Homélie de Maurice Zundel au Caire en 1966. Non édité. (Commentaire sur l'Evangile de la Transfiguration.)

La Croix révèle un chemin

Le commentaire le plus beau de l'Evangile de la Transfiguration est ce mot d'une petite fille le jour de sa première communion : « Il m'efface ! » Quelle expérience profonde dans ce mot d'enfant : elle représente une confidence si authentique et si admirable ! « Pour moi, il m'efface ». Quel plus grand bienfait que celui-là, quelle plus grande grâce, quelle réalisation plus profonde pour apporter à l'univers sa lumière et sa joie.

La grâce est symbolisée par la Croix. C'est la Croix qui est le signe du chrétien, mais la Croix est l'aspect de la Nouvelle Alliance. La Croix manifeste un don infini d'amour qui révèle la grandeur de Dieu et la nôtre....

Justement, ce que la Transfiguration nous montre, c'est que la Croix n'est pas la fin, c'est le chemin : elle révèle la liberté infinie de notre vie. C'est la plénitude, c'est l'infini au-dedans de nous, en chacun de nous, comme un évangile que nous avons à apporter et à réaliser dans tout l'univers.

Le monde a besoin d’un espace infini

Si l'homme peut souffrir, c'est qu'il est appelé à une grandeur infinie. Si l'on peut nous déchirer, c'est qu'il y a en nous une vocation de bien infini.

La science a conçu un cerveau électronique plus puissant que le nôtre. Elle nous introduit dans un univers de robots où l'homme devient inutile, où l'on peut concevoir une science organisée par des automates. Et ce monde est en soi légitime dans la mesure où il fournit à la liberté des instruments parfaits mais, sans liberté, sans amour, tout cela est une caricature de la vie, tout cela rend impossible le déploiement des énergies qui sont en nous, tout cela ne correspond pas aux rêves qui sont dans nos cœurs.

A ce monde-là, il faut maintenant un espace infini, illimité qui ne peut être créé que par nous. Car il y a un vrai monde qui n'existe pas encore, mais qui sera dans la mesure où nous le voudrons. Toute notre puissance de souffrir, toutes les déchirures qui peuvent faire de notre vie une vallée de larmes ne sont que la révélation en creux de toute notre puissance de joie, de grandeur et de transfiguration. Si l'homme peut souffrir, c'est qu'il est appelé à une grandeur infinie. Si l'on peut nous déchirer, c'est qu'il y a en nous une vocation de bien infini.

Le monde doit devenir un monde vraiment transfiguré

Le Christ nous appelle à la joie, à l'ouverture de l'âme, mais par ce vide qu'il faut accomplir en nous afin de donner l'espace où la grandeur peut se faire jour et se communiquer.

Mais comment accomplir cette vocation de vie ? Comment être capable de posséder une liberté toujours plus ample et toujours plus universelle ? Quel est le secret de notre grandeur ? Comment le monde deviendra-t-il un monde vraiment transfiguré, ce soleil, la lumière sinon de cet Amour, celui dont la petite fille disait : « Il m'efface ? » La lumière ne peut naître que de cette distance de nous-même à nous-même, que de cet affranchissement de l'univers, que dans le mouvement oblatif d'une désappropriation radicale. C'est à cela que le Christ nous appelle : à la joie, à l'ouverture de l'âme, mais justement par ce vide qu'il faut accomplir en nous afin de donner l'espace où la grandeur peut se faire jour et se communiquer. Que de douleurs il y a dans le monde ! Que de désespoirs ! Mais tout cela peut s'illuminer, tout cela peut devenir une puissance créatrice dans la mesure où l'amour de Dieu nous anime, dans la mesure où nous le laissons, à travers nous, se communiquer dans le silence de l'âme.

La Croix est la voie ouverte à l'avènement d'un univers transfiguré

Notre puissance technique a besoin d'être équilibrée par ce don d'un amour sans reprise ; et cet amour, nous ne pouvons en prendre conscience et Dieu ne peut se voir que dans cet univers qui peut naître à chaque battement de notre cœur.

Ah, que Dieu a besoin de nous ! Et comme l'humanité soupire après lui ! Toute notre puissance technique a besoin d'être équilibrée par ce don d'un amour sans reprise ; et cet amour, nous ne pouvons en prendre conscience et Dieu ne peut se voir que dans cet univers qui peut naître à chaque battement de notre cœur.

La Croix n'est pas la fin. La fin est la joie. La souffrance ne peut être que l'instrument de notre grandeur et, finalement, notre grandeur est d'être un espace de lumière et d'amour, de faire de notre existence une réalité oblative et de faire de tout nous-même une relation d'amour avec ce Dieu qui est l'éternel Amour. La Croix n'est pas un dolorisme. Elle est la voie ouverte à une liberté créatrice et enfin à l'avènement d'un univers transfiguré. « Mon ami, monte plus haut ».

« Il m'efface ». Entrons dans ce mystère par une désappropriation toujours plus profonde de nous-même. Il est le soleil qui fait chanter le vitrail. C'est de cela qu'il s'agit : que nous devenions le vitrail où puisse resplendir le soleil divin ! Demandons au Christ, demandons au Seigneur de nous guérir de nous-même et de faire de nous-même ce vitrail où transparaît le soleil divin caché dans nos cœurs et confié à la générosité de notre amour.