Conférence de Maurice Zundel à Lausanne en 1966. Publié dans "Au miroir de l’Evangile" (*). Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". les repères [?] indiquent une difficulté d'interprétation. Qualité correcte, sauf bruit de fond important pour un passage d'environ 5 minutes vers la 30ème minute d'enregistrement.

L’argument du « fils de Dieu »

Il n'y a pas de sujet qui ait été plus maltraité que ce Mystère de Jésus qui doit retenir ce soir notre attention. J'ai lu avec stupeur dans le livre du Père Daniélou, Le Scandale de la Vérité, cet argument qui traîne dans tous les livres d'apologétique :

Jésus était sain d'esprit, on ne saurait suspecter son équilibre ; Jésus était sincère, on ne saurait mettre en question sa probité. Jésus a déclaré, il a solennellement affirmé qu'il était le Fils de Dieu, et donc réellement Dieu : il faut l'en croire puisqu’il l'a dit.

Il est évident qu’une telle argumentation ne peut convaincre personne. On peut être sain d'esprit et sincère et se tromper, surtout si l'on annonce quelque chose qui paraît rigoureusement impossible et insensé. Aussi bien tous les esprits critiques se sont insurgés contre cette manière de vouloir imposer à l'humanité la croyance en un mystère absurde et, même en chrétienté, en Allemagne particulièrement, depuis la fin du 18èmesiècle dès les fragments de Wolfgang Pieter, le rationalisme a tenté de montrer que Jésus était un homme divinisé, qu'il avait été simplement un homme mais que ses disciples l'avaient divinisé.

Quelques-uns, un tout petit nombre, ont adopté l'attitude contraire, ils ont affirmé que Jésus était un dieu humanisé, un Dieu auquel on avait donné un état civil humain pour le rendre plus proche des hommes, état civil d'ailleurs parfaitement imaginaire et mythologique. De fait, il paraît au premier abord difficile d'imaginer que Dieu se soit promené dans les souks de Nazareth ou de Jérusalem. Que de livres n'ai-je pas lus sur ce thème : Baur, Renan, Guignebert, Harnack, Sabatier, Loisy, Schweitzer, que de vies de Jésus n'ai-je pas passionnément scrutées pour essayer de trouver une expression adéquate de ce mystère du Christ et jamais je ne me suis senti satisfait. Il m'a toujours semblé que l'on était à côté du problème.

La question du Dieu dont on parle

Les théologiens chrétiens les plus orthodoxes, les plus intérieurs, les plus spirituels, ceux qui ont cerné ce mystère du Christ avec leur foi et qui ont voulu essayer d'éclairer leur science par cette foi, n’ont pas davantage étreint le cœur du problème. Ce qui me stupéfie tout d'abord, c'est que l'on a exposé le mystère de Jésus, on a affirmé la filiation divine de Jésus ou on l'a combattue, selon les cas, sans se demander d'abord de quel Dieu on parlait, ni le sens que pouvait avoir cette affirmation d'une filiation divine de Jésus, ni de la portée spirituelle du mystère de Jésus lui-même.

Si Dieu est en haut dans son empyrée, s'il est derrière les étoiles, s'il est identique avec la sphère de Parménide, s'il est le premier moteur enfermé dans son narcissisme, l'Incarnation parait a priori absurde et impossible.

Or il est évident que tout sera changé selon le Dieu en face duquel on se place. Si Dieu est en haut dans son empyrée, s'il est derrière les étoiles, s'il est identique avec la sphère de Parménide, s'il est le premier moteur enfermé dans son narcissisme, l'Incarnation parait a priori absurde et impossible. L’étrange [?], c’est que l’on n’ait pas profité des lumières que Jésus lui-même nous a apportées sur Dieu.

Jésus nous introduit dans l’intimité d’un Dieu intérieur

Jésus a accompli une véritable révolution en nous introduisant dans l'intimité d'un Dieu qui est intérieur a nous-même. Il est évident que, si Dieu est en nous, il se promène dans les rues de Lausanne comme dans les rues de Jérusalem ou de Nazareth, autant que nous le faisons nous-même.

Un Dieu intérieur, celui de l'expérience augustinienne, un Dieu intérieur est un Dieu qui n'a pas à descendre d'un ciel imaginaire : le Ciel, c'est lui-même au-dedans de nous et, si Dieu est intérieur, s'il est plus intime à nous-même que nous même, nous ne pouvons le rencontrer que dans un univers interpersonnel.

Et voilà justement ce qui importe essentiellement, c'est que Jésus nous a appris, ou a voulu en tout cas nous apprendre à situer Dieu dans un univers interpersonnel, c'est-à-dire un univers auquel on accède par le don de soi, un univers de réciprocité nuptiale, un univers où l'on connaît autant que l'on aime. Cet univers, c'est l'univers de notre humanité, c'est l'univers de nos tendresses et de nos amours, le seul univers respirable, le seul dans lequel nous puissions nous situer, si nous ne voulons pas renoncer à notre dignité. Qu'est-ce que nous cherchons les uns dans les autres ? Qu'est-ce que nous aspirons à rencontrer derrière le visage des autres, sinon justement cet espace de lumière et d'amour où nous pourrons nous sentir entièrement libres, en communiant avec l'intimité d'autrui sans violer sa clôture et sans qu'il viole la nôtre ? Il y a là un type d'échanges où ce qui compte uniquement, c'est la lumière de la présence, cette lumière de la présence que l'on atteint en se rendant soi-même présent à l'autre.

« Ne cherche pas Dieu sur les montagnes, ne cherche pas Dieu sur le Garizim ou sur la colline de Sion, cherche Dieu en toi comme une source qui jaillit en vie éternelle. » Si Dieu se situe dans cet univers interpersonnel, il apparaît immédiatement que, Il ne peut se manifester que sous forme d'incarnation. J'entends : « se manifester à nous que sous forme d'incarnation », cela veut dire très exactement, puisqu’il est intus, puisqu’il est intérieur, puisqu'il est pure intimité, puisqu'il est pur dedans, puisqu’il n'a pas de dehors, puisqu'il est essentiellement et éminemment personnel, il ne peut se manifester à nous que dans la mesure où nous l'accueillons et où nous le laissons transparaître en nous.

La spéculation ne rend pas sensible la présence de Dieu

Ce n'est pas quand nous parlons de lui en spéculant et en créant un système du monde que l'on nous rendra sensible la présence de Dieu, qu'on en fera une vérité de notre vie et une rencontre historique, c'est dans la mesure où on le vivra. Aussi bien tous ceux qui ont entraîné l'humanité dans le sillage de Dieu d'une manière efficace et libératrice ont été ceux qui ont vécu de lui et qui l'ont laissé transparaître en eux [lui?]. Mais cette transparence humaine est la plupart du temps imparfaite.

Gandhi raconte dans ses mémoires sa propre vie comme Augustin confesse ses fautes et l'un et l'autre ne cachent pas que, ils ont eu à surmonter une sensualité résistante, qu'ils sont devenus lentement, et dans un effort continuel, ce qu'ils sont devenus au terme de leur vie. Encore ne prétendent-ils pas être parfaits, encore peut-on découvrir en eux des limites, ce qui est le cas de tous les prophètes, de tous les génies, de tous les héros. Il y a un aspect où ils sont illimités, où ils nous donnent le sens de l'infini et il y a des reflux, comme si souvent chez nous, où leur condition humaine apparaît trop évidemment dans des limites qui limitent leur génie et qui limitent pour autant la révélation qu'ils peuvent être de la « Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ».

Dans l'Ecriture nous nous heurtons à une expression de la divinité qui nous choque et nous blesse parce que les limites du prophète sont trop apparentes et qu'elles ont projeté sur Dieu le visage imparfait de l'homme.

Comme d'ailleurs nous ne connaissons de Dieu que ce qui en est connaissable à l'homme, comme il nous est impossible de l'atteindre autrement que par une expérience humaine, dans la mesure où les hommes qui témoignent de lui sont imparfaits, ils le limitent inévitablement. C'est d'ailleurs pourquoi si souvent dans l'Ecriture nous nous heurtons à une expression de la divinité qui nous choque et nous blesse parce que les limites du prophète sont trop apparentes et qu'elles ont projeté sur Dieu le visage imparfait de l'homme.

Une incarnation même imparfaite rend Dieu plus proche

Il reste cependant que l'Incarnation, que cette symbiose, cette communauté de vie entre Dieu et l'homme est la seule manière de nous en approcher d'une manière vivante et authentique ; si toutes les incarnations ont été imparfaites, aussi admirables qu'elles aient été, il reste que l'Incarnation parfaite demeure toujours possible. Aussi bien lorsque le Christianisme affirme que Jésus est le Verbe incarné, le Dieu incarné, il ne récuse pas les autres incarnations, il ne veut pas se priver de la lumière des védas, de la lumière du bouddhisme, de la ferveur de l'Islam quand l'Islam devient mystique, quand il l’a fait dans d'éminentes réalisations.

Le Christ demande [?] au contraire de s’ouvrir à toutes les incarnations, à toutes les manifestations de Dieu dans l'histoire. Il faut les reconnaître avec bonheur, les assimiler avec ferveur, en les ordonnant, en les éclairant encore, par ce qu’il (1) considère comme la suprême Incarnation dans le Christ Jésus. Mais nous l'avons vu, le Christ ne nous a pas seulement conduits à un Dieu intérieur. Il nous a conduits à un Dieu Trinité. Il nous a délivrés d'un narcissisme divin qui aurait été totalement inacceptable, il nous introduit dans la Pauvreté de Dieu. Il a témoigné, parce qu'il en vivait jusqu'à la racine de son être, il a témoigné d'un Dieu dont la seule propriété est la désappropriation, dont toute la vie intime est un concert de relations. Il n'a de prise sur soi qu'en se communiquant et qu'il n'a avec soi qu'un contact virginal dans une éternelle donation.

[Repère enregistrement audio : 15’ 38’’]

Un Dieu désarmé et fragile

Jésus nous a révélé un Dieu qui n'est rien qu'Amour, qui n'est rien qu'un Cœur, un Dieu qui ne peut nous atteindre que par son Amour, comme nous ne pouvons le joindre que par le nôtre.

Il nous a donc révélé un Dieu qui est tout Amour, qui n'est rien qu'Amour, qui est tout Cœur, qui n'est rien qu'un Cœur, un Dieu qui ne peut nous atteindre que par son Amour, comme nous ne pouvons le joindre que par le nôtre, un Dieu donc désarmé, un Dieu fragile, un Dieu que n'importe qui peut tuer, un Dieu à l'égard duquel il suffit d'être absent pour que sa Présence se dissipe, un Dieu qui attendra, un Dieu qui ne pourra jamais nous contraindre, un Dieu qui ne pourra jamais s'imposer, un Dieu qui ne pourra que mourir de tous nos refus d'amour.

Mais, en soulignant cette désappropriation radicale qui est le caractère propre de la divinité, le Christ nous introduit par-là même dans le secret de l'Incarnation. Il nous fait prendre conscience que c'est par l'effet d'une désappropriation que tous les hommes de Dieu ont témoigné de Dieu, et que si une révélation plus parfaite doit nous être donnée, ce ne pourra être que en vertu d'une suprême et indépassable désappropriation. Saint Thomas s'était posé le problème de l'Incarnation à sa manière. Il s'était demandé comment une incarnation est possible si elle n'est pas éternelle, comment une incarnation qui se situe dans le temps ne constitue pas la négation de l'immutabilité de Dieu.

L’incarnation et l'immutabilité de Dieu

« Si Dieu n'est pas toujours incarné, il ne le sera jamais ; or il n'est pas toujours incarné, donc il ne peut jamais l’être. » A quoi il se répond à lui-même : « l'Incarnation n'introduit aucun changement dans la divinité, Père, Fils et Saint-Esprit, aucun changement, aucune nouveauté, car l'Incarnation signifie que simplement, que Dieu s'est uni d'une manière nouvelle à la créature. » ou plutôt, dit-il en se corrigeant : « qu’il a uni d'une manière nouvelle la créature à soi. » Donc toute le changement se situe du côté de la créature assumée et non pas du côté de Dieu.

L'Incarnation c'est la communication faite à cette humanité du Christ au bénéfice de toute l'humanité et de tout l'univers. La communication à cette humanité de la Pauvreté infinie qui constitue la personnalité en Dieu.

Que s'est-il donc passé ? Quel est l'événement qui constitue proprement l'incarnation ? Autant que les mots le peuvent dire, l'humanité qui éclôt dans le sein de la Vierge, au lieu d'être fermée sur elle-même, dans un moi connaturel, dans un moi du même niveau qu'elle-même, comme le nôtre – ce moi qui a été fermeture, qui nous sépare d’autrui et nous enferme dans la prison de nous-même –, en Jésus l'humanité est totalement ouverte à l'emprise de Dieu et elle est située dans l'élan, elle subsiste en étant emportée dans la vague de la divine pauvreté ; c'est-à-dire que l'Incarnation, c'est la communication faite à cette humanité du Christ au bénéfice de toute l'humanité et de tout l'univers. La communication à cette humanité de la Pauvreté infinie qui constitue la personnalité en Dieu.

Pris dans la vague

Ceci ne peut nous étonner puisque nous-mêmes nous sommes pris dans la vague chaque fois que nous accédons à nous-même dans les rares moments de notre existence authentique, dans les rares moments où nous devenons pour un instant universels, dans les rares moments où nous transcendons nos frontières, dans les rares moments où nous pouvons être intérieurs aux autres sans violer leur clôture, dans les rares moments où nous sommes une transparence à Dieu. Nous sommes pris dans la vague, aspirés par la divine Pauvreté, désappropriés de nous-même pour le vivre et le laisser transparaître.

Mais en nous se produit presque toujours ce reflux, cette retombée en nous-même qui nous asphyxient en nous replongeant dans notre moi propriétaire, en nous engluant dans tous les courants cosmiques aveugles et inconscients où nous redevenons une miette d'univers. Mais enfin, nous avons une perception de cette polarité divine, de cette aimantation divine d'où résulte ce dépouillement libérateur où nous accédons à notre intimité et où nous devenons pour un moment un foyer d'altruisme. Dans le Christ, cet état de désappropriation est originel.

L’humanité du Christ

Pas de mélange, pas de métamorphose, pas un Dieu changé en homme, ni un homme changé en Dieu. Il y a une humanité créée, limitée, consubstantielle à la nôtre, une humanité qui se trouve confrontée dès le premier instant de son existence avec cette Présence divine qui l'envahit tout entière.

Je veux dire que l'humanité du Christ, dès son éclosion dans le sein de la Vierge, est investie par la divine Pauvreté, assumée par elle et jetée en Dieu par cet élan éternel comme une coquille de noix qui serait jetée sur le rivage par une vague qui embrasserait tout l'océan. Il n'y a pas de mélange, il n'y a pas de confusion, il n'y a pas de métamorphose, il n'y a pas d'apothéose, il n'y a pas un Dieu changé en homme, ni un homme changé en Dieu. Il y a une humanité créée, limitée, consubstantielle à la nôtre, comme dit le Concile de Chalcédoine, une humanité qui a commencé d'être, une humanité qui se trouve confrontée dès le premier instant de son existence avec cette Présence divine qui l'envahit tout entière, qui la saisit dans ses racines et qui la jette en Dieu avec cet élan subsistant qui est le Verbe éternel de Dieu.

L'humanité du Christ ne s'appartient pas, elle est incapable de dire "je" et "moi", incapable de se refermer sur soi, elle est infiniment ouverte du côté de Dieu et de même infiniment ouverte du côté de l'homme et de l'univers. C'est cette radicalisation de la Pauvreté en Dieu et dans l'humanité de Jésus-Christ qu'il faut considérer pour s'introduire dans le mystère de Jésus, c'est ce confluent de ces deux pauvretés insurpassables chacune dans son ordre, la pauvreté de Dieu et la pauvreté de l'humanité du Christ. C'est ce confluent de ces deux pauvretés qui constitue le mystère de Jésus.

Quand on parle des prétentions divines de Jésus, on blesse la foi au coeur parce qu'il n'y a pas en Jésus la moindre prétention. Et en Jésus, cet effacement indépassable, je parle de son humanité, ce dépassement indépassable en la divinité en laquelle il subsiste et qui est son seul et vrai moi. Il peut dire ce que Rimbaud avait entrevu, il peut dire comme personne : « Je est un autre » et c'est pourquoi il est le révélateur par excellence non pas par ce qu'il dit, par ce qu'il enseigne, par ce qui a pu être entendu de ses auditeurs, matériellement et couché dans des livres. Il est le révélateur – par excellence – par ce qu'il est.

Un univers interpersonnel

Une union entre la divinité et l'humanité par une relation où l'homme est ordonné totalement, radicalement à Dieu dans cet enracinement en lui de la pauvreté divine.

C'est dans la structure même de son être qu'il révèle Dieu comme une pauvreté infinie. Il s'agit donc d'une union entre la divinité et l'humanité non par confusion de Dieu et de l’homme, mais par une relation où l'homme est ordonné totalement, radicalement à Dieu dans cet enracinement en lui de la pauvreté divine. Et ce qui ressort de là, c'est que, en Jésus Dieu est parfaitement révélé, et du même coup, l'homme est parfaitement révélé.

Je dis : Dieu est parfaitement révélé parce que, justement, dans l'univers interpersonnel auquel Jésus nous donne accès – dans cet univers interpersonnel où se situe notre humanité et toutes nos relations authentiques entre nous, hommes – dans cet univers interpersonnel, la révélation ne peut se faire que par cette transparence de l'homme à Dieu que j'évoquais tout à l'heure. Ce n'est pas par des concepts, ce n'est pas par une construction systématique, ce n'est pas par une chaîne de déductions que l'on atteint le Dieu vivant, c'est en le vivant comme la source même de sa vie.

Dans les limites humaines la révélation est imparfaite

Puisque il s'agit donc d'une relation nuptiale qui suppose un échange d'intimités ; si d'ailleurs les limites humaines empêchent cette communication divine d'être parfaite, si les limites humaines empêchent l'homme de la recevoir avec la même plénitude avec laquelle en Jésus elle [?] se fait, il est bien naturel que la révélation demeure imparfaite. Pour qu'elle soit parfaite, il faudra la transparence absolue d'une humanité si totalement dépouillée d'elle-même qu'elle ne puisse plus rien s'approprier. Alors le témoignage sera parfait, non pas dans les mots encore une fois, mais dans l'être lui-même. Cela est extrêmement important parce que l'historicité du Christ ne s'oppose pas à l'intériorité la plus profonde de la vie mystique.

Un commentateur de Plotin exprimait la supériorité de Plotin sur le Christ, du moins, il voulait l'exprimer en disant : « Plotin nous donne une doctrine que nous pouvons recevoir indépendamment de lui et développer sans lui. Le Christianisme nous rive à un personnage historique qui est derrière nous, qui est situé dans une époque et qui en épouse les contingences et qui par conséquent nous limite inévitablement par cette référence à un passé révolu. »

Ce raisonnement développé avec une certaine hargne par ce Puech qui commentait Plotin, ce raisonnement est caduc parce que justement il imagine que l'on peut atteindre l'univers spirituel, l'univers où notre liberté trouve son centre et son espace par un raisonnement où l'on ne s'engage pas, que l'on puisse simplement développer, comme on ferait un théorème, des conséquences tirées de prémisses dont chacun pourrait déduire les mêmes conclusions sans s'engager davantage. Nous avons vu que toute expérience spirituelle s'insurge contre cette objectivation de l'esprit et que on ne peut atteindre à cet univers de valeurs infinies où notre personnalité doit se constituer, que dans un engagement où l'on connaît, autant que l'on ordonne.

[Repère enregistrement audio : 31’ 50’’]

Au confluent des pauvretés divine et humaine

Il est donc certain que nous ne pouvons atteindre la divinité authentiquement qu'à travers une expérience humaine si totalement engagée que, elle demeure insurpassable dans son dépouillement. Bien sûr que le Christ, il faudra le joindre du dedans, il faudra s'engager soi-même pour le découvrir, mais il reste que – et c'est à cela que nous a amené notre itinéraire jusqu'ici – que ce confluent des deux pauvretés, la pauvreté divine et la pauvreté humaine, constituent bien la révélation parfaite de Dieu et j'ajoute la révélation parfaite de l'homme, puisque nous-même, nous ne pouvons atteindre à nous-mêmes que par la désappropriation.

Songez à cette énorme difficulté de situer la grandeur humaine, cette grandeur humaine à laquelle nous ne saurions renoncer sans être indignes de nous-mêmes, et que nous voulons passionnément retrouver dans les êtres que nous aimons.

Songez à ces deux courants, le marxisme d'une part et le nietzschéisme de l'autre. Songez à cette énorme difficulté, à cette impossibilité de situer la grandeur humaine, cette grandeur humaine dont nous avons la passion, cette grandeur humaine à laquelle nous ne saurions renoncer sans être indignes de nous-mêmes, cette grandeur humaine que nous voulons passionnément retrouver dans les êtres que nous aimons, et rien ne nous est plus douloureux que de ne pas la rencontrer, cette grandeur humaine. Marx la situait dans l'ensemble de nos rapports sociaux : « L'homme se fait par le travail social, la société est l'essence de l'homme en quelque manière », mais cette conception qui veut nouer entre les hommes une solidarité éclatante, quelle que soit la générosité de son inspiration, elle donne à la société un pouvoir redoutable sur la personne. Ce n'est plus la personne qui est une fin, c'est la société qui risque en tous cas de le devenir, et d'écraser la personne sous prétexte d'aboutir dans un avenir impossible à préciser au surhomme.

Nietzsche d'autre part s'écrase lui-même héroïquement pour monter au-dessus de sa tête et en faire jaillir le surhomme, jusqu'à cette tension paranoïaque qui s'achèvera dans la folie ; entreprise infiniment émouvante mais désespérée parce que justement la grandeur ne se situe pas dans cet univers pyramidal où il s'agit d'être en haut pour regarder ceux d'en bas, et les écraser de sa puissance et de son mépris; la seule grandeur possible, c'est de se prendre tout entier, de faire de soi une offrande, de se déraciner de tous ses déterminismes et de toutes ses possessions, et de réaliser en soi un moi ouvert, un moi oblatif, qui est un espace illimité et qui constitue le seul bien universel que les hommes puissent échanger les uns avec les autres.

La grandeur que nous avons à réaliser

La grandeur humaine correspond à la grandeur de Dieu, cette grandeur toute d'amour, cette grandeur qui n'est que donation, cette grandeur où l'attente éternelle d'une tendresse cachée au plus intime de nous ne saurait exercer aucune contrainte; cette grandeur, c'est cela même que nous avons à réaliser dans une donation de nous-même qui introduise dans l'univers tout entier un ferment de libération.

Bien sûr que le Christ, s'il est ce que l'expérience chrétienne témoigne qu'il est, s'il est cette humanité infiniment ouverte du côté de l'homme, comme elle est infiniment ouverte du côté de Dieu, le Christ est intérieur à nous-mêmes. Lui seul peut être intérieur à nous-même, plus intime à nous-même qu'il ne l'était avec les disciples d'Emmaüs, intérieur à nous-même précisément parce que il n'a pas de frontière. Nous savons bien que ce qui nous sépare des autres, ce sont les frontières de notre moi. Notre champ d'action est si restreint, notre champ d'amour est si borné, quelques peines nous suffisent qui nous arrachent au vide de nous-même et le reste du monde, c’est un objet lointain, qui n'étant pas nécessaire à notre existence, n'a pratiquement pas de réalité pour nous. Si le Christ est lui-même, c'est pour être justement le second Adam, pour embrasser toute l'humanité, pour être le commencement d'un univers nouveau, pour nous rassembler du dedans, à partir de cette transformation qui veut faire de chacun de nous une source et une origine.

Car le Christ n'est pas investi, dès le premier instant de son existence par cette présence personnelle de Dieu qui fait de lui, dans son humanité comme il l'est éternellement dans la divinité, le Fils. Jésus reçoit cette grâce, si l'on peut dire, dans son humanité, cette grâce infinie pour la répandre sur toute la création et pour la susciter d'abord en nous, en nous appelant à devenir les membres de son Corps, et par là même les membres les uns des autres, comme dit l'apôtre saint Paul.

Quel lien avec un homme d’il y a cinq mille ans ?

Je ne puis qu’évoquer cette expérience de Byblos, ce dialogue entre moi et le squelette enfermé dans une jarre – qu’on avait brisée pour le laisser apparaître – ce dialogue entre moi et ce squelette dans la position du fœtus, qui attendait quoi ? Ce dialogue entre moi et lui à travers cinq mille ans de distance. Qu'est-ce qui nous unit, lui et moi? Qu'est-ce qui nous rend solidaire de son histoire ? Qu'est-ce qui fait que l'humanité entre nous deux, que tous les siècles entre nous deux constituent un lien possible ?

Qu'est-ce qui fait que tous les hommes qui n'ont laissé d'autres traces d'eux-mêmes qu'une poussière anonyme, qu'est-ce qui en fait une seule humanité ? Qu'est-ce qui les intègre à une seule histoire ? Qu'est-ce qui les éclaire d'un même et unique dessein ? Qu'est-ce qui les rend tous contemporains les uns des autres ? Si entre ce squelette et moi, entre cet homme qui a été couché dans la terre il y a plus de cinq mille ans [et moi], s’il n'y a d'autre lien qu'un lien biologique, une succession animale, alors l'histoire humaine ne signifie rien. Si elle a un sens spirituel, qui constitue vraiment un seul dessein, si nous pouvons être contemporains de tous ceux qui nous ont précédés et de tous ceux qui nous suivrons, il faut que il y ait une présence qui fasse le lien, il faut qu'il y ait une humanité capable de contenir sa chaîne des générations et de nous rendre tous intérieurs les uns aux autres et contemporains les uns des autres.

Il est impossible de suivre la liturgie, de dire la messe sans la vivre, sans cet œcuménisme illimité, impossible de la vivre sans voir tout le défilé de l'histoire, sans rencontrer à la table du Seigneur tous ceux dont nous rencontrons le nom dans les inscriptions murales ou dans les manuscrits ou dans les livres, tous ceux dont l'effigie nous a été conservée dans des monuments vénérables, tous ceux dont l’héroïsme ou dont les aventures nous émeuvent et nous passionnent, tous ceux dont la pensée nourrit la nôtre, tous ceux-là et tous les anonymes et tous les oubliés et tous les sans nom et tous les désespérés et tous ceux qui n'ont été que des embryons, tous ceux-là sont présents pour renaître, pour s'achever dans l'amour, dans cette contemporanéité de tous les instants où la présence du Christ nous introduit.

S’ouvrir à l’universel

Aujourd'hui nous avons à nous faire homme, à naître à notre liberté, à assumer une humanité qui porte en elle les mêmes valeurs que nous ; aujourd'hui nous avons à prendre en charge un Dieu qui nous est confié dans les autres et dans toute la Création autant qu'en nous-même.

Impossible d'entrer dans le Mystère de Jésus sans immédiatement s'ouvrir à l'universel. C'est, autrement dit, dans la mesure où nous nous ouvrons à l'universel que nous sommes en contact avec le Christ authentiquement. C'est la seule manière de le connaître. C'est la seule manière de le vivre dans une présence plus intime que le plus intime de nous-même.

Tel est le témoignage de l'expérience chrétienne. Le malheur c'est que les documents, les livres qui parlent du Christ ne sont presque jamais ou si peu, axés sur cette perspective centrale qui fait du Christ immédiatement, si nous nous y prêtons, un événement de notre vie d'aujourd'hui. Aujourd'hui nous avons à nous faire homme, aujourd'hui nous avons à surmonter nos frontières, aujourd'hui nous avons à naître à notre liberté, aujourd'hui nous avons à assumer une humanité qui porte en elle les mêmes valeurs que nous ; aujourd'hui nous avons à prendre en charge un Dieu qui nous est confié dans les autres et dans toute la Création autant qu'en nous-même, aujourd'hui nous avons à redécouvrir le visage du vrai Dieu dans la transparence infinie de l'humanité du Christ.

[Repère enregistrement audio : 45’ 00’’]

Dieu limité par l’homme

Et je sais qu'il n'est pas aisé de la reconnaître dans les documents, même les plus sacrés, qui témoignent de lui. Mais ceci confirme ce que je ne cesse de redire, ceci nous confirme : Dieu peut être limité par l'homme dans la mesure où l'homme est limité et une des limites de l'homme les plus lourdes à porter, c'est la limite du langage. Nous serions étonnés en lisant le Nouveau Testament de n’y pas découvrir ce que cette méditation vient de nous rappeler.

C'est que le Nouveau Testament nous présente le Christ dans le reflet de sa présence, dans le regard de ses disciples et de leur foi. Les documents, ils proviennent de témoins ou de leurs disciples immédiats. Ces documents se ressentent nécessairement d'une expérience qui est en pleine évolution, d'une expérience qui a commencé dans l'incertitude et dans la confusion, d’une expérience où le Christ n'a pas été identifié, ou n'a été que très lentement deviné, pour être enfin connu dans une expérience brûlante, dans le baptême de feu de la Pentecôte. Mais, même alors, le langage demeure le langage coutumier et nous savons trop que la Trinité qui est le cœur de l'Evangile ne pouvait trouver un cœur approprié pour s'exprimer dans ce monothéisme solitaire qui était le monothéisme d'Israël.

C'est pourquoi dans tout le Nouveau Testament nous voyons courir tant de subordinationisme où le Fils est soumis au Père, parait inférieur au Père, alors qu'évidemment, dans l'éternité de Dieu, la Filiation est co-éternelle, consubstantielle et co-égale et que il ne peut être question de subordination – au cœur de la Trinité – de la Filiation à la Paternité. L'humanité du Christ subsistant dans l'éternelle Pauvreté, qu'elle soit soumise, subordonnée, obéissante, oui, mais cela n'implique évidemment aucune subordination véritable de la Filiation divine à la Paternité divine.

L’échec de Dieu au grand jour de la Croix

Mais il y a bien autre chose. Il est évident que le Christ ayant dû se frayer un chemin à travers une histoire ourlée de contingences, le Christ n'a pu que s'y adapter et avec quelle prudence, et avec quelle sollicitude, et avec quel silence ! Car ce qu'il apportait était inadmissible, était scandaleux puisque il annonçait la défaite de Dieu, puisqu’il allait révéler au grand jour de la Croix, il allait révéler l'échec de Dieu ! Le Dieu qu'il portait en lui, le Dieu dont il vivait, le Dieu en qui il subsistait, le Dieu en qui il avait son vrai moi, ce Dieu, il ne pouvait que le laisser deviner à travers des paraboles, à travers un langage traditionnel en reprenant les vieilles promesses faites à Israël, en promettant une gloire dans le style des prophètes, en laissant prévoir une délivrance qu'on pourrait croire miraculeuse, réservant à ses disciples dans les plus hauts moments de leur éducation, leur réservant de leur laisser entendre que tout cela s'achèverait dans la catastrophe.

Descendu du ciel

La Révélation définitive par Jésus ce ne sont pas les mots qu'il a pu prononcer, mais le Verbe éternel qu'Il est.

Il est donc naturel que l'expression écrite soit défaillante dans les écrits sacrés qui parlent de lui et qui émanent des premiers témoins parce que, encore une fois, la Révélation définitive ce ne sont pas les mots qu'il a pu prononcer, mais le Verbe éternel qu'Il est. La cosmologie aussi, qui logeait en haut, au-dessus de nos têtes et derrière les étoiles, ce qu'il y a de plus précieux dans l'univers, l’univers s'étageant de sphère en sphère jusqu'à l'empyrée, la cosmologie avait créé spontanément l'habitude de situer la demeure de la dignité en haut, comme nous continuons de le dire : « dans les cieux ».

D'où l'expression, « Il est descendu du ciel et s'est fait homme » dont nous savons bien que il ne faut pas la prendre à la lettre puisque Dieu était toujours déjà là. Ce n'est pas Dieu qui avait à venir à l'homme, c'est l'homme qui avait à venir à Dieu. Et justement, le mystère de Jésus, c'est que l'homme vient à Dieu ; et que désormais, Dieu n'est plus exilé, plus refusé, plus relégué dans la tente. Il trouve dans cette humanité diaphane qui est un pur sacrement, le sacrement des sacrements comme disait le Père Schwalm, il trouve dans cette humanité complètement désappropriée d’elle-même, parce que complètement assumée à la Pauvreté divine, il trouve la possibilité de révéler son vrai visage.

Dieu est en nous le seul chemin vers nous

Pour nous commence un monde nouveau. Dieu cesse de nous écraser, Dieu cesse d'être extérieur à nous-même, Dieu cesse d'être une limite et une menace. Dieu est en nous l'espace illimité de notre liberté révélée à elle-même. Dieu est en nous la respiration et l'échange de sa tendresse, Dieu est en nous la clé de notre intimité, Dieu est en nous le seul chemin vers nous. Et l'homme peut surgir dans toute sa grandeur, non pas en se mettant au-dessus des autres, en s'exaltant dans un sursaut paranoïaque, l'homme peut en effet poursuivre passionnément sa grandeur, parce que sa grandeur, comme celle de Dieu ne peut se réaliser que par un total dépouillement. Kant a dit magnifiquement : « Traite l'humanité dans ta personne, du moins agis de manière à traiter toujours l'humanité dans ta personne et dans celle d'autrui comme une fin et jamais comme un moyen. »

Chacun est un univers, chacun est un centre, dans chacun l'éternel fait un nouveau départ, dans chacun Dieu révèle un trait de son visage qui ne peut se révéler à travers nul autre. L'homme est une fin.

Quelle parole fière et émouvante ! La fin, c'est donc l'homme, la fin est dans l'homme, la fin dernière est en nous ! C'est-à-dire que chacun est un univers, que chacun est un centre, dans chacun l'éternel fait un nouveau départ, dans chacun Dieu révèle un trait de son visage qui ne peut se révéler à travers nul autre. L'homme est une fin. Tout doit être subordonné à l'homme. Toutes les richesses de l'univers doivent lui être consacrées, tous les hommes doivent se lier ensemble pour défendre, comme Péguy a voulu le faire pour sauver Dreyfus, pour défendre la dignité d'un seul homme.

Une source et une origine, un espace illimité

Oui, mais à condition : que chacun se constitue comme une valeur universelle, que chacun fasse de soi une source et une origine, que chacun devienne pour les autres un bien commun, un ferment de libération et une source de joie.

Le ciel n'est pas là-bas derrière les étoiles, il est ici au-dedans de nous. C'est dans de ciel que nous avons à rencontrer le Christ, non pas en spéculant sur lui, mais en entrant dans sa Pauvreté. Si le Christ est indépassable, c'est parce que il est impossible d'être plus désapproprié que lui. Si nous ne sommes pas disciples du Bouddha, ce n'est pas que nous ne vénérions pas le Bouddha. Si nous ne sommes pas des brahmanes, ce n'est pas que nous soyons insensibles au langage des védas. Si nous ne sommes pas musulmans, ce n'est pas que nous soyons étrangers à la louange qui monte vers Allah. C'est parce que le Christ condense tout cela, l'éclaire, l'approfondit, l’élargit, en nous conduisant à la racine suprême de notre dignité et de notre grandeur qui est justement cette présence de Dieu désarmé, fragile, qui ne peut s'exprimer qu'en s'incarnant en nous.

Pour la première fois le Christ m'est apparu comme un ami, comme le compagnon de notre vie, comme un vivant qui fait éclater toutes les formules et qui est dans notre cœur.

Nous n'avons pas à témoigner du Christ en donnant des preuves qui contraignent l'esprit à adhérer à ce qu'il refuse, mais en devenant nous-même un espace, un espace illimité où chacun pourra reconnaître son Dieu dans cette immensité et sera appelé à surmonter encore davantage ses frontières et à coïncider dans ce centre unique avec tous ses frères humains, animaux, végétaux, minéraux ou squelettes, à coïncider avec eux en ce point unique où nous sommes tous vraiment un, dans ce Dieu qui nous apparaît aussi vivant dans les autres qu'en nous-même et dont nous avons la charge en eux autant qu'en nous-même. Quand j'avais quinze ans environ, un de mes amis m'a lu le Sermon sur la Montagne avec un accent inoubliable, et pour la première fois, à travers cette parole d'un ami, le Christ m'est apparu comme un ami, comme le compagnon de notre vie, comme un vivant qui fait éclater toutes les formules et qui est dans notre coeur, dans la mesure où nous devenons attentifs, un foyer brûlant comme il était dans le cœur des disciples d'Emmaüs lorsqu'ils le reconnurent à la fraction du pain.


(1) Dieu dans ses manifestations.

 

TRCUS Livre «  Au miroir de l’Evangile »

 Textes choisis et présentés par le père Gilbert Géraud

 Publié par les Editions Anne Sigier, Québec

 Parution : février 2007 ; 253 pages

 ISBN : 978-2-89129-491-1