Article de Maurice Zundel dans Foi vivante, la revue trimestrielle de spiritualité à Bruxelles, n° 4, été 1960. La Croix du Christ est la manifestation la plus éclatante de cette présence de Dieu au-dedans de nous qui donne à la vie humaine une dimension infinie.

La maison et le foyer, des murs et un cœur

La ville de Bruxelles, comme toutes les villes du monde, s'accroît sans cesse de nouvelles maisons. Chacune de ces maisons se prépare à accueillir de nouveaux foyers et dans chacun de ces foyers s'allume la lampe de l'amour. Car un foyer n'est pas constitué par les murs de la maison, par les meubles qui la garnissent, mais par ce don mystérieux que les personnes ont à se faire l'une à l'autre. Les époux, comme les enfants des époux, attendent l'un de l'autre, comme les enfants de leurs parents, ce bien suprême qu'une personne est seule capable de communiquer.

Qu'y a-t-il dans l'homme ?

Qu'y a-t-il dans le cœur de l'homme pour que le bonheur de l'homme dépende essentiellement de ce don que l'homme seul peut faire à l'homme ? Wilde, le grand poète, quand il eut perdu son foyer, découvrit dans sa prison l'orbite de son âme, l'immensité de ce monde intérieur qu'il n'avait pas rencontré jusqu'ici. Et, quand il fut déchu de sa paternité, il eut ce mot magnifique : « Le cœur d'un enfant est comme le cœur du Seigneur. Je ne suis digne ni de l'un ni de l'autre. »

Qu'y a-t-il dans l'homme pour que la douleur d'un petit enfant ait suscité chez les grands romanciers russes du 19ème un tel émoi et une telle passion ? Doués d'un si grand génie, ces hommes – je pense surtout à Dostoïewski – chantaient que dans un enfant innocent, il y a un trésor si sacré, si inviolable, que méconnaître la grandeur d'un tel enfant, méconnaître son caractère sacré, c'est s'en prendre directement à Dieu.

Qu'est-ce qu'il y a dans l'homme pour que Camus sente que l'homme n'appartient pas au monde, que l'homme a un statut unique, que l'homme est la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est, qui aspire à autre chose qui ne peut être contenue dans aucune dimension, qui ne peut respirer que dans l'infini. Notre Seigneur donnait à entendre à la Samaritaine, quand elle voulait loger Dieu sur une montagne : « Mais non, Dieu n'est pas sur une montagne, Dieu est au-dedans de toi. Dieu est en toi comme une source qui veut jaillir en vie éternelle. » (Jean 4:22-24)

Il y a donc en l'homme tout le connaissable, tout l'imaginable, tout ce que les poètes ont rêvé, tout ce que les savants ont essayé de connaître, tout ce que les êtres capables d'aimer ont jamais cherché dans l'amour. Tout cela est en nous comme une source cachée, comme un trésor inconnu et si souvent méprisé.

Dieu, un cœur maternel

« La croix du Christ… est la manifestation la plus éclatante de cette présence au-dedans de nous qui donne à la vie humaine une dimension infinie. »

La croix du Christ va nous y ramener, car elle est justement la manifestation la plus éclatante de cette présence au-dedans de nous qui donne à la vie humaine une dimension infinie. Elle est cette présence en nous, mais blessée, mais meurtrie, mais méconnue, mais crucifiée en nous et pour nous. Car c'est cela qu'il importe de souligner: ce mémorial de la croix ne signifie pas pour nous un sacrifice offert à la majesté de Dieu pour compenser les outrages, impuissants d'ailleurs, que nous lui avons infligé. Le mémorial de la croix nous introduit dans les abîmes de l'amour, car le cœur de notre Dieu est le cœur le plus infiniment maternel qui se puisse concevoir ou plutôt il est inconcevable, comme la source de toutes les tendresses, de tous les héroïsmes dont une mère humaine fût jamais capable. La plus belle parabole en effet de l'amour de Dieu est cet amour d'une mère qui s'identifie à son enfant au point de le vivre plus que lui-même.

L’histoire de la mère qui ne cessera d’espérer en son fils

J'ai eu ce privilège extraordinaire de connaître l'amour maternel poussé jusqu'à l'héroïsme indépassable. J'ai connu cette veille de l'âme d'une mère qui attend son fils plus de trente ans, qui porte son opprobre, qui souffre son déshonneur, qui est déchirée par sa débauche et par ses vices, mais qui l'est, non pas pour elle-même, mais pour lui et en lui. J'ai connu cette mère qui est une colonne de prière et de silence, qui ne se lassera jamais de laisser sa porte ouverte dans l'attente de son fils. Et il viendra finalement, il découvrira le visage de sa mère et dans cet amour inépuisable il découvrira la grandeur de son âme. Il comprendra qu'elle a porté toute sa misère, qu'elle l'a enfanté de nouveau parce qu'elle a fait crédit à cette grandeur humaine, elle a fait crédit à la grâce, elle a fait crédit à cette présence qui est la vie de notre vie. Et elle savait que pour lui donner ce trésor, pour le restituer, pour le rendre sensible, pour le faire connaître, il ne fallait rien moins que le don d'elle-même, cette longue et silencieuse immolation, qui est la mesure de l'âme de son fils.

Le plan des rapports de Dieu avec les hommes

« Dieu est infiniment plus mère que toutes les mères. »

Dieu s'est identifié avec cette mère dans Isaïe : « Quand une mère oublierait ses enfants et ne se souviendrait plus des fruits de ses entrailles, moi, dit le Seigneur, je ne vous oublierais pas. » (Isaïe 49:15) L'amour de la mère dans le prophète, c'est l'amour indépassable. Il n'y a que l'amour de Dieu qui le puisse dépasser, car Dieu est infiniment plus mère que toutes les mères.

Dieu n'est pas celui qui nourrit sa colère d'un éternel ressentiment. Dieu n'est pas, – le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ – Dieu n'est pas un Dieu vengeur, il n'a pas besoin de notre humiliation. Il n'a pas besoin de nos hommages. Ses rapports avec nous et nos rapports avec lui se situent sur un autre plan, celui-là même où Jésus conduit la Samaritaine, car Dieu est esprit et les adorateurs qu'il cherche sont ceux qui l'adorent en esprit et en vérité.

« Dans le domaine de l'esprit, il n'y a qu'une seule exigence qui est celle de la générosité, il n'y a qu'une seule loi qui est celle de la gratuité, il n'y a qu'un seul rapport possible qui est celui de la réciprocité. »

Et, dans le domaine de l'esprit, il n'y a qu'une seule exigence qui est celle de la générosité, il n'y a qu'une seule loi qui est celle de la gratuité, il n'y a qu'un seul rapport possible qui est celui de la réciprocité. C'est pourquoi si Dieu est blessé par nos offenses, blessé par nos défaillances, blessé par notre indignité, blessé par notre égoïsme, blessé encore peut-être par notre indifférence, ce n'est pas pour lui, c'est pour nous. Ce n'est pas en lui, c'est en nous.

Le sens du sacrifice de la croix

« C’est l'étrange justice de la mère qui se substitue à son fils coupable. »

C'est cet amour blessé en nous et pour nous qui se révèle dans la croix de Jésus. Et le sacrifice de la croix, ce n'est pas le sacrifice qui apaise la colère, qui désarme la justice, c'est l'étrange justice de la mère qui se substitue à son fils coupable et qui va faire de tout elle-même le contrepoids de lumière et d'amour qui ouvrira le cœur de son fils à la lumière et à l'amour. Car il n'y a pas pour l'amour d'autre ressource, d'autre possibilité que celle-là ; l'amour qui est pure générosité, l'amour qui veut nous faire entrer, justement, dans son cycle de générosité, ne peut nous délivrer de nous-même, et de nos possessions, et de nos adhérences que par son infinie pauvreté.

Dans la croix de Jésus, c'est l'amour éternel qui étend les bras vers nous. Dans la croix de Jésus, c'est notre présence au plus intime de nous-mêmes, blessée en nous et pour nous, qui veut nous être restituée. Ou plutôt qui veut nous rendre présents à elle-même, afin que le bien qu'elle est, le trésor infini qu'elle constitue devienne vraiment pour nous la source de toutes nos joies et l'espace même où notre liberté respire.

En un mot, ce que la croix nous apprend, c'est l'immense grandeur de l'homme. Cet homme qui désormais quitte le globe terrestre, cet homme qui s'apprête au voyage dans les astres, cet homme qui a découvert par ses calculs l'immensité de l'univers et qui est plus grand que l'univers car, comme dit saint Jean de la Croix, « une seule pensée de l'homme est plus grande que le monde entier et Dieu seul est capable de la remplir. » (1)

L’homme doit élargir son amour

A cet homme d'aujourd'hui, à cet homme de 1960, la croix du Christ apparaît justement comme la révélation et la réalisation de sa propre grandeur, cette grandeur semblable à celle de Dieu, issue de celle de Dieu, toute pleine de celle de Dieu, qui est une grandeur de générosité et d'amour. Car à quoi sert d'aller dans les astres, à quoi sert de quitter notre planète si c'est pour transporter dans la lune ou dans Mercure ou dans Vénus, nos querelles et nos rivalités.

« Comment notre amour s'élargirait-il, sinon en découvrant en chaque homme… toute l'étendue du Royaume de Dieu ? »

Il est clair qu'à cette conquête de l'espace doit correspondre l'immensité de notre âme, un élargissement incomparable de notre amour. Et comment notre amour s'élargirait-il, sinon en découvrant en chaque homme, dans le plus simple et le plus désarmé, en découvrant dans chacun toute l'étendue du Royaume de Dieu. Car désormais, comme l'a dit Pasternak, l'histoire d'une seule âme, l'histoire de l'âme individuelle remplit toute l'étendue de l'univers.

« Il est essentiel que nous prenions conscience de notre grandeur, que nous prenions conscience de l'immensité du don de Dieu qui a fait de nous ses fils. »

Oui, il est essentiel que nous prenions conscience de notre grandeur, que nous prenions conscience de l'immensité du don de Dieu qui a fait de nous ses fils, fils égaux, pour créer avec lui un univers de lumière, de joie et de beauté. La croix de notre Seigneur, qui est le fruit de cette passion de Dieu pour l'humanité, de cet immense amour qui est notre berceau, nous révèle d'une manière incomparable notre vocation de fils, puisqu'elle nous appelle à ce mariage spirituel où tous les grands mystiques ont vu le terme de notre identification avec Dieu.

Et c'est cela que nous voulons retenir en regardant la croix ; cet appel à la grandeur, cet appel à l'union, cet appel à l'identification, en nous souvenant que Dieu est plus mère que toutes les mères, qu'il y a au cœur de Dieu une passion étonnante et merveilleuse et que la passion de Dieu, c'est justement la grandeur de l'homme.

(1) Note : maxime du manuscrit autographe Andu-jar: « Un solo pensamiento del hombre vale mas que todo el mundo; per tanto solo Dios es digno del ». C’est-à-dire : « Une seule pensée de l'homme vaut plus que le monde entier. Dieu seul est digne d'elle. »