« La fraction », Extrait du livre : le Poème de la Ste Liturgie de Maurice Zundel. (*)

Le Baiser de Paix introduit par le "Pax Domini", la fraction du pain, la récitation du Pater, et la réception du Sacrement étaient sans doute liés, dans cet ordre même, avant le déplacement du Pater accompli par saint Grégoire.

Au temps où la concélébration (1) était encore d'usage, la pensée de l'unité qui est l'âme de ces gestes devait prendre un relief extraordinaire : « Parce qu'il y a un seul pain, nous sommes, en dépit du nombre, un seul corps [aussi] ; car tous, c'est à un seul et même pain que nous participons ». Ce mot de saint Paul aux Corinthiens (1 Cor. 10:17), illustre magnifiquement les rites anciens.

Pour marquer qu'il n'y a qu'un seul pain, le Pape introduisait dans le calice les sancta, la parcelle de pain consacré à la Messe qui précédait – à quelques jours d'intervalle (2) – celle qu'on célébrait, en ayant soin de prélever un fragment sur l'hostie du jour, en vue de la prochaine Liturgie, comme il en réservait aussi quelques parcelles qu'un clerc portait aux prêtres, attachés aux titres (3) les plus éloignés, qui n'avaient pu prendre part à la Liturgie de la station (4)...

Grâce à ce fermentum, comme on appelait chacune de ces parcelles, il n'y avait, idéalement, qu'une seule messe le même jour, de même qu'en vertu des sancta, il n'y avait qu'une seule Liturgie dans toute la suite des dimanches, comme c'était un seul Christ qu'on recevait sous des espèces diverses, ainsi que le voulait le rite de la Commixtion. Le Pape, au moment de communier, détachait, en effet, un fragment du pain qui venait d'être consacré et le laissait tomber dans le calice en disant la prière que nous récitons encore :

« Que le mélange sacré du Corps et du Sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ devienne pour nous qui le recevons source de vie éternelle. Amen. »

Le Baiser de Paix qui se communiquait à toute l'assemblée préludait à la fraction du pain. La charité unanime préparait les cœurs à l'ineffable visitation. Alors le pain était rompu. Les évêques et les prêtres y prenaient part, après avoir reçu le pain consacré que des acolytes leur apportaient de l'autel dans des sachets de lin. Le Pape à son siège en donnait le signal, le chant de l'Agnus Dei (5) en exprimait le mystère :

« Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, ayez pitié de nous. »

Puis le Pater était récité, et la communion donnée au chant d'une antiphone (6) qui en ordonnait le déroulement.

C'est dans ces rites que s'est exprimée le mieux la passion de l'unité de cette Eglise qu'Ignace d'Antioche appelait la "Présidente de la Charité" (7). C'est là que le lyrisme de l'amour a trahi le cœur d'une mère sous les traits impassibles de la dignité romaine.

Elle se souvient d'Emmaüs, de cet aveuglement mystérieux qui empêche les disciples de reconnaître leur Maître jusqu'à ce que leur charité envers le pèlerin leur ouvre les yeux :

« Audiendo ergo praecepta Dei illuminati non sunt, faciendo illuminati sunt. »

« Tandis qu'ils écoutaient les enseignements de Dieu ils ne furent point éclairés, c'est en les accomplissant qu'ils reçurent la lumière. Et le Dieu qu'ils n'avaient point reconnu en l'explication de la Sainte Ecriture, ils le reconnaissent à la fraction du pain. » (8) C'est leur charité qui leur rend visible la Sienne.

Si les rites se sont un peu modifiés, cet ordre n'a pas changé. L'Esprit du Christ est le même, et la charité est toujours l'objet du premier commandement.

N'est-ce pas par-là qu'il faudrait commencer l'initiation de la foi, et résoudre ses obscurités ?

Comme l'aveu des péchés deviendrait plus efficace aussi, et la direction plus sûre si l'on ramenait tout à cet infaillible critère :

« C'est à cela que tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres » (Jn. 13:35).

Nous sommes peut-être trop tentés aujourd'hui de voir dans la communion un acte qui ne concerne que nous et que nous accomplissons au gré de notre dévotion personnelle. La sainte Liturgie, sans méconnaître les droits inviolables de notre intimité avec Dieu, veut cependant nourrir en nous une sollicitude universelle. Son intention ne perd jamais de vue le corps mystique, dont la chair sacrée du Seigneur est l'aliment inépuisable.

La communion, si nous sommes fidèles à son esprit, doit être un acte du corps mystique en nous, avant d'être le bien propre de notre âme ; c'est dire que l'identification personnelle à laquelle nous aspirons sera d'autant plus intime que nous aurons plus parfaitement observé dans notre cœur la catholicité (9) de la prière chrétienne.

Comme l'accomplissement du devoir pascal serait plus aisé, et plus large et plus beau, si les fidèles étaient invités à communier en la "personne" de l'Eglise et pour toute la communion des saints !

N'est-ce pas le sens de cette magnifique oraison qui suit aujourd'hui notre fraction du pain et qui prélude au Baiser de Paix :

« Seigneur Jésus-Christ qui avez dit à vos apôtres : Je vous laisse la Paix, Je vous donne Ma Paix, ne regardez pas mes péchés, mais la foi de Votre Eglise, et daignez lui accorder la paix et l'unité conformes à Votre volonté (10). Vous qui vivez et régnez, Dieu, dans tous les siècles. Amen. »

Il est difficile d'imaginer une supplication plus pure et qui interprète mieux, à notre mesure, la prière de Jésus pour l'unité (Cf. Jn.16).

C'est le même vœu qu'exprimait déjà, d'une manière si Emouvante, une vieille liturgie syrienne, en s'appuyant sur le symbolisme naturel du signe sacramentel : « Comme ce pain [maintenant] rompu, dispersé [en épis] sur les collines, est devenu un, puisse de même Ton Eglise, des extrémités de la terre, se rassembler dans Ton Royaume. » (11)

En essayant de vivre cette doctrine, en ne perdant pas de vue que « nous sommes membres les uns des autres » (Eph. 4:25), nous pouvons entrer maintenant sans scrupule dans la région plus personnelle de nos besoins et de notre indignité.

« Seigneur Jésus-Christ qui, en vertu de la volonté du Père et avec la coopération du Saint-Esprit, avez donné au monde la vie par votre mort, délivrez-moi par ce Corps très saint et par Votre Sang de toutes mes iniquités et de tous les maux, et faites-moi m'attacher toujours à vos commandements, et ne permettez pas que je sois jamais séparé de Vous, qui avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, vivez et régnez, Dieu, aux siècles des siècles. Amen. »

« Jésus-Christ, Jésus-Christ, je m'en suis séparé, je l'ai fui, renoncé, crucifié. Que je n'en sois jamais séparé ! Il ne se conserve que par les voies enseignées par l'Evangile : Renonciation totale et douce », écrit Pascal dans le Mémorial ; et d'une manière plus brûlante encore dans sa brièveté :

« Io piango perchè l'Amore non è amato », s'écrie Giacopone da Todi mourant : « Je pleure parce que l'Amour n'est pas aimé. » (12)

Que je me perde donc en Vous, Seigneur, et que je sois séparé de tout ce qui me sépare de Vous.

« Que la réception de Votre Corps, Seigneur Jésus-Christ, que j'ose recevoir, tout indigne que j'en sois, ne tourne pas à mon jugement et à ma condamnation, mais qu'elle devienne, par Votre miséricorde, une sauvegarde et un remède pour mon âme et pour mon corps, ô Vous qui vivez et régnez avec Dieu le Père en l'unité du Saint-Esprit : Dieu, dans tous les siècles. Amen. »


Notes :

(1) Au moins jusqu'au 9ème siècle, à Rome, pour les principales fêtes Cf. Duchesne : Origines, p. 480.

(2) La Liturgie n'était d'abord célébrée que le dimanche et cet usage persévéra à Rome jusqu'au commencement du 5ème siècle. Duchesne : Origines. p. 243.

(3) Paroisses.

(4) La Liturgie solennelle de l'Eglise romaine présidée par le Pape, et célébrée à l'église désignée à la messe précédente comme lieu de la station.

(5) Au moins depuis le Pape Sergius (687-701), cf. Duchesne : Origines, p. 195-197 et 481-482. Et Batiffol : Leçons, p. 91-99 et 282-287.

(6) Psaume exécuté à deux chœurs ". Duchesne : Origines, p.120.

(7) Ignace. Ep. aux Romains, Suscription, éd. Lelong, p. 54.

(8) Fer II inf., oct. Paschae, S, 1. homil. S. Gregorii P. avec interversion de l'ordre des phrases.

(9) Catholique : qui embrasse tout l'univers.

(10) Cf D Cabrol : The Roman Missal in h. 1. De même, plus haut, pour la traduction si suggestive du mot hostia par "Victim", que nous avons imitée.

(11) Didaché, éd. Hemmer, p. 16-18.

(12) Ed. Pacheu, p. 93.

 

 (TRCUS (*) Livre « Le Poème de la Sainte Liturgie »

 Nouvelle édition ; broché ; publié par les Editions Desclée-Mame.

 Adapté par Dieudonné Dufrasne, bénédictin de Clerlande.

 Parution : septembre 1998.

 215 pages.

 ISBN : 2-7189-0698-7