Conférence de Maurice Zundel le vendredi 7 août 1959 lors de la retraite aux franciscaines de Lons-le-Saunier à Ghazir. Edité dans « je parlerai à ton cœur ». (*) Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

Le dialogue du pain de vie

Le miracle de la multiplication des pains

Saint Thomas nous dit que le baptême, que le baptême implique, contient un vœu, un désir de l'Eucharistie. Cette proposition de saint Thomas, cette affirmation est riche d'une multitude de conséquences et nous invite à voir, finalement, dans l'Eucharistie le seul sacrement dont tous les autres sont des préparations ou des conséquences.

Il est impossible de méditer sur l'Eucharistie sans relire le chapitre 6 de saint Jean qui nous rendra sensible, d'ailleurs, ce que nous disions tout à l'heure sur le caractère des miracles de notre Seigneur ; car s'il est un miracle qui faillit constituer pour lui un piège presque insurmontable, c'est bien celui de la multiplication des pains. Et il ne faut jamais oublier, justement, ce contexte tragique qui donne son sens et son rythme à ce discours sur le pain de vie.

La multiplication des pains, en effet, avait provoqué un enthousiasme délirant, puisque les plus proches avaient dû en parler aux plus lointains, et que toute cette foule avait vu dans cette multiplication le signe du commencement de l'ère messianique, comprise dans le sens matériel où elle l'entendait. On voyait dans ce geste le départ et le commencement d'un monde nouveau, où les miracles allaient pleuvoir, où les ennemis d'Israël seraient jetés hors des frontières de la Palestine, on serait nourri justement par des prodiges et où on serait tout naturellement, tout naturellement conduit à la gloire et au triomphe, auquel seraient associés d'abord les Juifs, qui sont naturellement les élus de Dieu, et le reste du monde qui recevrait les miettes, qui recevraient les miettes de ce festin messianique.

La situation est tellement dangereuse pour notre Seigneur, puisque c'est exactement ce qu'il a voulu toujours éviter. Si il n'a pas revendiqué jamais ce titre de Messie devant la foule, si il ne l'a pas même revendiqué devant ses Apôtres, si la confession de Césarée qui l'énonce d'une manière formelle doit rester un secret gardé jusqu'à sa mort, le résultat de la multiplication va exactement à l'encontre de toutes ses intentions : elle met en danger précisément le caractère de sa mission et ce danger n'est pas un danger imaginaire puisque Jean-Baptiste a été exécuté, a été exécuté. Il ne s'agit donc pas d'alerter la police avant que l'heure ne soit venue de la Crucifixion dans la ville sainte.

Car ici, nous sommes aux frontières de la Galilée, en face de Capharnaüm, dans les États d'Hérode le Tétrarque qui est précisément celui qui a mis à mort Jean-Baptiste. Notre Seigneur en est tellement affecté que il prend la fuite. Il se retire sur la montagne justement pour échapper à ce faux triomphe, pour permettre aux disciples de reprendre la mer, et de n'être pas, de n'être pas gagnés par la contagion. Puis, enfin, la nuit, la nuit qui vient jettera ces gens dans le sommeil et, pour un moment, leur fera oublier leur enthousiasme.

Obtenir la nourriture qui ne périt point

Le matin, ils sont à la quête de Jésus, ne le trouvent pas et le mouvement s'apaise, précisément parce que il a disparu. Cependant, les plus échauffés qui tiennent à leur idée, qui veulent que l'ère messianique ait été inaugurée, le retrouveront, au bout de quelques jours, dans la synagogue de Capharnaüm. Et c'est alors que s'engagera le dialogue du pain de vie.

Pour le comprendre, il faut se rappeler l'autre dialogue qui est construit exactement sur le même rythme : je veux dire l'entretien avec la Samaritaine. C'est tout à fait, c'est tout a fait frappant, c'est exactement la même pédagogie, la même méthode : Jésus part de l'élément : l'eau, dans le cas de la Samaritaine, la nourriture, celle de la multiplication des pains, dans le cas des plus échauffés qui l'affrontent dans la synagogue de Capharnaüm.

Comme il voulait conduire la Samaritaine par l'eau, l'image de l'eau, de l'eau vive, jusqu'à la source qui jaillit en vie éternelle, jusqu'à la rencontre avec le Dieu vivant au-dedans d'elle-même, il veut amener ces exaltés à chercher le vrai Royaume de Dieu, non pas celui qui vient à coup de miracles et dont on peut dire : « Il est ici ou il est là », le Royaume de Dieu vient silencieusement, il n'éveille pas l'attention des guetteurs et on ne peut pas dire : « Il est ici ou il est là » (Luc 17:21), car il est au-dedans de nous.

C'est donc cette même démarche que Jésus inaugure : « Vous me cherchez non pas parce que vous avez cru, mais parce que vous avez été nourris. Travaillez pour obtenir la nourriture qui ne périt point. » (Jean 6:26s)

Croire en celui que le Père a marqué de son sceau

Mais, naturellement, à mesure que il leur demande un effort, il y aura de leur part un raidissement, un raidissement, une exigence toujours plus brutale : « Que faut-il faire pour obtenir cette nourriture ? »« Croire ! Il faut croire. Voilà : il faut croire en celui que le Père a marqué de son sceau. »« Mais, croire ? Quels signes fais-tu pour que nous croyions en toi ? »

Tout à l'heure, ils voulaient le faire roi, du moins l'avant-veille ou quelques jours auparavant, ils voulaient le faire roi, en raison de la multiplication des pains. Et maintenant, parce que, on leur demande un effort, ils se raidissent jusqu'à l'insolence, ils demandent un signe et ils rappellent que Moïse a donné le pain du ciel.

C'est là que Jésus enchaîne : « Non, il ne vous a pas donné le pain du Ciel, puisque ceux qui ont mangé sont morts. Ceux qui mangent le vrai pain du ciel ne meurent pas. » Et alors il réclame à nouveau la foi, en montrant dans la foi, précisément, la source de la vie éternelle. « En vérité, je vous le dis, je suis le pain de vie, qui vient à moi n'aura jamais faim, qui croit en moi n'aura jamais soif. Mais je vous l'ai dit, vous ne me voyez, vous me voyez et vous ne croyez pas... (Jean 6:35) – et tout le développement justement –... Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire... Quiconque entend l'enseignement du Père et s'en instruit vient à moi... En vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle... »

La Parole qui est source de vie

Car il s'agit de la foi en sa Personne, il s'agit de se nourrir de cette Parole qui est source de vie.

Enfin, c'est lui qui est source de vie, comme il l'était pour la Samaritaine. A partir de l'eau du puits, il voulait la conduire précisément à cette source de vie qui est en lui et qui rejaillit en elle, comme il veut conduire ses auditeurs à la foi en sa Personne qui est source de vie.

Comme la résistance s'accroît, comme la partie est perdue – et nous allons le voir tout à l'heure – comme il sent qu'ils lui échappent, il va les mettre en demeure cette fois de l'acte de foi le plus difficile qui est justement de croire que ce pain de vie, que cette Parole qui est source d'éternité, c'est sa chair – sous-entendu immolée – et c'est son sang – sous-entendu versé.

C'est-à-dire que, il les oriente vers le mystère de la Croix, qui sera le point de départ du salut pour toutes les générations. Si vous voulez, il les réduit aux abois. Il n'y a plus rien à perdre puisque ils vont se séparer de lui, que leur attitude est une attitude de refus qui ne cesse de se raidir à mesure qu'il parle. Il va les mettre au pied du mur, en quelque manière. Il va leur demander l'acte de foi le plus difficile, qui est de croire que le salut peut venir de la mort, que le salut peut venir de l'immolation, que le salut peut venir de la défaite, alors qu'ils escomptaient le triomphe. Il oppose à leur messianisme charnel, temporel, national, visible, victorieux et accompli à coups de miracles, il oppose le salut qui vient de Dieu dans la défaite, dans la mort et dans la crucifixion.

L'Eucharistie est liée à la Croix d'une manière essentielle et indissoluble.

Et qu'il en soit bien ainsi, nous en sommes informés par le fait que les paroles de la consécration évoquent toujours le mystère de la Croix, évoquent le Sang de la Nouvelle Alliance et qu'il s'agit donc bien du sang répandu et de la chair immolée, comme saint Paul nous le confirme d'ailleurs, qui nous dit que « toutes les fois que nous participons à ces mystères, nous annonçons la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne. » (1 Co. 11:26) L'Eucharistie, autrement dit, est liée à la Croix d'une manière essentielle et indissoluble. C'est pourquoi je suis convaincu que, dans saint Jean, ce discours du pain de vie répond au discours de la Croix dans les Synoptiques.

[Repère enregistrement audio : 11’ 34’’]

Si l'Eucharistie est essentiellement liée à la Croix, elle l’est aussi à la Communauté

Choisir dans la foi l'adhésion à sa Personne

Vous vous rappelez que la confession de Césarée, au chapitre 16 de saint Matthieu est suivie [de] :

« A dater de ce jour, Jésus commence, commença de montrer à ses disciples qu'il lui fallait s'en aller à Jérusalem, y souffrir beaucoup de la part des Anciens, des Grands-Prêtres et des Scribes, être mis à mort, et le troisième jour, ressusciter. Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner en disant : Dieu t'en préserve, Seigneur. Non, cela ne t'arrivera point ! Mais lui, se retournant dit : Arrière Satan, tu me fais obstacle, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes. Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa Croix et qu'il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais celui qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. » Et ainsi de suite...

Donc ici, nous avons la confrontation désespérée de ce groupe de disciples, suspects d'ailleurs puisque ils veulent se nourrir de miracles et qu'ils rêvent d'un triomphe temporel et immédiat, la confrontation de Jésus, à ce tournant de son histoire, où tout apparaît déjà comme perdu.

Et c'est d'ailleurs pourquoi il s'adresse à ces disciples et les met en demeure de choisir, de choisir dans la foi, de choisir dans l'adhésion à sa Personne, de choisir dans la nuit, qui sera un jour la nuit de Gethsémani.

Voulez-vous, Jésus dit alors aux douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » – Simon Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les Paroles de la vie éternelle. Nous croyons, nous, et nous savons que tu es le Saint de Dieu. »

Croire jusqu’à la Croix car le vrai Dieu est un Dieu fragile

Donc, dans ce discours, dont le rythme est tout à fait analogue à l'entretien avec la Samaritaine, il y a cette montée, cette montée toujours plus tragique où, devant la fermeture de ceux qui ne rêvent que d'une réussite charnelle et qui veulent faire reposer l'intervention de Dieu sur une cascade de miracles, il y a cette nécessité de les confronter avec la Croix.

Tout cela finira dans la catastrophe, tout cela finira dans le Sang de la Nouvelle Alliance et il faudra justement avaler ce mystère : se nourrir de la chair immolée et du sang versé, c'est-à-dire venir chercher le salut dans ce qui est apparemment la plus cruelle défaite.

Impossible de séparer l'Eucharistie de la Croix, puisque nous ne faisons pas autre chose à la messe, qui est inséparable de la Croix ; nous ne faisons pas autre chose que de rendre présent le mystère de la Rédemption, que d'accomplir, comme dit la Liturgie, le mystère de la Rédemption en relevant le défi que Jésus a jeté au monde dans la synagogue de Capharnaüm.

Pour être nourri du pain du ciel, pour avoir la vie, il faut croire… jusqu'à la Crucifixion, car le vrai Dieu est un Dieu fragile…, c'est un Dieu qui oppose à tous les refus d'amour son Amour crucifié.

Pour être nourri du pain du ciel, pour avoir la vie, il faut croire et il faut croire jusque-là : il faut croire jusqu'à la défaite, jusqu'à la mort, jusqu'à la Crucifixion, car justement le vrai Dieu est un Dieu fragile, c'est un Dieu que n'importe qui peut tuer, c'est un Dieu immolé, c'est un Dieu qui oppose à tous les refus d'amour son Amour crucifié.

Le mystère de la Croix rendu présent par un repas

Mais si l'Eucharistie est essentiellement liée à la Croix, elle est aussi essentiellement liée à la Communauté.

Et c'est pourquoi justement l'Eucharistie, c'est-à-dire le mystère de la Croix à travers tous les siècles, sera rendu présent, c'est pourquoi l'acte rédempteur sera communiqué au monde sous la forme d'un repas, le repas étant précisément le symbole – et ici plus que le symbole – le sacrement de l'unité. Car la Croix unit, tandis que le péché sépare. Or Jésus, précisément, comme le dit saint Paul admirablement, « est venu faire tomber les murs de séparation. » (Ep. 2:14) Il est venu réunir ce qui était divisé. Il est venu rapprocher ce qui était lointain. Il est venu faire des Juifs et des Gentils, des Juifs et des Païens, un seul Peuple. Il est venu réaliser précisément sa vocation de second Adam qui est de rassembler toute l'Histoire et de faire de tous les hommes un seul pain ou plutôt un seul corps, comme dit saint Paul dans la première épître aux Corinthiens : « Nous tous qui participons à un seul pain, nous sommes un seul corps. » (1 Co. 10:17) Ou, comme il dit d'une manière plus frappante encore dans l'épître aux Galates : « Nous devenons en lui un seul » (Ga. 3:28), c'est-à-dire une seule Personne, une seule Personne.

Si donc il s'agit de se nourrir du mystère de la Croix, de manger la chair immolée, de boire le sang versé, de trouver la vie dans la mort et d'accepter la défaite de Dieu comme l'expression suprême de son Amour, en croyant que le Dieu vivant est un Dieu fragile parce que il est un Dieu qui n'est que son Amour, nous ne pourrons nous assimiler le mystère de la Croix, nous ne pourrons nous assimiler l'acte rédempteur précisément que dans le banquet de la communauté.

Dans la communauté atteindre à la Nouvelle Naissance et participer à la mission

La mission de Jésus c'est la mission du second Adam, c'est la mission de rassembler, de réunir, de faire tomber les murs de séparation.

C'est dans la communauté que nous atteindrons à la Nouvelle Naissance, c'est dans la communauté, comme dit Teilhard de Chardin, que nous serons " christifiés ", que nous deviendrons Christ, que nous participerons à l'Incarnation et à la mission de Jésus-Christ, qui est la mission du second Adam.

Pour avoir part à la Croix, il faut avoir part à la mission de Jésus, et la mission de Jésus c'est la mission du second Adam, c'est la mission de rassembler, de réunir, de faire tomber les murs de séparation, de prendre en charge toute l'Histoire, toute l'Humanité et tout l'Univers.

[Repère enregistrement audio : 19’ 12’’]

Tout cela est lié : la foi à la Croix, la Croix à l'Eucharistie, l'Eucharistie à la communauté

Le Fils de Dieu et le Fils de l'homme

Nous ne pouvons participer à l'intimité du Fils de Dieu qu'en accomplissant la mission du Fils de l'homme.

C'est donc en forme d'Église que Jésus vient à nous, pour faire de nous l'Église et nous ne pouvons précisément Le rencontrer que dans la communauté, par la communauté et pour la communauté, puisque la foi qui nous unit à sa Personne, qui nous fait reconnaître en lui le Fils de Dieu est inséparable de la foi qui nous fait reconnaître en lui et qui nous fait devenir avec lui le Fils de l'Homme. Justement, nous ne pouvons pas atteindre l'un sans l'autre, le Fils de Dieu sans joindre en même temps le Fils de l'homme, et nous ne pouvons participer à l'intimité du Fils de Dieu qu'en accomplissant la mission du Fils de l'homme.

Tout cela est lié : la foi à la Croix, la Croix à l'Eucharistie, l'Eucharistie à la communauté. Tout cela constitue une unité impossible à diviser : participer à la divine liturgie, vivre la messe c'est vivre la Croix et vivre la Croix, c'est vivre la vocation du second Adam, vivre la Croix, c'est entrer dans sa mission, vivre la Croix, c'est refuser toutes les séparations que le péché a engendrées, puisque, comme dit l'oraison de la Fête du Christ-Roi : « Les peuples ont été désagrégés, dispersés par le péché. » S'unir à lui, c'est donc rassembler et réunir et faire de tous ces peuples un seul pain et un seul corps.

Et c'est alors justement que nous sommes véritablement unis à lui et que nous sommes en prise sur sa Présence. Je crois, en effet, que si notre Seigneur est le Fils de l'Homme, si il est chez lui à l'intérieur des autres, comme on le dit magnifiquement : « Il est toujours chez lui à l'intérieur des autres », il ne nous manque jamais. L'Ascension, si l'Ascension a effacé sa Présence visible, il n'est pas monté vers un ciel imaginaire. Il peut demeurer au milieu de nous, avec nous, puisque le Ciel c'est la lumière, la lumière du face à face avec Dieu où il est entré naturellement dans une plénitude infinie. Mais notre Seigneur peut être – et il est sûrement – au milieu de nous, il est avec nous jusqu'à la fin des siècles, non pas seulement par sa divinité, ce qui va de soi, mais par son humanité elle-même qui est d'ailleurs inséparable de la divinité.

L’Eucharistie est un oui total

Notre Seigneur, qui est donc chez lui à l'intérieur des autres, y est partout lui-même, par son humanité aussi bien que par la divinité. Il n'est donc jamais absent de nous-même. C'est nous qui sommes absents de lui et l'Eucharistie a pour but, précisément, précisément de nous ouvrir à lui, de nous mettre en prise sur lui, je veux dire d'opérer cette identification avec lui, qui est impossible si nous ne sommes pas disposés à nous ouvrir aux autres et à assumer la mission du second Adam qui est de les rassembler tous dans son Amour.

Car il est clair que si l'Eucharistie opérait simplement magiquement par le fait que nous allons communier en ouvrant la bouche, il n'y aurait plus de problème. Si Dieu pouvait nous transformer comme ça, sans notre participation, il n'y aurait jamais eu de péché, il n'y aurait jamais eu le drame de la faute originelle, il n'y aurait jamais eu le drame de l'histoire, il n'y aurait jamais eu le drame de la Croix !

Justement, Dieu ne peut rien que s'offrir éternellement, sans s'imposer jamais. S'il nous attire, s'il nous appelle, s'il nous prévient, s'il nous aimante, nous avons toujours le pouvoir de dire non. Et justement l'Eucharistie, c'est cette exigence d'un OUI total, d'un oui si ouvert, si universel, qu'il embrasse le monde entier.

L'Eucharistie nous rend présent à la Croix

L'Eucharistie, c'est de nous rendre présent à la Croix… en renonçant à ce règne du péché qui est la grande blessure infligée à l'œuvre de Dieu et à Dieu lui-même.

Et comment la Croix serait-elle autre chose ? Et comment l'Eucharistie, qui nous rend présent le mystère de la Croix, affaiblirait-elle cette exigence ? L'Eucharistie, c'est justement de nous rendre présent à la Croix, comme Marie et saint Jean, en participant au mystère de la Rédemption, en refusant toutes les séparations, en renonçant précisément à tout ce qui entraînait la séparation, en renonçant à ce règne du péché qui est la grande blessure infligée à l'œuvre de Dieu et à Dieu lui-même.

Sa Présence se communiquera dans le banquet sacré et réellement le Seigneur viendra à nous d'une manière nouvelle, c'est-à-dire en forme de communauté, en forme d'Église, faisant de nous-mêmes le Corps Mystique, faisant de nous-mêmes l'Église.

Cette blessure ne peut être réparée, que si, venant au pied de la Croix, revendiquant notre part, nous réclamant de cette victime, nous identifiant avec elle et disant sur elle : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang », comme pouvaient le dire Marie et saint Jean, si du même coup, nous rassemblons toute l'humanité pour en faire le Corps Mystique de Jésus, ce corps dont il est la tête et qui, maintenant, constitué par notre présence, par notre consentement et notre amour, va être qualifié pour l'appeler. Et le Seigneur répondra. Il répondra, c'est-à-dire que le Corps Mystique étant ouvert sur lui, sa Présence se communiquera dans le banquet sacré et réellement le Seigneur viendra à nous d'une manière nouvelle, c'est-à-dire en forme de communauté, en forme d'Église, faisant de nous-mêmes le Corps Mystique, faisant de nous-mêmes l'Église, réalisant à travers nous sa vocation de second Adam, nous chargeant, puisque nous y consentons, de toute l'Humanité et de tout l'Univers.

[Repère enregistrement audio : 26’ 50’’]

Une doctrine parfaitement harmonieuse et unitaire

L’Eucharistie fait de nous le Corps Mystique

Il faut aller communier à cause du grand désir que Jésus-Christ a de nous recevoir et de nous avoir pour membres en lesquels il soit vivant pour son Père.

Le Père de Condren d’ailleurs, a dit une parole infiniment précieuse et qui va, je crois, dans le sens de ce développement : « Il faut aller communier à cause du grand désir que Jésus-Christ a de nous recevoir et de nous avoir pour membres en lesquels il soit vivant pour son Père. » (1) Il faut aller communier à cause du grand désir que Jésus-Christ a de nous recevoir et de nous avoir pour membres en lesquels il soit vivant pour son Père.

Justement, Jésus veut toujours se communiquer à nous. Il est toujours en nous, mais il ne peut pas se communiquer à nous sans nous, et venir au pied de la Croix, dans le mystère de l'autel, c'est justement répondre au grand désir que Jésus-Christ a de nous recevoir pour nous avoir pour membres en lesquels il soit vivant pour Son Père.

C'est pourquoi je pense que, dans l'Eucharistie, nous avons vraiment le centre, le foyer, et on peut dire, la condition essentielle du salut, comme saint Thomas le rappelait lorsqu’il disait que le baptême contient le vœu de l'Eucharistie. Car l'Eucharistie nous rive à la Croix, et en nous rivant à la Croix, elle nous rive à la mission du second Adam, et en nous rivant à la mission du second Adam, elle fait de nous le Corps Mystique, elle nous insère et fait de nous-mêmes le mystère de l'Église, le mystère de cette catholicité, qui par définition, puisque catholique veut dire universel, le mystère de cette catholicité qui prend en charge le monde entier en apportant à toute créature la grâce, la vie et la Présence de Dieu.

Ne jamais séparer la communion de la messe

La communion est inséparable de la messe qui est inséparable de la Croix.

Il reste justement à ne jamais séparer la communion de la messe, comme nous l'avons que trop fait. La communion est inséparable de la messe qui est inséparable de la Croix. La communion est inséparable de la messe comme la messe est inséparable de la Croix Et c'est justement parce que nous avons, nous avons séparé l'eucharistie, je veux dire la communion de la messe, que nous n'avons plus compris l'engagement de l'Eucharistie. Nous avons vu dans la communion un geste privé, un geste qui nous concerne, où nous emportons le Bon Dieu avec nous, sans que il y ait de notre part toute cette montée à accomplir vers le Calvaire, toute cette identification avec le Mystère rédempteur, toute cette assomption de la mission du second Adam, toute cette identification avec le Fils de l'Homme, toute cette prise en charge de l'Humanité, de l'Histoire et de l'Univers.

Alors, on a privé l'Eucharistie de tout son sens, ce sens même qui éclate dans le discours du pain de vie, d'être la mise en demeure de l'Amour aux abois qui n'a plus qu'une seule ressource : c'est de nous confronter avec la mort de la Croix qui est la seule source de vie éternelle.

Nous n'allons pas réduire la Communion à un acte matériel et surtout pas à cette imagination impensable que nous mangeons matériellement la Chair et que nous buvons matériellement le sang du Christ. Il s'agit de s'assimiler dans la foi et dans l'amour, une Présence infiniment réelle, bien sûr, Corps, Sang, âme et divinité, c'est tout notre Seigneur, bien entendu, que l'Eucharistie nous communique et c'est à tout notre Seigneur que nous sommes unis, à supposer que nous communions au mystère de la Croix, au mystère du second Adam, au mystère du Fils de l'Homme.

La communion n'est jamais un acte privé

La communion n'est jamais un acte privé, c'est toujours un acte public qui concerne toute l'Humanité et tout l'Univers.

Je répète cette note que le Père Boismard (2) donne ici : « Selon certains, un discours eucharistique : "Jésus, vraie nourriture par Son Corps et par Son Sang ", a été inséré à la suite du récit-discours suivant : Aux Juifs réclamant un signe analogue à celui de la manne, Jésus répond : Par l'enseignement du Père que je transmets aux hommes, je suis le vrai pain assimilable par la foi. » Donc, il y a d'abord un discours sur la Parole qui est vie, puis finalement un discours sur la Croix qui est source d'éternité. Nous devons donc garder de l'Eucharistie cette vision unitive. Nous ne la séparerons plus de la Croix, et nous ne la séparerons plus de la mission apostolique, et nous n'isolerons plus la communion de la messe et nous ne nous imaginerons plus que la communion puisse être un acte privé : la communion n'est jamais un acte privé, c'est toujours un acte public qui concerne toute l'Humanité et tout l'Univers. On ne va pas communier pour soi, on va communier avec les autres, avec les autres et pour les autres. On va communier pour faire de toute l'Humanité un seul corps qui sera autorisé, qui sera fondé à invoquer son chef qui est Jésus.

C'est justement en nous assimilant le mystère de la Croix dans la communauté, par la communauté, pour la communauté, c'est en nous identifiant avec cette présence communautaire, devenus nous-mêmes le Corps Mystique, que nous avons prise sur ce Christ qui ne nous quitte pas. Car, lorsque s'éteignent les espèces et que la présence communautaire s'éteint avec eux, tout le rayonnement de cette Présence demeure en nous, qui, cette fois, précisément parce que nous ne sommes plus séparés les uns des autres, parce que nous sommes séparés du Christ qui est le chef de l'Humanité, à ce moment-là cette Présence eucharistique demeure dans son effet essentiel qui est de nous donner prise sur cette Présence de Jésus, qui est la vie de notre vie, qui était toujours déjà là, mais c'est nous qui ne pouvions la saisir parce que nous ne pouvons la saisir que dans la Communauté, par la communauté, pour la communauté, en vivant le mystère de la Croix en faveur de tous et en prenant en charge avec lui toute l'Humanité et tout l'Univers.

L’enseignement de l'Église sur l'Eucharistie

Si nous sommes, par l'Eucharistie, dans un contact de toute notre personne, et par le fond même, avec toute la Personne de notre Seigneur, il n'y a pas de contact physique, car notre Seigneur est là d'une manière non sensorielle qui échappe aux sens, comme elle échappe à toute localisation.

Je vous rappelle en peu de mots que l'enseignement le plus traditionnel de l'Église voit dans l'Eucharistie le Sacrement du Corps et du Sang de notre Seigneur ; que, il ne faut jamais oublier dans ce sacrement, le sacrement, c'est-à-dire le voile, le voile des espèces qui n'est pas là pour rien. Si notre Seigneur, encore une fois, a voulu cette forme de banquet, c'est à cause de tout ce qu'elle implique de cette vocation universelle sans laquelle il nous est impossible de le joindre. Ne jamais oublier ce voile des espèces qui, dans la pensée du théologien le plus classique qui est saint Thomas d'Aquin, nous empêche d'avoir avec le Christ aucune espèce de contact matériel.

Si nous sommes, par l'Eucharistie, dans un contact de toute notre personne, et par le fond même, avec toute la Personne de notre Seigneur, il n'y a pas de contact physique, car notre Seigneur est là d'une manière non sensorielle qui échappe aux sens, comme elle échappe à toute localisation.

C'est pourquoi saint Thomas a chanté dans le Lauda Sion, n'est-ce pas : « On le brise, on brise les espèces, on les sépare, on divise l'hostie, on ne divise pas le Christ. » On transporte l'hostie, on ne transporte pas le Christ, si on veut comprendre la chose en toute rigueur.

On dit que l'hostie est partout le foyer de cette Présence communautaire mais tout, toutes les relations sensibles, sensorielles, la division, le partage, la multiplication des hosties, la multiplication des autels, rien de tout cela n'atteint la Personne de Jésus qui est le même, le même, comme un soleil unique. Il rayonne sur toutes les âmes, et qui [Jésus] est intérieur à chacune. Jésus n'est pas multiplié du fait de la multiplication des liturgies, des hosties, des tabernacles, pas plus qu'il n'est divisé ou rompu, pas plus que il n'est avalé et digéré. J'ai quelque honte à vous dire ces choses tellement élémentaires. Tout ce qui est physique se rapporte aux espèces dont la manducation représente et réalise – c'est en cela justement que les espèces sont un sacrement – elle représente et réalise l'assimilation, l'identification, la rencontre par le fond de nous-mêmes, par le plus essentiel de notre être, avec la Personne et le plus intime de Jésus.

C'est pourquoi saint Thomas d'Aquin, qui est précis – et on ne saurait trop lui en être reconnaissant –, saint Thomas d'Aquin, ici, nous certifie que aucune apparition de notre Seigneur n'est possible à un regard mortel, et il spécifie que si un prêtre inquiet, anxieux et dont la foi était fragile, a vu le corporal inondé par le sang – le fameux miracle de Bolzano (3) –, ce n'était pas le sang du Seigneur qui se répandait sur le corporal – c'est impossible – c'était une tache rouge qui se formait, un signe donné, donné à la fragilité de la foi et pour confirmer la foi.

Comme ceux qui ont vu le Seigneur sous la forme d'un petit enfant ou d'une autre manière dans l'Eucharistie, n'ont pas vu le Seigneur mais une image du Seigneur : c'était une vision et non une apparition. Ces signes pouvaient confirmer la foi, mais le Seigneur lui-même ne peut pas apparaître dans l'Eucharistie à un œil mortel, parce que justement il est là d'une façon totalement non sensorielle, par mode de substance, comme on le dit, et la substance est, par définition, invisible, elle échappe à tout contact, on ne peut l'atteindre qu'à travers, à travers les espèces, mais ici comme les espèces ne sont pas liées au Christ, bien que elles véhiculent réellement sa Présence, si on torture les espèces, si on veut les profaner – évidemment la profanation est réelle puisque l'intention de profaner est là – mais heureusement, le Seigneur ne peut pas être atteint.

Et c'est ce qui doit d'ailleurs consoler les sacristines scrupuleuses. Il est évident que, il est impossible que les particules, les particules des saintes espèces ne se volatilisent pas dans l'atmosphère : c'est impossible qu'il en soit autrement physiquement et chimiquement : il y a forcément des parcelles perdues. Tout cela ne doit pas nous inquiéter parce que notre Seigneur est là dans un état absolument impassible. Il ne peut souffrir que de nos intentions, bien sûr, de nos manques d'amour, mais non pas d'une profanation physique qui est absolument impossible.

La Croix doit unir ce que le péché avait dispersé

Jusqu'à la fin des siècles, l'Eucharistie sera le seul moyen normal de vivre le mystère de la Croix, de s'approprier l'acte rédempteur en entrant dans la mission du second Adam, dont le suprême commandement est de nous aimer les uns les autres.

J'ai dit ces choses simplement par prudence pour que toute espèce de matérialisation soit écartée de notre imagination, et que nous revenions à cette doctrine parfaitement, parfaitement harmonieuse, parfaitement unitaire, où l'Eucharistie, où la communion est inséparable de la messe, où la messe est inséparable de la Croix, où la Croix est inséparable de la vocation du second Adam, puisque la Croix doit unir ce que le péché avait dispersé.

Il me semble que cette théologie est très grande, qu'elle est très pure, qu'elle coïncide admirablement avec l'Évangile, puisque l'eucharistie, je veux dire le discours de saint Jean me paraît avoir bloqué, bloqué dans une seule perspective, d'ailleurs parfaitement naturelle, avoir bloqué dans une seule perspective le discours de la Croix et le discours de la Cène, que saint Jean n'a pas puisque saint Jean a remplacé le discours de la Cène par le Lavement des pieds. D'ailleurs, ce n'est pas sans raison, puisque le Lavement des pieds qui commente le dernier et suprême commandement : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés. » (Jean 13:34 ; 15:12)

Saint Jean bloque de nouveau le dernier et suprême commandement et le Lavement des pieds, le lavement des pieds, qui en est le plus auguste et le plus bouleversant commentaire – comme dans le discours du pain de vie, il bloque dans une seule perspective la Croix et l'Eucharistie puisque, jusqu'à la fin des siècles, l'Eucharistie sera le seul moyen normal de vivre le mystère de la Croix, de s'approprier l'acte rédempteur en entrant précisément dans la mission du second Adam, dont le suprême commandement est de nous aimer les uns les autres et qui demande à Pierre, comme la condition même de son entrée dans le Royaume, d'accepter qu'il lui lave les pieds, geste qu'il aura à accomplir à son tour à l'égard de ses frères puisque : « Ce que je viens de faire, faites-le, faites-vous-le les uns aux autres... » (Jean 13:14-15)

Vous voyez que tout cela, tout cela ne fait vraiment qu'un, et que nous sommes au cœur de l'Évangile dans ce mystère d'Amour qui s'affirme sur la Croix, qui se propage par l'Eucharistie à condition qu'on la prenne à la hauteur du mystère de la Croix, qu'on tâche d'en remplir toutes les exigences et qu'on ne sépare jamais la communion de la messe, puisque il faut aller communier pour répondre au grand désir que Jésus-Christ a de nous recevoir et de nous avoir pour membres en lesquels il soit vivant pour son Père.


Notes :

(1) Lettre du père Charles de Condren (1588-1641), disciple de Bérulle, fondateur de l’Oratoire de France.

(2) Note du Père Boismard dans la Bible de Jérusalem, au 6ème chapitre de saint Jean.

(3) Le miracle eucharistique de Bolsena en 1263 (voir zenit.org) :

A Orvieto (Italie) dans le Dôme dédié à sainte Marie de l’Assomption, est conservée la relique du Corporal maculé de sang du miracle eucharistique survenu à Bolsena dans l’Eglise Sainte Christine.

Un prêtre allemand faisait preuve de grands doutes : comment pouvait-il se faire que lorsque le prêtre prononçait les paroles “ceci est mon corps” le pain se transforme en véritable et très saint Corps du Christ, et qu’en prononçant ces autres paroles “ceci est mon sang” le vin se transforme en sang ?

Alors qu’il célébrait la messe l’hostie apparut, de manière visible, vraie chair et maculée de sang, à l’exception la petite partie qu’il tenait entre les doigts. De plus, une bande d’étoffe, qui servait à la purification du calice et le Corporal furent maculés par l’effusion du sang.

Ce miracle eucharistique aurait encouragé le Pape Urbain IV à fonder pour le monde catholique la festivité de la Fête-Dieu : « Solennité du corps et du sang du Christ ».