Homélie de Maurice Zundel à Londres en 1930. Non édité.

Le regard de l’esprit

Jésus s'étant approché, lui dit : « Que veux-tu qu'il te soit fait ? » ‑ Il répondit : « Seigneur que je voie ». (Mc. 10:51-52)

Celui qui a des yeux qui voient, il suffit qu'il les ouvre pour que tout ce qui est visible lui devienne accessible. Il n'en est pas ainsi du regard de l'esprit.

Il ne suffit, pas, ici, de regarder pour voir tout ce qui est visible. Comme l'objet n'est pas simplement posé devant nous, comme il nous faut appliquer notre attention pour l'atteindre et plus encore pour le garder dans le champ de notre conscience jusqu'à ce qu'il ait manifesté toutes ses richesses et toutes ses exigences, notre volonté peut refuser l'effort, limiter le regard et interrompre le spectacle. Dans le domaine de l’esprit, il est vrai de dire, en un certain sens, que l'on voit ce que l'on veut.

L’entrave de la volonté

C'est pourquoi notre vision peut-être sans cesse faussée par notre mauvaise volonté. Il suffit de penser, pour choisir l'exemple le plus simple, à la presque impossibilité où nous sommes d'admirer les qualités ou les bonnes actions d'une personne antipathique, à supposer que nous soyons encore capables de les voir.

C'est ainsi que notre volonté, dans la mesure où elle consent à n'importe quelle forme d'égoïsme, nous empêche de voir. C'est un aveuglement de ce genre, qui fut la raison de l'inimitié des Pharisiens contre Jésus.

C'est un aveuglement de ce genre qui entrave aujourd'hui l'action de l'Eglise, et c'est encore le même aveuglement volontaire qui nous empêche d'atteindre la sainteté.

Ne redoutons-nous pas de voir ?

Si je savais ce qu'il faut faire ? Nous disons cela, mais en vérité, ne redoutons-nous pas de voir ? C'est à ce passage de notre vie spirituelle que s'appliquent les Paroles de saint Paul :

« Opérez votre salut avec crainte et tremblement ». (Phil. 2:12)

Mais lui-même, saint Paul, le grand ami de Jésus, connut cette heure d'épouvante et d'incertitude ; et il se dit aveugle de corps et d'esprit, alors que son esprit commençait à voir : « Seigneur, que faut-il que je fasse ? » (Ac. 22:10)

Tout repousser ou tout embrasser

Il faut bien avouer que notre tâche est difficile. Nous sommes placés au centre d'un univers où tout est confusion, magnificence et laideur, attrait et répulsion, excellence et corruption. Comment entrer en rapport avec ces myriades de créatures qui nous fascinent, nous tentent, nous émeuvent de compassion ou nous bouleversent de tendresse.

Tout repousser, cela voudrait dire devenir semblable à des pierres. Tout embrasser, ce serait vouloir ensemble ce qu'il y a de meilleur et ce qu'il y a de pire.

Et pourtant, dans un certain sens, toutes les créatures dans la mesure où elles sont – et non dans le mal qui les affecte, qui n'est qu'une avance du néant de l'être –, toutes les créatures sont de Dieu, par lui et en lui, comme un reflet lointain de sa propre excellence. Faut-il, à cause du mal qui peut s'y trouver, se priver de ce bien ?

Qui démêlera cet écheveau, qui nous délivrera de cette angoisse ? Qui nous arrachera aux terreurs du Janséniste ou du vrai Pharisien, pour qui tout est souillure, et nous préservera tout ensemble de la fausse innocence du surnaturalisme qui détruit jusqu'au sentiment du mal sous prétexte que c'est naturel, comme si ce qui est, était toujours ce qui devrait être.

Eclairés par le Seigneur

La lumière du monde, c'est Dieu même ; et pour bien user des créatures, c'est dans l'Amour qu'il leur porte, dans le bien qu'il leur veut, qu'il faut prendre notre mesure.

A ce moment, la prière de l'aveugle prend tout son sens. La lumière du monde, c'est Dieu même ; et pour bien user des créatures, c'est dans l'Amour qu'il leur porte, dans le bien qu'il leur veut, qu'il faut prendre notre mesure.

« Seigneur, faites que je voie ».

Vous d'abord et tout le reste en vous, éclairé par vous, immensifié par vous, rayonnant de l'éclat de votre regard, Seigneur, faites que je voie.

C'est ainsi qu'en nos heures de troubles, nous trouverons la paix, non par un pénible discours sur la bonté ou la malice des choses de ce monde, mais par un abandon absolu à celui qui tient nos cœurs dans le sien, et qui veut miséricordieusement contraindre notre volonté, même rebelle.

Alors ayant fait cela, ayant démissionné, pour ainsi dire, de notre vouloir propre, les écailles tomberont de nos yeux, et nous verrons ce qu'à cette heure-là, il sera bon pour nous de voir.

Ce n'est jamais lui qui limitera notre regard ou qui restreindra notre Amour.

Alors, s'il y a la Croix, il n'y aura plus de crainte. Car le parfait Amour bannit la crainte.

Il nous importe de comprendre que nous avons un Père. Et je l'appelle Papa, me disait un saint novice et la Sainte Vierge, Maman.

Mais alors, il n'était plus qu'un cri d'Amour.