Conférence de Maurice Zundel à Paris le 17 février 1971. Non édité. Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

Le Christ vient inscrire dans l'histoire l'échec de Dieu

L'histoire de Jésus se situe en pleine ambiguïté

Où trouver le Christ et comment trouver le Christ ? [Est-ce] que la voix de l'histoire suffit à nous introduire à ce mystère de Jésus que Pascal a si profondément médité, et si admirablement vécu ?

Les documents dont nous disposons, à certains égards, sont décevants, j'entends les documents qui constituent le Nouveau Testament pour la raison que l'histoire de Jésus se situe en pleine ambiguïté. On peut résumer cette situation en disant : Jésus a dû être le prophète de lui-même, c'est-à-dire qu'il a dû annoncer une réalité qui ne pouvait pas encore être perçue dans sa plénitude, précisément parce que sa mission, sa carrière bascule sur une continuelle équivoque.

En effet, le Christ ne pouvait devenir une réalité de l'histoire, il ne pouvait s'insérer dans la problématique de son temps qu'en l'acceptant, d'abord en y entrant. Comme tout être qui veut dialoguer avec les autres, il faut qu'il se situe dans une perspective qui rende ce dialogue possible. Or, il est certain que Jésus se trouvait dans une problématique extrêmement confuse du fait des circonstances, du fait que, il vivait dans un pays occupé, du fait que cette occupation se compliquait de problèmes religieux.

Tout pays occupé voit d’un mauvais œil l'occupant, c'est bien naturel, cherche à s'émanciper, à se jouer, s’il le peut, d'un adversaire plus puissant que lui-même. Mais l'occupation, par une puissance païenne, posait des problèmes encore plus graves, le problème religieux : comment la Terre Sainte, comment le peuple de Dieu pouvaient-ils être soumis de nouveau à une puissance impie et sacrilège qui risquait, à chaque instant, d'exhiber ses attributs idolâtriques sur les lieux les plus saints du monde ?

Et on attendait, bien entendu, l'intervention de Dieu. Il fallait que la puissance de Dieu se manifestât et elle ne pouvait se manifester que dans un immense coup d'éclat. La toute puissance ne saurait tergiverser. Si un jour elle se manifestait, l'ennemi serait foudroyé, la terre purgée, les prophéties accomplies. Jérusalem deviendrait le centre du monde et tous les peuples y accourraient pour y chercher le salut !

Et i y avait mille manières, d'ailleurs, de concevoir ces espérances et leur réalisation. Il y avait différents partis. Il y avait les autorités religieuses, il y avait la politique des sadducéens, il y avait le pointillisme moral des pharisiens, il y avait tout ce bon peuple de la terre qui oscillait entre ces différentes tendances, et qui attendait lui aussi l'accomplissement de ces espérances.

Une pédagogie adaptée aux circonstances

Comment entrer dans cette problématique pour y insérer la promesse de la Croix, pour faire entendre que tout s'achèverait en catastrophe, que justement il n'y aurait plus de peuple élu si jamais il y en avait eu un, que l'Evangile, c'est-à-dire la Parole de Dieu s'adresserait à tous les peuples de la terre, sans privilège pour aucun ? Comment envisager la présentation d'un tel Evangile sans se heurter immédiatement à un refus systématique ?

Il a fallu donc toute une pédagogie qui s'adaptât aux circonstances. Il a fallu s'appuyer sur ces espérances, quitte à les dépasser. Il a fallu recruter des disciples qui prendraient un jour la relève en les laissant, pour un temps, espérer que ces promesses temporelles seraient tenues et qu'ils seraient associés au triomphe et à la gloire, qu'ils jugeraient, sur douze trônes, les douze tribus d'Israël, enfin qu'ils allaient nécessairement vers une royauté à laquelle ils participeraient !

Et tout cela est encore infiniment plus complexe qu'il n'est possible de le dire, étant donné que l'inconscient joue toujours dans ces circonstances et que l'inconscient est un océan de pulsions impossibles à définir rigoureusement.

Une entrée dans l’histoire par les voies de l’histoire

Mais il fallait que le Christ entrât dans l'histoire par les voies de l'histoire. Il fallait qu'il acceptât cette problématique pour la dépasser. Il fallait qu'il prît patience à l'infini avec ses auditeurs. Qu’il leur présenta ce Royaume de Dieu indéfinissable, qu’il le leur présenta d'une manière acceptable, en les engageant évidemment dans une purification qui les aiderait un jour à prendre le tournant et à attendre un royaume intérieur qui devait se constituer au plus intime d'eux-mêmes.

Le Christ a été le prophète de lui-même, une bonne partie de son enseignement a été ordonné à un au-delà, l’au-delà de la Passion et de la mort.

C'est pourquoi, il me parait de plus en plus certain que le Christ a été le prophète de lui-même, que une bonne partie de son enseignement a été ordonné à un au-delà, l’au-delà de la Passion et de la mort, et que ce qu'il fallait surtout, c'était simplement préparer ses plus proches à la catastrophe pour leur faire accepter ces idées incomparables de l'échec de Dieu.

Le Christ vient inscrire dans l'histoire l'échec de Dieu

Car enfin c'est cela que le Christ vient inscrire dans l'histoire, c'est l'échec de Dieu ! Cet échec qui est notre unique espérance, cet échec qui est le sceau de notre liberté, cet échec qui révèle Dieu comme le partenaire nuptial d'une relation essentiellement libératrice, cet échec qui nous situe immédiatement sur le plan de l'Esprit, là où nulle contrainte n'est possible, où la vie ne peut circuler que du dedans au dedans dans une communication entièrement libre.

Alors, qu'est-ce qui constitue vraiment le message de Jésus-Christ ? Qu'est-ce qui est définitif dans ce message ? Qu'est-ce qui est adaptation aux circonstances ? Qu'est-ce qui est la part du jeu prophétique qui parle en image ou qui agit en des gestes qui sont eux-mêmes des paraboles ? Tout cela est difficile à discerner.

Il y a des niveaux, il y a des temps différents, il y a aussi des auditoires différents comme Jésus le manifeste lui-même lorsque Il dit à ses disciples qu'il parle à la foule en paraboles parce que elle n'est pas capable d'entendre autre chose, tandis qu'il livre à eux-mêmes le sens de la parabole, encore qu'il soit sans illusion sur leur capacité d'intelligence et qu'il doive parfois repousser leur intervention comme celle même de l'adversaire, du Satan, qui a tenté de Le détrôner de sa mission en l'aiguillant vers des voies temporelles qui eussent été des voies de facilité et qui auraient trahi une fois de plus le Visage de Dieu.

Alors, où est le Christ ? Où le situer ? Comment le reconnaître ?

Le dépouillement infini de Dieu

Si nous prenons les disciples eux-mêmes après la catastrophe, après la passion du Christ, nous les voyons complètement déconcertés par cet événement, comme en témoignent les disciples d'Emmaüs. Nous voyons que ils avaient placé tous leurs espoirs sur ce prophète de Nazareth.

Et maintenant, il y a trois jours qu'il est dans le tombeau ! Et, une fois cette phase surmontée, une fois que le Christ ressuscité leur apparaît, ils ne font que déplacer leurs espérances : ce qui n'a pas été accompli avant pourra donc s'accomplir après, et la dernière question dans les Actes des Apôtres, la dernière question sur laquelle ils prennent congé de leur maître, c'est celle-ci : « Est-ce en ces jours, ce jour où viendra l'Esprit promis et attendu, est-ce en ces jours que tu rétabliras le Royaume en faveur d'Israël ? »

Les disciples, les apôtres, ceux qui doivent prendre la relève, n'ont pas encore compris et le sens du drame, et le mystère de la Passion, et plus profondément ce mystère originel de la Trinité, c'est-à-dire le dépouillement infini de Dieu.

Il semble donc que même les disciples, même les apôtres, même ceux qui doivent prendre la relève, n'ont pas encore compris et le sens du drame, et le mystère de la Passion, et, plus profondément, ce mystère originel de la Trinité, c'est-à-dire le dépouillement infini de Dieu.

[Repère enregistrement audio : 11’ 15’’]

l’Église continue d'assurer la présence réelle de Jésus-Christ maintenant au-dedans de nous

La Pentecôte

Et voilà que l'événement qui va tout révéler est un événement précisément qui va s'accomplir, au plus intime des disciples, dans le feu de la Pentecôte ! Et la transformation sera celle qu'on peut résumer d'un mot : tout passe du dehors au-dedans. Désormais, le Seigneur n'est plus devant eux comme un personnage qu'ils regardent, qu'ils chargent de leurs rêves et dont ils attendent la réalisation de leurs ambitions. Leur maître est au-dedans d'eux-mêmes et eux qui tremblaient de frayeur au moment de l'arrestation du Seigneur, ils vont affronter l’empire romain lui-même, ils vont affronter les autorités, d'abord sur place le sanhédrin, puis toutes les autorités du monde romain.

Ils vont proclamer ce message jusqu'au martyre, parce que justement ils ne sont plus seuls, ils sont habités par sa Présence : Jésus est au-dedans d'eux.

Le mystère de l’Église

Nous ne saurions rien de Jésus-Christ sans cette communauté naissante au jour de la Pentecôte… qui s'efforce de propager dans le monde… sa Présence.

Et c'est là que commence ce mystère de l'Église qui est si contesté aujourd'hui, qui pose tant de problèmes, d'ailleurs mal posés, et dont nous devons dire, tout au moins à cette phase initiale, que nous ne saurions rien de Jésus-Christ sans cette communauté naissante au jour de la Pentecôte qui témoigne de ce qu'il est, et qui prétend être habitée par Lui, et qui s'efforce de propager dans le monde non seulement Son enseignement mais, ce qui est infiniment plus précieux, sa Présence !

Car l'enseignement, précisément parce que il a nécessairement la forme d'un dialogue, l’enseignement doit s'adapter aux enseignés, d'où les différents niveaux de cette Parole du Christ, d'où les difficultés d'en saisir le dernier mot, s’il y en a un.

Si la révélation, c'est lui-même, si elle tient essentiellement à sa Personne, si elle est sa Présence réalisée en nous, nous sommes à la source, et à l'origine de tout être et de toute vérité.

Tandis que, si la révélation, c'est lui-même, si elle tient essentiellement à sa personne, si elle est sa Présence réalisée en nous, nous sommes [avec cette Présence du Seigneur] à la source, et à l'origine de tout être et de toute vérité.

Permettre aux mots de nous atteindre

Et d'ailleurs, c'est bien ce que nous éprouvons déjà dans le commerce humain. Il est évident que le maître, ce n'est pas celui qui enseigne des choses, c'est celui qui, à travers une expérience qu'il est, donne aux mots une réalité nouvelle, les emplit d'une vie intérieure qui permet à ces mots de nous atteindre au-dedans et de nous transformer dans un dialogue qui finalement se noue entre la personne du maître et nous-même.

S’il n'y avait que des recettes séparées de la personne qui les vivifie, elles se scléroseraient très rapidement. Mais, dans le cas d’une révélation qui doit être définitive, qui doit être suprême et indépassable, il est évident que on ne peut concevoir que cette révélation se coule dans des mots qui suffiraient à la véhiculer, car ces mots sont les mots d'une époque, ils appartiennent à un certain système linguistique.

Et puis, ces mots ne bougent pas une fois que ils ont été couchés sur le papier. Ils se transmettent tels quels et ils donnent lieu à des commentaires qui n’ont pas de fin, et de commentaires en commentaires, comme personne finalement n'est au niveau de la source, ces paroles se dissolvent et il n'en reste plus rien ou si peu de chose : il en reste ce que un certain niveau humain est capable d'accepter et d'assimiler.

Nous avons établi un rapport extrêmement intime et indissoluble entre la progression de l'homme et la révélation de Dieu. Nous avons vu que c'est dans la mesure où l'homme se transforme que Dieu transparaît.

Et, si la révélation est suprême, c'est dans la mesure où l'humanité a atteint la perfection d'elle-même, ce qui est précisément le donné fondamental de la foi chrétienne. En Jésus, l'humanité a atteint son sommet, parce que, en Jésus, l'humanité est radicalement expropriée d'elle-même, qu’elle a son axe de gravitation en Dieu, qu’elle témoigne de lui, qu’elle est le sacrement vivant qui communique sa Présence en personne.

Le rejaillissement de la vie du Christ dans les apôtres

Mais cela ne peut pas entrer dans des mots. Les mots peuvent décrire certains effets, et en effet nous avons dans le Nouveau Testament, nous avons à côté des paroles de Jésus entendues comme constituant un dialogue avec différents niveaux d’humanité, nous avons aussi le rejaillissement de cette vie du Christ dans les apôtres, dans les disciples, la manière dont ils l'ont comprise, la manière dont ils l'ont vécue.

Et ceci bien sûr est considérable et infiniment digne de vénération. Mais enfin aucun des apôtres, aucun des disciples ne pourrait se flatter de vivre la vie du Christ intégralement et d'être lui-même un autre Christ. Ils ne cessent de protester du contraire. « Est-ce que c'est Paul qui était crucifié pour vous ? » dira Paul aux Corinthiens. « Est-ce que vous avez été baptisés au nom de Paul ? » (1 Co. 1:13) Non. Qui est Paul ? Un serviteur, un instrument et nous dirons, tout à l'heure, un sacrement de cette présence.

[Repère enregistrement audio : 18’ 22’’]

Jésus ne nous a pas quittés, il est au milieu de nous, au-dedans de nous

En son Nom

C'est là justement que se noue le mystère de l'Église. Sans l'Église, nous ne saurions rien. Jésus n'ayant pas créé une ligne, Jésus ayant été condamné comme un criminel de droit commun, son histoire publique s'achevant au Vendredi Saint dans l'échec et la défaite totale, Jésus-Christ ne réapparaissant qu'à ses disciples, à ceux qui prendront la relève et qui justement sauveront, si l’on peut dire, son action, son nom et sa Présence dans l'histoire. C'est grâce à cette communauté que tout rebondit et que le Christ va peu à peu trouver son expansion dans le monde.

Alors, quel est le point essentiel pour cette communauté ? C'est qu'il est là. Il ne nous a pas quittés, il n'a pas disparu, il est au-dedans de nous. C'est en son nom que nous agissons. Notre parole n'est pas notre parole, c’est la sienne. Quand nous imposons les mains, c'est sa grâce qui se répand et nous ne sommes rien que des instruments, rien que des sacrements qui dispensent cette Présence en la donnant à chacun dans son intégralité. C'est cela qui me parait absolument capital.

Si la révélation, c'est Jésus dans la transparence de son humanité, elle n'est pas séparable de lui. Il ne s'agit pas d'avoir des paroles de lui, qui sont adaptées à un certain auditoire. Il ne s'agit pas d'avoir des paroles sur lui qui représentent une certaine expérience toujours limitée de lui. Il s'agit de lui en personne.

Jusqu’à la fin de l’histoire

Va-t-il demeurer avec nous et jusqu'à la fin de l'histoire ? Chacun de nous aura-t-il la chance d'entrer en contact personnel avec le Christ lui-même, non pas à travers le truchement de commentaires ou de paroles, mais vraiment en étant en face de lui comme en face d'une Présence réelle ? Si cela ne pouvait se réaliser, nous serions dans le règne des commentaires dont on sait que, de commentaire en commentaire, la parole originelle s'affaiblit, se dissout et finit par disparaître.

Le mouvement essentiel de la foi chrétienne, c'est d'adhérer à un Christ toujours vivant et toujours présent.

Le mouvement essentiel de la foi chrétienne, c'est précisément d'adhérer à un Christ toujours vivant et toujours présent. Mais où ? C'est là que nous ne pouvons pas ne pas songer à cette élection des douze que Jésus a entrepris de former, autant qu'ils étaient formables avant le grand événement de la passion, de la mort et de la résurrection. Il les a manifestement formés en vue de cette relève et il les a quittés en leur demandant d'attendre l'illumination de l'Esprit qui les introduirait en toute vérité ! Et quand ils prennent le départ, c'est, je viens de la dire, avec la certitude que ce n'est plus eux, mais lui.

C'est là que nous apparaît en action l'influence de ce corps apostolique qui organise la communauté en la nourrissant de la présence de Jésus-Christ.

Il y a, et c'est ce que l'on conteste aujourd'hui en voulant faire tout partir de la base et en transformant la communauté chré¬tienne en une sorte de démocratie où chacun aura son mot à dire et où on acceptera finalement à la majorité des voix ce que l'on consent encore à croire ou à faire. Cela ne me parait pas du tout dans la direction de la communauté apostolique. Parce que, justement, il ne s'agit pas du tout d'un consentement d'une majorité qui ferait la loi. Il s'agit de tout autre chose ! Il s'agit de savoir si le Christ demeure et si nous pouvons entrer en contact avec Lui dans l'intégralité de Sa Présence et de Sa Personne.

[Repère enregistrement audio : 24’ 12’’]

Retrouver aujourd'hui l'essence mystique de l'Eglise et son caractère sacramentel

L’organisation dans la communauté

Il y a eu – et ceci va nous aider à éclaircir ce problème – il y a eu dans l'Eglise de Corinthe, vous vous le rappelez, la 1ère aux corinthiens établit précisément des discriminations nécessaires : vous vous rappelez que il y avait dans la communauté de Corinthe des prophètes dont l'un surgissait au milieu de l'assemblée avec un message, puis un autre se levait, puis un troisième, puis un quatrième : et puis il y avait des glossolales qui parlaient en langues, et puis il y avait ceux qui interprétaient les langues et finalement tout entrait dans un charivari qui était aux antipodes du silence.

C'est alors que Paul établit un règlement, demande que les prophètes ne soient pas plus que trois, que si l'un se sent inspiré, le premier cède la place et le second au troisième, et stop : il n'y aura pas davantage de ces inspirés qui entretiendront l'assemblée, au risque de propager une contagion prophétique, chacun pouvant se sentir porté, centré par l'Esprit de Dieu et pourvu d'un message indispensable à l'édification d'autrui.

La hiérarchie de l'Église

La hiérarchie de l'Église, non pas comme un pouvoir qui limiterait notre liberté, mais comme un sacrement qui nous communique l'intégralité de la Présence de Jésus-Christ.

Nous voyons d'ailleurs peu à peu disparaître ce prophétisme et nous voyons se confirmer, au contraire, ce qu'on peut appeler la hiérarchie apostolique, je veux dire l'apôtre s'entourant d'auxiliaires, établissant des têtes de communautés par l'imposition des mains, c'est-à-dire par un rite qui ne comporte rien que visible, j’entends rien d'extraordinaire dans le visible, un rite qui tire toute sa force de la foi, dont l'efficience n’est vérifiable que dans la communion avec le Seigneur lui-même. Et c'est de cette organisation, de cet ordre apostolique que dérive, je pense, la hiérarchie de l'Église, non pas comme un pouvoir qui limiterait notre liberté, mais comme un sacrement qui nous communique l'intégralité de la Présence de Jésus-Christ.

Un effacement total et une démission radicale

Car il est bien évident que l'Église, si elle est porteuse du Christ, si elle n'a pas d'autre mission que de le communiquer, suppose un effacement total, une démission radicale dans celui qui est le témoin de cette Présence. D’avantage, le communicateur de cette Présence.

C'est bien de cette manière, en effet, que l'entend un saint Paul lorsque il déclare que les envoyés, les apôtres, les disciples, quel que soit leur nom, ne sont rien que des instruments du règne de Jésus-Christ. Et que ce qu'il faut leur demander, c'est lui et non pas eux ! Que personne n'est lié à Paul, ou à Képhas ou à Apollos, mais que chacun doit son allégeance à Jésus-Christ parce que Jésus-Christ est son libérateur, et que Jésus-Christ est au-dedans de lui le ferment de sa divinisation.

Retrouver ce visage-sacrement de l’Église

C'est pourquoi il me semble extrêmement important de retrouver ce visage-sacrement de l’Église, non pas une immense société qui représente une sorte de peuple, où, à l'égalité des voix, on déciderait et de qui occupera les postes-clé, et de qui on attendra un enseignement, et dans quelles limites on le recevra, et de qui célébrera le rite essentiel de l'Eucharistie.

Cette vision ne correspond absolument pas à l’Église des origines qui est fondée sur l'envoi, sur la mission, sur une délégation qui est un dépouillement total. Car nous retrouvons, je vous l’ai dit bien souvent, nous retrouvons dans l’Église, et nous ne pouvons pas ne pas le retrouver, ce caractère essentiel de la pauvreté divine.

Les apôtres ne possèdent rien de plus que les autres. Et ils ne sont pas investis d'une autorité à leur avantage. Et ils ne sont pas non plus nécessairement revêtus d'une vertu incomparable car, comme le dit Augustin, s’il fallait stipuler quel est le degré de sainteté de celui qui préside à l'Eucharistie ou qui donne le baptême, on n'en finirait jamais. Comment savoir d'ailleurs la situation intérieure d'un homme qui peut changer d'une seconde à l'autre ?

Toutes ces questions sont immédiatement éliminées si l'apôtre est un pur sacrement à travers lequel, en le dépassant infiniment, on atteint la Présence en personne du Christ éternellement vivant.

Et c'est évidemment de cette manière seulement, que l'on peut concevoir le mystère de l’Église, le Christ demeurant en permanence le Christ accessible à chacun dans toute sa Présence, dans toute sa personne, dans son intégralité enfin, sans que il soit soumis à des commentaires, sans que on ait à passer même par les plus hautes vertus d'un homme qui le représente.

Retrouver l'essence mystique de l’Église

Il s'agit d'autre chose qui va jusqu'au fond du dépouillement que seule la foi d'ailleurs peut reconnaître parce que dans la foi évidemment, nous pouvons entendre à travers la parole de Paul ou de Pierre ou de Jacques ou de Jean ou de Luc ou de Matthieu, la Parole unique, la Parole qui dit tout dans un seul mot, qui est le Verbe de Dieu.

L’essentiel c’est que l’Église nous donne le Christ en personne et qu’à travers le Christ en personne, nous entrions dans le chemin de notre libération.

Il est donc essentiel de retrouver aujourd'hui l'essence mystique de l’Église, essentiel de retrouver son caractère sacramentel à travers tous les défauts des hommes, à travers toute la misère des structures. Il y en aura toujours, qui seront toujours discutables. L'essentiel est que nous n'y soyons pas liés, l'essentiel est que la visée de la foi aille directement vers le Seigneur, l'essentiel c’est que l’Église nous donne le Christ en personne et que à travers le Christ en personne, nous entrions dans le chemin de notre libération.

[Repère enregistrement audio : 32’ 20’’]

La sacramentalité de l'Eglise et du prêtre

L’homme effacé en Jésus-Christ

Il y a dans la vie du prêtre, justement cette expérience si profonde, si saisissante, qu'il n'est rien, que on ne vient pas à lui parce qu'il est monsieur Untel, mais justement parce qu'il n'est pas monsieur Untel, parce que l'ordination l'a enraciné pour les autres, l'a enraciné dans la personne de Jésus-Christ et que ce qu'il a donné, ce n'est pas lui, sa propre personne à lui, quels que soient ses dons, mais c’est la Présence de Jésus-Christ. Et que si l'on vient à lui, ce n'est pas pour lui, mais c'est pour Jésus-Christ. Et que ce qu'il a à enfanter dans une paternité virginale, c'est justement cela : cette Présence de Jésus-Christ qui le dépasse, lui, infiniment, car ses fautes ne sont pas un obstacle pour la foi qui recourt à son ministère, car la foi qui recourt à son ministère d'emblée et a priori le dépasse, et ne vise qu'à rencontrer Jésus-Christ.

Et justement ce qui me rend sacrée la hiérarchie, c’est cela, c'est que héritant de la mission apostolique, elle hérite essentiellement de ce caractère sacramentel qui efface l'homme en Jésus-Christ.

Si l'homme ne s'en aperçoit pas, si il se prévaut de sa mission pour se frayer un chemin dans le monde et pour y faire ses affaires, il est comme Jésus le dit à Pierre, il est Satan, mais la foi n'a rien à voir avec lui. La foi, précisément, se situe toujours au-delà des défauts et des limites inhérentes à l'homme pour ne percevoir que la Présence de Jésus-Christ.

Si nous n'avions pas cette possibilité d'atteindre Jésus-Christ en personne, nous serions réduits à des lectures de textes tels que nous les comprenons et qui sont déjà l'écho amorti d'une expérience du Christ qui ne pourra jamais être égale à celle que fait l'humanité elle-même, l'humanité de notre Seigneur.

Même entre les plus grands saints et lui, il y aura toujours un immense écart. Si ces écarts se multipliaient, les liens entre lui et nous se distendraient à l'infini et le Christ ne serait plus qu'une image lointaine et confuse. Si il est pour toutes les générations, une Présence actuelle, toujours nouvelle et toujours intégrale, c'est dans la mesure justement où l’Église est pur sacrement, un signe dans lequel l'homme est totalement effacé pour laisser paraître, pour laisser se communiquer cette Présence unique du Seigneur.

Dans la foi on est libre de toutes les structures. Il n'y a plus de structures dans la foi, il n'y a que des sacrements.

C'est pourquoi je pense que la contestation, si elle prend cette forme, démocratique si vous voulez, si elle veut à toute force que tout parte de la base, je pense que elle s'engage dans une impasse parce que dans la foi on est libre de toutes les structures. Il n'y a plus de structures dans la foi, il n'y a que des sacrements et les structures sont immédiatement surmontées par celui dont le regard est orienté sur la Personne du Seigneur.

Une Église servante

Une Église servante qui ne peut rien, qui n'a d'autre mission que de communiquer Jésus dans l'effacement total d'elle-même.

L’Église est un mystère de foi. C'est un mystère d'amour, et s'il y a une Église hiérarchique, c'est une Église servante, une Église servante qui ne peut rien, qui n'a d'autre mission que de communiquer Jésus dans l'effacement total d'elle-même.

C'est pourquoi je ne me sens pas personnellement prisonnier de ces structures dont on parle tant, parce que je ne les perçois même pas. Ce que je vois, c'est un sacrement auquel je participe à ma manière, un sacrement dont je fais l'expérience dans mon ministère avec la certitude que ce n'est pas moi, mais lui.

Il s'agit donc pour nous d'intérioriser notre regard, de passer du dehors au-dedans, d'entrer dans le feu de la Pentecôte, de revivre ce premier départ où la communauté naît précisément de ce passage du dehors au-dedans et reconnaît que elle est transformée, qu'elle est habitée par la Présence même du Seigneur.

Tous les chrétiens ont la mission d'être témoins : c'est une mission consubstantielle à la foi.

Sans doute, tous les chrétiens ont la mission d'être témoins : c'est une mission consubstantielle à la foi. Chacun de nous est chargé du Christ dans son histoire personnelle, les apôtres aussi bien que nous-même et les laïcs aussi bien que les prêtres. Tous, à cet égard, nous avons la même mission. Tous, à cet égard, nous sommes logés à la même enseigne : nous n'avons que notre vie pour témoigner. C'est dans la mesure de notre vérité, de notre authenticité, de notre générosité que le Christ se communiquera.

Mais chacun de nous n'a pas cette même délégation apostolique de communiquer, au-delà de ce qu'il est, au-delà de ce qu'il ne pourra jamais atteindre, ce Christ total, toujours vivant qui est offert à chaque âme pour qu'elle puisse puiser à la source même sa vie la plus profonde.

Porteur de la source éternelle de vie

C'est pourquoi, en face de toutes ces contestations, je pense que il faut revenir à ce silence intérieur d'où procéderont toutes les réformes parce que tout ce qui est caduc tombe de soi-même finalement.

La foi va au but, puisqu'elle est la lumière de Dieu au cœur de notre cœur et elle ne peut viser que à retrouver le Seigneur lui-même.

La foi n'est pas dupe, la foi est clairvoyante, la foi va au but, puisqu'elle est la lumière de Dieu au cœur de notre cœur et elle ne peut viser que à retrouver le Seigneur lui-même, et là, où ce n'est pas le Seigneur, ce n'est pas l’Église, cela n'a plus d'intérêt pour elle.

Je pense que beaucoup de prêtres qui sont déconcertés, qui sont déchirés, qui ont l'impression d'être dévalorisés dans une fonction inutile. Si ils retrouvaient ce sentiment, cette conviction de ce qu'ils ont à donner, ce n'est pas seulement un enseignement sur le Christ, ce n’est pas seulement un écho de ses paroles adaptées à des situations d'ailleurs limitées, mais ce qu'ils ont à donner, c'est Jésus en personne. Ils ont à offrir cette chance à chacun de rencontrer le Christ éternellement vivant et que justement dans la consécration, dans l'absolution, comme dans tous les sacrements, ils sont là uniquement eux-mêmes les sacrements vivants pour communiquer cette source éternelle de vie, c'est plus important que tout.

Bien sûr, cela ne fait pas de bruit, cela ne donne pas lieu à de grands affichages, ça ne peut s'accomplir que dans une vie toujours plus centrée sur le Seigneur. Mais quoi de plus beau si l'on est chrétien que d'être porteur dans tout son être et où, au-delà infiniment de ce que l'on est et de ce que l'on peut, d'être le porteur de la source éternelle de vie.

Retrouver en nous le respect de la hiérarchie apostolique

L’Église-Sacrement ce n'est que cette Présence adorable du Seigneur qui vient à nous et qui nous offre chaque jour de recommencer et de créer avec lui un univers toujours inachevé remis entre nos mains et que nous devons créer aujourd'hui.

C'est pourquoi nous avons à retrouver en nous le respect de la hiérarchie apostolique, le respect du sacerdoce non pas, bien entendu, pour restreindre notre liberté, mais pour la trouver toujours plus complète, puisque tout contact avec le Christ ne peut aboutir que à une plus profonde libération.

Je pense que, si nous revivons un instant le mystère de l’Église naissante, si nous voyons ces hommes timorés surgir et partir à la conquête du monde avec les pauvres moyens qui sont les leurs jusqu'à ce que l'empire romain lui-même soit ébranlé et que la croix du Christ devienne l'emblème de l'empire, peut-être pour son malheur, j'entends pour le malheur de la croix.

Mais en tous cas, il est impossible de ne pas voir que c'est à ce moment-là que se situe le grand départ dans cette identification de la communauté naissante avec Jésus-Christ.

Et c’est bien cela pour la foi, l’Église, l’Église mystique, l’Église intérieure, l’Église-Sacrement pour la désigner mieux, c'est bien cela qu'on affronte : ce n'est que cette Présence adorable du Seigneur qui vient à nous et qui nous offre chaque jour de recommencer et de créer avec lui un univers toujours inachevé remis entre nos mains et que nous devons créer aujourd'hui.