Homélie de Maurice Zundel à Beyrouth, en Notre-Dame des Anges, le jeudi Saint 30 mars 1972. Edité dans "Vie, Mort et Résurrection" (*) Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

L’extraordinaire de la dernière consigne

« Il ne s'agit pas d'aimer Dieu dans l'abstrait… Il s'agit d'aimer l'homme, tout homme, chose difficile où il est impossible de tricher. »

Il semblerait être naturel qu'un prophète – et le plus grand des prophètes – nous donne comme testament d'aimer Dieu. Un prophète est naturellement quelqu'un qui parle de Dieu, qui parle au nom de Dieu et notre Seigneur n'est pas seulement un prophète, le plus grand des prophètes, il est le Verbe, il est la Parole même, la Parole éternelle de Dieu et qui est Dieu.

Et cependant, la dernière consigne de notre Seigneur, ce n'est pas d'aimer Dieu, c'est d'aimer l'homme. Ceci est tellement extraordinaire, tellement surprenant que cela tient du miracle : il ne s'agit pas d'aimer Dieu dans l'abstrait, un Dieu qui finalement prend notre visage, un Dieu qui a toutes nos limites, un Dieu qui est l'expression de nos options passionnelles. Il s'agit d'aimer l'homme, tout homme, chose difficile où il est impossible de tricher, justement parce que l'homme est plein de limites et que, il n'est pas naturellement aimable.

Sans doute quelques hommes suscitent spontanément notre sympathie. Mais combien d'autres nous repoussent ! Et cependant, ce sont eux qu'il faut aimer. Il faut aimer comme Jésus les a aimés et les aime et les aimera éternellement.

Une révélation pour trouver Dieu

Comment cela est-il possible ? Nous ne pouvons entendre cette parole qu'en y voyant une révélation du Christ lui-même. Car où est-il, ce Christ ? Comment l'atteindre ? Où est-il, ce Dieu vivant, ce Dieu incarné, ce Dieu qui est un événement continuel de l'histoire humaine ? Où est-il, sinon justement dans l'homme ?

« Ce sont tous les hommes qui doivent, en Jésus, accéder à la vie divine… Ce sont tous les hommes qui ont à devenir un, à devenir un seul corps, une seule vie, une seule personne. »

L'Incarnation, qui est la communication, faite à l'humanité de notre Seigneur, de la subsistance du Verbe, c'est-à-dire de la personnalité même du Fils éternel de Dieu et de son infini dépouillement, l’incarnation n'est pas réservée à cette humanité de Jésus. Elle est faite pour être communiquée. Elle doit atteindre tous les hommes. Ce sont tous les hommes qui doivent, en Jésus, accéder à la vie divine et, en parvenant à la vie divine, ce sont tous les hommes qui ont à devenir un, à devenir un seul corps, une seule vie, une seule personne car, comme dit saint Paul aux Galates : « Désormais, il n'y a plus ni juif, ni grec, ni homme, ni femme, ni esclave, ni libre citoyen : vous êtes tous un, une seule personne en Jésus-Christ. » (Gal. 3:28 et Col. 3:11)

L’homme authentique

Les hommes ne peuvent être hommes qu'à ce prix, car être homme authentiquement, c'est justement n'avoir plus de frontières, c'est être ouvert d'une manière illimitée, c'est être capable d'accueillir toute l'humanité, toute la création, tout l'univers dans un cœur qui ne connaît pas de frontières.

« Personne ne peut atteindre l'autre à fond, le joindre dans sa racine, dans ce qu'il a de plus secret et de plus personnel, qu'à travers Dieu. Car c'est Dieu notre racine commune. »

Les hommes ne peuvent se joindre, les hommes ne peuvent se trouver, même les plus proches, ceux [?...] les hommes ne peuvent s'atteindre – un époux, sa femme ; une femme, son mari ; les enfants, leurs parents ; les parents, leurs enfants ; les amis, leurs amis – personne ne peut atteindre l'autre à fond, le joindre dans sa racine, dans ce qu'il a de plus secret et de plus personnel, qu'à travers Dieu. Car c'est Dieu notre racine commune. C'est en Dieu que notre vie a son origine et son berceau. C'est du cœur de Dieu qu'elle jaillit à chaque instant. C'est en Dieu que nous atteignons notre véritable identité et c'est par-là que nous pouvons nous rencontrer, réellement, les uns les autres, nous aimer en échangeant Dieu, nous aimer en respirant sa Présence, nous aimer en nous communiquant les uns aux autres ce bien infini qui est le Dieu vivant.

Etre disciples, l’aventure humaine

« Etre disciples de Jésus, c'est donc cela : c'est admettre, c'est expérimenter que le Règne de Dieu est au-dedans de nous. »

Et c'est pourquoi la dernière consigne de notre Seigneur, c'est justement de « nous aimer les uns les autres comme il nous aime. » (Jn. 13:34 ; 15:12) C'est pourquoi il peut conclure de la façon la plus décisive : « Et c'est à cela que l’on reconnaîtra que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres. » (Jn. 13:35)

Etre disciples de Jésus, c'est donc cela : c'est admettre, c'est expérimenter que le Règne de Dieu est au-dedans de nous, que Dieu est justement, la suprême intériorité, car ce qui di... ce qui nous distingue de Dieu, c'est justement que nous, nous sommes d'abord dehors. Comme dit Augustin : « Tu étais dedans ». Il le dit à Dieu : « Tu étais dedans. C'est moi qui étais dehors. » C'est moi qui étais étranger à moi-même, c'est moi qui n'arrivais jamais à joindre mon âme, c'est moi qui étais extérieur à ma propre intimité ; et c'est en toi qui étais dedans, que je suis devenu moi-même.

La dernière consigne de notre Seigneur en nous révélant nous-même à nous-mêmes, en nous donnant la possibilité de nous joindre les uns les autres, nous révèle tout d'un coup qui est Jésus, qui est Dieu comme la respiration de notre cœur, comme l'espace infini où notre liberté s'accomplit, comme ce trésor infini qui peut seul donner à la vie humaine un sens, qui peut seul donner à l'aventure humaine une dimension digne de nous.

Le Lavement des pieds

Jésus, donc, nous donne rendez-vous dans l'humanité. Jésus nous attend au cœur de l'histoire humaine et cette consigne qu'il nous donne, il va l'illustrer de deux manières infiniment émouvantes et la première, c'est cette leçon de choses qu'il donne à ses disciples au Lavement des pieds.

Comment prouver mieux que le Royaume de Dieu est intérieur à nous-même, que le Royaume de Dieu, c'est nous quand nous l'accueillons, c'est nous quand nous nous, quand nous nous vidons de nous-mêmes pour le recevoir, c'est nous quand nous devenons transparents à sa présence et à sa lumière ? Comment le prouver mieux qu'en s'agenouillant lui-même devant ses disciples et en leur lavant les pieds, en faisant à leur égard le geste de l'esclave, ce geste scandaleux, en apparence, ce geste miraculeux, ce geste qui opère la transmutation de toutes les valeurs, ce geste que Pierre d'abord décline : « Mais comment, mais ce n'est pas possible, Seigneur, ce n'est pas possible que tu me laves les pieds ! »

La vraie grandeur

« Il faut renoncer à voir Dieu comme une grandeur extérieure. Il faut comprendre que la suprême grandeur de Dieu, c'est son humilité, c’est sa charité, c'est son dépouillement dans le mystère de la Trinité divine, c'est son amour illimité. »

En effet, pour admettre ce geste, il faut renoncer à voir Dieu comme une grandeur extérieure. Pour admettre ce geste, il faut comprendre que la suprême grandeur de Dieu, c'est son humilité, c’est sa charité, c'est son dépouillement dans le mystère de la Trinité divine, c'est son amour illimité. Celui qui aime le plus, c'est celui-là le plus grand. Celui qui peut se donner à l'infini, c'est celui, celui-là qui est Dieu.

Jésus, à genoux, renverse toutes nos grandeurs pyramidales, toutes nos grandeurs de chair et d'orgueil et il nous conduit doucement, tendrement, il nous conduit par cette leçon de choses à l'apprentissage de la vraie grandeur. Il donne au plus petit la possibilité de devenir quelqu'un. Il introduit chacun dans cette aventure infinie qui a Dieu pour centre, pour origine et pour terme. Il supprime entre les hommes ces compétitions mortelles qui aboutissent à la haine et à la guerre parce que, il offre une grandeur qui est possible à tous, une grandeur qui peut être réalisée par chacun au plus intime de son cœur.

Davantage, elle ne peut pas l'être autrement. C'est une grandeur qui nous transforme jusqu'à la racine. C'est une grandeur que l'on devient. C'est une grandeur qui coïncide avec la vie. C'est une grandeur qui rayonne à travers notre présence, [?...] que, il y ait compétition, qu'il y ait concurrence, plus chacun devient grand, plus les autres grandissent en même temps car, comme le disait Elisabeth Leseur si magnifiquement : « Toute âme qui s'élève élève le monde. »

Comprendre la Croix

« Le triomphe de Jésus, c'est d'aimer toujours, d'aimer jusqu'à la mort de la Croix. »

Ce geste du Lavement des pieds qui a été commémoré dans la liturgie d’aujourd’hui, ce geste du lavement des pieds, il nous introduit de la manière la plus profonde au mystère de la Croix. Il nous donne de la comprendre ou à deviner, tout au moins, que la carrière de Jésus puisse se terminer par un échec, que cet échec soit aussi la plus haute révélation de Dieu, parce que ce qui importe à Dieu, c'est justement qu'il apparaisse toujours comme l'amour infini, c'est qu'il persévère dans son amour, même si nous le trahissons, même si nous le renions, même si nous l'abandonnons, même si nous n’opposons que notre indifférence à ses avances.

Son triomphe, c'est d'aimer toujours, d'aimer jusqu'à la mort de la Croix. Nous qui avons tant besoin de grandeur, nous qui, dans ce siècle doté d'une telle puissance sur la matière, nous qui nous demandons comment nous pouvons inscrire notre nom dans l'histoire, ce que signifie notre vie, qui paraît si vaine et si mesquine, nous apprenons ce soir justement que chacun de nous est appelé à une grandeur proprement divine, que la grandeur de Dieu n'est pas autre que celle-ci qui s'exprime dans l'agenouillement du Lavement des pieds.

On imagine Nietzsche. S'il avait compris, si au lieu de s'épuiser à poursuivre une grandeur où, il s’est tendu, où vers laquelle il s'est tendu jusqu'à la folie, s'il avait pu comprendre que justement la grandeur, c'est cela : devenir un espace illimité pour accueillir un amour infini qui se répand sur toute l'humanité et sur tout l'univers.

Avoir soif de la grandeur authentique

Après cette consigne, Jésus perpétuera le suprême commandement dans l'Eucharistie. Après la leçon de choses qui est le Lavement des pieds, il y aura cet appel éternel à l'accomplissement de l'amour dans le sacrement de l'autel.

Nous allons essayer de pénétrer ce mystère adorable. Mais, nous voulons d'abord nous reposer un instant en faisant une pose, nous reposer un instant dans la contemplation du lavement des pieds en demandant au Seigneur de nous donner soif de cette grandeur authentique, de nous unir tous à nos frères humains, par cette ultime racine qui est lui-même, afin que notre charité ne soit pas simplement une consigne sur le papier, mais qu'elle devienne l'expression authentique et spontanée de notre vie dans cette reconnaissance du Royaume de Dieu intérieur à chacun.

Car là, justement, est le geste qui permet à l'homme de reconnaître l'homme : cette lumière adorable qui nous fait percevoir en toute conscience humaine le sanctuaire de Jésus-Christ qui nous attend et qui nous rassemble ce soir dans son amour.

TRCUS (*) Livre « Vie, mort, résurrection »

 Publié par les Editions Anne Sigier – Sillery.

 Parution : septembre 2001.

 164 pages.

 ISBN : 2-89129-244-8