Homélie de Maurice Zundel le 11 avril 1965 à Sainte Marie de la Paix, au Caire. Edité dans "Vie, mort et résurrection" (*)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". Attention, le début manque, l’enregistrement ne commence qu’à la 3ème phrase.

Le dimanche des Rameaux

Ce que nous fêtons sous le nom de dimanche des Rameaux (1), nous avons de cet événement quatre récits, dans les trois synoptiques : Marc, Matthieu et Luc, et le récit de saint Jean que vous venez d'entendre.

Ce récit de saint Jean (Jn 12:12-19), d'une manière paradoxale, conformément aux habitudes de cet Evangéliste est à la fois le plus profond, le plus mystique et le plus concret.

[DEBUT AUDIO] Seul, saint Jean a rapproché, immédiatement, cet événement de l'entrée de Jésus à Jérusalem, de la résurrection de Lazare (Jn 11:1-44), et, par conséquent, de l'onction de Béthanie (Jn 11:55 à 12:8).

La résurrection de Lazare avait, naturellement, fait sensation : un mort qui ressuscite, un mort qui ressuscite ce n'est pas une chose commune ! Et dès que le bruit s'en répand, immédiatement la curiosité est éveillée, on veut en avoir le dernier mot, on se précipite sur les lieux, on veut contrôler l'événement, et tout cela crée naturellement autour de la personne de Jésus une atmosphère de sensation. Et, comme les autorités le guettent depuis longtemps, comme elles ont décidé d'en finir, la sensation même provoquée par la résurrection de Lazare va précipiter les événements.

Gustave Doré – Arrivée de Jésus à Jérusalem.
Gustave Doré – Arrivée de Jésus à Jérusalem.

Des ordres avaient été donnés afin qu’on se saisisse de lui

Il semble ici que les causes extérieures et les causes intérieures se rencontrent et coïncident, que Jésus – d'une certaine manière – se laisse porter par l'événement, et que les autorités elles-mêmes, en raison du développement extraordinaire de sa popularité, se décident à hâter les choses.

Nous savons, en effet, que Jésus, avec la plus extrême prudence, a refusé jusqu'ici de se donner pour le Messie, qu'il a refusé ce titre, qu'il ne l'a révélé à ses apôtres – ou plutôt qu'il ne les a amenés à deviner le sens de sa mission et à lui reconnaître cette qualité de Messie –, que dans une circonstance tout à fait exceptionnelle et en leur interdisant d'en rien dire à personne.

Car Jésus savait toutes les interprétations matérielles que l'on pourrait donner inévitablement à ce titre, et il y avait déjà tant d'illusions, il y avait déjà tant d'incompréhension autour de lui, qu'il ne voulait réserver qu'au dernier moment la reconnaissance d'une mission divine et qui accomplissait justement l'attente suscitée depuis des siècles par tous les prophètes. Et il sent que tout un concours de circonstances le fait entrer dans le jeu de ce moment, puisque la foule se forme, puisque l'enthousiasme est délirant, puisque l'attroupement ne cesse de grossir, puisque les acclamations fusent. Eh bien ! Le moment est donc venu : Jésus va entrer dans cet appareil dérisoire, monté sur un âne, il va entrer dans la Cité sainte, il va recevoir ces acclamations dont il sait très bien que, dans quelques jours, elles se dénoueront dans la mort.

Et Jean qui nous a donné, justement, le sentiment si concret des événements : la résurrection, le bruit qui s'en répand, la foule qui se forme, les curieux qui viennent de tous les côtés, le cortège qui s'ébranle, l'ânon qui se trouve à point nommé, les hommages, les cris, l'attitude du sanhédrin, la décision des autorités de hâter l'événement, et au milieu de tout cela, des étrangers qui viennent à Jérusalem pour le grand pèlerinage et qui demandent à voir Jésus, et qui s'adressent – parce que, ils parlent une langue étrangère – à ceux des apôtres qui parlent grec : André, Philippe, qui les conduisent à Jésus : « Maître, ils veulent, ils veulent, ils demandent à te voir ! » (Jn 12:20-23)

Si le grain ne meurt

Jésus révèle que s'il se prête à cette manifestation, c'est que tout est perdu ! C’est que l'échec est définitif ! C’est qu'il n'a converti personne ! C’est que c'est maintenant l'heure de mourir.

C'est alors que Jésus, sans illusions, révèle que justement pour lui, s'il se prête à cette manifestation, c'est que tout est perdu ! C’est que l'échec est définitif ! C’est qu'il n'a converti personne ! C’est que c'est maintenant l'heure de mourir.

Et Il le dit dans ce texte si admirable : « Si le grain de blé ne meurt et n’est jeté en terre, il ne porte pas de fruit » (Jn 12:24 ) Pour que la moisson lève, il faut que le grain soit jeté en terre, qu'il périsse et qu'il ressuscite. C'est son destin de mourir. C'est son destin d'échouer. C'est son destin de s'offrir et de révéler Dieu, dans la mort.

Le prélude de la Passion

Et c'est à ce moment-là que l'Evangéliste saint Jean, anticipant sur le récit de l'agonie chez les synoptiques, nous montre Jésus, frémissant de douleur, envisageant en effet, en effet, sa mort, demandant à son Père si cette heure ne peut pas lui être épargnée, mais aussitôt se ravisant : « Je suis venu précisément pour cette heure, afin que tout soit consommé, car maintenant le prince des ténèbres va être vaincu », maintenant se livre l'immense combat, maintenant Dieu va se révéler avec son vrai visage qui est le visage de l'Amour.

Et nous sommes ainsi introduits à cette Semaine Sainte, d'une manière infiniment profonde, par l'Evangile de saint Jean qui, tout de suite, nous fait entendre que cette procession, en somme dérisoire, ce triomphe populaire et d'un jour, est, en réalité, le prélude de la catastrophe, le prélude de la Passion, de la défaite et de la mort.

L'esprit des jours que nous avons à vivre, c'est cela… Le visage du vrai Dieu, ce Dieu scandaleux, ce Dieu imprévisible, ce Dieu que le peuple va refuser, ce Dieu que les apôtres eux-mêmes refusent. Enfin, comment imaginer que le salut puisse s'accomplir dans la défaite ?

C'est là, justement, ce qui nous introduit dans l'esprit des jours que nous avons à vivre, c'est cela, justement, qui imprime en nous le visage du vrai Dieu, ce Dieu scandaleux, ce Dieu imprévisible, ce Dieu que le peuple va refuser, ce Dieu que les apôtres eux-mêmes refusent. Enfin, comment imaginer que le salut puisse s'accomplir dans la défaite ? Est-ce qu'on peut imaginer la Toute-Puissance de Dieu aboutissant à une catastrophe ? Est-ce qu'on peut imaginer que des siècles d'attente, des siècles de prophétie, des siècles d'espérance, aboutissent où ?... A la mort de celui-là même qui devait tout sauver ? C'est de la folie !

La Sagesse de Dieu regardée comme une folie

L'amour ne peut que s'offrir, l'amour ne peut qu'attendre, et si l'amour échoue, et qu'il continue à être l'Amour, il ne peut que mourir pour celui qui refuse d'aimer.

C'est ce que saint Paul dira d’ailleurs, magnifiquement : « Nous prêchons le Christ crucifié ! Scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils, mais pour nous : Sagesse et Lumière de Dieu ». (1 Co. 1:23-24) Et c'est vrai ! Justement, notre bonheur, aujourd'hui, c'est de pressentir qu'il faut changer de dieu ! Qu’il faut donner à Dieu – non pas ce visage de pharaon, de maître, qui tire les fils de l'histoire – il faut retrouver ou plutôt découvrir Dieu comme un Amour qui est caché au-dedans de nous-même, comme un A.., un Amour fragile, un Amour désarmé, comme tout Amour ! Est-ce que l'amour s’impose ? Est-ce que l'amour, est-ce que l’amour peut contraindre ? Est-ce que l'amour peut menacer ? Est-ce que l'amour peut punir ? Non ! L'amour ne peut que s'offrir, l'amour ne peut qu'attendre, et si l'amour échoue, et qu'il continue à être l'Amour, il ne peut que mourir pour celui qui refuse d'aimer.

Un Dieu qui peut mourir

Pour desceller la pierre du cœur, pour ouvrir cette prison effroyable dans laquelle nous sommes tous enfermés, il n'y a qu'une seule clé, qui est celle de l'Amour.

Car enfin, pour desceller la pierre du cœur, pour ouvrir cette prison effroyable dans laquelle nous sommes tous enfermés, il n'y a qu'une seule clé, qui est celle de l'Amour : et Jésus sans illusions, Jésus qui sait qu'il est le grain qui doit mourir, Jésus qui comprend que l'heure du suprême combat est arrivée. Jésus, en effet, s'offre dès maintenant à la plénitude de sa Passion, il s’offre dès maintenant à la catastrophe, et dès maintenant il nous révèle le vrai visage de Dieu : un Dieu qui nous est confié, un Dieu qui nous attend chacun au plus intime de nous-même, un Dieu qui peut mourir parce que, il est Amour et que tous nos refus d'amour ne peuvent que le crucifier.

Une Parole qui est son Amour

Nous voulons donc, ce soir, recueillir en nous-même ces paroles qui ont traversé les siècles et qui sont si admirables : « Si le grain ne meurt, s'il n'est jeté en terre, pour y mourir, jamais ne pourra lever la moisson ».

Et, en nous recueillant en face de ce don unique qui est le don de l'éternel Amour, pensant à cet échec magnifique, à cette vie qui s'achève sur une défaite complète, à ce maître qui n'a pas fait un seul disciple, qui est une victime de toutes les confusions, dont toutes les paroles ont été prises à contresens, nous voulons écouter cette Parole qui n'est plus un discours, cette Parole qui est lui-même, cette Parole qui est sa Présence, cette Parole qui est son Amour, cette Parole qui est son cœur qui bat au-dedans du nôtre.

Le seul mal, c'est de coller à nous-même en refusant d'aimer ; et le seul bien, c’est de nous quitter nous-même en regardant l’Amour qui est au-dedans de nous et qui ne cessera jamais de nous attendre.

Et nous suivrons cette Semaine Sainte simplement en le regardant, en détournant notre regard de nous-même, en apprenant du coup que le seul mal, c'est de coller à nous-même, en refusant d'aimer et que le seul bien, c’est de nous quitter nous-même en regardant l’Amour qui est au-dedans de nous et qui ne cessera jamais de nous attendre.


Note (1) Le dimanche des Rameaux précède Pâques et célèbre l’entrée triomphale de Jésus à Jérusalem, acclamé par la foule. Evoque par les rameaux de palmiers et dans l’Ancien testament, la fête juive des récoltes qui avait lieu à l’automne. (cf. Lévitique 23:39).

TRCUS (*) Livre « Vie, mort, résurrection »

 Publié par les Editions Anne Sigier – Sillery.

 Parution : septembre 2001.

 164 pages.

 ISBN : 2-89129-244-8