Conférence de Maurice Zundel à Paris, le 15 janvier 1972. Non édité.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

Découverte de la vérité

Chers amis,

Par bonheur pour nous, un génie immense et qui est un très grand artiste, saint Augustin, a fait l’expérience que nous venons de méditer : il a été en quête de vérité avec une passion et une intelligence extraordinaires. Il s'est heurté à tous les systèmes, il a côtoyé les erreurs les plus profondes, il a désespéré de trouver la vérité, il était incapable de dominer ses passions, il s'est senti prisonnier de son moi charnel jusqu'au moment où, soudain, il a été délivré, dans une rencontre personnelle qu'il a immortalisée dans les versets que vous connaissez par cœur :

« Tard je t'ai aimée, beauté si antique et si nouvelle, tard je t'ai aimée ; pourtant tu étais dedans, mais c'est moi qui étais dehors où je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites. Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi.

Dans cette découverte qui a été pour lui suprême, qui a illuminé toute sa vie, qui a fait jaillir de son génie des œuvres immortelles, saint Augustin dans cette découverte, a trouvé sa liberté dans sa libération. Et il a trouvé précisément cette valeur qui a amené le colonel allemand à reconnaître la dignité de Koriakov ; il a découvert cette valeur comme ce qu'il y a de plus intérieur à lui-même : « Tu eras intus, et ego foris » - « Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors. »

C'est donc en vertu de cette intériorité que sa propre intimité lui a été révélée, que enfin il a coïncidé avec lui-même ; mais ce lui-même s'était radicalement transformé – en vertu de cette nouvelle naissance dont Jésus parle à Nicodème – s'était radicalement transformé car ce n'était plus un moi propriétaire, c'était un moi oblatif. Ce n'était plus un domaine fermé, c'était un domaine universellement ouvert, c'était bien une âme inviolable, mais qui reconnaissait le fondement de son inviolabilité dans cette présence même qui était un don qui suscitait le sien.

Un lien de réciprocité comme une connaissance nuptiale

Ce témoignage est d'une importance suprême parce que, il nous permet de reconnaître – dans le langage le plus parfait, le plus humain, le plus simple et le plus immortel – il nous permet de reconnaître immédiatement la rencontre avec la valeur qui fonde notre inviolabilité comme Quelqu'un ; c'est Quelqu'un, c'est une personne, ce n'est pas un objet. Et le lien qui nous unit à elle, est un lien nuptial.

C'est un lien qui nous libère, et c'est un lien de réciprocité, qui est d'autant plus profond que notre libération est plus parfaite. C'est-à-dire que nous ne pouvons rencontrer cette valeur et la reconnaître, que, en nous transformant nous-mêmes et dans la mesure où nous nous transformons.

Ce qui est d’ailleurs tout à fait dans la perspective d’une connaissance nuptiale, puisque le lien nuptial, au départ, c’est zéro, c’est une possibilité de tout un univers mais qu’il faut construire, et que l’on construira dans la mesure où l’on se donnera. La connaissance nuptiale est une connaissance qui suppose que l'on s'ouvre à l'autre, qu'on fait de soi un espace pour l'accueillir, et que, on le connaît dans la mesure où on l'accueille. Quand cet accueil est total, la connaissance est totale. Enfin je pense que cet accueil est total de part et d'autre, la connaissance est totale,

Dès que il y a refus, dès que le don diminue, quand il s'annule, bien sûr, il n'y a plus rien, mais dès qu'il diminue, il y a refus de la connaissance, on devient étranger. Les murs de séparation se dressent jusque à la rupture totale, lorsque, il n'y a plus vraiment, au moins d'un côté, lorsqu'il n'y a plus de véritable amour.

La connaissance nuptiale est donc à la fois une connaissance réciproque, et c’est une connaissance non seulement qui respecte l'inviolabilité, mais qui concourt à l'affirmer et à l'affermir. Car le respect mutuel, le respect qui est la respiration même de l'amour, ce respect mutuel aide chacun à reconnaître plus profondément en lui-même le trésor qui lui est confié.

Les sentiments d'autonomie et d'inviolabilité

Il est donc certain que l'inviolabilité – qui constitue toute la dignité de l'homme, cette inviolabilité qui nous révèle à nous-même notre vocation spirituelle – il est certain que cette inviolabilité appelle – pour être reconnue – appelle l'intériorité. Et au fond, elle se confond avec elle.

Dès que on veut intervenir du dehors, même si on apporte les choses les plus excellentes, on fait figure de violateur de cette inviolabilité, de profanateur de cette intériorité, et il y a forcément une insurrection de l'autonomie contre cette intrusion, et un refus – même si la chose est bonne – comme saint Paul le dit d’ailleurs admirablement au 7ème chapitre de l'Epître aux Romains : « il suffit que la loi dise : non, tu ne désireras pas, pour que je désire ! » parce que ce sentiment d'autonomie et d'inviolabilité, quand il ne se sent pas reconnu, il se défend avec le bec et les ongles, parce que pour lui, c'est sa propre existence qui est en jeu.

La révélation de la valeur de la Présence

La révélation de Dieu tient à notre propre transformation. Si nous ne nous transformons pas, le mot Dieu peut être prononcé, mais il ne signifie rien, du moins rien qui soit universel.

Il est donc certain que toute révélation de la valeur de cette Présence qu'il est aussi simple d'appeler Dieu, à condition que justement on identifie Dieu dans cette expérience libératrice elle-même, est comme le ferment même de notre libération, et comme l'espace où notre liberté respire et s'accomplit.

Il est certain que la révélation de Dieu tient donc à notre propre transformation. Si nous ne nous transformons pas, le mot Dieu peut être prononcé, mais il ne signifie rien, du moins rien qui soit universel. Le mot Dieu peut devenir odieux, précisément comme l'expression de toutes les contraintes extérieures qui nient et qui tendent à détruire l'inviolabilité de la conscience humaine.

Quand l’affirmation de Dieu conduit au désastre

Mais si nous prenons les choses sous l'aspect positif, c'est-à-dire là où Dieu est affirmé, nous pouvons voir à quel point cette affirmation de Dieu peut conduire au désastre. Et justement, aujourd'hui Jérusalem nous présente un exemple déchirant d'un affrontement, où de part et d'autre, les croyants juifs, quand ils sont tels – et il y en a qui le sont de la manière la plus passionnée et la plus héroïque – ou les musulmans qui généralement le sont, on voit s'affronter ces deux affirmations : « Dieu nous a donné cette terre, nous revenons chez nous », disent les juifs ; « Dieu nous a donné cette terre, disent les musulmans, nous sommes chez nous ».Cette terre est inviolable puisque elle est le don de Dieu.

Et chacun affirme ici avec une conviction brûlante, jusqu'au martyre, le droit à cet héritage, le droit à la possession de cette terre parce que Dieu en est le garant, parce que Dieu est l'origine même de cet établissement, parce que il serait sacrilège d'abandonner un pouce de ce terrain puisque il est consacré par le nom de Dieu.

C'est là que nous voyons justement l'absolu qui s'emprisonne dans les limites d'un moi collectif, aussi sincère qu'il puisse être et aussi innocent qu'il soit effectivement. Car évidemment, la révélation – qui est le fondement de ces prétentions émises avec la plus brûlante sincérité – la révélation elle-même semble cautionner ce refus de partager, semble cautionner cette haine de l'autre qui est l'ennemi du bien, semble appeler à une croisade – si l’on peut dire dans un tel contexte – semble appeler à une croisade contre l'autre qui représente le mal, alors que lui aussi s'autorise d'une révélation qui lui paraît nécessairement comme la vérité absolue.

L’absolu peut-il ne pas unifier et être universel ?

C'est dans la mesure de notre libération, c'est selon le degré de notre nouvelle naissance que l'absolu échappera à nos frontières, à nos obscurités, à nos options passionnelles, et qu'il deviendra en nous le ferment d'une authentique universalité.

Et voilà justement, une des articulations du drame que nous vivons : l'absolu. Est-ce l’absolu quand il est enfermé dans un contexte, généreusement passionnel, puisque on se bat jusqu'au martyre, mais passionnel quand même, qui est l'expression de ce moi collectif, avec lequel on s'identifie, et avec lequel on identifie l'absolu lui-même. Peut-il être l'absolu puisqu'il n'unifie pas, puisqu’il n'est pas universel, puisqu'il sépare, puisqu'il consacre les divisions, puisqu'il les rend insurmontables ?

C’est là que nous reconnaissons de nouveau que la connaissance de l'absolu dépend du degré selon lequel nous nous transformons. C'est dans la mesure de notre libération, c'est selon le degré de notre nouvelle naissance que l'absolu échappera à nos frontières, à nos obscurités, à nos options passionnelles, et qu'il deviendra en nous le ferment d'une authentique universalité.

Comme ça a été le cas à l’instant dans la conscience du colonel allemand : il a franchi, d'un seul coup, toutes les frontières, et qui a découvert son identification avec la dignité de l'autre. En découvrant précisément une valeur identique en lui [l’autre] comme en soi, qui les unissait à la racine de leur être dans cette circulation d'une Présence infinie.

La révélation de Dieu est limitée à nos limites

Nous voyons donc immédiatement, que la révélation de la Présence unique, que la révélation de Dieu est fonction de nos transformations ; et qu’elle est nécessairement imparfaite si nous ne nous transformons pas radicalement.

Dans la mesure où nous sommes esclaves de notre moi passionnel, individuel ou collectif, la révélation de Dieu est nécessairement limitée et va concourir à consacrer nos limites et à les durcir jusqu'à en faire un absolu, cette fois mutilé et inconsciemment frauduleux.

L’absolu, levier des séparations tant qu’il n’est pas découvert comme étant une personne

L'absolu est Quelqu'un, l’absolu est une personne, l’absolu est une Présence, l’absolu est un ferment de libération, l'absolu est une exigence d'universalité. Et, tant qu'on ne l'a pas découvert sous cet aspect, il deviendra simplement le levier des séparations qui dresseront les hommes les uns contre les autres jusqu'à la destruction du genre humain. On va piétiner les autres, on va les déchiqueter, on va les mitrailler, on va les incendier, on va les violer, parce que, ils sont dans l'autre camp. Au nom d'un absolu qui ne peut pas être un absolu pour eux, et donc, quoi qu'on en ait, un faux absolu.

Inévitablement d’ailleurs, parce que l'histoire témoigne de la lenteur de l'évolution humaine, inévitablement parce que on commence toujours par la collectivité, parce qu'un enfant naît dans une société, parce qu'il est membre de cette société, avant de s'être trouvé lui-même, que généralement, en se rebellant contre elle, il va s'agréger à d'autres collectivités dont il deviendra prisonnier, et aux mots d'ordre de laquelle ou desquelles – je parle de sociétés, de collectivités – aux mots d'ordre desquelles il sera contraint d'obéir ; et il le fera d'ailleurs généralement avec d’ailleurs toujours le même assentiment passionnel qui l'a agrégé à ces collectivités contre d'autres où il était d'abord inséré, et qu'il se sent pressé de renier parce qu'elles lui semblent blesser précisément son sentiment d'autonomie et d'inviolabilité.

[Repère enregistrement audio : 15’30’’]

Une crise qui met tout en question

Et la crise que nous traversons en ce moment, illustre admirablement cette expérience que je suis en train de décrire. La crise que nous traversons nous montre, en effet que, il y a une mise en question de tout, et plus précisément sur le terrain du christianisme, une mise en question de Dieu, une mise en question de la Révélation, une mise en question de la morale qui est incluse dans cette Révélation. Précisément, parce que cette révélation apparaît comme un acte d'autorité, comme une contrainte pour l'intelligence, et que cette morale apparaît elle-même aussi, et au maximum, comme une entreprise de démolition à l'égard de cette inviolabilité qui demande à se déterminer elle-même et qui ne peut reconnaître comme siens que les actes qu'elle a librement choisis.

Cette sorte d'hétéronomie, ce caractère étranger, ce caractère extérieur, et de la Révélation, et de la morale qu'elle inclut, est en effet ce qui est ressenti comme le plus inacceptable par un nombre croissant de chrétiens qui voudraient bien, d'une certaine manière, rester tels, qui ont un certain attachement sentimental à Jésus, mais qui ne peuvent accepter des normes qui leur paraissaient blesser leur inviolabilité.

Dieu source de contraintes et de disputes

Et il est certain que la Tradition chrétienne comme la tradition vétérotestamentaire – de l’Ancien Testament – il est certain que cette Tradition, d’une certaine manière, a présenté Dieu – la connaissance de Dieu, la révélation de Dieu, et la morale que l'on met sous son nom – il est certain que cette Tradition l’a présenté comme une obligation, comme une contrainte. En faisant de l'absolu, non pas quelqu'un avec lequel on est en relation nuptiale, mais comme un objet, comme un objet qui est décrit, qui est défini, comme on le ferait d'un théorème de géométrie ou comme on le ferait d'un objet d'expérience dans un laboratoire, on l’a présenté [?] comme un objet.

Quand on relit l'histoire de l'Eglise patristique, l’histoire en particulier des disputes trinitaires ou christologiques, on constate à quel point la dialectique a joué, à quel point les discussions se sont répandues, à quel point les passions se sont déchaînées. Il fallait dire le mot juste, qui était juste pour une époque, qui va être remis en question un peu plus tard, quelquefois moins de vingt ans après, parce que, il pouvait signifier un aspect des choses, il en oubliait un autre ; parce qu’il était compris par les uns d'une manière, et d’une autre manière par les autres.

Si l'on revit par exemple le drame de Nestorius qui a été condamné à l'instigation de Cyrille d'Alexandrie au concile d'Ephèse, on voit que Nestorius s'est cramponné au "christotokos", en disant « Marie est la mère du Christ », tandis que Cyrille se cramponnait à la formule "théotokos" : « Marie est la mère de Dieu ». Et, sans doute, Marie est l'un et l'autre. Elle est à la fois la mère du Christ et la mère de Dieu puisque le Christ est Dieu, dans la lumière de la foi.

Mais voilà ! Comme les mots eux sonnent différemment ! Il suffisait que l'un adhère à une expression, et l'autre à une autre expression, pour que le combat s'engage dans les termes les plus injurieux pour la personne. Parce que Nestorius, patriarche de Constantinople, est excommunié, dégradé, dépossédé de son siège, traité de nouveau Judas, simplement parce qu'il a préféré à théotokos l'expression christotokos.

Prisonniers du moi collectif ou individuel

La connaissance exige une nouvelle naissance, et la connaissance est d'autant plus parfaite que la libération de soi est plus profonde.

Dieu, c’est donc – malgré toutes les intentions qui sont bonnes, de part et d'autre, malgré le désir de servir réellement l'absolu, précisément parce que on n'a pas vu que la connaissance exige une nouvelle naissance, et que cette connaissance est d'autant plus parfaite que la libération de soi est plus profonde. On va se battre pour des mots d'ailleurs vénérables, qui peuvent porter une immense lumière si on les prend du dedans, on va se battre, s'excommunier, s'injurier, éventuellement se frapper. Il faudra les interventions impériales finalement pour mettre un peu d'ordre et d'unité entre ces prélats qui s'entr'excommunient.

Et on ne saurait d'ailleurs les blâmer dans ce sens que nous sommes tous pareils, tant que nous sommes emprisonnés dans notre moi collectif ou individuel, dans notre moi passionnel, tant que nous n'avons pas dépassé nos frontières, tant que nous ne sommes pas devenus authentiquement universels, nous serons nécessairement des partisans, en accord avec ceux qui pensent comme nous, et en désaccord avec ceux qui s'opposent à nos vues.

Une morale qui vient d’ailleurs

Il est bien entendu que si on se situe de cette manière devant la révélation, on s'opposera avec d'autant plus de violence à la morale issue de la révélation puisqu'elle mord sur la vie et qu'elle prétend nous faire changer notre comportement malgré nous, simplement par un ordre qui vient d'ailleurs et qui ne coïncide d'ailleurs nullement, ni avec nos désirs passionnels, ni non plus, ce qui est beaucoup plus digne de respect, avec le sens d'inviolabilité qui est l'expérience humaine la plus fondamentale et la plus universelle.

Une parole conditionnée par le récepteur

Il faut envisager la révélation comme un rapport interpersonnel où la connaissance est d'autant plus profonde que le don est plus généreux, que l'amour est plus authentique.

Il est donc certain que, il faut envisager la révélation dans une autre lumière – je veux dire dans sa vraie lumière – à savoir comme un rapport interpersonnel où la connaissance est d'autant plus profonde que le don est plus généreux, que l'amour est plus authentique. Et on saura donc que il y a nécessairement une progression dans la révélation, que la révélation ne tombe pas du ciel, que la parole de Dieu n'est pas un absolu indépendamment de l'homme auquel elle s'adresse, que cette parole est conditionnée comme dans tout vrai dialogue, par le récepteur bien plus encore que par l'émetteur.

Le récepteur humain, il faut qu’il reçoive, il faut qu'il soit accordé d’une certaine manière à l'émetteur, il faut qu'il en tire quelque chose d'intelligible pour lui, et qui soit proportionné à sa propre évolution.

Un peuple élu, élu pour lui-même

Si il n'est pas dégagé de lui-même, s’il est encore tout enraciné dans un moi collectif, comme c'est le cas dans l'Ancien Testament, la révélation prendra nécessairement cet aspect collectif, s'adressant à un peuple plus qu'à des personnes, envisageant la grandeur de ce peuple, et sa gloire et son triomphe beaucoup plus que la conversion de chacun, ce qui d’ailleurs n'est pas exclu, bien entendu. Mais c’est inévitable.

A une époque où l'on ne croyait pas à l'immortalité, comme c'était le cas dans l'Ancien Testament, je veux dire pour les hommes qui en ont été les auditeurs et les écrivains, des gens qui ne croyaient pas à l’immortalité personnelle de l’homme, naturellement prenaient point d'appui sur la collectivité, sur la suite des générations. Pourquoi il était si important d'avoir des enfants, pourquoi la stérilité de la femme était une telle catastrophe, pourquoi toute femme stérile se sentant en quelque sorte objet de malédiction, implorait une fécondité qui allait justifier son existence en l'appuyant sur la continuité des générations à venir.

D'où cette idée d'un peuple élu, élu pour lui-même, alors que il ne pouvait être élu que pour les autres. Alors que, évidemment la mission qu'il recevait n'avait pris cette forme collective que parce que sa vie personnelle n'était pas encore suffisamment épanouie, suffisamment libérée pour être le porteur d'une révélation parfaite.

Ça ne veut pas dire que, il n'y a dans cette révélation des éléments tout à fait valables. Il y en a incontestablement auxquels nous ne cessons d’emprunter nous-même puisque notre prière est pour une part immense une prière biblique.

Mais il est certain aussi que, cette situation d'une révélation collective portée par une collectivité qui va finir par croire qu'elle est élue pour elle-même et non pas pour le genre humain, comme tous les prophètes, il est certain que cette situation va créer des équivoques mortelles qui se sont traduites d'ailleurs dans la plus grande tragédie de l'histoire.

Il n'y a qu'une seule morale qui est une exigence d’être

Il n'y a qu'une seule morale : c’est une morale ontologique, une morale créatrice d'être, une morale où l'on se fait homme, une morale où on cesse de se subir pour se donner, parce qu'on a rencontré au plus intime de soi une Présence qui n'est que don.

La révélation donc finalement ne peut être que dialogue interpersonnel où l’on est sûr à priori que l’on connaitra autant que l’on aimera. Quand on ne voit pas la révélation sous cet aspect, on rejette en bloc, naturellement, tout le paquet ! Et ce qui est du domaine de la connaissance, et ce qui est du domaine de la morale. Quand on ne voit pas que, il n'y a qu'une seule morale : c’est une morale ontologique, une morale créatrice d'être, une morale où l'on se fait, où l’on se fait homme, une morale où précisément on cesse de se subir pour se donner, parce qu'on a rencontré au plus intime de soi une Présence qui n'est que don.

Seule cette morale qui est une exigence d’être – « to be, or not to be, that is the question » – seule cette morale évidemment a un sens plénier. Seule cette morale rencontre cette expérience d’inviolabilité qui est fondamentale puisque cette morale n’a d’autre sens que de nous créer, de développer, que d’éclaircir, que de réaliser, que de fonder cette inviolabilité sur une valeur infinie, d’ailleurs tout intérieure – « plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes » – et universelle, et donc capable de rassembler tous les hommes dans la défense d'un bien qui est ce qu'il y a de plus personnel à chacun, et de plus commun à tous.

Il ne faut donc pas s'étonner de la défaveur qu'a rencontrée la révélation, il ne faut pas s'étonner de cette insurrection contre la morale traditionnelle, qui est catastrophique, bien entendu, qui est inévitable dans la mesure où les cadres traditionnels se sont effondrés.

[Repère enregistrement audio : 29’ 55’’]

Deux guerres mondiales qui ont foulé au pied toutes les valeurs humaines

Il y a 75 ans, disons avant la première guerre mondiale, il y avait encore un certain consensus à des valeurs, que l'on violait en son privé, mais que l'on reconnaissait publiquement, avec une certaine conscience lorsqu'on les violait, de culpabilité. Il y avait donc un certain appui dans l'existence sociale, même une certaine exigence d'être fidèle à des valeurs qui, dans notre monde occidental, avaient pour première origine le christianisme, pas toujours bien compris, mais le christianisme, et naturellement, son arrière-plan vétéro-testamentaire.

Quand tout cela s'est effondré sous la pression des deux guerres mondiales, qui ont foulé au pied toutes les valeurs humaines, il reste quoi ? L'individu avec son sens de l'autonomie, l'individu qui ne peut plus être persuadé par ces pressions sociologiques puisqu'elles n'existent plus, et qui est donc invité à inventer sa vie à chaque instant, dans une improvisation étourdissante, en allant vers ce qui lui plaît, avec le concours bien entendu du gang dont il fait partie et qui est pour lui son insertion dans un moi collectif.

Une équivoque tragique

L’expérience de la rencontre : la seule réponse à ce problème que nous sommes ! Je veux dire à cet être qui a conscience d'être inviolable, et qui ne sait pas pourquoi, et qui est finalement victime de cette inviolabilité, dont il fait un absolu, sans l'avoir purifiée de toute cette gangue passionnelle qui ramène finalement à un moi préfabriqué et subi, toute la vision du monde et toutes les modalités de la conduite.

Il importe donc, plus que jamais, de lever cette équivoque qui règne sur – je ne dis pas seulement notre civilisation – mais qui règne sur notre foi, sur notre Eglise, sur cette chrétienté qui n’est bientôt plus qu’un nom. Cette équivoque tragique, qui fait précisément que Dieu est une sorte d’amalgame d'une philosophie imparfaite où Dieu est censé être l'explication du monde, et de l'Ancien Testament – qui est d’abord une révélation collective – et du Nouveau Testament – une ajouture à l'Ancien – prenant sa suite sans d’ailleurs l'effacer, et dilué dans les commentaires innombrables qui tendent à faire, comme je le disais il y a un instant, de Dieu un objet. Il était souverainement important de dissiper cette équivoque dont nous mourons.

Car il n'y a aucun doute que, tant que Dieu n'apparaîtra pas comme le ferment de notre libération, comme ce qui est le plus intime à nous-même, comme le seul chemin vers nous-même, tant que nous ne ferons pas l'expérience de cette rencontre, qui faisait jaillir du cœur d'Augustin : « Vivante désormais sera ma vie, toute pleine de toi », ce cri qui retentit au plus intime de nous-mêmes comme justement la certitude que la rencontre avec Dieu ne peut être que la véritable naissance à nous-même.

Qui refuserait cette expérience à supposer qu'il puisse la vivre ? Qui encore ne serait pas sympathique à son expression si elle était présentée précisément comme la réponse, la seule réponse à ce problème que nous sommes ! Je veux dire à cet être qui a conscience d'être inviolable, et qui ne sait pas pourquoi, et qui est finalement victime de cette inviolabilité, dont il fait un absolu, sans l'avoir purifiée de toute cette gangue passionnelle qui ramène finalement à un moi préfabriqué et subi, toute la vision du monde et toutes les modalités de la conduite.

Les éblouissements de savants

La science est très en faveur – très en faveur et heureusement d’ailleurs – elle très en faveur parce qu'elle ne demande rien. Elle nourrit en nous une curiosité, d’ailleurs tout à fait légitime. Et elle nous divertit pour un moment précisément de cet univers passionnel qui nous asphyxie. Elle crée entre tous les hommes un langage commun, ce qui est un résultat magnifique, mais enfin elle ne demande rien. Elle nous fournit, et une réponse à de très nobles curiosités, et des moyens de plus en plus puissants d'exploiter les énergies de l'univers, sans nous dire d’ailleurs ce que nous avons à faire de ces énergies, que nous pouvons tourner contre nous, contre les autres, en nous déshonorant nous-même, en mutilant les autres, et en frappant de non-sens tout l'univers.

Il arrive heureusement que la science elle-même décolle – je veux dire que le savant, sans cesser d'être fidèle à ses méthodes, qui justement sont totalement indépendantes de son engagement personnel, ces méthodes qui valent pour tout le monde, quel que soit le parti qu'il ait pris devant la vie, devant la morale et devant Dieu, devant un régime politique ou devant un régime social – il arrive que le savant, sans se départir de cette fidélité à la méthode, décolle tout d'un coup dans la reconnaissance de la vérité comme d'une Personne.

Et il n'y a aucun doute que, en effet, les grands savants ont eu de ces éblouissements, de ces illuminations, et que en cheminant sur leur circonférence dont le parcours n'est jamais achevé, en passant du système de Newton à celui d'Einstein, quelle différence ! Et en même temps, quelle continuité, mais quel éblouissement, chez l'un et l'autre de ces immenses génies quand, tout d'un coup, leur découverte ne se traduit pas simplement devant la formule dont ils enrichissent la méthode, mais devant la Présence qui les comble, devant la lumière qui nourrit leur esprit, en entrant dans ce dialogue de personne à Personne qui est la véritable lumière du génie.

Les engagements de savants

Alors il s'engage, et bien sûr, à ce moment-là, comme le fait Rostand, quand il parle de la vérité comme un mystique, quand il déclare que la vérité est la grande passion du savant, qu'il est prêt à tout lui sacrifier, qu'il a, pour elle, une dévotion sans égal, que il est heureux de se contredire pour lui demeurer fidèle.

Alors il n'est plus sur le plan de la formule, sans obscure celle-ci, bien entendu, mais la formule est un moment : Einstein succède à Newton, sa vision du monde est profondément différente. Il n'admet pas l'attraction universelle, il la remplace par un espace courbe qui est d'autant plus incurvé que la matière est plus considérable, mais néanmoins, il est dans la suite de cette immense recherche. Il est un peu plus loin sur la circonférence, mais il est, comme Newton, relié au centre immuable, éternel, infini et vivant, ce dernier qui est Quelqu'un, ce dernier qui est la splendeur de la lumière éternelle, qui est l'innocence infinie, qui est le témoin incorruptible qui, au-dedans de nous-même, nous appelle à la fidélité, en nous interdisant – sous peine de ne jamais nous rencontrer nous-même – en nous interdisant de tricher.

Les moments essentiels, où un savant ou un artiste deviennent contemplatifs

La science est admirable, mais elle est limitée, elle est limitée par sa méthode puisque elle s'est établie précisément, dans cette volonté de ne pas tenir compte des options personnelles de chacun, qui sont différentes, qui se tiennent à différents niveaux et qui excluraient une expression identique sous toutes les latitudes, si chaque savant exprimait ce qu'il découvre, en fonction de son option personnelle.

Il a fallu se résoudre à ces limites pour trouver un langage commun, mais encore une fois il y a des moments et ce sont les plus essentiels, où je ne nie pas la science qui doit rester à son plan tout à fait objectif en face d'une réalité qui est un pur objet. Il arrive heureusement des moments essentiels où un grand savant devient un contemplatif et où il reconnaît la vérité comme Quelqu'un. « Pourquoi vouloir être quelque chose, comme disait Flaubert, quand on peut être quelqu’un ? »

Ce qui est encore vrai du savant est vrai de l'artiste. L'artiste finalement, a à exprimer une Présence, à la rendre sensible sous les revêtements des symboles qui sont son langage. Il a à nous rendre sensible – à travers la pierre, à travers la couleur, à travers le son, à travers la danse – il a à nous rendre sensible – par des rythmes appropriés qui intériorisent tous les phénomènes – il a à nous rendre sensible cette Présence toujours inconnue et toujours reconnue, puisque elle s'annonce toujours en nous de la même manière : à savoir par notre libération.

Des génies qui sont les phares, mais une humanité qui est encore un troupeau

Alors il se trouve, et c’est ce qui rend encore plus dramatique l’équivoque dont personne n’est vraiment responsable, dont l’évolution même de l’humanité est la condition, parce que ça marche, et non et surtout, parce que sa progression est collective – il y a sans doute quelques génies qui sont les phares qui éclairent la route – mais l'ensemble de l'humanité est encore un troupeau, l'ensemble de l'humanité est encore une collectivité ou plutôt un ensemble de collectivités, d'ailleurs antagonistes, qui progressent moutonnièrement parce que il n'y a pas suffisamment d'êtres qui ont découvert, au-dedans d'eux-mêmes, cette Présence à la fois infiniment personnelle et authentiquement universelle.

L’équivoque, des savants à l’attitude mystique, et des religieux qui parlent de Dieu comme d'un objet extérieur

Mais ce qui aggrave précisément l'équivoque, c'est que il y a des savants très authentiques qui ont une attitude mystique en face de la nature, qui comme dit Rostand ne veulent rien n’y ajouter parce que elle les comble ; parce que précisément ils sont en dialogue avec la vérité, sans d'ailleurs savoir que, elle est une personne, mais en vivant ce rapport d'une manière intensément personnelle.

Il y a donc des savants qui vivent mystiquement leur relation à l'univers, comme il y a des artistes qui n'expriment que ce qu'ils entendent, que ce qu'ils écoutent, qui s'effacent devant la Présence qu'ils nous rendent sensible dans des formes harmonieusement proportionnées.

Et il y a des hommes de religion qui parlent de Dieu comme d'un objet extérieur à eux-mêmes, comme d'un théorème que l'on pourrait connaître sans engagement.

Et le décalage est d'autant plus sensible que des hommes de religion apparaissent comme les hérauts de Dieu, comme les annonciateurs de sa parole, alors que les autres n'ont pas du toute cette prétention de nous initier à l'absolu et de nous conduire à Dieu.

Et pourtant le vivent, parfois beaucoup plus authentiquement que certains hommes de religion, qui d'ailleurs n'ont pas à être incriminés : parce que ils croient, eux aussi, et avec la plus entière bonne foi, être fidèles à un absolu, qui n'a pas encore pris pour eux la figure d'une rencontre nuptiale. Et qu’ils proposent, par conséquent, comme des savants qui ont appris dans les livres des définitions qu'ils croient – avec raison d’ailleurs – être parfaitement légitimes, mais qui ne le sont que pour nous ouvrir au dialogue et nous conduire à cette relation nuptiale où la connaissance de Dieu est la naissance de l'homme.

Une crise qui repose sur une équivoque, or Dieu reste à découvrir

Il est donc absolument certain que la crise actuelle repose sur une immense équivoque, et que les croyants ont à découvrir leur Dieu – qu'il s'agisse d’ailleurs des chrétiens ou des non-chrétiens, qu’il s’agisse des croyants ou des incroyants – tous ont à découvrir leur Dieu, ou ce qui revient au même, à découvrir l'homme authentique, parce que l'un ne va pas sans l'autre, et qu’il est impossible d'accéder à soi sans découvrir au fond de soi-même « la beauté toujours antique et toujours nouvelle » qui est dedans, qui n'a jamais cessé d'être avec nous, et qui nous attend aujourd'hui, pour nous conduire jusqu'à nous-mêmes.

En étant au fond de nous-mêmes, ce ferment d'une libération qui, enfin, fera de nous les témoins d'une humanité universelle. Où l'universel d’ailleurs n'est pas dans l'étalage horizontal des individus, mais est où l’universel est en chacun comme la racine de sa personnalité, est en chacun comme le trésor confié à tous, est en chacun comme le bien commun que tous sont intéressés à protéger et à défendre.

Parce que désormais le centre du monde est au-dedans de chacun, dans la mesure où chacun s'efface totalement dans la joie de la rencontre en cette Présence qui vient à nous dans le silence de nos esprits et de nos cœurs et qui nous appelle à vivre joyeusement en faisant de toute notre vie un simple regard d'amour vers le Dieu qui demeure en nous.