, d'ailleurs incertain, qui doit être payé au prix de cette dictature dont nous voyons que elle n'a pas encore, ni produit tous ses effets, ni conquis non plus cette humanité à laquelle elle devait nous préparer, ou plutôt dans laquelle elle devait nous établir.

Mais bien sûr que, il est impossible de nier l'importance immense de ce mouvement puisque il envahit plus de la moitié de la terre, ou à peu près, et que, il offre au fond une des seules solutions où le prolétaire puisse se sentir concerné puisque il est mis au premier plan, après avoir été si injustement mis au dernier rang.

Le système de Kant

Il y a une autre morale, un autre système qui est revêtu d'une très grande autorité morale, c'est le système de Kant où l'humanité apparaît comme une valeur intérieure à chacun : « Agis de manière à traiter toujours l'humanité dans ta personne et dans celle d'autrui comme une fin et jamais comme un moyen. »

Il y a dans ce précepte quelque chose d'extrêmement émouvant, où justement, le porteur de toutes les valeurs apparaît comme la personne, et dans ce précepte où l'humanité ne doit jamais être comme un moyen, nous reconnaissons précisément la perception de cette inviolabilité dont nous parlions ce matin.

Il est certain que, si la fin est en nous, si elle est en chacun, cela suppose que la société tout entière devrait reposer sur la personne, cela suppose que la société tout entière devrait avoir son centre en chacun, autrement dit, cela suppose que chacun devrait être universel, car c’est la seule manière d'être vraiment universel, de porter en soi toute l'humanité, mais cela suppose que l'humanité justement est en chacun une valeur suprême. Nous y reviendrons d'ailleurs tout à l'heure puisque nous retrouverons ces valeurs en essayant de construire notre propre vision du monde.

La philosophie de Nietzsche

Il y a une autre philosophie, c'est celle de Nietzsche qui est une philosophie d'aristocrate : « Au fond, tue le médiocre, tue le médiocre, sers le génie, si tu ne peux devenir toi-même un génie. » Mais ce qui importe, ce sont les sommets : l'immense majorité des hommes sont des médiocres, il est inutile de s'attarder à eux, il faut travailler pour le génie, sans qu'on sache très bien, d'ailleurs, à quel moment on atteint à ce stade. On voit mieux en Nietzsche ce mépris de la médiocrité et cette volonté héroïque de la surmonter qu'on ne voit le but qu'il se propose d'atteindre et que, d'ailleurs, il n'a jamais atteint lui-même puisque, il a sombré dans la folie.

En face de ces systèmes, la maxime chrétienne

En face de ces systèmes – que je viens de résumer très, très sommairement bien entendu – en face de ces systèmes, il y a toujours la fameuse maxime chrétienne et biblique : « Aime ton prochain comme toi-même. » Cette formule est pleine d'ambiguïté parce que : comment est-ce que je m'aime moi-même ? Et qui suis-je ?

[Repère enregistrement audio : 8’ 47’’]

Qui est l’homme ?

L’amour de soi

Il est évident que, selon que je me crée à un certain niveau, ou que je ne me crée pas du tout, en me laissant porter par l'univers et en obéissant à mes instincts, j'arriverai à l'impossibilité d'aimer mon prochain comme moi-même car l'amour de soi, instinctif et primitif, est un amour qui n'a rien d'altruiste, c'est un amour qui est fondé sur des déterminismes, sur des hormones, sur une hérédité, sur des facteurs psychologiques enfouis dans l'inconscient et on ne voit pas comment cet être gouverné par son inconscient, qui ne sait pas qui il est et qui est simplement un appendice de ses instincts, on ne voit pas comment il pourrait aimer les autres comme soi-même ! Il va naturellement s'accrocher à son moi biologique, il va étendre autant qu'il le pourra son espace et sa domination, il va exercer au maximum son appétit de jouissance et d'exploitation des autres. Rien n'est plus normal, si l'on suit cette indication du moi charnel et possessif.

Les instincts

Et de fait, lorsque on étudie les soubassements de l'être humain, lorsqu'on est attentif à son instinctivité, on ne baigne pas dans l'altruisme, on a tout à fait l'impression que l'homme est dans la jungle, qu'il est un morceau d'univers, qu'il est un animal comme les autres, plus féroce que les autres et qui fait de tous les autres sa proie, car il n'y a pas de réalité au monde qu'il épargne, si c'est son intérêt. Il serait prêt à exploiter les astres et il le fera dans la mesure de son possible, parce que il est un être besogneux, qu'il a besoin d'emprunter, qu'il ne peut subsister sans emprunter et que, en épuisant une carrière, il est obligé d'en ouvrir une autre.

Comment aimer son prochain comme soi-même ? C'est, au point de vue biologique, quelque chose d'impossible, précisément, parce que notre moi est une prison dans laquelle nous sommes tous enfermés et que il n'y a pas de fenêtre dans ce moi biologique qui s'ouvre sur l'autre, sinon pour exploiter l'autre, pour jouir de l'autre en l'annexant à soi.

Devoir atteindre à un certain stade

Comment arriver à un amour universel sans s'aveugler sur ce qu'on est soi-même ou sur ce que sont les autres ?

Tout dépendra donc de ce que nous ferons de nous-même et si nous atteindrons un stade où il sera possible d'aimer le prochain, sans être aveugles d'ailleurs sur ses limites, car il est bien entendu que, comme nous avons nos limites – que nous nous cachons à nous-même, dont nous sommes la plupart du temps assez inconscients – celles des autres, par contre, nous crèvent les yeux ! Et rien ne nous est plus aisé que d'exercer notre critique à leurs dépens, parce que leurs défauts nous sont atrocement visibles.

Alors comment aimer ces autres ? Comment aimer l'autre, même à l'intérieur d'un couple qui a commencé par ce qu'il croyait être un grand amour et qui finit par le déchirer en allant vers d'autres amours qui paraissent chargées de nouvelles promesses ? Comment sortir de l'impasse ? Comment arriver à un amour universel sans s'aveugler sur ce qu'on est soi-même ou sur ce que sont les autres ?

L’homme est néant

Et de fait, en fait, plus on est attentif, plus on aperçoit le néant de l'homme, plus on est sensible à son aspect superficiel, plus on sent le creux de ses discours, de quoi sont faites les conversations ? La plupart du temps, elles sont destinées à remplir un vide intolérable et alors le tête-à-tête avec soi-même est évidemment la chose la plus insupportable et celle qui exigerait le plus grand héroïsme. Alors, on parle parce que cela fait du bruit, parce que on oublie qui l'on est, qu'on n'a pas à scruter ses profondeurs, et que dans ce jeu de surface, on se perd de vue soi-même, ce qui n’empêche pas que on devine aussi en même temps le vide des autres.

Et il est certain que, pour qui écoute, et pour qui est attentif, l'amour des autres est difficile : on ne voit pas très bien ce qu'on pourrait aimer en eux, ce qu'on pourrait aimer en tout cas d'une manière qui engage toute la vie. On peut les supporter, c'est déjà beaucoup ! On peut éviter d'en dire du mal, c'est une excellente discipline, mais enfin, les aimer, les aimer vraiment, les aimer pour ce qu'ils sont, c'est trop demander ! Parce que, justement, ils ne sont pas, comme nous ne sommes pas. Et c’est là se situe toute la difficulté.

Les impulsions de l’inconscient

Le prochain est si souvent éloigné de nous-même, et assis sur la même banquette avec quelqu'un, dans une proximité physique immédiate, nous pouvons être aux antipodes les uns des autres parce que chacun porte son monde, en particulier porte son monde inconscient d'où jaillissent la plupart de ses impulsions.

De quoi sont faites nos opinions ? La plupart du temps d'impulsions passionnelles. Nous prenons parti, non pas parce que nous aimons la vérité, mais parce que il y a un certain intérêt, un intérêt de classe, un intérêt de groupe, un intérêt confessionnel, un intérêt de race, enfin un intérêt qui émane de l'inconscient, qui émane de l'être biologique que nous sommes, qui s'accorde avec une certaine tendance et qui nous amène à émettre certaines affirmations.

Et c'est de là d'ailleurs, que jaillissent toutes nos disputes, quand on quitte les discussions sur le temps qu'il fera demain – qui ne sont généralement pas très dangereuses – dès que la vie est engagée, dès que la position que l'on a à prendre mord sur sa propre existence, on voit immédiatement les divergences s'opposer – et sur un ton de plus en plus passionnel – parce que chacun naturellement parle du fond de soi-même, et que il est impossible qu'il parle autrement, à moins que il ne se soit transformé.

[Repère enregistrement audio : 16’ 16’’]

Pour atteindre au prochain, il est nécessaire que l’homme se transforme

Du moi possessif au moi oblatif

Et c'est là justement toute la question : l'homme peut-il se transformer ? Et rencontrer le prochain à un niveau où il y a vraiment un prochain, c'est-à-dire un être qui est proche, c'est-à-dire un être qui est identique avec soi et plus profondément qui est intérieur à soi-même.

C'est évidemment à ce niveau que, il pourra être question d'aimer son prochain, et éventuellement de l'aimer comme soi-même. Si notre moi en effet arrive à se purifier, si nous passons du moi possessif au moi oblatif, si « je est un autre », enfin si à l'intérieur de nous-même, nous ne sommes plus qu'offrande à l'égard de cet amour qui nous sollicite et qui nous attend au plus intime de nous-même, à ce niveau, oui, il est possible d'éprouver l'autre comme proche et comme intérieur à soi parce que il est le porteur de la même valeur, de la même présence, de la même grandeur, de la même sainteté. Mais là est la condition fondamentale.

Il peut y avoir une proximité absolue, si on est ensemble enracinés dans le même centre, si nous sommes uns en une Présence unique, si au cœur du silence, nous nous joignons dans cette personne…, nous avons en effet un terrain commun où nous rencontrer.

Il est clair que, au delà de toutes les races, au delà de toutes les classes, au delà de toutes les traditions historiques, de toutes les nations, de tous les partis, il peut y avoir une proximité absolue si on est ensemble enracinés dans le même centre, si nous sommes uns en une Présence unique, si au cœur du silence, nous nous joignons dans cette personne, si elle nous est confiée à tous et à chacun, nous avons en effet un terrain commun où nous rencontrer.

Les limites des systèmes philosophiques

Mais au-delà, je ne vois pas qu'il y ait un terrain incontestable. Le culte de l'humanité "grand être" a ses limites qui tiennent au fait que l'humanité terrestre est mortelle et qu'elle doit finir. Le messianisme marxiste accepte de sacrifier les hommes d'aujourd'hui pour fournir le terroir d'une humanité future qui ne sera peut-être jamais. Le principe de Kant est beaucoup plus proche parce que, justement, il établit la fin au-dedans de nous-même, encore faut-il déterminer cette fin – et c'est ce que nous avons à faire. Et Nietzsche est évidemment un idéal qui vaut pour quelques-uns, à condition que l'on soit décidé à sacrifier l'immense masse des hommes à l'éclosion de ces quelques génies qui sont l'honneur du genre humain.

Voir en l’autre sa vocation divine

Si nous ne pouvions aimer que les hommes parfaits… il n'y aurait jamais d'amour du prochain possible ; mais dans chacun, il y a justement cette possibilité de devenir autre... Et cela, nous pouvons l'aimer sans réserve comme nous aimons Dieu lui-même.

Alors il reste cette unique solution qui est la naissance de nous-même à nous-même dans la rencontre au plus intime de nous-même avec cette Présence unique qui est plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même.

C'est de cette manière qu'il nous est possible de rencontrer l'autre à travers l'Autre majuscule. Si on rencontre l'autre sans le voir dans sa vocation divine, sans le voir comme le porteur possible d'une valeur universelle, on se heurte inévitablement à ses limites qu'on ne peut pas aimer comme telles. On peut aimer un être à travers ses limites, bien entendu, mais pour ce qu'il a à devenir – et il faut le faire constamment.

Si nous ne pouvions aimer que les hommes parfaits, ce que nous ne sommes pas d'ailleurs nous-même, il n'y aurait jamais d'amour du prochain possible ; mais dans chacun, il y a justement cette possibilité de devenir autre, cette possibilité de se libérer et de devenir le sanctuaire de la Présence infinie. Et cela, nous pouvons l'aimer sans réserve comme nous aimons Dieu lui-même ; si bien que finalement, le premier prochain, c'est Dieu lui-même.

Il n'y a de prochain humain, de prochain "minuscule", qu'en raison de ce prochain "majuscule" qui est Dieu caché au plus intime de nous-même. Et cela est extrêmement important parce que l'amour du prochain dont saint Paul nous parlait ce matin d'une manière si magnifique, cet amour qui est la seule valeur, la seule vertu, la seule sainteté, préférable à tous les héroïsmes, à toutes les prophéties, à tous les miracles, cet amour n'a de sens que s'il est fondé sur cette Présence.

L’homme devient lui-même par la nouvelle naissance

Si nous nous escrimons à aimer les autres pour ce qu'ils sont, nous serions loin du compte parce qu'immédiatement nous devrions prendre conscience que il est impossible d'aimer ce qui contredit la grandeur humaine. Si l'homme est une fin, ce n'est pas à partir de ce qu'il est biologiquement et animalement, c'est en raison précisément de ce qu'il peut devenir en atteignant toute sa taille par une transformation que l'Evangile appelle nouvelle naissance.

C'est dans cette nouvelle naissance que il sera enfin lui-même, et que porteur d'une valeur infinie, il sera digne d'un amour inconditionné ; mais jusqu'à ce qu'il le soit, on peut toujours l'aimer en espérance et on peut toujours l'aimer précisément parce qu'il est la condition de la manifestation de Dieu dans l'histoire et dans l'univers.

L’Incarnation se poursuit

L'Incarnation n'est pas limitée au Christ comme s’il était une espèce de sommet qui émerge de l'histoire, sans avoir à transformer l'humanité en soi. Il est Christ précisément pour les autres, afin de les amener à cette divinisation, afin qu'ils deviennent à leur tour les porteurs de cette valeur infinie.

C'est le sort de Dieu dans l'humanité qui porte l'humanité au plus haut d'elle-même, ou qui la porterait au plus haut d'elle-même si elle était consciente du dépôt qui lui est confié. Car précisément, Dieu ne peut, parce qu'il n'est pas un objet, il ne peut se poser nulle part, sinon à l'intérieur de nous-même, il ne peut rayonner que du fond de notre intimité et c'est à travers notre existence qu'il devient une réalité de l'histoire humaine, c'est-à-dire, finalement, que l'Incarnation se poursuit, l'Incarnation n'est pas limitée au Christ comme si il était une espèce de sommet qui émerge de l'histoire, sans avoir à transformer l'humanité en soi. Il est Christ précisément pour les autres, afin de les amener à cette divinisation, afin qu'ils deviennent à leur tour les porteurs de cette valeur infinie en laquelle le Christ a sa subsistance personnelle.

Donc l'Incarnation ne révélera toute sa fécondité qu'en envahissant toute l'humanité, et d'abord nous-même qui devons être les instruments de son rayonnement. Et c'est cela, en effet, qui est capital : c'est que le cheminement de Dieu à travers l'histoire passe par nous. Il est impossible que le règne de Dieu s'établisse autrement que par notre transformation en lui.

Se faire homme en émergeant de cette jungle

C’est seulement à l'égard de cette Présence universelle qui est l'espace où notre liberté respire, que l'homme devient réellement lui-même et qu'il est digne d'amour.

Et là est le ferment d'une charité clairvoyante qui ne néglige aucune des données de la psychanalyse, aucune des données de ce que nous pouvons savoir de l'inconscient que nous connaissons toujours mieux comme une jungle effroyable où toutes les possibilités maléfiques sont rassemblées. Nous pouvons, sans illusion à l'égard de ces impulsions qui viennent du cosmos, nous pouvons aimer l'homme précisément parce que, il n'y a pas que cela en lui. Il y a cela, mais il y a la possibilité qu'il a de se faire homme, d'émerger de cette jungle. Davantage : de la transformer, de la discipliner, d'en faire une eurythmie et une musique, comme la musique d'ailleurs nous enseigne à le faire, mais toujours dans la mesure où l'orientation sera décisivement du côté de cette Présence adorable qui est cachée au plus intime de nous-même; car c'est seulement à l'égard de cette Présence universelle qui est l'espace où notre liberté respire, que l'homme devient réellement lui-même et qu'il est digne d'amour.

En chaque homme une étincelle divine

Cela ne veut pas dire que l'être le plus déchu ne puisse être aimé. L'Evangile nous montre Jésus entouré des êtres les plus fragiles et les plus démunis, les plus coupables selon une loi rigide et extérieure et pourtant élevés par lui – parfois immédiatement par une conversion foudroyante – élevés par lui jusque à la plus haute contemplation.

Mais c'est dans la mesure où, au sein même de ce qui parait être une déchéance, on aperçoit l'étincelle divine, dans la mesure où on est conscient que tout cela ne peut être uniquement un phénomène passager, dans la mesure où on réalise que chacun est appelé à réaliser en lui-même le règne de Dieu, dans la mesure où l'on perçoit encore plus profondément que Dieu est en danger en tous et en chacun, puisque la création ne peut s'achever que par la divinisation de tous et de chacun.

Car une créature qui n'arrive pas à se diviniser, ici ou ailleurs, en ce monde ou au-delà, une créature qui n'arrive pas à se diviniser, c'est l'échec de Dieu et cet échec, qu'il se produise en un être ou en un million, c'est toujours un échec infini puisque Dieu est une valeur infinie, si elle ne peut pas pénétrer une créature, cette créature introduit dans l'univers une espèce de point mort ou de point aveugle qui fait rayonner sur tout l'univers sa propre obscurité.

[Repère enregistrement audio: 28' 23'']

Au centre de l’amour humain est la sollicitude pour la vie de Dieu

A travers le prochain c’est Dieu qui est atteint

L’articulation la plus essentielle de la charité, de l'amour du prochain : c'est cette prise de conscience dans l'autre des possibilités divines dont il est le porteur.

C'est là justement l'articulation la plus essentielle de la charité, de l'amour du prochain : c'est cette prise de conscience dans l'autre des possibilités divines dont il est le porteur. Je sais que si je vous dis du mal des autres, j'éteins Dieu. Je sais que, si volontairement, volontairement, je suis inattentif à l'autre, j'éteins Dieu. Je sais que, si je le blesse, je le mobilise contre Dieu parce que tout son amour-propre va, dans son exaspération, se retourner contre moi et contre l'amour qui pourrait nous solidariser et faire de nous une seule vie et une seule personne.

Et c'est finalement, cette sollicitude pour la vie de Dieu qui est le centre de jaillissement d'un amour humain illimité car il n'y a plus ici une question de culture, une question de race, une question de situation. C'est vraiment l'homme lui-même dans sa vocation essentielle, dans ses possibilités les plus profondes, qui est concerné et il m'est impossible de décréter qu'un être ne s'ouvrira jamais. C'est impossible, ce serait lui refuser son rang de créature; je veux dire : ce serait lui refuser son statut de fils de Dieu, ce serait l'exclure de l'amour infini. S'il a part à cet amour infini, il a part à cette vocation divine et c'est cette vocation divine qu'il s'agit de reconnaître, de préserver, de développer, en développant naturellement d'abord la nôtre.

Le sens de l’histoire

L'Incarnation de Dieu, c'est toute l'histoire. L'histoire n'a de sens que d'être l'Incarnation de Dieu. Nous nous en sommes rendus compte, bien sûr, puisque Dieu semble si terriblement absent et que toute la vie d'aujourd'hui se construit sans lui, sinon contre lui. Néanmoins, il en est ainsi : si vraiment l'homme doit être traité comme une fin, c'est dans la mesure où il est le porteur d'une valeur universelle qui est le seul bien véritablement commun. Car quel bien commun y a-t-il autre que celui-là ?

Porter Dieu en communiant avec les autres

Qu'est-ce que l'art, sinon la suggestion d'une Présence infinie à travers la musique des mots ou des actions ? Sans cette Présence infinie, il n'y a plus rien que cette humanité livrée à elle-même, à sa mortalité.

Tous les peuples ont leurs traditions. Chacun a son langage. Chacun a son esthétique. Chacun est attaché à des coutumes qui lui sont consubstantielles. Et ce sont des richesses dans ce sens que en les unissant toutes, ces traditions, ces littératures, ces musiques, on peut faire quelque chose en effet de magnifiquement humain, à condition que tout cela s'articule sur le présent. Car qu'est-ce que l'art, sinon la suggestion d'une Présence infinie à travers la musique des mots ou des actions ? Sans cette Présence infinie, il n'y a plus rien que cette humanité livrée à elle-même, à sa mortalité, et qui doit périr un jour comme Russel l'envisageait lorsque il disait que, rien de toutes nos civilisations, rien de toute notre science ne subsistera, précisément, parce que l'humanité est destinée elle-même à disparaître.

Il n’y a donc que cette valeur éternelle au fond de nous-même, qui nous permet de communier les uns avec les autres dans nos suprêmes profondeurs, sans d'ailleurs violer le secret les uns des autres. Il ne s'agit pas du tout d'un Dieu dont on parle, d'un Dieu que, on voudrait imposer aux autres en les amenant à une formule qui constituerait comme un dénominateur. Il s'agit de toute autre chose : on peut porter ce Dieu en parlant de football, ou en parlant de la musique de jazz, ou de la musique pop. On peut porter ce Dieu dans n'importe quelle situation, à condition que l'on en vive, que l'on soit axé sur un silence assez profond pour être à l'origine de l'homme. Il y a une région du silence où nous avons tous nos racines communes et où nous pouvons nous joindre sans le dire, simplement en vivant suffisamment cette Présence pour que nous en portions le rayonnement.

Il deviendrait insupportable d'en entendre parler du matin au soir, car les mots s'usent et se démonétisent. Cette Présence passe beaucoup mieux si elle surgit des profondeurs, si elle opère une contagion personnelle à la racine de l'être, si elle est faite avant tout de respect pour l'autre dans le silence de soi. Alors, tout est possible : il n'y a pas besoin de s'entendre sur un programme, il n'y a pas besoin d'être d'accord sur une opinion, voire sur une politique, si d'abord on se joint dans cette racine, parce que tout se modifiera dans la mesure où l'homme précisément aura le souci de cette valeur infinie qui rend l'homme sacré pour l'homme. L'homme est sacré, bien sûr, et rien d'autre n'est sacré ici-bas. Ou plutôt tout est sacré ici-bas, toute réalité, dans la mesure où on la prend dans cette perspective, dans la mesure où on veut de toutes ses forces l'Incarnation de Dieu, dans la mesure où l’on comprend que la divinisation de l'univers est le sens même de la création.

Une constante attention d’amour

Il y a donc une racine mystique à notre amour humain et nous ne pouvons constituer une humanité authentique que dans ce dépassement et au niveau de cette transcendance, c'est-à-dire tout simplement au niveau de cette Présence divine.

Cela suppose une très profonde vie intérieure. Cela suppose une habitude du silence. Cela suppose une attention d'amour constamment reprise et soutenue, car il est certain que l'autre peut m'exaspérer, faire surgir en moi toutes mes options passionnelles en riposte aux siennes et que, pour éviter ce chiasme, cette catastrophe, il faut nécessairement que je me tienne en main, que je me perde de vue, que je sois attentif à cette Présence comme confiée à mon amour. Si j'en suis conscient, et dans la mesure où j'en reste conscient, mes rapports avec les autres sont des rapports avec l'Autre majuscule et je les atteins dans le plus intime d'eux-mêmes puisque, eux comme moi, n'arrivent à eux-mêmes que en passant par lui, n'arrivent à eux-mêmes que en faisant d'eux, comme j'ai à le faire de moi-même, une offrande d'amour à l'égard de cet amour qui est notre source et notre origine.

Il y a donc une racine mystique à notre amour humain et nous ne pouvons constituer une humanité authentique que dans ce dépassement et au niveau de cette transcendance, c'est-à-dire tout simplement au niveau de cette Présence divine.

La communauté à son sens est en chacun

L'humanité n'existe pas encore. L'humanité n'existe jusqu'ici que comme une espèce biologique, qui se reproduit comme toutes les espèces animales sans être consciente, d'ailleurs, du sens même de cette reproduction. L'humanité ne sera elle-même que lorsque tous les hommes formeront une seule personne et dans la mesure où ils formeront une seule personne, ce qui n'est possible que dans cette circulation de la Présence divine qui est la respiration de notre liberté, si bien que chacun de nous est le porteur de cette humanité qui ne veut pas se constituer sans lui parce que justement la fin est en nous, mais non pas en nous au pluriel, c’était justement l’erreur de Kant, c’est l’erreur de Jeanson, des communistes les plus idéalistes d’aujourd’hui. Ils opposent le "nous" collectif au "je" individualiste, et s’ils condamnent le "je" comme source de division et d’impuissance, ils croient que le "nous" est porteur de la toute-puissance, et que les hommes ensemble sont capables de tout réaliser. C’est une erreur profonde, si ce "nous" est simplement le résultat de notre biologie collective.

Ensemble nous allons agglomérer notre instinctivité, notre sens du prestige, de la possession, de la domination, si nous ne sommes pas chacun retravaillés par ce ferment de désappropriation qui est la condition de notre liberté. Le "nous" ne pourra rien faire à lui tout seul, s'il n'est pas porté par cette fin que Kant situe à juste titre à l'intérieur de chacun.

C'est d'ailleurs cela qui devrait constituer le mystère de l'Eglise : c’est que justement l'Eglise a son sens en chacun. Il n'y a de véritable communauté qu'à partir de la solitude de chacun, comme il n'y a d'ailleurs de véritable solitude que ouverte à tous.

Un amour universel porteur de la présence divine

Il est donc certain que la recherche du prochain et cet amour des hommes, qui n'est pas du tout naturel quoi qu'on dise, cet amour des hommes ne peut se soutenir finalement que, à partir de cette racine divine et ne peut se perpétuer que grâce à une compassion constamment renouvelée en face de cette fragilité divine qui est exposée à tous les coups et qui est victime de tous les maux.

Car évidemment, si l'homme est écrasé, c'est Dieu qui est piétiné en lui et c'est ce qui fait l'horreur de cette situation, c'est précisément que la plus haute valeur, qui est Dieu même, lequel ne peut s'affirmer dans notre histoire qu'à travers l'homme, soit méconnu et l'homme piétiné parce qu'il n'est pas vu précisément comme le sanctuaire de cette Présence divine.

Il est impossible de sortir de là : si on retombe au niveau de son moi passionnel, on aimera les êtres qui font partie de son espace vital. Il y a des êtres qui sont indispensables à notre vie quotidienne, qui bouchent les trous et qui font que nous échappons au sentiment désespérant d'une solitude que rien ne peut combler.

Quand ils disparaissent, nous nous hâtons de les remplacer, autant que cela est possible, mais cet amour-là n'est pas un amour universel, il s'en faut de beaucoup. Nous avons sans doute des moments de compassion lorsque nous sommes mis au courant d'une grande catastrophe, mais il nous est impossible de nous maintenir à un niveau de présence universelle, si nous ne prenons pas l'humanité par le centre, par son origine même, là où en effet nous ne sommes qu'un, parce que notre vie jaillit d'une même Présence et d'une même source.

Ne pas laisser tomber Dieu pour l’accomplissement de l’homme

C'est dans une oraison continuelle sur la vie, en tant que la vie est porteuse de la Présence divine, que la charité trouve sa possibilité, c'est-à-dire que l'homme peut devenir un prochain pour l'homme.

C'est donc finalement dans une oraison continuelle sur la vie, en tant que la vie est porteuse de la Présence divine, que la charité trouve sa possibilité, c'est-à-dire que l'homme peut devenir un prochain pour l'homme. Et précisément, car Dieu sait que nous ne sommes pas parfaits nous-même, Dieu sait que nous avons à nous remettre sur la forme tous les jours, Dieu sait que nous pouvons à chaque instant retomber dans notre moi propriétaire et charnel. Ce qui nous permettra d’en émerger, c'est justement ce sentiment que nous ne pouvons pas laisser tomber Dieu, car laisser tomber l'homme et laisser tomber Dieu, c'est une seule et même chose, puisque le règne de Dieu est essentiellement lié à l'accomplissement de l'homme et que l'accomplissement de l'homme ne peut se réaliser que par le règne de Dieu dans l'homme. La symbiose est totale, la communion de vie est absolue : pas d'homme sans Dieu et pas de Dieu dans notre histoire sans l'homme.

Dans la vie quotidienne – où justement les limites de ceux qui nous entourent sont d'autant plus sensibles que nous les connaissons davantage – dans la vie quotidienne nous ne pourrons surmonter ces limites que justement dans un sens toujours plus aigu du danger que Dieu court, que Dieu court du fait de l'homme. Car dès que nous retombons dans nos obscurités, c'est Dieu qui perd du terrain, c'est Dieu qui s'obscurcit, c'est Dieu qui devient une caricature, un système inacceptable et imbuvable. Et c'est parce que justement, Dieu est toujours en danger que nous pouvons reprendre cet effort incessamment dans la mesure où nous sommes sensibles à sa fragilité.

Le prochain est d’abord Dieu

Qui est mon prochain ? C'est d'abord Dieu – et c'est Dieu toujours, Dieu dans l'homme, Dieu dans l'univers, Dieu dans toute créature – qu'il serait indigne de profaner précisément parce qu’elle porte sur elle le rayonnement du visage de Dieu.

Je ne vois pas d'autre possibilité pour l'homme d'aimer l'homme, car si on ne centre pas son amour de l'homme sur cette Présence qui fait de chacun de nous une fin dernière, et un bien universel que toute l'humanité est intéressée à défendre, on retombera dans une communauté qui pourra avoir ses avantages, mais qui, finalement, ne pourra pas résister à certains instincts qu'il n'y a aucune raison ni aucune possibilité de surmonter si on ne voit pas que le sens de la vie, c'est justement de faire de tout son être un don transparent et virginal à l'égal de cette Présence qui ne peut se transmettre que à travers notre authenticité.

Qui est mon prochain ? C'est d'abord Dieu – et c'est Dieu toujours, Dieu dans l'homme, Dieu dans l'univers, Dieu dans toute créature – qu'il serait indigne de profaner précisément parce que elle porte sur elle le rayonnement du visage de Dieu.

Il est donc essentiel de ne pas quitter cette perspective, car il en est socialement comme il en est individuellement : dès que nous quittons Dieu, nous retombons en nous-mêmes, dans un moi qui peut être individuel ou collectif, qui n'en est pas moins une réalité biologique, une réalité cosmique, une réalité de la jungle.

La structure sociale

Il est impossible de conserver l'équilibre humain dans aucune situation, individuelle ou collective, sans se référer à ce premier prochain majuscule qui est Dieu vivant en nous. Cela ne doit pas empêcher – et on vient de me le rappeler d’une façon très pertinente – cela ne doit pas empêcher de créer des structures qui facilitent l'humanisation de l'homme. J'ai parlé ici souvent même, de la propriété comme fondée uniquement sur la dignité humaine. J'ai contesté que aucun droit de propriété ne puisse être affirmé, sinon de la personne humaine et j'en ai marqué les limites en disant que, justement, on n'a le droit de s'approprier que ce qui est nécessaire à soi et que le reste appartient en justice aux autres.

Que l'on transforme une usine en une république, comme je le propose, que chacun des travailleurs soit le propriétaire et le coresponsable et le co-gestionnaire, cela me parait évident sur le plan, précisément, où l'humanité doit être la réalisation de la personne humaine. Tout cela doit être fait, mais tout cela ne peut être efficace et ne peut subsister que dans la mesure où ces structures d'abord ont été inventées par une personne ou des personnes avec le souci de faire circuler les valeurs humaines, ce qui n'est possible, encore une fois, que si chacun des membres ou, en tout cas, ceux qui sont les plus responsables, animent toute cette structure de cette Présence qui peut seule les vivifier et leur donner une portée créatrice.

L’équation qui fonde la charité et l’amour de l’homme

Le Seigneur lui-même a posé cette équation : Dieu égale l'homme.

Dès que nous quittons Dieu, tout retombe nécessairement au niveau d'une biologie collective ou individuelle dont les racines, finalement, sont dans l'inconscient. Pourquoi la charité, la justice, le respect de l'homme, la reconnaissance de l'homme par l'homme, sont essentiellement solidaires de cette rencontre avec cette Présence infinie au plus intime de nous-même. Et je crois, expérimentalement d'ailleurs, que la charité est radicalement impossible, je veux dire l’amour du prochain est radicalement impossible, je dis de tout prochain, je ne dis pas de ceux qui font partie de notre espace vital, l'amour desquels d'ailleurs est un amour fort intéressé, je parle de l'amour vrai de l'homme. Il est radicalement impossible, s'il ne s'inscrit pas dans la perspective de l'Incarnation de Dieu.

Et en effet, c'est cela qui est notre grande espérance : nous pouvons aimer l'homme, l'aimer à fond, l'aimer jusqu'à mourir pour lui éventuellement, comme le fait le Christ, si nous voyons dans l'homme le seul accomplissement possible de Dieu. En fait d’ailleurs, le Seigneur lui-même a posé cette équation : Dieu égale l'homme. Puisque Jésus donne sa vie pour l'homme, c'est que, aux yeux de Dieu, la vie de l'homme égale la sienne, égale la sienne parce que le sens de la création, c'est de se communiquer lui-même, et il s'agit de faire rejaillir dans l'autre, comme le suprême don de son amour, que si l'autre consent à le recevoir.

C'est donc cette équation qui fonde la charité, qui fonde l'amour de l'homme. Et, comme le Dieu qui se révèle dans l'homme est un Dieu qui peut être constamment recouvert par les limites humaines et défiguré par elles, c'est là un motif constant de nous surmonter nous-même.

Aidé par le silence et la prière

C'est difficile : à chaque instant, nous nous surprenons à juger les autres, au moins intérieurement, à les critiquer, à nous comparer à eux, à nous justifier par comparaison avec eux, à chaque instant nous sommes agacés par leurs limites, et nous ne pouvons transcender tous ces malaises que nous éprouvons en face de l'homme – comme d'ailleurs l'autre doit les trouver en face de nous-même – dans la mesure où, en retournant au silence intérieur, nous voyons que finalement il est question de Dieu, Dieu plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même, Dieu la vie de notre vie, Dieu l'espace où notre liberté respire, Dieu le fondement de notre dignité, Dieu qui est le bien universel qui fait de chacun de nous une fin.

Alors, « aime ton prochain comme toi-même » : oui, parce que, si tu t'aimes toi-même pour l'Autre majuscule, tu te trouves toi-même en lui, et en te trouvant en lui, tu trouves l'autre qui est intérieur à toi parce qu'il a les mêmes racines que toi dans le même Dieu vivant.

Nous voyons par là justement que la prière, dans ce qu'elle a de plus constant, de plus jaillissant, de plus vital, de plus indispensable, c'est justement cette attention d'amour à la Présence infinie qui nous est confiée en nous et en chacun – car rien n'est plus nécessaire pour prendre contact avec les autres, si notre contact doit être pacifique, s'il doit être à base de respect, s'il ne doit pas dégénérer en conflit, s'il ne doit pas élever des barrières entre les races, les classes, les nations, les traditions et les situations. Ce contact n'est possible, finalement, que si, au coeur du silence, nous retrouvons ce même visage qui transfigure le visage humain et qui donne à toute vie une possibilité infinie de rayonnement.

[Repère enregistrement audio: 53' 36'']

Où est le prochain ?

La communication dans l’intimité

Où est le prochain ? C'est donc là, la réponse, me semble-t-il, à ce problème si difficile. Car on parle de l'amour des autres, de l'amour de l'homme et il est facile d'en faire un thème du discours, mais il est impossible d'en faire une réalité de tous les jours et de tous les instants, si on n'est pas recentré dans cet Unique qui fait que nous sommes tous un et c'est là le grand espace de l'amour humain justement : l'amour humain voudrait pénétrer l'intimité de l'autre et l'amour humain est tenté de forcer cette intimité en profanant la sienne propre.

Vous vous rappelez comment dans le nœud de vipères cette femme a tout perdu. Cette femme qui croyait devoir se raconter, ne rien laisser inconnu à son mari, et qui a eu l’imprudence de lui rappeler qu’elle été fiancée un jour, et que ces fiançailles ont été rompues, en donnant à penser à cet homme que il était seconde veste, on l’a pris parce que, on voulait à tout prix se marier pour ne pas déshonorer la famille. Alors tout est perdu par cette confidence indiscrète, qui n’a pas respecté l’intimité de l’autre, en croyant s’y loger au contraire d’une manière définitive.

L'amour humain veut joindre l'intimité d'autrui mais, pour que cette intimité soit rejointe, il faut qu'elle soit d'abord. Il faut donc concourir à sa naissance, dans le respect et dans le silence de soi-même, et alors la communication se fera spontanément. Une mère ne peut pas connaître son enfant simplement en l'obligeant à se réciter, à se confier lui-même, à dire tout ce qu'il a fait. Elle ne pourra pénétrer cette intimité que si elle concourt à la former, si elle la respecte comme le sanctuaire de Dieu et si mère et enfant communient dans la même Présence infinie.

L’espoir de joindre l’homme dans ses racines divines

Et il en est partout de même : finalement, les hommes n'ont de lien les uns avec les autres, de liens proprement humains, que dans la mesure où Dieu circule entre eux. Mais c'est un Dieu qu'on ne peut nommer sans le vivre, c'est un Dieu qu'il faut conquérir chaque jour en se conquérant soi-même et c'est un Dieu que l'on perd dès que l'on se perd, dès que l'on renonce à se créer soi-même.

Mais il reste cet immense espoir de joindre l'homme. Et cette possibilité de le joindre en effet, c'est dans la mesure où on le prend à ses racines divines. La personne ne pourra jamais empêcher l'amour de pénétrer, une mère pourra toujours ressaisir son enfant qui s'éloigne, fut-il mort, un mari sa femme, une femme son mari, un ami son ami, et les vivants les défunts. Il y aura toujours une possibilité de communication, si elle se fait par ce centre qui est notre unique origine.

L’incarnation de Dieu remise entre nos mains

Le premier prochain, c'est Dieu, et c'est en raison de ce premier prochain qu'il y a un prochain humain, d'autant plus proche que nous sommes nous-mêmes plus proches de Dieu. Et voilà ce qui est remis entre nos mains : c'est l'incarnation de Dieu.

Il est donc bien vrai que le premier prochain, c'est Dieu et que c'est en raison de ce premier prochain qu'il y a un prochain humain, d'autant plus proche que nous sommes nous-mêmes plus proches de Dieu. Et voilà ce qui est remis entre nos mains : finalement, c'est l'incarnation de Dieu, c'est son règne dans l'humanité et dans tout l'univers, c'est sa Présence derrière chaque visage, c'est son amour au fond de chaque cœur, c'est la transfiguration de tout ce cosmos, ou « toute réalité, comme disait Patmore, est appelée à chanter, car tout chantera, toute réalité chantera et rien d'autre ne chantera. »

Mais tout cela commence par le silence et il est certain que c'est dans le recueillement, si nous nous efforçons de le maintenir et de le retrouver, c'est dans le recueillement que nous ferons cette découverte essentielle et que nous joindrons tous les hommes, même les plus distants, même les morts les plus lointains, nous les joindrons parce que, en Dieu il n'y a pas d'absence, parce qu’en Dieu il n'y a pas de passé ni d'avenir, parce qu'en Dieu nous sommes dans l'éternel présent d'une Présence qui est le cadeau infini de l'éternel amour.

L’amour des autres c’est Dieu qui nous est confié

Nous sortons là des platitudes de l'humanitarisme, du discours sur l'amour des autres, puisque c'est la vie de Dieu qui est remise entre nos mains. Qu'est-ce que nous allons en faire ? C'est là la question qui nous est posée : qu'allons-nous faire de ce Dieu qui nous est confié ? Qu'est-ce qui va lui arriver dans notre vie ?

Quand nous disons : « Que ton règne arrive », et bien oui, il ne peut arriver que par nous ! Alors qu'est-ce qui va lui arriver en nous ? C'est la question sur laquelle nous allons demeurer.