Conférence de Maurice Zundel lors d’une retraite en l'abbaye cistercienne de Timadeuc, avril 1973. Non édité. Certaines conférences de cette retraites sont publiées dans « Fidélité de Dieu et grandeur de l'homme » (*)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Mes révérends pères et frères,

Savoir où situer la dignité de l’homme

Le plus grand crime que l'on puisse commettre, c'est de voler aux hommes leur humanité ; c'est ce qu'a fait le capitalisme libéral, au nom de la liberté-même du contrat. Mais c'était une liberté homicide puisque les ouvriers n'avaient pas le choix, et qu'ils devaient accepter les salaires de famine plutôt que de mourir positivement de faim. Alors, s'est vérifié ce que nous avons vu si souvent : dans l'indignité du traitement qu'il subit, l'homme a pris conscience de sa dignité...

Et, c'est sur ce fondement que Marx s'est appuyé : il a mobilisé le prolétariat contre une situation indigne, mais il était parfaitement incapable de fonder cette dignité. Nous l'avons remarqué constamment : il est facile de s'insurger "contre", il est très difficile de deviner la direction dans laquelle se situe le bien que l'on réclame. Et c'est là, la situation actuelle : on réclame sans cesse la dignité de l'homme, on ne sait pas où la situer, et chacun, finalement, commet ce crime de voler à l'homme son humanité : que ce soit les marxistes, au nom de leur absolu : cette "collectivité" qui n'est "personne" et le monde libre qui ignore lui aussi le sens de la personne, et qui par prétérition, parce que, il n'en parle jamais, laisse périr dans l'homme son humanité.

La plus grande erreur serait de revendiquer cette création intérieure sans la vivre ; et si nous avons à intervenir – et nous avons à intervenir – ça ne peut être que sous cette forme : vivre cette création intérieure, tellement que, elle rayonne sur le monde entier, comme l'a fait Thérèse de Lisieux dans l'obscurité de son couvent, car les biens de l'esprit ne se communiquent qu'en étant vécus. Le plus grand danger justement, que court l'Eglise en ce moment, c'est ce bavardage illimité où l'on se propose toutes sortes de programmes magnifiques, mais sans les vivre !

La création intérieure

Les biens de l'esprit ne se transmettent que dans la mesure où ils sont vécus.

Les biens de l'esprit ne se transmettent que dans la mesure où ils sont vécus. Mourir le fusil à la main, comme Che Guévara c'est très bien, mais après ? Quelle découverte l'humanité va-t-elle faire de ces valeurs? Gandhi devant l'Empire Britannique : qu'est-ce qu'il y avait ? 200.000 anglais, 300.000 anglais ? Qui tenaient en respect cinq cent millions d'hommes. Il aurait été si facile de massacrer ces anglais ! Mais non : vous ne toucherez pas à un de leurs cheveux ! La consigne de Gandhi c'était : il faut les rappeler à leur humanité ; eux aussi sont des hommes, ils sont capables d'atteindre à la conscience de la justice ; il faut leur donner cette chance ; nous pourrons certainement, par des mouvements de passivité qui empêcheront le gouvernement britannique d'avoir barre sur nous, nous pourrons, d'une certaine façon, affirmer notre dignité ; mais la vie de l'anglais doit nous être sacrée, parce qu'il faut l'amener justement à prendre conscience de l'injustice qu'il commet, pour qu'il la répare spontanément.

« Enfonçons-nous donc dans l'épaisseur » comme dit saint Jean de la Croix, et appliquons-nous à cette création intérieure ; c'est par-là que... c'est par-là, que nous contribuerons à la naissance de la véritable humanité.

C'est cette création intérieure, dès lors, que nous allons contempler dans la très Sainte Vierge, qui est à l'origine, précisément de ce monde nouveau, éternellement nouveau, qui jaillit du Cœur de la Très Sainte Trinité ; car la grande nouveauté, c'est cela : c'est la très Sainte Trinité, nouveauté qui ne s'épuise jamais, et qui ne peut que susciter chaque jour un nouvel émerveillement.

La naissance de Jésus

Pour aborder le mystère de la Très Sainte Vierge, prenons ce texte de saint Matthieu que vous connaissez par cœur, mais qui, lui aussi est toujours nouveau : « La naissance de Jésus-Christ fut ainsi : sa mère, Marie, étant fiancée à Joseph, se trouva avant qu'ils fussent ensemble, enceinte par le fait de l'Esprit saint. Joseph, son époux, étant juste et ne voulant pas la diffamer, décida de la répudier en secret. Tandis qu'il entretenait ces pensées, voici qu'un Ange du Seigneur lui apparut en songe, disant : Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre avec toi Marie, ton épouse, car ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit saint. » (Mt 1:18-20)

Ce texte, si vous le prenez en lui-même, a quelque chose de miraculeux : c'est extraordinaire, c'est prodigieux ! Dans ces dix lignes, tout ce drame humain, tout ce drame d'amour, le plus grand drame d'amour qui ait été jamais vécu dans l'histoire ; et avec quelle pudeur et quelle sobriété, tout cela est évoqué. C'est inouï, c'est incroyable ! Chaque mot laisse entendre toute cette tragédie, et pourtant... pourtant, reste d'une infinie discrétion. Car enfin : de quoi s'agit-il ? Voilà une fiancée qui est enceinte ; son fiancé n'en sait rien ; il a des droits sur elle, selon la loi juive, ces droits vont jusqu'à le droit de réclamer sa lapidation, car c'est bien la peine qui est fixée par la Loi pour la fiancée qui s'est laissée séduire. Et Joseph prend conscience de cette situation ; il est évidemment certain de son innocence ; un autre a dû être coupable, mais il ne lui demandera rien ; il est sûr de son innocence, il ne va pas l'amener à une explication douloureuse et qui pourrait sembler cacher un soupçon quelconque.

Il va donc simplement la rendre à sa famille, discrètement, secrètement, afin de protéger son honneur. Le don, de sa part, est entier, d'autant plus entier que, il est silencieux. Elle comprendra, à travers ce silence, le respect infini dont il l'entoure, et la foi totale qu'il a gardée en elle. Mais elle, pourquoi ne parle-t-elle pas ? Elle comprend, avec une intuition totale, elle comprend le drame qui se joue dans le cœur de son fiancé ; elle pourrait, d'un mot, le mettre au courant du mystère qui s'accomplit en elle ; mais non, parce que, justement : ce mystère ne lui appartient pas, c'est le secret de Dieu qui l'a engagée dans cette maternité : c'est à lui d'en prendre soin, lui seul a autorité pour révéler, d'une manière absolument certaine, l'origine de ce, de ce qui s'accomplit en elle.

Deux silences, et chez chacun le sens infini de la grandeur

Et c'est cela qui est unique dans l'histoire du monde : ces deux silences, ces deux silences affrontés, chez ces deux êtres qui vivent le plus grand amour du monde ; ce silence, motivé chez chacun par le sens infini de la grandeur. Et notez que, de saint Joseph, nous n'avons pas une parole... pas une parole ! Nous n'avons que son silence, ce silence colossal, gigantesque, qui fait de lui le géant du silence !

Et enfin : le dénouement; le message... le message dans le sommeil, le message angélique, le message qui ressuscite leur amour. Il avait failli mourir, ils étaient sur le seuil de la séparation, et voilà que leur amour ressuscite. Il a été radicalement désapproprié par cette "nuit" tragique ; ils le recouvrent avec d'autant plus de joie comme le don merveilleux de Dieu. Comment mieux prendre conscience de la valeur du silence et de son efficacité créatrice, et comment ne pas s'émerveiller que la genèse, la nouvelle genèse, la genèse du second Adam commence par ce drame d'amour humain ? Car, c'est bien là la genèse du second Adam, qui naît virginalement, d'une virginité à laquelle Joseph va être associé par sa propre virginité, c'est peut-être là pour lui l'appel, précisément, à la virginité... en devenant le père de Jésus, plus père que tous les pères, puisqu'il est père par ce consentement, puisqu'il est père par ce don de lui-même, puisque c'est lui qui est chargé de donner au Verbe incarné le nom de Jésus.

Un drame d’amour

Voilà donc notre genèse : ce drame d'amour qui nous fait souvenir que Marie est épouse ; elle n'est pas seulement mère et vierge, elle est aussi épouse, dans un sens unique, incomparable, mais non moins réel. Et ce couple incomparable – Marie et Joseph – est entré dans l'univers christique, précisément, par la désappropriation qui imprime sur ce mariage unique le sceau de la Très Sainte Trinité. Mais du même coup, puisqu'il s'agit d'un drame d'amour, la genèse du Christ est lestée d'un immense poids d'humanité, où déjà se révèle la direction de cette nouvelle création, car cette nouvelle genèse révèle ce qu'aurait dû être la première genèse. La première genèse aurait dû être, justement, l'avènement de la personne, l'avènement de la liberté ; ce qui était proposé au premier couple, c'était de se faire origine, de ne pas se laisser porter par l'univers, de couronner toute l'évolution par ce mouvement oblatif qui lui donnait son sens.

Dans la nouvelle genèse, justement, la virginité qui en est l'origine la virginité indique toute la direction de l'histoire : c'est à cela qu'il fallait arriver, à une humanité de personne.

Une humanité-personne.

Nous sommes encore restés, puisque nous sommes marqués par le premier refus, nous sommes encore une humanité animale, nous sommes une humanité zoologique, nous ne sommes pas encore une humanité-personne. Mais, en Jésus, justement, s'inaugure cette humanité-personne, cette humanité dont l'unité se constitue par l'intercommunion des esprits, dont l'unité se constitue au cœur de chacun par ce mouvement oblatif qui en fait un bien universel.

Tout cela s'annonce dans la conception virginale de Marie. C'est d'une immense importance, parce que, justement, tout le sens de la création s'y révèle et s'y recouvre. Il ne s'agit pas de multiplier les hommes comme des lapins, mais de susciter des personnes, qui éternisent la vie, et dont chacune porte l'univers en le couronnant par l'offrande d'elle-même. Mais bien sûr, cette conception virginale, qui préfigure déjà la mission du second Adam, concerne au premier chef Marie, qui pour la première fois dans l'histoire, accomplit cette maternité de l'esprit. Cette maternité de Marie, en effet, est le fruit de sa contemplation ; cette maternité de Marie n'est pas une parthénogenèse naturelle. Vous savez que, on a tenté des essais, chez les lapines en particulier, on a tenté de provoquer une fécondation sans aucun recours au mâle, ni à la semence du mâle, par des excitations, par des glaciations, en particulier, et on a réussi en effet à provoquer la conception, donc purement mécaniquement, et on a entrevu la possibilité d'une véritable parthénogenèse ; Yves Delage qui s'est spécialisé dans ces recherches entrevoyait déjà dans l'humanité la possibilité d'une fécondité à laquelle l'homme mâle serait complètement étranger.

Si c'était le cas, le cas de Marie ne rentrerait aucunement dans cette catégorie, parce que la maternité de Marie est une maternité de la personne, de la personne.

En Jésus une autre maternité que celle de la nature : celle de la "personne" précédant celle de la nature

La maternité de la plupart des femmes – oh ! de toutes les femmes, disons – est d'abord une maternité de la, de la nature : c'est sous l'impulsion de la nature qu'elles conçoivent, la plupart du temps sans l'avoir voulu, par un mouvement de l'instinct, et l'enfant qu'elles portent dans leur sein, tout ce qu'elles en peuvent espérer, c'est qu'il sera normal, et qu'il possédera l'intégrité de la nature humaine. Mais la "personne" de cet enfant, qui d'ailleurs est inexistante, car, vous le savez, la "personne" chez nous est toujours en avant de nous : personne ne naît comme une "personne", chacun est un candidat à la personnalité, et donc la maternité commune a son terme dans la nature, et la "personne" de l'enfant – qui d'ailleurs n'est pas encore – est totalement inconnue. Un père, d'ailleurs faisait cette réflexion extrêmement émouvante, à propos d'un enfant que sa femme attendait, il disait : « Est-ce qu'on se reconnaîtra ? Est-ce qu'on se reconnaîtra ? Cet enfant est pour nous un inconnu, nous sommes pour lui un inconnu. » - « Est-ce qu'on se reconnaîtra ?... » Eh ! bien, dans le cas de la maternité de la très Sainte Vierge, c'est la "personne" qui est d'abord connue ; en Jésus, la "personne" sur le plan de la génération humaine, la "personne" précède la nature; dès sa conception dans le sein de Marie, Jésus est une personnalité divine donc, infinie, bien que son humanité soit encore un germe. C'est donc la personne qui est première en Jésus, et c'est cette personne qui est nommée à Marie dans le mystère de l'Annonciation, et son consentement porte sur cette personne, et sa maternité est une maternité de la personne.

Notons d'ailleurs, que tous les hommes voudraient naître de cette manière; tous les enfants du monde qui ne sont pas dénaturés, croient en quelque manière à la virginité de leur mère, c'est-à-dire qu'ils pensent que l'amour de leur mère s'est porté explicitement sur eux; l'enfant ne pense pas à ses parents comme à des époux, il pense à ses parents comme à ses parents; ils ne sont pas autre chose que "ses" parents. Donc, tout enfant croit que la paternité et la maternité de ses parents sont : une paternité et une maternité de la personne. Même s'il est instruit plus tard, s'il sait que, biologiquement, ce n'est pas vrai, dans son inconscient, il veut le croire.

Dans la maternité de Marie, c'est littéralement vrai : sa maternité est une maternité de la personne, une maternité qui l'engage dans les plus intimes racines de son être, et c'est parce que sa personnalité est radicalement engagée dans cette maternité, que se déclenche le processus biologique qui aboutira à la formation de la très sain.., très sainte humanité de notre Seigneur, – un peu si vous voulez – c'est une comparaison très lointaine : comme les stigmates de François sont le dernier stade de sa contemplation ! Lorsque toute sa personne est configurée à l'amour crucifié que, finalement, son corps lui-même porte l'image du crucifié.

Une virginité qui va plus profond que de ne pas "connaître" d’homme

Eh ! bien, Marie, elle vit le Christ, elle le vit dans son esprit, elle engendre le Verbe dans son esprit, et à force de le contempler, elle finit par l'engendrer dans sa chair virginale. Cette maternité de Marie, qui engage sa personnalité dans ses racines les plus intimes, cette maternité est de toujours; et c'est pourquoi la conception virginale de Marie s'enracine dans son Immaculée Conception, c'est l'aspect indispensablement complémentaire de la conception virginale. Si on s'en tient simplement au récit de Matthieu, si miraculeux et admirable, on pourrait penser que Marie est vierge parce qu'elle ne connaît pas d'homme, mais non ! Cela va beaucoup plus profond, beaucoup plus profond.

La personnalité de Marie est scellée dans la personne de Jésus

Justement, ça remonte à sa propre origine, parce que sa maternité est une maternité de la personne, elle coïncide avec le premier instant de son existence, de son existence : dès le premier instant de son existence, elle est tournée vers le Rédempteur, elle lui est entièrement consacrée, elle est déjà vivifiée par sa présence, elle est radicalement offerte à sa mission ; enfin, Marie est toujours, et dès le premier instant de son existence, la mère de Jésus. C'est donc sa personnalité qui est scellée dans la personne de Jésus, pour que sa maternité, justement, soit une maternité de la personne, dans une certaine équation de lumière avec la personnalité de Jésus, qui va naître, précisément, de sa contemplation et du don de toute sa personne. Cette naissance de Marie qui l'enracine dans la personne de Jésus, est déjà le fruit de la Rédemption; c'est le premier fruit de la Rédemption. C'est ce qu'a défini admirablement la Bulle "Ineffabilis Deus" de Pie IX : « Subli, Subli...miori, Sublimiori modo, sublimori, soublimiori modo redemptam », Sublimiori modo redeptam : Elle a été rachetée d'une manière plus sublime ! Vous vous rappelez la fameuse lettre de saint Bernard au Chapitre de Lyon, protestant contre l'introduction de la fête de la conception : parce que justement ce que saint Bernard voulait absolument affirmer : c'est que Marie était comprise dans la Rédemption. Eh ! bien, la Bulle "Ineffabilis Deus" affirme précisément cela : « Sublimioro, sublimi.. sublimiori modo redemptam, sublimiori modo redemptam » : Elle a été rachetée d'une manière plus sublime. Donc elle est née de Jésus avant qu'il naisse d'elle, ce que Dante affirmait magnifiquement dans le dernier chant de la Divine Comédie : « Virgine Madre figlia del Tuo Figlio » Vierge Mère, fille de ton Fils, magnifique. On ne peut dire mieux, justement. Tout le mystère de Marie, dans son rattachement à Jésus : Marie est la fille de son Fils ! Elle est la seconde Eve, précisément parce qu'elle est née du cœur du second Adam. C'est l'aube de la Rédemption qui éclate dans l'Immaculée Conception : c'est l'aurore de ce monde nouveau.

Marie collabore à la mission de Jésus

En Marie, éclate la plénitude de cette libération dont le Christ est pour nous la source ; et la maternité de Marie nous assume dans cette libération, et nous assume dans notre personnalité, et nous assume chacun avec notre visage, et nous assume chacun dans ce bien infini que nous avons à devenir.

Et c'est pourquoi c'est un mystère si digne de vénération et d'amour. En Marie, éclate la plénitude de cette libération dont le Christ est pour nous la source ; et la maternité de Marie nous assume dans cette libération, et nous assume dans notre personnalité, et nous assume chacun avec notre visage, et nous assume chacun dans ce bien infini que nous avons à devenir. Il n'y a pas, pour Marie, d'homme anonyme : chacun de nous est appelé par son nom, qui est unique ! Et si elle collabore d'une manière incomparable à la mission de Jésus, si sa mission a la même extension que celle de Jésus, si elle embrasse toute l'humanité et tout l'univers, c'est pour conduire toute l'humanité et tout l'univers à ce bien qui nous finalise, et qui est d'ailleurs intérieur à nous ; le Dieu vivant en qui notre liberté respire ! Il est donc impossible d'être aimé d'un plus grand amour – mis à part celui de Jésus – d'être aimé d'un plus grand amour que celui dont la très Sainte Vierge nous aime. Elle surgit aujourd'hui, justement, dans ce monde déboussolé, elle surgit comme le rappel de la Genèse authentique : elle trace la voie à cette humanité qui ne sait plus quelle est sa fin ; elle lui trace la voie de sa grandeur.

Marie recrée le regard de l'homme sur la femme

C'est dans ce couple virginal, Jésus et Marie, que réside toute notre espérance et tout le secret de notre grandeur. Marie, d'ailleurs, recrée le regard de l'homme, le regard de l'homme sur la femme. Il est certain que celui qui a été atteint par le rayonnement de Marie, qui est entré dans la lumière de sa virginité, a sur la femme, – et la femme d'ailleurs, d'ailleurs elle-même, sur elle-même – un tout autre regard.

La femme est "quelqu'un", la femme est "une personne", la femme n'est pas seulement celle qui donne à l'homme une postérité mâle, comme on le pensait à Athènes au temps de Périclès : « La femme n'existe pas pour elle-même, elle existe pour donner à l'homme une postérité mâle ! » - Maintenant, nous savons que la femme existe pour elle-même, qu'elle a la même dignité que l'homme, et que, elle n'a pas besoin d'enfanter pour justifier son existence, parce qu'elle a aussi à être la mère de Dieu, dans le secret de son cœur.

Je lui dois tout

J'ai eu, dans ma quinzième année – à la veille de ma quinzième année – justement, cette grâce insigne, enfin, un jour de l'Immaculée Conception, où j'étais devant une statue de N.D. de Lourdes, j'ai été saisi, mais, totalement et pour la vie, saisi par cette exigence ; cette exigence de pureté qui jaillissait de sa présence à elle ! Je lui dois TOUT ! Je lui dois absolument tout... tout, tout; je ne fais rien sans elle, d'ailleurs ; je ne fais rien sans elle, et il ne faut rien faire sans elle. Elle ne peut que nous conduire à Jésus. Elle ne peut que nous entraîner dans cette désappropriation qui est son secret à elle. Elle a enfanté le Christ, justement, dans une radicale désappropriation d'elle-même, comme le Père engendre le Verbe dans une radicale désappropriation de lui-même. Elle va donc nous enraciner dans le Christ et, par le Christ, nous enraciner au cœur de la Très Sainte Trinité.

Je l'appelle "VIRGO VIRGINANS" Je l'invoque sous ce nom, "VIRGO VIRGINANS". « O Vierge qui nous virginisez ! » Virgo virginans : c'est magnifique! 0 Vierge qui nous virginise. « Laus tibi DOMINA ».

Le sacrement de la maternité de Dieu.

La Sainte Vierge, d'ailleurs, la très Sainte Vierge, n'épuise pas son mystère dans tout ce que nous venons de rappeler. La très Sainte Vierge est encore le sacrement de la maternité de Dieu. La tendresse des mères ! Toutes les mères, finalement, qui ne sont pas indignes de ce nom, après une maternité de la nature, aboutissent à une maternité de la personne. Quand l'enfant est là, il faut l'élever ; et pour l'élever, il faut s'élever !

Et elles trouvent dans leur amour des trésors de dévouement. Je me rappelle ce cri d'une femme dont on emmenait le fils en prison, et qui ressentait terriblement ce déshonneur, et qui me disait : « Mais si sa mère ne l'aimait pas, qui l'aimerait encore ? Qui l'aimerait encore ? » Il fallait qu'elle l'aimât, pour que, il fût rattaché à la vie. Il y a donc dans l'amour maternel quelque chose de merveilleux. Mais l'amour maternel de la très Sainte Vierge, qui est incomparable, qui est unique, qui nous enveloppe tous personnellement, nous appelant chacun par notre nom, cet amour nous révèle l'amour maternel de Dieu, puisqu'il en procède.

La maternité dans le cœur de Marie jaillit du cœur de Dieu

Tout ce qu'il y a de maternité dans le cœur de Marie jaillit du cœur de Dieu, qui est encore infiniment plus maternel qu'elle-même, et justement, pour que nous apprenions que Dieu est notre mère, que nous le connaissions au féminin, pas seulement au masculin : car Dieu est aussi féminin qu'il est masculin, comprenant dans son éminence, l'éminence tous les aspects de l'être !

Marie nous révèle Dieu au féminin : elle nous révèle la maternité de Dieu. Elle nous permet de prier Dieu au féminin, comme une Maman ! Et c'est vrai ! Dieu est plus mère que toutes les mères ! Et nous pouvons l'appeler MAMAN ! Finalement, quand nous sommes a quia, que nous ne savons plus que dire, quand la prière est dans notre bouche comme du sable, il reste ce cri, ce cri ! Ce cri qui dit tout, qui appelle tout, et qui donne tout : maman ! Ce cri qui peut jaillir de notre cœur vers Marie, car dans notre inconscient, c'est une femme qui, justement, qui est pour nous la révélation de cette maternité de Dieu : ce cri va jaillir de notre cœur vers Marie, et à travers le cœur de Marie, il montera comme une fusée vers le cœur de Dieu qui est encore infiniment plus mère que toutes les mères !

TRCUS (*) Livre «  Fidélité de Dieu et grandeur de l'homme »

 Retraite à Timadeuc

 Publié aux éditions du Cerf, mars 2009, collection Epiphanie, 254 pages

 ISBN : 978-2-204-08502-1