Retraite de Maurice Zundel aux Franciscaines de Lons-le-Saulnier à Ghazir au Liban du 3 au 10 Août 1959. Conférence du jeudi 6 Août 1959 à 10 h.30. Edité dans "Je parlerai à ton cœur" (*). Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

La personne, c’est quand un être va vers un autre

Le mystère de la Personne

La personne, c'est l'être humain quand il porte la résonance de Dieu.

Rimbaud, le poète qui a tourné le dos à la poésie à l'âge de vingt ans, pour aller faire du commerce en Abyssinie, Rimbaud dans Une saison en enfer (1873), a forgé cette formule qui répond on ne sait à quoi dans sa pensée : « Je est un autre ». Je est un autre, Qu'est-ce qu'il a voulu dire ? Lui-même sans doute aurait été incapable de l'expliquer. Il se trouve que cette formule est d'une perfection telle que il est impossible de ne pas la reprendre pour évoquer, pour exprimer le mystère de la Personne, car on peut bien dire que toute personne, c'est "Je" est un Autre.

La personne, c'est dans l'homme ce qu'il y a de plus précieux, c'est ce mouvement de fond qui fait de tout l'être une présence donnée.

Le mot « personne » vient peut-être du mot latin : personare, on n'en est pas sûr, mais c'est une explication possible. Per-sonare qui veut dire « résonner à travers ». Résonner à travers la personne, c'est l'être humain quand il porte la résonance de Dieu.

Un être comme le Père de Lubac, une rencontre comme la sienne, c'est justement une présence donnée qui vient à votre rencontre et une présence qui suscite en vous la lumière et la liberté, parce que, elle est justement détachée de ce fond animal et possessif, parce que vraiment tout le mouvement de l'être à partir du fond le plus subtil, du dernier fond, tout le mouvement de l'être est aimanté et va vers un autre.

L'homme le plus doué, le plus puissant, dès qu'il cesse d'aller vers un autre, immédiatement devient stérile, parce que tout ce qu'il a, tous ses dons, tous ses talents, ne font plus que graviter dans ce moi animal qui est un moi esclave.

Le fond lumineux

Donc, en l'homme, la personnalité, qui crée ou plutôt qui est cette lumière centrale, infiniment plus rayonnante que l'intelligence conçue simplement comme une raison – car ce n'est pas par la raison que l'on comprend, c'est par ce fond, ce fond lumineux si on l'est devenu – la raison, si elle n'est pas libérée, la raison si elle n'est pas éclairée par ce mouvement de fond, elle-même trébuche, elle se trompe, elle devient l'avocate des plus mauvaises causes.

Et on voit justement toutes les mauvaises causes, défendues par des talents incontestables mais qui sont prisonniers d'un moi animal et propriétaire.

Tandis que d'humbles femmes, qui n'ont jamais été à l'école, qui ne savent pas lire, qui n'ont aucune espèce d'arsenal pour argumenter, sont capables, par leur seule présence, de vous apporter la lumière et de susciter en vous un espace vivant, parce que justement tout leur être va vers un autre.

L’harmonie est un rapport juste

Il est remarquable que cela est vrai, finalement, de toutes choses. Qu'est-ce que c'est qu'une maison en ordre ? Une maison en ordre, c'est une maison où les meubles font de la musique, où chaque meuble va vers l'autre, le canapé vers la pendule, la pendule vers le guéridon, le guéridon vers le papier, le papier vers le lustre... Enfin, s'il n'y avait pas ce rapport qui fait de tous ces meubles un ensemble, une unité, ce serait le chaos.

Si vous prenez les mêmes meubles dans un garde-meuble où ils sont entassés sans aucune espèce de souci d'harmonie, ça ne dit rien du tout. Le plus bel ameublement, dans un garde-meuble, est zéro ! Il faut, pour qu'il chante, pour qu'il donne toute sa beauté, que les choses concertent les unes avec les autres. Et une femme qui sait mettre de l'ordre dans sa maison, à sa manière c'est une musicienne qui fait concerter les meubles dans une silencieuse symphonie...

Et dans la musique elle-même, il n'y a pas une note qui fasse de la musique. Pour qu'il y ait de la musique, il faut qu'il y ait un rapport de plusieurs notes.

La relation

C’est la relation qui met en mouvement tout l'univers. C'est la relation qui crée l'ordre dans l'univers.

Et pour qu'il y ait un phénomène dans la nature, il faut qu'il y ait un rapport entre un agent et un patient, entre une source d'énergie et une autre réalité qui est modifiée par elle : « Au commencement est la relation », comme dit Bachelard.

Au fond, c'est la relation qui met en mouvement tout l'univers. C'est la relation qui crée l'ordre dans l'univers, c'est la relation qui donne une sorte d'affinité à chaque meuble dans un ameublement. Un fauteuil tout seul ne dit rien. Mais un fauteuil en harmonie avec la table, en harmonie avec la bibliothèque, en harmonie avec le papier peint, en harmonie avec le lustre, cela peut donner quelque chose d'immense comme une musique.

A plus forte raison, dans l'homme ce qu'il y a de plus précieux est constitué par une relation. Cette relation qui fait qu'un homme n'est plus clôturé, enfermé en lui-même, mais que toute sa vie est un mouvement vers un autre, et finalement vers l'Autre majuscule, qui est le Dieu Vivant.

Le Mystère de Jésus, une réalité déformée

Il est utile de nous rappeler ces expériences pour aborder le Mystère de Jésus. Le Mystère de Jésus est une des réalités les plus difficiles à exprimer, parce que c'est une de celles qui a été le plus déformée.

J'ai lu je ne sais combien de Vie de Jésus et, chaque fois, presque toujours, avec une profonde déception. On entasse les textes évangéliques, on les classe, on les compare et, finalement, on arrive presque toujours à un raisonnement de ce type :

- Jésus a dit qu'il était Dieu - Premier point.

- Deuxièmement, Il a prouvé qu'il était Dieu par ses miracles.

[Repère enregistrement audio : 7’ 00’’]

Le mystère de Jésus est une des réalités les plus difficiles à exprimer

Le point de la preuve

Or, déjà le second point me paraît tout à fait discutable, parce que Jésus a été mis à mort, en fait ! Si ses miracles avaient été tellement convaincants, s'ils avaient été une preuve éblouissante, tout le monde se serait converti, tout le monde aurait cru en lui et on ne l'aurait pas condamné et crucifié.

Les miracles un motif d'accusation

Donc, les mêmes faits ont été pour les uns une raison de croire, pour les autres une raison de l'attaquer. Et il est tout à fait remarquable que, dans le chapitre 5 de saint Jean, on voit poindre, justement, on voit poindre le défaut de la cuirasse. Lorsque le paralytique de la piscine de Bethzata, lorsque le paralytique qui a été guéri surgit de son infirmité en portant son grabat, c'est le jour du sabbat. Or, évidemment, s'il y a un geste défendu le jour du sabbat, c'est de porter un fardeau, à plus forte raison de porter son grabat, ce qui est ostentatoire ; ça ne peut échapper à la vue de personne. Alors, il est immédiatement arrêté par un Pharisien qui dit : « Mais enfin, c'est le jour du sabbat, qu'est-ce que tu fais ? » « Celui qui m'a guéri m'a dit : va et emporte ton grabat. » Et l'interlocuteur, le Pharisien, braqué sur l'observance de la Loi, reprend : « Qui t'a dit de porter ton grabat ? » Il ne dit pas : « Qui t'a guéri ? » Il omet qui t'a guéri. Tout de suite, il va vers ce qui peut constituer un chef d'accusation : « Mais qui donc t'a dit de porter ton grabat le jour du sabbat ? »

Donc les ennemis ont vu dans les miracles un motif d'accuser Jésus, comme les amis y ont vu un motif de croire en Lui. Très faiblement, d'ailleurs, parce que leur croyance n'allait pas très loin ! L'argument du miracle est donc des plus difficiles à manier, d'autant plus que nous sommes à vingt siècles des événements et que toute vérification est pratiquement impossible.

Chacun remplissant une fonction divine peut être nommé Fils de Dieu

Ensuite Jésus a dit qu'il était Dieu ! Il faudrait voir. Tout cela est tellement plus complexe, tellement plus délicat. D'abord « être Dieu ». Vous savez que le terme de Fils de Dieu dans l'Écriture de l'Ancien Testament s'applique au peuple d'Israël, s'applique aux rois d'Israël, s'applique aux prophètes d'Israël, s'applique aux juges d'Israël.

Et d'ailleurs, il est tout à fait remarquable qu'au chapitre 10 de saint Jean, si ma mémoire est exacte, au chapitre 10 de saint Jean quand notre Seigneur a dit : « Le Père et moi, nous sommes UN » (Jn. 10:30) et que on s'apprête à Le lapider parce qu'Il a blasphémé, Il reprend – remarquez cet argument – notre Seigneur lui-même dit : « Mais enfin, qu'est-ce que, qu'est-ce qui vous scandalise ?Est-ce qu'il n'est pas dit au psaume 81ou 82 , n'est-il pas dit au Psaume 82, en hébreu (..?) Dans la vulgate, est ce qu'il n'est pas dit en parlant des Juges d'Israël : Vous êtes des dieux ? Si le psalmiste appelle dieux les juges d'Israël, pourquoi dites-vous que j'ai blasphémé parce que j'ai dit : Le Père et moi nous sommes UN ? »

Donc, notre Seigneur a l'air de ramener son affirmation à quelque chose qui était admis par tout le monde, à savoir que cette appellation de Dieu peut signifier une fonction remplie au nom de Dieu. Le peuple d'Israël est fils de Dieu dans ce sens qu'il est chargé d'une mission divine, comme le roi qui est l'Oint de Dieu, et l'Oint, ça veut dire le « Messie », « qui est le Messie de Dieu », comme les prophètes, chacun à sa manière remplissant une fonction divine peuvent être dits en langage du temps « Fils de Dieu ».

Alors, le fait que notre Seigneur se soit dit « Fils de Dieu » ne résout pas le problème, il faut savoir dans quel sens ce mot a été pris. D'ailleurs, notre Seigneur n'a jamais dit « Fils de Dieu », il a dit « le Fils », Il a dit « le Père », Il a dit « mon Père ». Il a été extrêmement prudent, Lui qui a refusé le titre de Messie, qui a interdit à ses Apôtres d'en parler après la profession de Césarée. Il n'allait pas jeter aux quatre vents le Mystère de sa filiation divine ! On l'aurait lapidé dès le premier jour et sa mission aurait été impossible.

Affiner la lecture de l’Evangile

Ne nous hâtons pas de dire que notre Seigneur a affirmé qu'Il était Dieu, qu'Il était Fils de Dieu.

C'est pourquoi il faut faire très attention, quand on lit l'Évangile, aux différents niveaux que cette affirmation peut prendre. Si vous prenez le premier chapitre de saint Jean, vous avez dans la rencontre de notre Seigneur avec Nathanaël, Nathanaël qui d'abord avait dit mais : « Qu'est-ce qui peut venir de bon de Nazareth ? », et quand Jésus lui dit : « Je t'ai vu sous le figuier », c'est-à-dire probablement que notre Seigneur faisait allusion à une méditation que Nathanaël faisait sous le figuier, Nathanaël est tellement frappé qu'il jaillit dans ce cri : « Tu es le Christ, tu es le Messie, le Fils de Dieu ! » Il est évident qu'à ce moment-là le mot de « Fils de Dieu » n'a pas la portée qu'il prendra dans les définitions du Concile de Nicée. Il est l'équivalent de Messie – et encore Messie dans un sens tout à fait, tout à fait nationaliste probablement, et assez matériellement compris.

Car, si dès le premier jour Nathanaël avait reconnu que Jésus était le Messie, Fils de Dieu, on ne voit pas pourquoi notre Seigneur, après des mois et peut-être des années, aurait interrogé ses Apôtres en leur disant : « Qui dit-on que je suis ?.. », et aurait dit à Pierre : « Ce n'est pas toi, ce n'est pas toi qui as parlé. C'est la Sagesse du Père qui s'est exprimé par toi. » (Mat. 16:13-20)

Si dès le premier jour tout cela avait été connu et proclamé, il n'aurait pas fallu cette longue initiation pour en arriver à la confession de Pierre qui n'est, d'ailleurs, qu'un éclair dans la vie des Apôtres, puisqu'ils retomberont dans le règne matériel et que Pierre sera le premier à détourner notre Seigneur du messianisme de la Croix.

Donc, ne nous hâtons pas de dire que notre Seigneur a affirmé qu'Il était Dieu, qu'Il était Fils de Dieu. Et lorsque nous trouvons « le Fils de Dieu » dans l'Évangile, faisons attention à l'époque, à la période, au moment où nous le trouvons et n'attribuons pas à ces mots, s'ils sont prononcés comme je viens de le dire par Nathanaël, une portée qu'ils ne peuvent pas avoir, sans détruire le sens même de la confession de Césarée qui est une révélation immense qui appelle « Et toi, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église ».

Le mystère n’est dévoilé qu’à la Pentecôte

La révélation de Jésus ne peut devenir Lumière que dans ce monde en "tu", dans ce monde du dialogue, de l'échange, du mariage d'amour, enfin de l'intimité où nous nous échangeons avec Lui.

Ce qui est vrai, c'est que notre Seigneur a laissé entendre qu'il y avait en Lui un mystère. Ce mystère, il fallait le deviner. Il l'a laissé percer à travers toutes sortes de manifestations. Mais c'est resté comme un point d'interrogation qui ne devait trouver sa réponse que dans le feu de la Pentecôte.

C'est à ce moment-là que l'entière lumière se fait et que le Mystère de Jésus devient un feu brûlant dans le cœur des Apôtres. Jusque-là, il fallait tamiser la lumière, il fallait attendre les outres nouvelles qui pouvaient contenir le vin nouveau ! Il appartenait, justement, ce Mystère de Jésus, aux choses que l'on ne peut pas encore dire, sinon à travers le voile des paraboles et des situations.

Il en a assez dit pour ouvrir l'espace où le problème prendra toute sa vie. Il n'en a pas assez dit pour que les choses soient noir sur blanc, d'une clarté aveuglante, qu'il faudra pour comprendre ce dont il s'agit, il faudra vivre, vivre, sa vie, s'identifier avec Lui et, finalement, comme toutes choses ou plutôt plus que toute autre révélation, celle de Jésus ne peut se comprendre et ne peut devenir Lumière que dans ce monde en "tu", dans ce monde du dialogue, de l'échange, du mariage d'amour, enfin de l'intimité où nous nous échangeons avec Lui.

Pour que La lumière du Christ se fasse jour

Donc, il faut toujours se demander, lorsque on lit ces vies de Jésus qui déforment si souvent la figure de notre Seigneur, qui veulent aboutir, finalement, toujours à cette fameuse démonstration : « Il a dit qu'il était Dieu et Il l'a prouvé », devant ces affirmations il faut, au contraire, se dire : sûrement cela n'avait pas cette clarté, sûrement, c'était infiniment plus profond que cela, autrement le Seigneur n'aurait pas vécu cette agonie, il n'aurait pas été condamné, il n'aurait pas été crucifié, et ses disciples eux-mêmes ne l'auraient pas trahi, ni renié, ni abandonné. Si la Pentecôte a été tellement nécessaire, si les Apôtres n'ont rien pu tirer de la Résurrection elle-même, c'est que les choses étaient loin d'être claires à leurs propres yeux. Il a fallu vraiment la nouvelle naissance, voilà, il a fallu la nouvelle naissance, cette transformation de tout leur être, pour que La lumière du Christ se fasse jour en eux.

Si donc, sans vouloir pour l'instant reprendre la question du miracle, nous nous plaçons devant cette affirmation : « Jésus est le fils de Dieu », il faut immédiatement nous demander : « De quel Dieu parlons-nous. » De quel Dieu parlons-nous ?

[Repère enregistrement audio : 17’ 42’’]

Le vrai Dieu est toujours déjà là...

Pourquoi Dieu se promènerait-il sur la terre ?

La Divinité n'a jamais fait autre chose que se promener sur la terre, justement parce que la Divinité est en nous.

Évidemment, si l'on pense à un Dieu qui est là-haut, derrière les étoiles, si l'on pense à la Cause Première de certains philosophes ou théologiens, si l'on pense à cette sphère parfaite tout enfermée en elle-même, que rien ne peut atteindre et qui est parfaitement indifférente à tout, si on pense à ce Dieu lointain et inaccessible, on ne voit pas comment et pourquoi il serait venu se promener sur la terre. Et l'objection, justement, que se font tous les hommes qui n'ont pas l'expérience des mystiques chrétiens ou que l'on veut forcer de reconnaître dans les textes évangéliques l'affirmation de la divinité de Jésus-Christ, c'est l'objection qu'ils font toujours : « Mais comment est-ce convenable qu'un homme qui est vécu, qui est passé dans la rue, comme nous pouvons voir un homme d'aujourd'hui passer dans la rue, comment est-il possible qu'un artisan de Nazareth qui a vécu trente-trois ans ait été le Créateur du Monde ? C'est absolument absurde, ça n'existe pas ! Vous n'allez pas nous faire croire que, dans cette vie humaine de trente-trois ans, la Divinité ait été enfermée et soit venue se promener sur la terre. »

A quoi je réponds : « La Divinité n'a jamais fait autre chose que se promener sur la terre, justement parce que la Divinité est en nous. Autrement, si vous logez Dieu là-haut, là-haut, là-haut, si d'abord vous forgez une idole construite avec des mots et des idées, vous rendez l'Incarnation absolument incompréhensible. »

Le Ciel est au-dedans de nous ! Le Ciel, c'est Dieu dans le face à face de cette Lumière d'Amour qui est la Vie Eternelle.

Mais justement – et notre Seigneur sera le premier à nous l'apprendre et d'une manière définitive – : « Le Ciel est au-dedans de nous ! » Le Ciel, c'est Dieu dans le face à face de cette Lumière d'Amour qui est la Vie Eternelle.

Notre Seigneur, qui conduit la Samaritaine à la source d'Eau Vive qui jaillit en elle, Notre Seigneur, justement, fait tomber immédiatement cette objection massive et brutale. Elle ne signifie rien du tout parce que le vrai Dieu n'a pas à venir sur la terre, il y est déjà...

Il y est déjà, comme saint Jean nous le dit : « La lumière luit dans les ténèbres. Les ténèbres ne La saisissent pas. Il est dans le monde. Le monde a été fait par Lui et le monde ne le connaît pas. »

Il est descendu du Ciel

Quand nous parlons de la Divinité de Jésus-Christ il s'agit de l'éternelle Divinité qui est toujours présente au monde, qui est toujours intérieure à la conscience humaine, qui nous attend toujours dans notre plus secrète intimité.

Le vrai Dieu, le Dieu vivant est toujours déjà là. Or c'est de ce Dieu-là que nous parlons : il n'y en a pas d'autre d'ailleurs ! Quand nous parlons de la Divinité de Jésus-Christ il s'agit de l'éternelle Divinité qui est toujours présente au monde, qui est toujours intérieure à la conscience humaine, qui nous attend toujours dans notre plus secrète intimité.

Dieu donc était déjà là. Il n'avait pas à venir et, et lorsque nous disons qu'Il est descendu du Ciel, c'est une figure, une figure, une image qui signifie que, d'une certaine manière, Dieu va se manifester d'une manière nouvelle. Il n'a pas pu descendre d'un Ciel, d'ailleurs imaginaire, puisque le Ciel, les Anciens pouvaient l'imaginer là-haut, pour nous, nous savons qu'il n'y a ni haut, ni bas. Il n'y a pas de haut ni de bas pour une terre qui tourne sur elle-même et où les pôles changent constamment de position. Ça n'a pas de sens Il n'y a ni haut ni bas. Par conséquent, nous ne pouvons plus diviser le monde comme les Anciens, entre des régions qui sont en haut, des régions qui sont au milieu et des régions qui sont en bas. Ils pouvaient, avec ces images, avec leur géographie et leur cosmologie, ils pouvaient s'imaginer un ciel construit d'une matière extraordinairement précieuse, et au-delà duquel siégeait une divinité. Mais tout ça, c'était une imagerie que nous ne pouvons plus retenir, puisque nous savons que, elle ne répond absolument pas à la cosmologie et à la physique d'aujourd'hui.

« Il est descendu du Ciel », c'est une image admirable pour signifier la tendresse de Dieu qui s'incline vers nous.

Donc, Dieu est déjà là. Ce n'est pas Lui qui a à venir. Il est déjà tout entier présent et Il l'est en nous autant qu'Il l'est en Jésus Christ, car Dieu ne peut jamais être autre chose que tout entier Lui-même. Il est donc tout entier en chaque conscience humaine, il était tout entier dans les prophètes, il était tout entier dans les sages de l'Antiquité... Pourquoi est ce que Sa Lumière ne s'est pas transmise ? Pourquoi est-ce qu'il a fallu Jésus-Christ ?

C'est parce qu'en Jésus Christ, justement, l'humanité va venir à Dieu, va venir à Dieu d'une manière absolument unique et incomparable.

[Repère enregistrement audio : 23’ 07’’]

De l'Humanité de Jésus-Christ

Par l'Incarnation Dieu s’unit à l’homme d'une manière nouvelle

L'Incarnation se place dans le temps… [mais] toute la nouveauté est du côté de cette Humanité qui est assumée, qui est unie personnellement à la Divinité.

Saint Thomas nous l'explique avec une extrême précision. Et il faut remercier saint Thomas, ici, de nous avoir donné, justement dans une formule d'une extrême concision, de nous avoir donné une manière admirable de faire tomber immédiatement les fausses images qui nous barreraient la route et empêcheraient l'accès à ce Mystère.

Saint Thomas, au début du Traité de l'Incarnation (S.Th. III a, 1,1, ad 1um), comme il fait toujours ainsi que vous le savez, Saint Thomas se pose toujours une objection. Tous les articles de la Somme théologique et de la Somme contre les Gentils et d'à peu près tous ses ouvrages commencent par une objection.

Une objection qui, ici, se formule dans ces termes : l'Incarnation se place dans le temps, c'est-à-dire que Dieu n'est pas toujours incarné. L'Incarnation se date. Elle commence et nous la célébrons justement le 25 décembre, symboliquement, puisque nous ne connaissons pas la date de la naissance du Christ, mais nous voulons célébrer le 25 décembre cette nouveauté absolument incroyable de l'Incarnation.

Or, en Dieu, dit saint Thomas, il ne peut pas y avoir de nouveauté. Tout ce qui est en Dieu est éternel. Une nouveauté ne peut pas trouver place en Dieu, donc l'Incarnation est impossible puisqu'elle constituerait une nouveauté en Dieu. A quoi il répond : « L'Incarnation ne constitue aucunement une nouveauté en Dieu, car l'Incarnation n'introduit aucun changement en lui. » Aucun changement en Lui, « l'Incarnation signifie, dit saint Thomas en propres termes, que Dieu s'est uni d'une manière nouvelle à la créature ou plutôt, dit-il en se corrigeant, qu'il a uni d'une manière nouvelle la créature à soi. » (quod [Deus] novo modo creaturae se univit, vel potius eam sibi).

Donc, tout le changement est du côté de cette Humanité qui éclot dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie, toute la nouveauté est du côté de cette Humanité qui est assumée, qui est unie personnellement à la Divinité.

Un, non par le changement de la Divinité en la chair, mais par l'Assomption de l'Humanité à Dieu.

C'est ce que dit aussi, et d'une manière extrêmement riche, le symbole dit de saint Athanase, que l'on récite le dimanche, que l'on récitait autrefois le dimanche à Prime, que l'on récite maintenant à la fête de la Sainte Trinité : « La foi droite est que nous croyions et que nous confessions que notre Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu, est Dieu et Homme, est Dieu et Homme : Dieu de la substance du Père, avant tous les siècles, et Homme, de la substance de la mère, né dans le siècle, Dieu parfait et Homme parfait résultant d'une âme raisonnable et d'une chair humaine, égal au Père selon la divinité, plus petit que le Père, inférieur au Père selon l'Humanité ; puis, bien qu'il soit Dieu et Homme, il n'est pas dieu, mais est un seul et unique Christ, Un – écoutez bien cette phrase qui est admirable – Un, non pas par le changement, non par le changement de la Divinité en la chair, mais par l’Assomption de l'Humanité à Dieu. »

C'est admirable ! UN, non par la conversion, le changement de la divinité en la chair, mais par l'Assomption, l'élévation, l'attraction de l'Humanité à Dieu... « UN, non par la confusion des natures, mais par l'unité de la Personne. » On ne peut dire bien plus clairement que tout le changement en l'Incarnation, est du côté de l'Humanité. La Divinité est éternellement ce qu'elle est. Elle est toujours présente ! C'est l'Humanité qui était absente...

Sans doute elle s'acheminait vers la Lumière, à travers les sages, à travers les héros, à travers les prophètes, elle s'acheminait vers la lumière mais jamais une humanité n'avait été ouverte à fond, au point de pouvoir communiquer personnellement la Présence de Dieu.

Une Humanité qui ne peut pas coller à soi

En Jésus l'Humanité gravite autour de ce Soleil, elle subsiste en Lui, c'est son Seul et Unique Moi, tout part de ce Moi et tout y revient, en sorte que cette Humanité ne peut même pas dire "Moi".

Et en quoi consiste le changement dans l'Humanité Sainte de notre Seigneur ? Qu'est ce qui se passe dans cette Humanité qui commence d'exister dans le sein de Marie ? Dans cette Humanité qui est une créature, une créature dans le sein de Marie ? Qu'est ce qui se passe dans cette Humanité ? Ceci, justement, que elle est immédiatement revêtue, revêtue de la Personnalité Divine, que elle est radicalement dépouillée de tout moi humain, ce moi animal, ce moi propriétaire, ce moi dans lequel nous retombons sans cesse, ce moi qui s'oppose en nous à la Lumière, ce moi qui fait de Dieu une caricature et une idole, ce moi qui décrée l'univers en défigurant Dieu. Ce moi en Jésus n'existe pas. Son Humanité ne peut pas coller à soi. Elle est complètement, complètement purifiée, radicalement libérée de ce moi-pesanteur, de ce moi-animal, pour ne subir que l'aimantation, l'attraction du Moi Divin, de ce Moi où « Je est un Autre », du Moi du Verbe qui n'est qu'une relation vivante au Père.

Et donc, cette Humanité, non pas comme la nôtre qui gravite autour d'un moi animal, opaque, limité, propriétaire, en Jésus l'Humanité gravite autour de ce Soleil, elle subsiste en Lui, c'est son Seul et Unique Moi, tout part de ce Moi et tout y revient, en sorte que cette Humanité ne peut même pas dire "Moi".

Une Humanité-Sacrement

Nous retrouvons dans le Mystère de Jésus la Très Sainte Pauvreté… L'Humanité de notre Seigneur est une Humanité en état de démission, une Humanité qui ne peut rien posséder, qui est absolument incapable de se posséder elle-même.

Il y a sans doute cette Humanité, nous venons de le dire dans le symbole de saint Athanase, il y a dans cette Humanité, elle est, cette Humanité, une âme raisonnable, elle est une chair humaine, elle est une intelligence humaine, elle est une volonté humaine, elle est un cœur humain, elle est une sensibilité humaine, elle est une créature humaine parfaite ; mais, justement, son axe de gravitation n'est pas, n'est pas en elle, son axe de gravitation ne peut pas être un repliement sur soi, elle est incapable de dire "Moi" et de s'exprimer, parce que c'est une Humanité-Sacrement, une Humanité transparente, une Humanité diaphane, une Humanité infiniment dépouillée, une Humanité si pauvre d'elle-même qu'elle ne peut qu'exprimer l'Autre et, en elle, justement, comme dans la Trinité, en elle, au maximum, Je est un Autre, Je est un autre.

Et c'est là, justement, la merveille du Mystère de Jésus, c'est que nous y retrouvons – comme il fallait s'y attendre, puisque c'est de Lui que nous tenons ce monde nouveau – au maximum, nous retrouvons dans le Mystère de Jésus, la Très Sainte Pauvreté.

Moi, je suis blessé quand on me dit : « Jésus a dit qu'Il était Dieu et il l'a prouvé », comme un, une espèce de bateleur dans une foire se met sur une barre et dit : « Attention, me voilà ! » C'est tellement peu cela... L'Humanité de notre Seigneur est une Humanité en état de démission, une Humanité qui n'a rien, qui ne peut rien posséder, qui est absolument incapable de se posséder elle-même, qui ne peut même pas dire : "je" ou "moi".

C'est pourquoi éclate en saint Marc ce cri que les autres Évangélistes n'ont pas retenu mais qui est si admirable : au jeune homme qui vient lui demander le secret de la vie éternelle et qui lui dit : « Bon Maître... » – « Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon. » (Marc 10 :18) Justement, parce que ce jeune homme n'a pas vu en Lui, il n'a pas vu que l'Humanité était le Sacrement, le Sacrement qui révèle, qui communique et qui est consumé par la Divinité.

[Repère enregistrement audio : 32’ 52’’]

La pauvreté de l'Humanité de Jésus-Christ laisse transparaître la Divinité

L'Humanité de notre Seigneur est le premier des Sacrements

C'est une Humanité-Hostie, une Humanité-Sacrement, une Humanité qui, dans tout ce qu'elle fait, dans tout ce qu'elle est, dans tout ce qu'elle dit, témoigne toujours de la Divinité en qui elle subsiste et jamais d'elle-même.

Le Père Schwalm a le premier, je crois, forgé cette expression dans son Commentaire, justement, de la troisième partie de la Somme Théologique où saint Thomas traite de l'Incarnation, et il dit admirablement : « L'Humanité de notre Seigneur est le premier des Sacrements, c'est le Sacrement des sacrements ». (1)

Et je crois, en effet, que c'est le terme le plus pur, le meilleur, celui que l'on retrouvera d'ailleurs rayonnant à travers toute la vie chrétienne. C'est une Humanité-Hostie, une Humanité-Sacrement, une Humanité qui, dans tout ce qu'elle fait, dans tout ce qu'elle est, dans tout ce qu'elle fait, dans tout ce qu'elle dit, témoigne toujours de la Divinité en qui elle subsiste et jamais d'elle-même.

C'est pourquoi aucune humanité ne peut être plus pauvre que celle de notre Seigneur. En lui, Notre Seigneur ce n'est pas l'Humanité qui possède la Divinité, qui l'enferme en elle-même. L'Humanité de notre Seigneur est dépassée par la Divinité, comme toute créature, elle est dépassée par la divinité et saint Thomas affirme – et c'est précieux – il affirme que l'intelligence humaine de notre Seigneur ne peut pas pénétrer, pénétrer à fond, à fond, à fond tous les mystères de la Divinité, à laquelle elle est unie dans l'Unité d'une seule Personne.

La Divinité absorbe l'Humanité de notre Seigneur et transparaît

Jamais la Divinité n'a pu transparaître avec une telle plénitude, parce que jamais il n'y avait eu une Humanité si pauvre, si dépouillée, si incapable de rien posséder et donc de rien limiter.

Donc, l'Humanité de notre Seigneur n'absorbe pas la Divinité : c'est la Divinité qui absorbe l'Humanité, qui en fait le Sacrement inséparable d'une révélation unique définitive insurpassable, justement parce que on ne peut jamais, on ne pourra jamais être plus pauvre, ni aussi pauvre que l'Humanité de Jésus.

Comme elle ne peut rien s'approprier, rien ramener à soi, elle ne peut rien limiter, elle est tout élan, tout don, toute transparence, et donc la Divinité qui est en nous, mais que nous limitons, que nous bloquons dans nos propres ténèbres, la Divinité, dans l'Humanité Sainte de notre Seigneur, transparaît comme le soleil en plein midi.

Si nous ne sommes pas les disciples de Bouddha qui est un très grand contemplatif ou de Mohammad qui peut-être un prophète authentique pour les gens auxquels il était envoyé, si nous ne sommes pas les disciples des grands philosophes de la Grèce, ce n'est pas que nous méprisions la Sagesse des uns ou des autres, nullement.

On peut vénérer le Bouddha, on peut trouver dans le Coran des choses admirables, mais là n'est pas la question ! Si nous sommes disciples ou, du moins si nous voulons essayer de devenir les disciples de Jésus Christ, c'est parce que jamais la Divinité n'a pu transparaître avec une telle plénitude, parce que jamais il n'y avait eu une Humanité si pauvre, si dépouillée, si incapable de rien posséder et donc de rien limiter.

Une lumière qui passe au travers du dépouillement

La conversion c'est toujours une lumière qui passe par une vie, qui passe par une personne qui, pour un moment, s'efface en Dieu et qui laisse passer sa Présence.

Car la Révélation ne se fait pas avec des mots. Ce ne sont pas les mots qui convertissent. On peut construire les plus merveilleux systèmes, ça ne sert absolument à rien. La conversion c'est toujours une lumière qui passe par une vie, qui passe par une personne qui, pour un moment, s'efface en Dieu et qui laisse passer sa Présence.

Et les Prophètes ne nous ont pas conduits à Dieu, n'ont pas acheminé Israël vers Dieu parce qu'ils disaient des choses sublimes, mais parce que, à un moment donné, la Lumière de Dieu passait à travers leur vie. Mais, ils n'étaient qu'eux-mêmes, aussi grands qu'ils fussent, ils n'étaient pas assez dépouillés d'eux-mêmes pour offrir à Dieu cette transparence absolue qui, seule, pouvait nous révéler la Divine Pauvreté. C'est cela : le Mystère Divin, qui est un mystère de dépouillement, un mystère de Pauvreté, ne pouvait se révéler qu'à travers la Pauvreté Infinie de notre Seigneur.

[Repère enregistrement audio : 37’ 37’’]

Les interrogations de St Thomas quant à l'incarnation

Aucun changement en Dieu

Et saint Thomas se pose d'autres questions. Je vous les cite simplement, parce que ça aide l'imagination, ça aide l'imagination, justement, à se délivrer de certaines limites, il se pose la question : « Est-ce que le Père aurait pu s'incarner aussi bien que le Fils ? » Il dit : Oui. « Est-ce que le Saint-Esprit aurait pu s'incarner aussi bien que le Fils ? » Il dit : Oui. « Est-ce que la Trinité tout entière aurait-elle pu s'incarner ? » Il dit : Oui.

Car justement, l'Incarnation ne met aucun changement en Dieu, comme dit admirablement saint Thomas et le Credo de saint Athanase avant lui. Il s'agit d'une assomption, d'une ouverture de l'humanité sur ce Soleil qui est le Mystère Adorable de la très Sainte Trinité et, en étant reliée à la Personne du Fils, l'Humanité de notre Seigneur est reliée par-là même à la Personne du Père et du Saint-Esprit, puisque la divinité est UNE, dans le jaillissement des trois Personnes.

La vocation du Christ

Saint Thomas se pose une autre question qui n'est pas moins éclairante. Il se demande : « est-ce qu'il aurait pu y avoir quelqu'un d'autre que Jésus qui aurait pu être Christ ? Est-ce qu'il aurait pu y avoir deux Christs ou trois Christs ou est-ce que tous les hommes finalement auraient pu être Christ ? » Il répond : Oui. En soi, il n'est pas impossible que chacun de nous fût dépouillé de ce moi propriétaire et uni immédiatement au Verbe de Dieu ou à la très Sainte Trinité, ce qui revient au même.

Mais dans ce cas, comme le dit saint Thomas, tous ces Christs n'auraient rien eu à se communiquer. Le sens de l'Incarnation c'est de constituer le Second Adam, le Second Adam, celui qui va assumer, prendre en lui, prendre la charge de tous les autres, depuis le commencement du monde et, dans la lumière unique, la lumière divine, la lumière infinie qui va se communiquer à tous.

Justement, la vocation du Christ, c'est d'accomplir l'unité du genre humain en se communiquant à tous, car si cette humanité qui éclot dans le sein de Marie est unie personnellement au Verbe de Dieu, ce n'est pas pour elle seule, c'est pour tous et pour chacun, de manière à ce que, finalement, toute l'humanité, comme dit saint Paul, devienne une seule personne en Jésus.

Dans une vie d'homme tout le mystère de la Divinité

Rien n'est plus émouvant que d'être mis en face de cette Humanité de notre Seigneur. Car enfin, il y a eu un moment, puisque l'Incarnation est un moment, je veux dire l'éclosion de l'Humanité de notre Seigneur dans le sein de Marie, il y a eu un moment donc où une âme, où une âme toute neuve, celle précisément que Marie porte dans son sein virginal, où cette âme toute neuve a été confrontée avec cette union unique qui la fait subsister dans le Verbe de Dieu comme l'Humanité-Sacrement et, par conséquent, confrontée avec le devoir inouï d'inscrire dans une vie d'homme tout le mystère de la Divinité, en prenant en charge du même coup toute l'humanité et tout l'univers.

Quel fardeau écrasant, quand on voit cette Humanité, lorsqu'elle sera venue au jour, lorsqu'on la voit au bout de sa carrière, dans le jardin de l'agonie, on a quelque intuition de ce que peut être la mission de l'Humanité Sainte de notre Seigneur, confrontée avec la Divinité qui est son seul et unique Moi, qu'elle n'absorbe pas mais qui l'absorbe et qui la charge d'exprimer justement, en pleine lumière, en pleine transparence, c'est-à-dire en pleine pauvreté, en suprême démission, tout le Mystère de la Pauvreté Divine.

Tout cela est infiniment profond et nous en avons encore davantage le sentiment si nous nous rappelons que d'anciennes formules liturgiques disaient, très justement d'ailleurs, comme la tradition apostolique de saint Hippolyte, au commencement du 3ème siècle, les formules liturgiques, les prières liturgiques se terminent fréquemment par ces mots: « Par Jésus, ton enfant, à toi soit la gloire, Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit. »

[Repère enregistrement audio : 43’ 14’’]

Le dogme est Quelqu'un

Imaginer un amour infiniment dépouillé

Tant qu'il y avait des hommes comme nous qui parlaient de Dieu, ils ne pouvaient pas ne pas Le charger de leurs propres limites.

Et c'est remarquable que la gloire rendue par Jésus-Christ remonte au Père, au Fils et au Saint-Esprit, comme incontestablement le sacrifice de la Croix est offert par Jésus-Christ notre Seigneur au Père, au Fils et au Saint-Esprit, à toute la Divinité.

Cela ouvre un jour, n'est-ce pas, sur les profondeurs de ce Mystère dans lequel on ne peut pénétrer que dans l'agenouillement de la Pauvreté.

Mais nous n'avons pas de peine à comprendre, précisément parce que, hélas, nous avons quotidiennement l'expérience du voile que nous tissons entre Dieu et nous, nous n'avons pas de peine à comprendre que, tant qu'il y avait des hommes comme nous qui parlaient de Dieu, ils ne pouvaient pas ne pas Le charger de leurs propres limites. C'était inévitable ! Ils ne pouvaient pas imaginer un amour infiniment dépouillé comme Celui de la très Sainte Trinité puisque ils étaient accrochés à eux-mêmes.

Si notre Seigneur a pu nous introduire dans ces abîmes d'Amour, c'est parce que Lui-même, dans Son Humanité, était entièrement décroché, décroché de toute appartenance à soi.

La Présence de Jésus

C'est cette Pauvreté translucide qui fait de Son Humanité un pur Sacrement qui nous introduit dans la suprême Révélation, qui est contenue d'ailleurs pas dans les mots ; ce n'est pas les mots de notre Seigneur qui, à eux tout seuls, auraient pu changer quoi que ce soit à l'état du monde, mais c'est la Présence de Jésus, c'est son Humanité-Sacrement, unie inséparablement et personnellement à la Divinité : justement parce que l'Humanité y supporte l'éternelle Lumière dans la transparence du plein midi, que elle peut nous communiquer sur Dieu une lumière infinie, puisque c'est Dieu lui-même.

Le chrétien ne croit pas en des mots. Le chrétien adhère à Quelqu'un. La vérité du Christianisme, ce n'est pas ce que nous lisons noir sur blanc dans l'Évangile, qui est lui-même un sacrement – l'Évangile, comme la Bible, et plus que la Bible, est un Sacrement – nous adhérons à Quelqu'un : le dogme est Quelqu'un. Nous sommes toujours mis en face de la Présence et de la Personne de notre Seigneur.

Joindre la Vérité

Mais comment joindre la Vérité qui est Jésus, comment la joindre sinon en devenant pauvres ? C'est justement en entrant dans ce dépouillement que nous acquerrons peu à peu la transparence indispensable pour vivre le Mystère de Jésus.

Mais ce que nous en aurons déjà découvert est tellement beau, tellement pur, et tellement délicat et tellement libérateur, que nous n'allons plus répéter ces formules toutes faites : « Jésus a dit qu'il était Dieu et Il l'a prouvé ! »

Nous conduirons les enfants, justement, à cette Présence en eux, nous les amènerons au puits de Jacob, nous leur ferons désirer l'Eau Vive de la vie éternelle et, quand ils auront compris que Dieu est là, qu'il les attendait, ils comprendront mieux qui est Celui qui est assis sur la margelle du puits et qui peut seul nous purifier assez profondément de nous-mêmes pour que nous offrions à Dieu cette transparence parfaite ou, du moins, plus ou moins imparfaite qui est indispensable pour Le connaître et pour L'aimer.

Vivre le Mystère de Jésus

Nous voulons donc maintenant demander de nouveau à saint François de nous aider à vivre ce Mystère de Jésus qui est un mystère, qui est le Mystère de la Pauvreté par excellence et nous nous attacherons avec d'autant plus d'ardeur à cette Humanité de notre Seigneur que il y a en elle une créature, une créature transparente, infiniment dépouillée, qui va être écrasée en quelque sorte par la mission qui lui incombe et qui nous permet d'aimer notre Seigneur non pas simplement comme notre Dieu mais, comme dit saint Paul, comme notre Frère aîné.

Jésus est si proche de nous, justement, parce que Il est à la fois l'un de nous et qu'en même temps Il est UN de la Trinité, comme disaient les Conciles, et qu'en Lui se fait la jonction, se fait le passage, non pas que Dieu ait jamais été absent, qu'Il ait jamais eu besoin de venir jusqu'à nous, mais c'est nous qui ne pouvions pas décoller de nous-même et qui avions besoin de ce ferment de Pauvreté qu'est l'Humanité Sainte de notre Seigneur qui nous arrache peu à peu à nous-même, qui nous attire, qui nous aimante et qui, en Elle-même, nous fait communier à la Vie Eternelle.

Nous allons donc lui demander cette Eau de la Vie Eternelle, en Le regardant avec tout notre amour et toute notre joie de Le rencontrer à nouveau comme notre Seigneur et notre Frère aîné.


Note (1) Le Christ d'après Saint Thomas d'Aquin, Lethielleux, Paris 1910, 7è édition, p. 124 : « Notre Seigneur est dans le Sacrement par excellence, dont tous les autres ne sont que des représentations et des dérivés et l'Eucharistie a pour but dans l'Eglise militante de nous conserver en sa réalité substantielle ce Sacrement des Sacrements qu'est son Chef. »

(*) TRCUSLivre « Je parlerai à ton coeur »

Retraite à des franciscaines au Liban en 1959

Publié par Anne Sigier, Sillery, septembre 2001, 327 pages

ISBN : 2-89129-147-6