Homélie prononcée au monastère du Mont des Cats le 8 décembre 1971. Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

La création devait être une histoire à deux

Paul nous représente la création gémissant dans les douleurs de l'enfantement, attendant la révélation de la gloire du Fils de Dieu, soumise à la vanité malgré elle, ne répondant donc pas aux intentions de Dieu.

Il y a de la part de l'apôtre un constat d'échec : la création ne répond pas aux desseins de Dieu. Dieu voulait autre chose et il y a eu un obstacle, il y a eu un immense refus d'amour. La création devait être une histoire à deux, une histoire nuptiale, une histoire d'amour : elle ne devait pas s'imposer à la créature. La création, c'était le don de Dieu, c'était le don de son intimité, c'était le don de sa liberté à l'univers et, dans cet univers, tout spécialement aux créatures douées d'intelligence.

C'était à elles à fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles, c'était à elles à prononcer ce "oui" sans lequel le "oui" de Dieu ne pouvait aboutir.

Le vrai monde est en avant de nous

Le monde que nous avons tous à développer, à porter, à assumer, enfin à créer avec Dieu, c'est un monde qui n'est pas encore, un monde que nous avons à créer en nous créant nous-même.

Le vrai monde n'est pas encore ! Comme disait Rimbaud : « Nous ne sommes pas au monde. La vraie vie est absente ! » Le vrai monde est en avant de nous, comme notre propre existence est en avant de nous. Le monde qui nous concerne, le monde de l'esprit, le monde spirituel, le monde proprement humain, le monde inviolable dans sa dignité, le monde sacré, le monde qu'un petit enfant porte dans le secret de son cœur, mais sans le savoir. Le monde que nous avons tous à développer, à porter, à assumer, enfin à créer avec Dieu, c'est un monde qui n'est pas encore, un monde que nous avons à créer en nous créant nous-même.

Car nous avons à nous créer, à nous créer dans notre dimension proprement humaine, à nous créer dans ce domaine où éclate notre responsabilité, où notre vie peut devenir une réponse à l'amour infini de Dieu.

Et quel sens aurait l'univers s'il n'était pas cette réponse d'amour ? Toutes les forces aveugles, inconsciente, féroces qui sont à l'œuvre dans l'univers matériel déchu, toutes les forces qui grouillent dans notre inconscient, cet inconscient où se récapitule toute l'évolution matérielle de l'univers, tout cet océan de forces, d'énergies indomptées, indisciplinées, tout ce monde n'est qu'un matériau pour construire la cathédrale de la lumière et de l'amour.

Il faut que le monde devienne une réponse d’amour

Dieu est amour. Il faut que le monde le devienne. Dieu est liberté. Il faut que cette liberté circule dans toutes les fibres de la matière. Il faut que la création tout entière devienne l'ostensoir de Dieu.

Dieu est amour. Il faut que le monde le devienne. Dieu est liberté. Il faut que cette liberté circule dans toutes les fibres de la matière. Il faut que la création tout entière devienne l'ostensoir de Dieu. Et ce monde n'est pas. Il doit être – mais il ne peut être que si nous en recevons le modèle – que si nous sommes initiés à la création qui nous incombe, que si nous la voyons se réaliser dans la perfection, dans une humanité qui assume tout l'univers en nous assumant au plus intime de nous-même.

Dans le Christ cette nouvelle création

Et c'est justement dans le Christ que va éclater cette nouvelle création, c'est le Christ, le nouvel Adam qui va introduire dans le monde le sens même du geste créateur en le réalisant en plénitude. Jésus va réaliser dans sa vie une liberté absolue, cette liberté qui est Dieu même, cette liberté qui est la subsistance du Verbe, cette liberté qui fait que Dieu décolle éternellement au sein de la Trinité, décolle de lui-même en l'éternelle communion d'amour des trois personnes où toute la vie divine ne cesse de circuler dans une totale désappropriation.

En Jésus, le monde fait un nouveau départ. En Jésus, le monde retrouve son origine. En Jésus, la liberté prend un sens créateur, un sens infini, un sens universel. En Jésus, la liberté apparaît comme une libération totale de soi-même. En Jésus, notre humanité est révélée à elle-même.

Et justement, l'humanité de notre Seigneur est enracinée dans cette pauvreté sur-essentielle. L'humanité de notre Seigneur est une humanité totalement libre, totalement universelle parce que, elle subsiste dans le Verbe, parce qu'elle est prise tout entière dans cette relation qui fait de la personne du Fils éternellement une offrande au Père. En Jésus, le monde fait un nouveau, un nouveau départ. En Jésus, le monde retrouve son origine. En Jésus, la liberté prend un sens, un sens créateur, un sens infini, un sens universel. En Jésus, la liberté apparaît comme une libération totale de soi-même. En Jésus, notre humanité est révélée à elle-même.

Se créer c'est se vider de soi-même, c'est faire de tout soi-même un espace de lumière et d'amour où la vie divine puisse se répandre et se communiquer au monde entier.

Nous savons ce que nous avons à accomplir. Nous savons que nous avons à introduire dans cet univers une liberté infinie en nous libérant d'abord de nous-même, car se créer, finalement, c'est se vider de soi-même, c'est faire de tout soi-même un espace de lumière et d'amour où la vie divine puisse se répandre et se communiquer au monde entier.

Nous ne sommes qu'au commencement

Jésus-Christ nous sauve précisément de nous-mêmes. Jésus-Christ nous délivre de nos limites parce qu'il n'a pas de limites. Jésus-Christ, au-dedans de nous, est le ferment d'une libération qui fera de chacun de nous un bien commun, un bien universel que le monde entier est intéressé à défendre. Mais, bien sûr, cette œuvre de Jésus-Christ est loin d'être accomplie dans sa plénitude. Nous ne sommes qu'au commencement et le Christianisme, vu à travers sa brève durée de quelques deux mille ans, peut apparaître comme un échec !

Le premier fruit de la Rédemption est la très Sainte Vierge Marie, née du Christ avant que le Christ ne naisse d'elle.

Et cependant, il y a une réussite parfaite, il y a un accomplissement total, c'est celui que nous célébrons aujourd'hui. Il y a cette première chrétienne qui est le premier fruit de la Rédemption qui est la très Sainte Vierge Marie, née du Christ avant que le Christ ne naisse d'elle :

« Virgina Madre, filia del tuo filio », « Vierge mère, fille de ton fils », comme dit admirablement Dante au dernier chant de la Divine Comédie.

En Jésus, la vie est virginale. En Jésus, la vie naît de l'Esprit, de la liberté de l'amour. En Jésus, la vie est toute neuve. En Jésus, la vie est transparente. En Jésus, la vie révèle la candeur de la lumière éternelle.

Si le monde recommence en Jésus, s'il fait un nouveau départ, s'il reçoit à travers lui toute sa noblesse et toute sa beauté, c'est précisément parce que, en Jésus, la vie ne jaillit pas de la chair et du sang, n'est pas le fruit d'une prolifération inconsciente, n'est pas le fruit de la convoitise. En Jésus, la vie est virginale. En Jésus, la vie naît de l'Esprit, de la liberté de l'amour. En Jésus, la vie est toute neuve. En Jésus, la vie est transparente. En Jésus, la vie révèle la candeur de la lumière éternelle.

Jésus tient toutes les générations et nous fait naître de sa virginité

Jésus, en effet, est celui qui tient toutes les générations dans les mains de son amour. Il n'est pas un maillon dans la chaîne. Il n'est pas un individu parmi les milliards qui se succèdent les uns aux autres. C'est lui qui tient toute la chaîne, qui n'est pas dans l'espace. C'est lui qui rachète l'espèce de ses limites, qui l'arrache à la mort, qui l'introduit dans l'immortalité. C'est lui qui rend contemporaines toutes les générations. C'est lui qui nous rassemble dans l'unité de son amour. C'est lui qui nous fait naître de sa virginité.

En Jésus tout commence, et Jésus naît de l'Esprit. Il naît hors-série. Il naît de la contemplation de Marie. Il naît de ce vide qu'il a fait en elle-même dès le premier instant de son existence.

Un univers vierge, c'est un univers de personnes, un univers qui a son centre à l'intérieur, un univers où chacun, dans la mesure où il entre dans le jeu de l'éternel amour, où chacun devient un créateur indispensable, irremplaçable parce qu'à travers lui, à travers sa singularité, la splendeur, la beauté de Dieu se prismatise sous un aspect unique. En Jésus, tout commence et Jésus naît précisément de l'Esprit. Il naît hors-série. Il naît de la contemplation de Marie. Il naît de ce vide qu'il a fait en elle-même dès le premier instant de son existence.

L'être de Marie totalement consacré à Jésus

Car l'Immaculée Conception, c'est précisément l'aspect intérieur de la conception virginale. La conception virginale, le fait que Jésus soit né sans le concours de l'homme n'aurait aucun intérêt si cette conception virginale n'eut trouvé son sens et son origine dans l'Immaculée Conception qui est justement la consécration totale de l'être de Marie à Jésus, qui est le règne de Jésus en Marie dès le premier instant de son existence, qui est la personnalisation de Marie par sa relation à Jésus.

C'est parce que elle est tout entière de lui, à lui et pour lui, c'est parce qu'elle est totalement vidée d'elle-même, c'est parce que elle est la femme pauvre qui ne possède rien que d'être une pure relation à Jésus, c'est à cause de cela qu'elle concevra et enfantera virginalement. Ayant porté le Verbe de Dieu dans son esprit, s'étant nourrie de sa lumière, étant consumée par son amour, il se fera un rejaillissement de cette Présence du Verbe dans son esprit sur toutes les fibres de sa chair virginale qui deviendra le berceau du Verbe Incarné.

La pureté de Marie fait d'elle le berceau non seulement du Verbe Incarné mais de toute l'humanité et de tout l'univers.

Comment dire cette pauvreté de Marie ? Comment prendre conscience de cette pureté qui est la désappropriation totale de soi-même ? Comment nous représenter cette contemplation qui personnalise Marie dans sa relation totale à Jésus ? Cette pureté, c'est cette pureté ontologique, pureté qui est la transparence de tout l'être, cette pureté qui est la liberté infinie, cette pureté qui est offrande, cette pureté qui fait d'elle le berceau non seulement du Verbe Incarné mais de toute l'humanité et de tout l'univers.

Car sa maternité, cette maternité qui naît de sa contemplation et de son dépouillement, cette maternité, elle ne concerne pas elle-même mais toute l'humanité, mais toute la création qui va retrouver sa splendeur à travers le Règne de Jésus-Christ.

L'Immaculée, le premier fruit de la Rédemption

L'Immaculée, le premier fruit de la Rédemption, Marie la première chrétienne, la plus parfaite, la Mère de l'Eglise, la mère du genre humain et de tout l'univers...

Je me souviens – c'était à l'aube de ma quinzième année – je me souviens de cette rencontre avec l'Immaculée, de cet appel impérieux à une pureté totale dont je ne savais pas encore qu'elle signifiait avant tout le dépouillement de soi, la libération de ce moi-possessif dans lequel nous sommes emprisonnés. Mais déjà, je savais qu'à travers Marie, notre humanité s'enrichissait d'un regard nouveau, que le monde entier se transfigurait dans cette lumière, que ni l'homme ni la femme n'avaient le même sens, que l'amour prenait une autre dimension, que toutes les horreurs de l'histoire, toutes les cruautés de la nature pouvaient être surmontées dans le rayonnement de la divine tendresse.

Virgo virginans !

O Vierge qui nous virginisez !

O Vierge, notre regard !

O Vierge qui nous conduisez à Jésus !

O Vierge qui enfantez le Christ en nous !

O Vierge, Mère de Dieu !

O Vierge qui réalisez dans le monde, pour la première fois, la création authentique, ce que Dieu veut et qui doit être l'écho de l'éternelle musique qui retentit silencieusement au cœur de la Trinité divine !

Mais cette virginité de Marie, elle n'est pas seulement à contempler. Elle n'est pas seulement le ferment en nous d'une purification radicale, elle est aussi l'âme de tout apostolat. Car finalement quelle est notre mission ? Qu'avons-nous à faire dans le monde, sinon enfanter le Christ ? Notre mission n'est pas de construire des systèmes, d'élaborer des méthodes et des techniques. Notre mission, c'est de donner Jésus-Christ. Notre mission, c'est de communiquer sa Présence, (et donc une invitation) à se dépouiller, à se désapproprier de soi, à faire le vide en soi, à faire de tout soi-même un immense espace où le monde entier puisse être accueilli.

Entrez dans le dépouillement

Nous ne pouvons rien pour ce monde qui attend tout, si nous n'entrons pas dans ce dépouillement total, si nous ne laissons pas transparaître à travers nous le visage du Seigneur, si nous ne faisons pas le vide en nous pour que la vie divine puisse s'y répandre sans rencontrer de limites, ni d'obstacles.

Et c'est par-là que l'Immaculée Conception nous touche au plus profond de l'être. Il y a un mystère d'une brûlante actualité puisque nous ne pouvons rien pour ce monde qui attend tout, si nous n'entrons pas dans ce dépouillement total, si nous ne laissons pas transparaître à travers nous le visage du Seigneur, si nous ne faisons pas le vide en nous pour que la vie divine puisse s'y répandre sans rencontrer de limites, ni d'obstacles.

Plus que jamais nous avons à nous faire les disciples de l'Immaculée, à l'invoquer pour obtenir cette purification radicale, à la regarder pour que son regard virginise le nôtre, à apprendre à travers elle la divine tendresse car finalement, à travers cette femme bénie entre toutes les femmes, à travers cette fille du Verbe dont elle va devenir la mère, à travers cette dignité, à travers cette grandeur, que percevons-nous, sinon la maternité de Dieu ?

Car Dieu est mère autant qu'il est père et, à travers le cœur de Marie, ce cri filial que nous ne cessons de jeter au cœur de toutes nos détresses, ce cri filial de "Maman !", qu'il monte jusqu'au cœur de Dieu ! C'est là le grand trésor. C'est là le dernier mot de notre immense amour de la Vierge bénie. C'est là le dernier mot de notre cri vers elle, et notre cri vers Dieu qui est plus mère qu'elle encore infiniment, plus mère que toutes les mères car, dit le Seigneur, « Quand une mère oublierait ses enfants et ne se souviendrait plus du fruit de vos entrailles, moi, je ne vous oublierai jamais ! »