Notes d'auditeurs lors d’un cycle de conférences de Maurice Zundel données pour le « Cartel des Femmes Catholiques » à Lausanne durant l’hivers 1962-63. Publié dans "Au Miroir de l'Evangile"

Des prophètes à Jésus, la Parole de Dieu

Les prophètes de l’Ancien Testament, tel Ezéchiel, sont des hommes qui parlent de Dieu. Dieu, la Parole de Dieu, ne peut venir que par des hommes. Des raisonnements sur Dieu ou une Parole de Dieu, c’est l’expérience d’une personne transmise à une autre. On reconnaît un prophète par le degré d’intimité de sa relation personnelle avec Dieu. Dieu et l’homme sont conditionnés l’un par l’autre ; la transmission du divin sera d’autant plus parfaite que le prophète sera dégagé de lui-même, selon le niveau d’intimité où s’établit le prophète avec Dieu.

Le témoignage des prophètes à travers la Bible révèle progressivement une touche de la Présence divine, pour arriver à la révélation pure qu’est Jésus-Christ lui-même.

Un poste de radio défectueux nous transmet des données déformées par les parasites. Il faut parfois mettre une sourdine à la radio humaine. Le danger que nous sommes nous-même pour nous-même fait qu’il peut y avoir danger dans la libre interprétation de la Bible : si peu de postes de radio étant en mesure de transmettre des ondes personnelles pures de tout parasite ! Le témoignage des prophètes à travers la Bible révèle progressivement une touche de la Présence divine, pour arriver à la révélation pure qu’est Jésus-Christ lui-même. Il est la pure transparence, il témoigne de Dieu en qui il subsiste sans limite. Il est au cœur de la pauvreté, donc de la vérité. Ce n’est plus une prophétie sur quelqu’un, c’est Jésus-Christ lui-même.

Mais Jésus, lui aussi, devait limiter, en quelque sorte, son langage pour être accessible à la mentalité de ses Apôtres. Il ne pouvait pas se révéler immédiatement dans toute son humanité de Corps Mystique, traversant toute l’histoire, hors des limites du temps et de l’espace. Saint Jean lui-même s’adresse à un auditoire réservé. Mais Jésus est la révélation de son ineffable amour. Il nous permet de voir, d’accéder à son innocence. Il est la lumière qui guérit et assume.

On ne voit que délivrés de nos instincts

On ne voit que dans la mesure où l’on est identifié à l’ineffable amour pour nous conduire à la vie et non à la mort. C’est comme dans le conte de la brebis et du loup. La brebis a conquis par sa danse le loup. Elle a émerveillé le loup, l’a fait entrer dans le monde de la contemplation, au point qu’il en oubliait ses instincts, dans le monde de l’éternelle beauté. On se trouve là devant l’initiation à l’éternelle beauté, et non devant une proie à dévorer.

L’atmosphère chrétienne est cette lumière d’amour qui nous délivre de nos instincts. Délivré de ses limites, on les assume jusqu’à la crucifixion rédemptrice. Gandhi n’avait pas peur des serpents et voyait en eux des créatures de Dieu. Nous imposons nos propres limites, nos propres peurs. Nous redoutons les catastrophes.

Pensons à l’amour d’un saint François d’Assise, pensons au monde du Christ à travers le prisme de saint François, pensons à sa pauvreté de lui-même qui le mène à l’éternelle innocence sans peur.

L’incarnation se poursuit par la chaine des médiateurs

Le Christ ne peut entrer dans l’histoire autrement que par nous.

La chaîne des médiateurs relève d’une expérience humaine. Le Christ seul nous délivre des limites des autres médiateurs. En la présence de Dieu, le monde entier devient médiateur. Mais les médiateurs sont indispensables. A notre tour, nous devons communiquer la lumière reçue. Le Christ ne peut entrer dans l’histoire autrement que par nous. Il faut nécessairement aborder Dieu dans une réciprocité, dans une connaturalité. Il faut en vivre le message dans une connaissance nuptiale. Il n’y a pas de neutralité possible. Par notre influence, nous sommes donc toujours responsables de Dieu.

Les médiateurs sont indispensablement « existentiels ». L’incarnation se poursuit par nous. Notre visage lui rend témoignage. Il faut donc recréer notre attention dans tous les évènements de notre vie, songer au retentissement sur la vision que les hommes auront du Christ, vision féconde ou destructrice. C’est la vocation du Christ-Médiateur en permanence. Il n’y a pas de contact humain autrement.

Responsabilité du médiateur

Nous sommes une parole à devenir pour les gens de notre ville, de notre entourage.

En en parlant d’une façon étourdie, on attente à l’honneur de Dieu dans le cœur des autres. Notre seul nom de chrétien nous confère cette responsabilité, et demande une réforme constante de nous-même. Nous sommes parfois la seule parole de Dieu pour les autres. Nous sommes une parole à devenir pour les gens de notre ville, de notre entourage. Ils respirent l’atmosphère et ils se sentent en sympathie ou en résistance avec ce que nous représentons. Entre nos mains, le message, c’est nous-même. La charité est fonction de ce rôle. Nos passions font corps avec nous et font barrage à l’amour et nous courons toujours le danger de le trahir. Il faut toujours dégager le terrain, user de tact illimité, nous mettre au diapason de l’interlocuteur pour engager un contact fécond.

Un message existentiel, une action existentielle, cela demande une conversion continuelle à opérer pour ne pas trahir le message par les parasites de catégories mentales, cela demande une purification permanente de tout nous-même.

Etre sans parler vaut mieux que parler sans être. Toutes les œuvres ne viennent à l’homme que par l’homme, à chaque instant responsable de lui par lui. Notre grandeur est d’être, pour tous les hommes, la chance de rencontrer Dieu. Nous sommes les portes de Dieu.

L’univers médiateur

Dieu est un émetteur en état d’éternelle émission. En tant que poste récepteur, il y a en moi des discordances dans la réception de la musique divine, des défaillances dans ma médiation de l’homme.

Le Christ était récepteur parfait. Dieu ne peut être fixé que dans une humanité qui le vit, sans frontière, dans l’innocence. Le Christ nous sollicite. Il est tout entier relation à l’autre.

Le mode spirituel ne s’oppose pas à la matière. Le matérialisme est en nous et non dans le monde, selon nos convoitises. La culture ne doit pas être le culte de l’inutile. Il ne faut pas se matérialiser soi-même. La spiritualité délivre de la peur matérielle pour arriver au monde cosmique, et non à une médiation extérieure symbolique ou magique. Nous sommes du monde physique et le faisons grandir avec nous-même.

L’art est une sorte de sacrement, telle l’éducation par la musique. La musique est-elle une euphorie ou un sacrement ? C’est un état d’émerveillement où l’on se perd de vue. De même la littérature, l’architecture peuvent être des organismes sacramentels en vue de magnifier tout l’univers, d’en faire le sanctuaire de la divinité.

La médiation de l’univers, pour l’intégrer dans l’oblation par laquelle il s’accomplit, ne peut se réaliser qu’à condition d’être en équation d’amour avec les autres. L’ordination à l’homme de l’univers se reconnaît à ce signe : rendre les autres à leur dignité afin que tous soient postes récepteurs.

Ne pas se réaliser seul, de façon exclusive. Ce ne serait du reste pas une réalisation, c’est impossible si ce n’est avec les autres et par les autres.

Le sacrement ne serait-il pas le signe d’un échange des hommes les uns avec les autres ? C’est un geste de communion humaine, de personnes.

Le corps médiateur

Notre corps est un sujet difficile, à la fois écran et ouverture. Nous pouvons nous en servir pour nous-même ou du moins notre corps peut être un élément pour nous cacher nous-même à nous-même. Notre corps nous individualise, nous isole. Il y a entre notre corps et nous-même toute la distance du monde physique, chimique, électrique, toute cette complexité qui nous rattache au monde physique.

Le corps touche à l’Esprit qui est une capacité d’infini.

Mais le corps touche à l’Esprit qui est une capacité d’infini. Il peut s’en prévaloir ou se l’annexer. L’individualité physique peut devenir envahissante et ravir la vie de l’Esprit. La biologie veut tout annexer, car c’est pour elle qu’elle connaît et découvre l’univers. Notre corps nous révèle l’univers, mais il nous révèle aussi aux autres et à nous-même.

Mais ce corps a une extrême sensibilité aux évènements qui produisent parfois des courts-circuits. Il est sujet à l’extrême fatigue, à la nervosité, au surmenage, et la circulation de l’énergie nerveuse est aussi nécessaire que celle du sang. Si elle s’atrophie, on perd le sens des réalités, notre énergie est privée de toute sève. Les territoires de la sensibilité nerveuse doivent aussi être irrigués, équilibrés par les attentions, les gestes de tendresse.

Notre corps est ambigu entre le dehors et le dedans, c’est-à-dire entre le milieu ambiant, l’hérédité, etc. et l’intérieur des valeurs de vie. Notre corps sera-t-il objet ou sujet, paix ou vertige, sympathie ou antipathie.

La chair cherche à se faire chair. Tant qu’elle colle à nous, nous ne pouvons pas nous réaliser. Même parmi les anges, il y a une matière, c’est-à-dire un écran qui établit une distinction avec Dieu qui est pur Esprit. L’être est relation. Toute la signification, la noblesse, l’éternité, etc. sont effet de cette relation.

Ce corps peut donc être cet appel, être saisi par cette relation, et être personnifié. D’individu, il peut devenir personne en s’allégeant du poids des énergies cosmiques. La personne, c’est le lieu où tout l’être est centre et source. Nous avons à nous spiritualiser, à créer notre corps dans son unité avec l’Esprit, en offrande d’oblation. Il a à s’accomplir infiniment et ne peut être un corps humain qu’à ce titre, sans frontière, sans limite. Il devient alors médiateur entre Dieu et nous. Notre corps devient le sacrement des sacrements puisqu’il nous permet de connaître Dieu, de l’aimer et de le transmettre. Il devient un organisme sacramentel.

Tous les sacrements ont pour but de nous transformer, d’être un circuit où la vie divine circule, et l’homme est ce qu’il y a de plus sacré dans le monde. Par notre corps, tout l’univers peut se spiritualiser à travers nous.

Il est d’abord physique, mais devient spirituel. Il devient alors clef de voûte. Son accomplissement est de devenir à travers nous cette offrande d’amour. Notre corps a donc une place privilégiée dans ce monde de médiation. Etant des postes émetteurs, émettons-nous des longueurs d’ondes de colère ou d’amour ? Une voix personnifiée, purifiée, peut exprimer l’infini. Notre corps est un chiffre, une longueur d’onde qui peut détourner ou amener. Notre vocation est de devenir un signe, et de réaliser cette fonction sacramentelle, particulièrement par le corps humain, qui est notre manifestation au monde et qui rencontre sa propre réalité à l’infini.

Toute l’hygiène du corps, yoga, etc. a pour but d’aider le corps à réaliser une plus parfaite émission, pour que le dehors puisse transmettre le dedans. Le dehors et le dedans se complètent, donc s’unifient. Une vie qui se rejoint ainsi elle-même laisse place pour de nouvelles découvertes. Chacun de nous émet une atmosphère de répression ou d’oppression. Etre une présence réelle, c’est être ferment de liberté.

Il y a là l’élément d’une évangélisation de tout l’univers. Nous ne pouvons être qu’infiniment. L’oraison du corps se réalise comme une prière. Il faut donc l’aimer, non comme une chose, mais comme une Personne. Ce n’est pas une possession, mais une réalité à devenir. Il a vaincu la mort. Il n’est plus adapté à cet habitat terrestre. Il faut accepter d’exister infiniment. Nous devenons hostie à consacrer. En effet, notre corps peut devenir comme l’hostie, la matière dont Dieu se sert pour devenir ferment d’amour par sa désappropriation à la consécration de la messe.

Nous devenons un vivant Evangile. En nous la suprême hostie, entre des mains de lumière, trouve son accomplissement et notre accomplissement, corps et âme.

Les Saints médiateurs

La Bible doit devenir pour nous une expérience (Jean 5:16). La présence du Christ peut être un obstacle. Si on le situe dans le contexte de l’histoire, on n’a pas l’intuition du drame de Jésus. Il faut qu’il s’en aille pour qu’on ne le confonde pas avec le personnage. Il faut le chercher par d’autres voies, sinon il sera vu par ses actes et non par la manifestation de sa personne. Ce n’est pas une situation extérieure. Si on le juge par son action extérieure, on ne saisit pas le sens intérieur qui donne à toute sa vie sa vraie orientation.

Il s’agit d’opérer plus intensément ce décalage. Le Saint-Esprit ne viendra pas en nous. Pour y avoir accès, il faut passer du dehors au-dedans. Tout ce qui s’est joué sur le plan visible était la figure de ce qu’il est. La vie de Jésus est en chaque instant un sacrement. Dieu vu par les apôtres se rapporte à la Tradition. On ne connaîtra Jésus complet qu’à la fin des temps. On ne peut connaître le Christ sans le vivre.

Toute grâce de Dieu est vie de Dieu en nous. La vie de Dieu, c’est le don de soi en communion avec les autres.

Saint Paul a rencontré le Christ dans sa forme de Corps Mystique. « Je suis Jésus que tu persécutes ». C’est une permanente communion. Toute grâce est une mission. Toute grâce de Dieu est vie de Dieu en nous. La vie de Dieu, c’est le don de soi en communion avec les autres, la prise en charge de toute l’humanité. La grâce fait de chacun de nous un sacrement.

Nous sommes tentés de nous situer dans le Dieu de l’Ancien Testament et non dans les conséquences découlant du Nouveau. Jésus est l’unique médiateur, oui, mais avec nous, puisque nous sommes parties de Jésus dans le Corps Mystique. Nous ne pouvons nous considérer comme rival de Dieu, mais la communion doit être conformité à Jésus.

Des clichés tels que : « Eglise toute puissante et nous obéissants » ou « Grâce aux sacrements, on peut se sauver » ne sont que de l’enfantillage, ce n’est pas une connaissance de Dieu. Est-ce d’arriver à bon port qui compte ?

Il y a des visions intérieures sans cesse à reprendre : « Il est bon que je m’en aille ». « Je suis Jésus que tu persécutes ». L’Eglise, c’est lui. Le témoignage des saints est absolument indispensable. Par les textes seuls, nous ne pouvons nous tirer d’affaire. Les Apôtres ne pouvaient pas comprendre tout le message, il y avait un décalage entre la réalité et l’expression. Les saints nous montrent ce que l’Evangile veut dire. Saint Jean de la Croix : « Non pas s’aplatir, mais se perdre en Dieu ». Dans la perspective de l’Evangile, Jésus n’est pas un trône, mais il lave les pieds. La passion révèle le déchirement maternel de Dieu. La croix est la seule expression de son amour pour nous. Chacun des gestes de Jésus traduit la passion de Dieu pour l’homme. Il faut intérioriser l’imagerie de la Bible.

L’Ecriture n’est pas un code, mais un chemin pour arriver à une union avec le Christ.

Il ne s’agit pas de se passer du culte des saints, mais d’apprendre en eux la personne du Christ, plutôt qu’une médiation pour apaiser la fureur de Dieu. Saint François met en évidence la fragilité de Dieu.