Homélie de Maurice Zundel à Bex (Suisse) en 1951. Non édité ; les titres sont ajoutés.

Le désintéressement de saint Paul

La célébration de la liturgie d'aujourd'hui à Saint-Paul-hors-les-murs a fait introduire dans le texte de la liturgie ce récit de la carrière de saint Paul où l'Apôtre, en se défendant contre certaines accusations perfides qui circulaient dans l'Eglise de Corinthe, rappelle tout ce qu'il a enduré pour la cause de Jésus-Christ.

Il ne nous est pas possible d'analyser en détail toutes les phases de cette carrière infinie. Il me semble qu'il nous est utile de souligner un aspect de la carrière de saint Paul qui est peut‑être plus à notre portée et qui n'est certainement pas le moins émouvant. Je veux parler du désintéressement de saint Paul.

Saint Paul s'est fait un titre de gloire de travailler, de ses propres mains, pour gagner sa vie. Il le dit d'une manière formelle, à plusieurs reprises, aux Corinthiens auxquels il écrit. « Je pourrais, comme les autres apôtres, vivre de l'Evangile, mais personne ne m'enlèvera cette gloire de prêcher l'Evangile gratuitement. » Et, comme il avait appris le métier de tisseur de tentes, il travaillait le jour et la nuit pour satisfaire à ses propres nécessités et aux nécessités de tous ceux qui l'accompagnaient.

Voilà une situation qui parait singulière. Cet apôtre, le plus grand de tous, celui qui allait conquérir au Seigneur Jésus tout le monde des pays méditerranéens, cet homme qui ne s'accorde pas un instant à soi, qui travaille le jour et la nuit, qui travaille de ses mains pour gagner sa vie pour n'être à charge à personne, afin que l'Evangile apparaisse, à travers lui, comme un don purement gratuit. Il semble que, par le travail de ses mains, il soustrait quelque chose à son apostolat, qu'il aurait pu faire davantage, s'il avait été entièrement libre de ses nécessités matérielles.

Rien n'est banal quand l'amour le transfigure

L’Evangile n'est pas un mot, ce n'est pas un enseignement, ce n'est pas une technique de la prière abstraite. L'Evangile, c'est nous-même en état d'ouverture, en état de lumière, en état de générosité.

Mais saint Paul sait très bien que c'est là un bien, que l'Evangile n'est pas un mot, ce n'est pas un enseignement, ce n'est pas une technique de la prière abstraite. L'Evangile, c'est nous-même en état d'ouverture, en état de lumière, en état de générosité. Et saint Paul savait très bien qu'il n'y avait pas de procédé, qu'il n'y avait pas de méthode pour professer le Christ, que le Christ était un vivant, qu'il était une Présence réelle, que c'était seulement dans le silence total de lui-même, dans le rayonnement silencieux de son amour que le visage du Christ se dessinerait avec une authenticité parfaite. Il savait très bien que l'être est une incarnation et que l'incarnation consiste précisément à saisir Dieu en pleine pâte humaine.

La direction évangélique, c'est une entrée en plein dans la vie, c’est de nous plonger dans la pâte humaine et la faire lever peu à peu par ce rayonnement de l'Amour, de la Présence du Christ.

Notre tentation à nous est toujours d'imaginer la religion comme quelque-chose que l'on met à part, qu'il y a, le dimanche ou le matin et le soir, un instant privilégié et cette religion, mise ainsi en dehors de la vie, finit par nous lasser parce qu'elle est quelque-chose d'artificiel, parce qu'il nous faut faire violence pour y entrer. Au lieu que la direction évangélique, c'est une entrée en plein dans la vie, c’est de nous plonger dans la pâte humaine et la faire lever peu à peu par ce rayonnement de l'Amour, de la Présence du Christ qui est en nous par la grâce et qui nous a été confié, précisément, pour transsubstantier toute la vie humaine en Dieu en la prenant, jour par jour, en ce qu'elle comporte de plus matériel, de plus commun, de plus banal, parce que rien n'est banal quand l'amour le transfigure.

Jésus est un charpentier. Il est un ouvrier et il sauve le monde par ce travail commun et banal, autant que par le sacrifice de la Croix. Et saint Paul, le grand héraut du Christ, travaille jour et nuit, afin de subvenir par le labeur de ses mains à toutes ses nécessités et celles de ses compagnons.

Rien n'est en dehors de Jésus-Christ

Rien n'est en dehors de Dieu. Rien n'est en dehors de Jésus-Christ parce que Jésus est au fond de la vie, comme la vie a sa source en Jésus. Et saint Paul sait bien que c'est par cette voie et nulle autre, par cette voie qu'il parviendra à rendre sensible aux hommes la Présence de Dieu, parce qu'il est l'un d'eux, il est comme eux, il n’y a rien de particulier dans son être. Il n'y a en lui que le sourire intérieur de la grâce et de l'amour qui change tout, qui transfigure tout et qui donne précisément aux travaux de tous les jours une noblesse infinie.

C'est la grande voie chrétienne : entrer dans la vie pour identifier la vie avec Dieu. En s'identifiant avec les autres, comme les autres sont notre premier chemin vers Dieu. Par ce grand souci de saint Paul de prêcher l'Evangile gratuitement, c'est surtout le souci de s'adapter aux autres : « Je me suis fait juif avec les juifs, je me suis fait sous la Loi comme ceux qui se croient encore sous la Loi, je me suis fait sans Loi avec ceux qui étaient sans Loi. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous à Jésus Christ. »

Entrer dans la vie des autres car il s’agit du Christ

Et c'est pourquoi, finalement, entrer dans la vie, agir en pleine pâte humaine, c'est d'abord entrer dans la vie des autres, s'identifier avec eux, s'adapter à eux, devenir ce qu'ils sont. Nous sommes toujours en rivalité les uns avec les autres, nous avons peur que les autres prennent la première place, qu'ils nous prennent la place que nous convoitons et, à travers notre politesse, nous sommes en conflit avec les autres, jusqu'au moment où nous comprenons que la question n'est pas là, jusqu'au moment où nous sentons que le Christ, dans celui qui est devant nous, nous est confié, qu'il ne s’agit pas de lutter à égalité sur le plan horizontal, car Jésus nous a fait crédit, il nous a donné cette âme et c'est nous le berceau de sa nativité.

Il ne s'agit plus de nous ni de l'autre, mais il s'agit de Dieu, et entre nous il y a tout ce mystère, entre l'autre et nous, il y a la vie du Christ.

Et, à partir de ce moment-là, nous sentons qu'il ne s'agit plus de nous ni de l'autre, mais qu'il s'agit de Dieu et qu'entre nous il y a tout ce mystère, entre l'autre et nous, il y a la vie du Christ. Alors, tout naturellement, nous nous retirons devant le Christ et nous faisons le vide en nous, nous nous rendons disponibles. Comme dans le pardon : baiser les pieds de l'adversaire pour le désarmer, nous savons qu'il n'y a pas d'autre méthode, à ce moment-là, que de disparaître afin que Jésus apparaisse et qu'il soit possible qu'il soit aimé.

S'effacer devant le Christ pour qu’il croisse

Tout saint Paul est là : s'effacer devant le Christ, disparaître en lui, faire le vide de soi-même, entrer dans un immense silence pour que Jésus seul apparaisse, pour que sa Parole retentisse dans le cœur des autres, qu'enfin l’Evangile apparaisse comme la vie de la vie, comme le grand secret que chacun porte en soi et qu'il vient de découvrir en lui.

Ecoutons ce matin, puisque l'Eglise nous y invite en célébrant la liturgie d'aujourd'hui à Saint-Paul-hors-les-murs, écoutons cette confidence de l’Apôtre. S'il nous ouvre son cœur, c'est simplement pour nous montrer ce que doit devenir le nôtre, car nous sommes autant que lui chargés du Royaume de Dieu et nous avec, avec lui, à porter la sollicitude de toutes les Eglises, le poids de toutes les détresses et l'espérance de tous les vivants. Et demandons à Dieu, par l'intercession de ce grand Apôtre, de nous effacer en lui, de nous cacher dans sa lumière afin que nous fassions toujours davantage de notre vie humaine comme un sacrement vivant. La tendresse du Seigneur est que nous puissions réaliser ce mot qui était le secret de saint Jean-Baptiste et qui est devenu le nôtre : « Il faut qu'il croisse et que je diminue. »

Oui, c'est cela : il y a entre les autres et nous une Présence qui est comme un rempart de lumière, qui nous délivre de nos propres limites et de celles des autres. C'est la Présence de Jésus qui nous est confiée, qui veut naître et grandir par notre amour dans la mesure où nous entrons dans ce secret bienheureux et qui est exprimé tout entier dans le mot de saint Jean-Baptiste : « Il faut qu'il croisse et que je diminue. »