Conférence de Maurice Zundel à Genève en 1967. Non édité. Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Son correct sauf quelques saturations de la voix. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

Comprendre l’Eglise

La nouvelle messe en Hollande

À un prêtre hollandais qui se trouvait à Paris la semaine dernière, comme on lui posait la question : « eh bien, est-ce que les images de Match parues dans le numéro de Noël (1) traduisent réellement ce que vous vivez en Hollande ? » et il répondit les larmes aux yeux : « Si ce n'était que cela, si ce n'était que cela... »

Paris Match n° 923 - 17 Décembre 1966 (Noël)
Couverture de Paris Match n° 923 - 17 Décembre 1966 (Noël) article : Noël, univers Match sur la nouvelle messe.

La Hollande est en pleine crise en ce moment et fait le procès de l'Institution ; cette Hollande catholique – qui était un ghetto fermé imperméable : on voulait être catholique, catholique, catholique et rien que catholique – tout d'un coup s‘éveille et donne dans un anti-romanisme effervescent et inquiétant. Tout est remis en question, les prêtres se marient – pas tous, bien sûr, ce n'est qu'une minorité, mais enfin ils le font, sans s’en cacher et quelques-uns en conservant leur poste – les dogmes sont remis en question et surtout cette sorte de mouvement hostile à Rome qui prend des proportions qu'il sera difficile d'endiguer. C'est là que le procès de l'Institution atteint, en ce moment, son point culminant et je crains justement que ce procès soit mal engagé et qu'il manque de la lumière essentielle qui est une lumière mystique.

Jésus disparaît sur le plan de l’histoire le Vendredi Saint

On ne comprend rien à l'Eglise si on ne l'envisage pas et si on ne la vit pas dans une lumière mystique, comme un mystère de foi, c'est-à-dire finalement comme un mystère d'amour.

Pour le comprendre, il faut se replacer dans la perspective de l'échec du Christ, cet échec qui est avoué par le Seigneur lui-même et dans cette parole extraordinaire, bouleversante : « Il est bon que je m'en aille car, si je ne m'en vais pas, le Paraclet, l'Esprit saint ne viendra pas à vous. » (Jean 16:7)

Jésus donc a conscience d'être un obstacle : il faut qu'il disparaisse pour que la lumière se fasse. Tant que ses apôtres l'ont devant eux, ils ne le verront jamais au-dedans d'eux et tout le problème est là, c'est qu'il soit au-dedans d'eux et qu'il cesse d'être devant eux. Il va donc disparaître, et sur le plan de l'histoire profane, officiel si l'on peut dire, dans la mesure où il y a eu un procès officiel, une condamnation officielle par les autorités juives et romaines conjuguées, au point de vue officiel, le Vendredi Saint – disons la mort de Jésus – scelle son échec définitif : sur le plan de cette histoire, tout est terminé.

Le Christ réapparaît à travers l’Eglise

La Résurrection du Christ est une réalité extrêmement difficile à cerner et qu'on ne peut atteindre de nouveau qu’en la vivant dans la foi, c'est-à-dire dans la lumière de la flamme d'amour.

Si le Christ réapparaît, c'est à travers la Communauté apostolique qui constitue l'Eglise naissante et il est important de souligner que la Résurrection sur laquelle l'Apôtre saint Paul fonde son apologétique n'a pas été un événement qui se soit manifesté officiellement. Jésus n'est pas apparu devant les autorités qui l'ont condamné, pour faire la preuve de leur échec. Il leur a laissé l'impression de son échec et ce que nous appelons la Résurrection du Christ, qui est d'ailleurs une réalité extrêmement difficile à cerner et qu'on ne peut atteindre de nouveau que, en la vivant dans la foi, c'est-à-dire dans la lumière de la flamme d'amour, la Résurrection demeure un secret de la Communauté. C'est un bien d'Eglise, si j'ose dire, c'est-à-dire un bien confidentiel, c'est un message d'amour qui s'adresse à l'amour et qui ne peut être compris que par lui.

Quoiqu'il en soit, le Christ réapparaît à la surprise des autorités, il réapparaît dans cette Communauté qui va prendre une extension inquiétante dont un certain Saul qui deviendra saint Paul sera le premier à s'apercevoir. Lui, justement, avec son génie et sa jalousie et sa ferveur et son fanatisme et sa sincérité brûlante, il perçoit immédiatement l'adversaire : il devine la rivalité impossible à surmonter, il veut détruire ce germe pestilentiel, jusqu'à ce que lui-même succombe à la grâce et qu'il se retrouve jeté dans la mêlée comme l'Apôtre même des nations, c'est-à-dire de ces gens qui sont des chiens au regard d'un orthodoxe, qui sont des incirconcis dont le contact est une souillure.

Qu'est-ce qui lui est arrivé ? Justement de découvrir cette Communauté dans une lumière mystique et d'apprendre cette identité qui est tout le mystère de l'Eglise : « Je suis Jésus que tu persécutes. » (Actes 9 :5)

La Révélation du Christ est inséparable de lui-même

La Révélation n'est pas détachable de la Personne et de la Présence actuelle du Seigneur.

Il est important ici de saisir que tout l'avenir de l'humanité est engagé à ce tournant parce que la Révélation du Christ est inséparable de lui-même. Tout ce que nous avons vu du film pédagogique qui se retrouve dans le Nouveau Testament – que nous allons retrouver d'ailleurs dans la vie de l'Eglise – tout ce que nous avons vu de ce film pédagogique nous convainc que, si nous n'avions que des textes, nous ne pourrions jamais nous tirer d'affaire : les textes s'interprètent, se glosent. On aurait de nouveau eu une école de scribes appliqués à scruter les mots, à les opposer les uns aux autres, à en tirer des déductions opposées à d'autres déductions, on n'en serait jamais sorti, si la Révélation chrétienne avait été enfermée dans un livre.

Le Christ n'a rien écrit, par bonheur, et l'Evangile le reflète imparfaitement, j'entends l'Evangile écrit, puisque il reflète une pédagogie visible, et qu'il registre aussi les progrès de la foi.

Il est évident que l'Ecriture johannique, que le quatrième Evangile, ce quatrième évangile, atténue, il atténue des circonstances qui paraissent incompatibles avec l'état de la foi au moment où ces textes s'écrivent : l'agonie de Jésus est estompée, le Christ n'est plus dans cette posture de vaincu qu'il assume dans les Synoptiques, et évidemment l'affirmation de la divinité de Jésus-Christ a pris déjà un accent qui empêche de souligner ce qui nous est si cher dans les Synoptiques, précisément la faiblesse si admirablement humaine du Seigneur.

Les textes donc se révèlent eux-mêmes – aussi précieux qu'ils soient – ils se révèlent insuffisants. Le subordinationisme (2), d'autre part, qui court un peu partout dans le Nouveau Testament qui rend si malaisé de raccorder l'existence du Christ en tant que Verbe Incarné, en tant qu'humanité assumée à Dieu, en tant que sacrement enfin, translucide d'une Présence personnelle de Dieu. Tous ces textes nous convainquent : la Révélation n'est pas détachable de la Personne et de la Présence actuelle du Seigneur.

Le Christ demeure avec nous

Pour que la Révélation demeure dans toute sa pureté, il ne faut rien moins que la Présence du Seigneur lui-même… il ne pourra vivre que sous cette forme d'un sacrement qui le présente et qui le communique.

Pour que le Christ demeure avec nous : je ne vous laisserai pas orphelins, « Je ne vous laisserai pas orphelins, je viendrai à vous » (Jean 14:18), il faut qu'il demeure avec nous et que, il nous communique sans cesse la lumière de sa Présence. C'est cela qui est la Révélation dans son essence éternelle, c'est la lumière de cette Présence Unique, incomparable parce que, justement, radicalement, totalement, infiniment, indépassablement désappropriée de soi.

Mais comment le Christ peut-il demeurer puisque sa carrière terrestre est achevée, qu'il ne peut pas vivre d'une espèce de vie anormale, puisque détachée des conditions de l'expérience terrestre par sa mort ? Il ne peut plus poursuivre une carrière terrestre, sinon à travers un sacrement collectif qui prendra la relève, qui l'exprimera, qui le présentera, qui le communiquera tellement que cette Communauté apparaîtra à son ennemi le plus acharné au moment de sa conversion comme identifiée avec le Seigneur lui-même : « Je suis Jésus que tu persécutes. » Tout est là ! Il faut garder ce bien essentiel, cette révélation incomparable qui repose sur la pauvreté absolue de l'humanité de Jésus-Christ. Dieu ne peut, en effet, s'attester dans l'histoire qu'à travers une présence humaine, que dans un échange personnel avec une personne humaine, mais nous savons ce que sont nos propres personnalités, combien elles sont vacillantes, limitées, imparfaites, oscillant entre le oui et le non. Nous nous donnons, nous nous reprenons. Nous témoignons pour, puis nous témoignons contre. Nous sommes parfois un sacrement et nous devenons le lendemain des Antéchrists.

Pour que la Révélation demeure dans toute sa pureté, il ne faut rien moins que la Présence du Seigneur lui-même ; et puisque il ne peut plus apparaître dans une carrière terrestre, étant désormais libéré de toutes dépendance à l'égard du cosmos, il ne pourra donc vivre que sous cette forme d'un sacrement qui le présente et qui le communique.

Mais si cette Communauté-sacrement – que nous appellerons l'Eglise – si cette Communauté-sacrement doit vraiment présenter le Christ et préserver le caractère unique de cette Révélation, il faut que cette Communauté soit en état de totale démission et c'est bien cela qui la caractérise.

L’homme est un signe, un pur sacrement ou bien le refus et les ténèbres

Le même homme est Pierre et Satan, selon qu’il s'efface dans le Christ ou qu’il retourne à ses propres affaires… Nous sommes liés à Pierre, c'est-à-dire à l'homme quand il est un pur sacrement, en état d'absolue démission et de radicale pauvreté, mais nous ne sommes pas liés à Satan, c'est-à-dire aux ténèbres, aux refus, à l'absence.

Quand saint Paul tance ses Corinthiens parce que ils se réclament les uns de lui, les autres de Képhas, de Pierre, les autres d'Apollos il demande : « Est-ce que c'est Paul qui a été crucifié pour vous, est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? »(1 Co. 1:13) Non. Paul n'est rien, Pierre n'est rien, Jacques n'est rien, Apollos n'est rien : c'est le Christ qui est tout et nous ne sommes, nous, que des ministres, des serviteurs, et au sens le plus profond, des sacrements, des signes qui représentent ou plutôt qui présentent et qui communiquent dans la mesure même où ils s'effacent totalement dans le Christ. Quand ils ne s'effacent plus, ce n'est plus lui, ce n'est plus l'Eglise.

Et pour nous en convaincre, nous n'avons qu'à relire le chapitre 16 de saint Matthieu où, à quelques lignes de distance, nous voyons Jésus illustrer le surnom qu'il a donné lui-même à Pierre, à Simon, fils de Jean, qu'il a investi de ce surnom dont il va maintenant lui révéler la signification après que Pierre a reconnu la messianité de Jésus dans un sursaut de foi inspirée. Après qu’il a confessé cette messianité : « Tu es le Christ, le Fils de Dieu » (Mat. 16 :16), il témoigne combien peu il est entré dans le sens profond de cette messianité puisqu'il veut détourner le Christ des perspectives sanglantes que Jésus vient d'évoquer, car Jésus, justement, ne peut pas les laisser sous cette impression d'un messianisme triomphant et miraculeux, et il leur rappelle que tout cela s'achèvera par la croix, c'est-à-dire par la défaite, l'échec et la catastrophe.

Alors, Pierre le prend à part, l'exhorte, veut l'arracher à ces pensées funestes et il reçoit cette rebuffade terrible : « Retire-toi de moi, Satan. » (Mat. 16:23)

Voilà donc le même homme qui est Pierre et Satan, selon que, il s'efface dans le Christ ou que, il retourne à ses propres affaires. Quand il veut suivre ses rêves, ses ambitions personnelles, il est Satan, il est l'adversaire de l'Esprit, comme chacun de nous le devient d'ailleurs quand il trahit. Il n'est Pierre que dans la mesure où il cesse d'être lui-même, où il s'efface dans le Seigneur, où il devient diaphane à sa Présence, et où en état d'absolue pauvreté, il le laisse transparaître en lui. Et voilà justement tout le mystère de l'Eglise : entre Pierre et Satan, il faut toujours choisir et nous ne sommes liés qu'à Pierre, c'est-à-dire à l'homme quand il est un pur sacrement, à l'homme quand il est en état d'absolue démission et de radicale pauvreté, mais nous ne sommes pas liés à Satan, c'est-à-dire aux ténèbres, c'est-à-dire aux refus, c'est-à-dire à l'absence, c'est-à-dire à tout ce qui limite Dieu, le défigure et en fait une idole.

La marche de l'Eglise, Lui à travers nous

Liés à cette lumière qui constitue pour nous l'Eglise… qui est lui, tout simplement, lui à travers nous, lui malgré nous s'il le faut, lui jamais lié à nous puisque… tous ces hommes-sacrements n'ont pas le pouvoir de lier le Christ et de le limiter.

Il y a là un discernement à exercer à chaque instant pour que nous ne nous livrions pas aux ténèbres mais que nous soyons les disciples de la lumière et les témoins de cette lumière.

La marche de l'Eglise sera donc une marche extrêmement difficile, puisque il faudra constamment que l'homme se retrempe et se libère de soi-même pour demeurer transparent à la Révélation unique, c'est-à-dire à la Présence même du Seigneur dont la lumière est la source de notre liberté.

Mais justement, nous ne sommes liés qu'à cette lumière et c'est elle qui constitue pour nous l'Eglise, l'Eglise une, sainte, catholique, apostolique, l'Eglise pure, virginale et immaculée qui est lui, tout simplement, lui à travers nous, lui malgré nous s'il le faut, lui jamais lié à nous puisque, justement, ces hommes-sacrements que sont les Apôtres et leurs disciples et leurs successeurs et tous les membres de l'Eglise, tous ces hommes-sacrements n'ont pas le pouvoir de lier le Christ et de le limiter. Et l'infaillibilité ne veut pas dire autre chose que la permanence de sa Présence, que la permanence de sa lumière et de son universalité : quand on le limite, ce n'est plus lui, ce n'est plus l'Eglise, il y a trahison et Satan montre le bout de l'oreille, c'est-à-dire que l'homme ici se découvre dans son être passionnel ; mais justement, la foi se récuse, la foi se sent totalement affranchie de toute dépendance, sinon à l'égard de la source même de sa liberté.

[Repère enregistrement audio : 19’ 10’’]

Le film pédagogique de la vie de l’Eglise

Bien sûr que les membres de l'Eglise, c'est une toute autre affaire : les membres de l'Eglise oscilleront perpétuellement entre leur mission fondée sur une démission radicale et leurs propres affaires ; et cette ambiguïté des membres de l'Eglise va de nouveau, si nous ne voulons pas manquer de justice dans nos jugements et de mesure dans notre vision de l'histoire, cette ambiguïté va nous faire retrouver dans la vie de l'Eglise elle-même un film pédagogique.

Avec Constantin le Christianisme devient religion licite

Vous allez le saisir immédiatement si je vous rappelle trois noms que vous connaissez bien : Constantin 313, Constantin qui proclame la licéité du Christianisme : le Christianisme devient religion licite à côté de ce que nous appelons le paganisme.

Pourquoi faut-il qu'un empereur se mêle de promulguer la licéité du Christianisme ? Pour cette raison que, il n'y a pas d'Etat concevable à cette époque sans religion. Jusqu'à l'empire soviétique, il n'y aura pas d'empire athée, c'est une chose absolument inimaginable. Depuis que l'homme existe, le groupe s'est réclamé d'une divinité, c'est-à-dire d'un barrage céleste contre les instincts de la brute humaine. Le groupe ne peut subsister que dans un certain ordre et avec une certaine discipline que le groupe sans doute imposait par des sanctions visibles ; mais on ne peut pas toujours surveiller l'homme à chaque instant de sa vie, il fallait dresser un gendarme intérieur : la loi morale, si vous le voulez, mais sanctionnée, garantie par une divinité qui ne perd jamais l'homme de vue et qui a toujours le moyen de sanctionner sa conduite par des bienfaits ou des châtiments.

Le groupe s'est donc toujours senti solidaire d'une divinité, qui d'une certaine façon, sublimise les liens biologiques de la communauté, qui d'une certaine manière, affirme que nul homme n'a droit sur aucun autre, que seule la divinité a des droits sur l'homme, ce qui est déjà une conception plus libératrice, bien que finalement nous répugnions radicalement, grâce à Jésus-Christ, à ce langage juridique. Dieu n'a pas de droits sur nous : il s'agit de tout autre chose, nous ne sommes plus avec lui dans des rapports juridiques, puisque nous sommes engagés dans un lien nuptial.

Mais à l'époque de Constantin, et pour un homme qui opte pour le Christianisme parce qu'il a le vent en poupe, parce que, il semble avoir l'avenir pour lui, cet homme qui fait ce calcul de grand politique, bien entendu, il n'est pas plongé dans le sens mystique de la religion et de l'Evangile : c'est un pari qu'il fait, intelligent, et que les événements vont ratifier, mais il envisage cela comme un acte purement politique, et il se hâte de faire entrer les évêques dans son administration et déjà l'Eglise descend d'un cran, de persécutée elle va devenir persécutrice, à travers le pouvoir impérial qui ne demande pas mieux, d'ailleurs, puisque il veut précisément user de la religion comme d'un ferment d'unité pour cet immense empire qui est fait de briques et de morceaux qui ne peuvent se rassembler que en vertu d'un lien religieux. Ce n'est donc pas un propos de première qualité qui engage Constantin dans cette sorte de reconnaissance officielle de l'Eglise.

Théodose interdit le paganisme

Vers la fin du siècle, disons autour de 381, la situation des chrétiens s'est numériquement terriblement accrue, c'est-à-dire que, une quantité innombrable de gens sont devenus chrétiens par intérêt, parce que, ils sont du côté du pouvoir, que cela leur profite, et en 381 environ, Théodose est assez fort pour interdire la pratique du paganisme, même dans la vie privée. Le Christianisme donc relève maintenant la vieille religion gréco-romaine. Il suffit pour être le ciment de l'unité. Du moins, c'est ce que l’on pense, on verra que ce n'est pas tellement aisé, on verra que les hérésies surgiront et que des empereurs passeront à l'hérésie, qu’ils persécuteront l'orthodoxie, mais toujours avec le même propos : de faire de la religion un instrument d'Etat.

Charlemagne fait de la religion le ciment de son empire

Si nous sautons les siècles, nous arriverons à Charlemagne, cette espèce de barbare qui joue au romain, et qui va lui aussi, vouloir faire de la religion le ciment de son empire. Il convertira les saxons à coups de crosse, et quand ces malheureux seront baptisés, il les fera mourir parce qu'ils n'observent pas le jeûne du Carême.

Mais c'est toujours le même propos : la religion est indispensable à l'unité de l'Etat comme le pensaient d'ailleurs les concitoyens de Socrate qui lui ont fait boire la ciguë parce que il n'adhérait pas, disait-on, aux dieux de la Cité, comme Marc Aurèle laissait persécuter les chrétiens, tout sage qu'il fût, bien qu'il ne crût pas un instant à sa propre divinité, parce que les chrétiens refusaient de jouer le jeu et mettaient en question officiellement cette religion nécessaire à l'équilibre de l'Empire.

Pour arriver à une civilisation à peu près humaine

Il y a donc un film pédagogique qui va se dérouler en face d'un monde barbare qu'il faut apprivoiser, qu'il faut civiliser, qu'il faut romaniser par le dehors plus que par le dedans jusqu'à ce qu'enfin on arrive à une civilisation à peu près humaine.

Il y aura donc des régressions évidentes. Il faudra reprendre toutes les invectives et toutes les sévérités de l'Ancien Testament, il faudra imposer la foi par des décrets de police ou sous peine de mort, selon les cas, en raison de cette intrication de la Cité et de la religion, puisque l'un soutient l'autre et que l'un est inséparable de l'autre.

Bien sûr que, dans tout cela, l'aspect mystique de la Cité de Dieu va s'estomper, la sainteté se réfugiera dans les monastères, elle se réfugiera dans les ermitages, elle se réfugiera comme toujours dans les mystiques qui font l'expérience authentique de Dieu et grâce auxquels, par bonheur, la pureté du message évangélique ne cesse pas de se communiquer.

II faudra donc faire constamment des soustractions pour discerner ce qui est le jeu de Satan, c'est-à-dire de l'homme adhérant à soi dans la complicité de son moi biologique et ce qui est vraiment de l'Esprit de Dieu dans la désappropriation radicale où s'atteste le mystère de l'éternelle pauvreté.

[Repère enregistrement audio : 28’ 30’’]

Assurer la présence de Jésus-Christ aujourd’hui

L’humanité d’aujourd’hui

Nous en sommes là : nous ne sommes pas meilleurs que nos pères, l'humanité d'aujourd'hui n'a pas de leçons à donner aux hommes du passé, qui s'est payée deux guerres mondiales en 25 ans, qui est engagée dans la guerre que vous savez, qui laisse subsister une misère effroyable dans les deux tiers du monde habité et qui continue à vivre à la surface de soi-même en développant un érotisme insensé qui d'ailleurs est heureusement contrebalancé par tout ce que la science réalise d'admirable dans le secret de recherches où l'homme ne cherche d'autre bien que la vérité.

Mais il reste toujours que, si nous voulons sauver ce bien unique qui est la Présence même de Jésus-Christ, nous avons à assumer les frais de cette expérience et à souffrir, je ne dis pas par l'Eglise qui est immaculée comme elle est infaillible, si elle est vécue dans son essence et dans sa réalité divine, c'est-à-dire comme un sacrement, mais de la part des hommes qui sont à la fois Pierre et Satan comme nous le sommes tous et chacun, il faut assumer les frais de cette expérience quoiqu'elle coûte – et elle coûte souvent très cher.

Dieu ne peut entrer dans l'histoire qu'en forme d'incarnation. Il ne peut être une réalité de l'expérience humaine qu'à travers une humanité qui le laisse transparaître.

Mais il est impossible que le chrétien n'assume pas l'Incarnation et ne la poursuive pas dans sa propre existence. Dieu ne peut entrer dans l'histoire qu'en forme d'incarnation. Il ne peut être une réalité de l'expérience humaine qu'à travers une humanité qui le laisse transparaître et s'il est vrai que l'humanité du Christ est unique dans son universalité, s'il est vrai que elle représente le sommet indépassable d'une pauvreté radicale, si ce bien ne doit pas nous manquer, si les hommes en doivent recevoir le rayonnement, si il faut faire luire sur tous et sur chacun la lumière de cette Présence, ce ne peut être que dans une fidélité à cette mission confiée sous le sceau de la démission aux premiers envoyés qui sont les Apôtres – le mot le dit, ce sont des envoyés – qui ont transmis par l'imposition des mains ce sacrement de démission à ceux qu'ils ont ordonnés pour prendre la relève et poursuivre leur tâche, il faut assumer ce dépôt, non pas dans ses limites qu'il faut constamment surmonter et auxquelles il faut constamment se soustraire, mais il faut l'assumer en acceptant d'être soi-même un témoin et en payant le prix par le dépouillement de soi-même.

Nécessité de l’Eglise

Si le Christ doit être d'aujourd'hui, il s'agit de l'Eglise d'aujourd'hui que nous avons à vivre et à assumer en transcendant les limites, les nôtres et celles d'autrui, par une fidélité plus profonde à notre vocation de pauvreté.

Nous ne pouvons pas faire l'économie de l'Eglise, si nous ne voulons pas nous priver de Jésus-Christ. [Nous ne pouvons] pas remonter à l'Eglise naissante qui n'est plus. Si le Christ doit être d'aujourd'hui, il s'agit de l'Eglise d'aujourd'hui que nous avons à vivre et à assumer justement en transcendant les limites, les nôtres et celles d'autrui, en les transcendant par une fidélité plus profonde à notre vocation de pauvreté qui n'est pas autre chose que notre vocation d'hommes libérés et créateurs d'un monde qui est en avant de nous-mêmes par ce vide créateur qui est le grand mystère de la grandeur et de la liberté.

Bien entendu cette vision mystique, est la condition même d'une foi libre et libératrice qui n'est attentive qu'à la lumière de cette Présence et qui s'interroge avec la sollicitude de l'amour, car si l'on vit le mystère de l'Eglise et si l'on en paie tant soit peu le prix, on reconnaît combien elle nous est nécessaire.

Pour moi, je suis parfaitement certain que, jamais, je n'aurais pu lire l'Evangile avec ce regard critique de la foi et en découvrir la richesse, c'est-à-dire le ramener finalement à la Présence même de Jésus, si je n'avais pas été instruit par les grands conciles – qui dans un langage admirable, fruit d'une expérience mystique incontestable – si je n'avais pas été instruit par les grands conciles de cette pauvreté divine au cœur de la Trinité, et de cet écho incroyable et merveilleux de cette pauvreté divine dans l'humanité de Jésus-Christ par les définitions, en particulier de Chalcédoine, qui marquent l'inconfusibilité des deux natures, qui nous mettent en présence de cette créature, Jésus-Christ, de cette créature qui n'est qu'une coquille de noix, si l'on veut, par rapport à la divinité et qui pourtant, parce que elle est emportée dans la vague divine, nous restitue, ou plutôt nous communique, la Présence personnelle de Dieu.

C'est l'Eglise, l'expérience ecclésiale, l'expérience mystique qui nous permet de lire les textes sans nous y arrêter, de les dépasser quand ils sont limités, pour retrouver le visage même du Seigneur, pour retrouver son cœur.

C'est l'Eglise, l'expérience ecclésiale, l'expérience mystique qui nous permet de lire les textes sans nous y arrêter, de les dépasser quand ils sont limités, pour retrouver le visage même du Seigneur, pour retrouver son cœur, pour dialoguer avec son amour et pour y puiser un sens sans cesse accru de notre liberté.

Le dogme, justement, est un sacrement lui-même, il est un sacrement, il est une eucharistie, il est un ferment de liberté, comme il est un ferment de vérité. Le dogme n'est pas un enseignement, il n'est pas une doctrine, il est la réponse de l'intimité aux interrogations de la nôtre.

[Repère enregistrement audio : 36’ 20’’]

Le mal

Dieu est du côté des victimes

On a épilogué à l'infini sur le péché originel et l'on n'a pas tenu compte de cet immense décalage : on a pris le récit de la Genèse comme si on n'avait pas l'agonie du Christ qui fait contrepoids, car il est évident que la grande interrogation de la foi, c'est-à-dire de l'amour, c'est comment le mal, pourquoi le mal ? Pourquoi le mal…

Quand on a expérimenté Dieu au plus intime de soi comme l'amour qui n'est que l’amour, quand on est entraîné à se vider de soi, aussi peu qu'on réussisse à l'accomplir, parce que on ne peut pas se trouver en face de lui sans se démettre de soi, comme il est éternellement évacué de soi, comment le mal ? Il fallait absolument que Dieu soit innocent de ce mal. Les rugissements de Job tendaient justement à cela : à exonérer Dieu de ce mal, à le mettre du côté des victimes, mais oui, à le mettre du côté des victimes, et c'est cela qui éclatera en la croix de notre Seigneur, que Dieu est du côté des victimes.

Si l'on est piétiné, Dieu l'est

Dieu est en nous, confié à chacun, pour que chacun le révèle à travers le prisme de sa propre et unique nature…, si l'on est piétiné, Dieu l'est. C'est parce que Dieu l'est qu'il y a un mal intolérable et scandaleux… parce que Dieu en est la victime comme la croix l'affirmera.

Il n'y aurait pas de mal si, il n'y avait pas dans l'homme cette valeur infinie, si, il n'y avait pas dans l'homme cette zone inviolable qui fait de chacun le centre d'un univers irremplaçable parce que Dieu est en nous, confié à chacun, pour que chacun le révèle à travers le prisme de sa propre et unique nature, parce que Dieu est confié à chacun de nous, que si l'on est piétiné, Dieu l'est. C'est parce que Dieu l'est qu'il y a un mal intolérable et scandaleux ; justement parce qu'il s'attaque finalement à Dieu, parce que Dieu en est la victime comme la croix l'affirmera au centre de la destinée humaine de Jésus-Christ.

L’innocence de Dieu

Il est bien clair que, on ne peut pas poser ce problème du mal de la même manière si on voit en Dieu un maître comme dans la Genèse qui impose une épreuve, étant lui-même hors du jeu, ne risquant rien, une épreuve qu'il sanctionnera de châtiments terribles parce qu'il est le maître et qu'il faut qu'on le sache. Le problème se déplace et gagne un niveau essentiellement distant si vous vous placez en face de l'agonie de Jésus, si le mal a ce visage personnel d'un amour piétiné, refusé et crucifié.

Alors éclate l'innocence de Dieu. Alors on comprend le mot de saint Paul : mais « la création est dans les gémissements de l'enfantement » (Romains 8 :22). Le monde n'existe pas encore, le monde véritable est en avant de nous, comme nous-mêmes sommes en avant de nous, parce que nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont en avant de nous et Dieu aussi est en avant de nous, le vrai Dieu, il ne se révélera que lorsque nous atteindrons à nous-même.

C'est quand nous sommes vraiment nous-mêmes, libérés, quand nous passons du dehors au dedans, quand nous atteignons à notre dignité humaine, quand nous sommes des créateurs, quand nous devenons l'origine, par la démission radicale, d'un univers nouveau : c'est à ce moment-là que la création authentique s'accomplit, que l'homme prend son vrai visage et que Dieu peut aussi révéler le sien.

L’intelligence du drame

Tout cela suppose une expérience spirituelle, intérieure, libératrice, en constante progression. Les problèmes se déplacent, ils changent de signification à mesure que la liberté grandit et que l'amour s'approfondit. Mais le dernier mot n'est pas dit – péché originel, péché originel – jusqu'à la fin des temps, il y aura progression dans l'intelligence de ce drame infini qui marque toute l'histoire de la croix et de l'agonie de Dieu, du commencement à la fin, ce mystère de la grandeur humaine incommensurable, qui fait que sa liberté est l'arbitre de Dieu même, car tel est justement le rôle de l'esprit : l'esprit ne peut rien subir, l'esprit doit décider lui-même de son destin et du destin de son univers, et finalement de celui de Dieu dans son univers.

L'homme grandit, grandit à l'infini à mesure que l'on approfondit ses relations d'un Dieu présent au plus intime de nous-même dans cette zone inviolable où réside le secret de notre humanité.

[Repère enregistrement audio : 42’ 00’’]

Pas une institution mais un sacrement

Le dogme

Le dogme n'est pas un enseignement, une explication du monde…, il est la réponse de l'humanité du Seigneur, de son intimité, aux interrogations de la nôtre en face de la sienne.

Le dogme n'est donc pas un enseignement, une explication du monde, il est, à chaque étape de la vie ecclésiale, une réponse jamais définitive en ce sens qu'elle serait fermée et incapable de s'accroître et de s'approfondir : il est la réponse de l'humanité du Seigneur, de son intimité, aux interrogations de la nôtre en face de la sienne.

Le dogme n'est jamais une limite, il n'est jamais une contrainte, il est essentiellement critique, il veut discerner justement ce qui est l'essence de l'amour de tout ce qui n'est pas lui et il nous ramène toujours au centre même qui est l'intimité de Jésus pour nous exposer à la lumière de sa Présence afin que nous gardions et accomplissions notre vocation d'hommes libres et de créateurs.

Quand on vit le mystère de l'Eglise dans la foi, on n'est jamais contraint, on n'est jamais gêné. On peut souffrir, certes, on peut souffrir, on peut être déchiré de toutes les confusions que certaines attitudes trop humaines qui relèvent de Satan d'ailleurs et non pas du Seigneur, de toutes les confusions qu'elles peuvent entraîner, mais on sait bien que, on n'est nullement sommé à ce conditionnement, qu’on n’est jamais subordonné à aucune limite humaine ; que on ne joint jamais dans l'Eglise que le Christ si l'on vit l'Eglise du dedans, comme il convient, comme un mystère de foi qui n'est accessible qu'à une expérience mystique.

Le terrain du mystère ecclésial

Ah ! Comme on a soif de voir l'homme reprendre sa place et comme on aspire à ce que les hommes d'Eglise soient des hommes et que, ils apportent en effet ce message de la grandeur humaine infinie dont la croix de Jésus est la mesure divine. Comment dire mieux que l'homme est infini que de lui donner pour mesure la vie même de Dieu ?

Mais rien ne peut nous empêcher de découvrir cette lumière. Tout, au contraire, nous y invite ; puisque dès que nous acceptons les limites, et que nous nous y soumettons, nous quittons le terrain du mystère ecclésial, nous ne sommes plus en face de l'Eglise, nous devenons esclaves des hommes dans la mesure d'ailleurs où nous le sommes de nous-même.

Retrouver le visage du Seigneur

Si nous tenons compte du film pédagogique, des adaptations nécessaires à un monde barbare qui n'a pas encore cessé de l'être, si nous faisons cette soustraction indispensable de tout ce qui est trop humain, de tout ce qui relève de Satan, c'est-à-dire du royaume des ténèbres et de notre moi complice, nous retrouverons toujours avec Paul aux portes de Damas, aux portes de Damas, le visage du Seigneur : « Je suis Jésus que tu persécutes. »

Cela suppose naturellement que nous vivions une vie de silence et de recueillement. Encore une fois, sans vie mystique, impossible d'être chrétien. Sans vie mystique, impossible de découvrir le Corps Mystique, car l'Eglise est un corps : oui, comme un symbole, d'ailleurs admirable, comme un pain vivant si on le prend du dedans, mais un corps qui n'a de sens que de l'intérieur.

Collaborateurs de Dieu

Combien de fois dans le confessionnal, n'est-on pas à genoux quand on est prêtre devant ces absolutions que l'on donne. Qui est-on ? On n'est là que comme un signe, comme un sacrement et on est à genoux devant ce mystère adorable d'une communication divine à travers la pauvreté de soi.

Comment d'ailleurs, quand on est prêtre, ne pas le réaliser ? Combien de fois dans le confessionnal, n'est-on pas à genoux quand on est prêtre devant ces absolutions que l'on donne. Qui est-on, qui est-on ? Devant des âmes d'enfants, devant des âmes d'adultes, devant des âmes qui s'ouvrent, qui disent leurs derniers secrets, qui est-on ? On n'est là, évidemment, que comme un signe, comme un sacrement et on est à genoux devant ce mystère adorable d'une communication divine à travers la pauvreté de soi.

Mais pourquoi s'étonner ? Est-ce que les parents qui donnent la vie ne sont pas émerveillés de cette vie entre leurs mains, cette vie qui s'est développée dans le sein de la mère sans qu'elle sache comment, et voilà cet enfant, voilà ce mystère adorable, voilà cette possibilité infinie, voilà cette réalité éternelle, voilà toutes ces puissances créatrices qui sont entre leurs mains, ils ont été l'instrument de cette création. Elle n'en est pas moins sublime et elle les met à genoux précisément parce que ils sont conscients qu'ils entrent là dans un contexte divin et que ils n'ont pas été seuls à l’œuvre, ils sont les collaborateurs de Dieu. Quelles que soient les limites des parents, cela n'enlève rien à la sublimité de leur paternité et de leur maternité au regard d'un enfant qui les traverse, qui sait que ils ne sont pas la source première, ni dernière, mais qu'ils ont concouru parce que, justement, l'action de Dieu s'incarne, que Dieu ne peut être une présence à l'histoire, donc à la réalité humaine, qu'à travers nous.

L’expérience du Christ

Ne laissons pas tomber cette expérience du Christ... L'Incarnation se continue et ne peut se continuer qu'à travers nous, car nous seuls pouvons donner un visage visible à Dieu dans l'humanité d'aujourd'hui.

Cette humanité très imparfaite, cette humanité incohérente, balbutiante, il y a des moments où elle est traversée d'un éclair de la Présence divine et ce sont ces sommets, finalement, qui marquent les étapes du progrès humain.

L'Eglise-Christ est là comme l'offrande divine de cette présence humaine du Seigneur, de cette présence fraternelle, intérieure à chacun de nous, qui ne cesse de nous solliciter à accomplir cette démission qui fera de nous, à notre tour, les Christs de l'humanité d'aujourd'hui.

Et c'est cela qui importe, finalement. Le Christ nous est confié, et dans l'humanité du Christ, la divinité nous est confiée dans sa fragilité infinie, et à travers la fragilité des hommes qui constituent l'Eglise, cette fragilité divine et encore plus sensible.

Nous pouvons trahir Dieu, nous pouvons le nier, nous pouvons le limiter, nous pouvons nous absenter de lui, nous pouvons le laisser tomber : il est sans défense, il ne peut compter que sur notre générosité. Et voilà : tout est remis en question sur cet unique article, notre générosité. Allons-nous laisser tomber Dieu ?

Pouvons-nous passer à côté de l'expérience du Christ en relisant [?] toute l'expérience humaine à la nôtre, la nôtre qui est si fluctuante, si dangereusement oscillante et imparfaite ? Pouvons-nous assumer toute l'histoire ? Pouvons-nous être une présence à toute humanité ? Sommes-nous assez universels pour que chacun trouve en nous une réponse à toutes les puissances de liberté qu'il est, si nous ne sommes pas vraiment le centre de l'unité humaine ?

Ne laissons pas tomber cette expérience du Christ qui nous est confiée, dont nous avons à être les sacrements pour la communiquer en nous effaçant en elle. L'Incarnation se continue et ne peut se continuer qu'à travers nous, car nous seuls pouvons donner un visage visible à Dieu dans l'humanité d'aujourd'hui.

Vivre le divin pour entrer dans l’humain

Les hommes sont fatigués des mots, ils sont fatigués de la morale, du moralisme, des exhortations, ils sont fatigués des contraintes, des limites, de tout ce qui semble être un barrage à leurs connaissances, à leur pouvoir et à leur vouloir. Ils ne croiront jamais [à] une foi créatrice, [à] une foi qui est un crédit fait à l'amour, s'ils ne rencontrent cet amour visiblement manifesté en nous.

Et tout est là : si nous n'engagions que nous, mais c'est impossible, nous n'engageons pas que nous, s'il est vrai qu'il y a en nous une zone inviolable, s'il est vrai qu'il y a en nous quelque chose d'infiniment sacré, s'il est vrai que nous avons une dignité à respecter en nous et dans les autres, s'il est vrai que nous avons tous un même centre, qui fait que nous sommes tous un, nous ne représentons pas que nous-même mais toujours lui, bien plus que nous, engageant sa vie dans la nôtre au point, si j'ose dire, que nous sommes l'espérance de Dieu.

Nous sommes loin des problèmes d'institution. Il n'y a pas d'institution finalement : il n'y a qu'un sacrement. Ceux qui voient l'Institution, c'est qu'ils ne voient pas le mystère de l'Eglise, c'est qu'ils ne la vivent pas dans la foi, c'est que ils ne sont pas axés sur l'intimité du Seigneur, c'est que ils ne poursuivent pas, dans la désappropriation d'eux-mêmes, l'Incarnation de Dieu.

L'Esprit n'est pas emprisonné dans la pauvreté de Dieu : c'est là qu'il éclate, c'est là justement que il a sa source et son origine éternelle, c'est là que résident les assises de toute liberté, s'il est vrai que la liberté, c'est le pouvoir de se donner jusqu'aux racines de l'être.

Mais tout cela ne deviendra réel pour nous que dans une prise de conscience, jour après jour, minute après minute, dans le contact avec les autres qui conditionnent si rigoureusement notre propre existence, que si à chaque instant, nous reprenons conscience de ce bien commun et infiniment personnel tout à la fois qui est la Présence, qui est la vie de Dieu confiée à cette humanité et qu'elle a la mission d'exprimer, de réaliser dans tout l'univers pour que l'univers enfin existe et qu'il réponde à l'amour de Dieu comme à l'attente humaine.

Tout est en avant de nous, mais tout aussi est remis entre nos mains et c'est vrai que, dans l'autre humain, il y a l'Autre divin et c'est vrai que, dans toute douleur humaine, il y a la douleur divine, dans toute agonie humaine, l'agonie du Christ, dans tous les supplices humains, la croix de Jésus, et par bonheur aussi, dans toutes les joies humaines, la Résurrection du Seigneur.

Nous ne pouvons pas entrer pleinement dans l'humain sans vivre pleinement le divin puisque c'est dans ce mariage indissoluble que se situe toute la grandeur de notre vie.

Prendre Dieu en charge

Qu'en adviendra-t-il de Dieu dans cette humanité ? Qu'est-ce qui lui arrivera aujourd'hui, demain, à travers nous, par nous, dans notre foyer, dans notre milieu de travail, dans notre voisinage, dans notre maison, dans notre quartier, dans notre cité, enfin dans le monde que nous habitons, qu'est-ce qui va lui arriver ? Au fond, toute la question est là.

Une fois de plus, il s'agit de sauver Dieu et tout sera sauvé. S'il n'est pas sauvé, rien ne le sera. Alors que faire, sinon se mettre à l'écoute, à l’écoute de ce cœur humain où bat le cœur de Dieu, se mettre à l'écoute de ces profondeurs humaines où l'Esprit pousse ses gémissements ineffables, comme dit l'Apôtre saint Paul, sinon de se placer devant ce sanctuaire vivant de Dieu, qui est l'homme, pour préserver dans l'humanité cette source sans rien dire, en assumant le risque de Dieu dans la démission de nous-même.

Nous ne sommes nous-même que là et nous ne pouvons l'être que en prenant conscience qu’il ne peut pas vivre, Dieu, qu’il ne peut pas vivre autrement dans l'expérience humaine. Nous ne savons rien que ce que l'expérience humaine peut nous apprendre, mais l'expérience humaine est ouverte à l'infini, l'expérience humaine s'enracine en Dieu qui en est le cœur et Dieu n'est une réalité dans l'histoire qu'à travers cette expérience quand éclatent toutes nos limites et que le visage de Dieu se révèle à travers nous uniquement comme l'éternel amour.

Mais quoi ! Inutile d'ajouter des mots à des mots. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de le prendre en charge, comme François l'a si profondément compris, de le prendre en charge sans nous occuper de nous dans la mesure où nous ne sommes pas tellement infirmes, tellement abrutis par la douleur, que nous ne disposions plus de nous-même, mais tant que nous disposons de nous-même, l'assumer, le décrucifier, témoigner de lui sans parler de lui en le laissant transparaître dans un espace toujours plus vaste, dans un espace de lumière et d'amour, dans un espace silencieux où sa Présence se respire.


(1) Paris Match n° 923 - 17 Décembre 1966 (Noël) article : Noël, univers Match sur la nouvelle messe.

(2) Le subordinationisme : dès les premiers temps du christianisme, le Fils, Jésus, est considéré subordonné au Père car il a été créé par le Père alors que le Père est, lui, inengendré et absolument transcendant, au contraire du Fils. Cette doctrine assigne une infériorité d'être, de statut ou de rôle au Fils ou au Saint-Esprit à l'intérieur de la Trinité.