Conférence de Maurice Zundel au Cénacle de Genève le 15 février 1970. Non édité. Les titres sont ajoutés.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

Le déclin de l'absolu peut se repérer d'abord sur le terrain scientifique le plus rigoureux. C'est ainsi que Bachelard conclut la philosophie du non en disant : « La doctrine traditionnelle d'une raison absolue et immuable n'est qu'une philosophie. C'est une philosophie périmée. »

Il n’y a pas une raison immuable : elle est dans l’histoire comme l’est la connaissance

En effet, en raison même de l'accélération prodigieuse du savoir, il est devenu évident pour les philosophes de la science que la raison elle-même est engagée dans l'histoire.

Il n'y a pas une raison immuable, il y a une raison qui se parfait à mesure que, elle découvre les phénomènes, d'ailleurs en les construisant.

C'est cela une des grandes notions de l'épistémologie contemporaine, c'est-à-dire de la connaissance des instruments du savoir, c'est que la raison elle-même est comprise dans le devenir.

Chaque siècle regarde l'univers avec un autre regard, chaque décennie, peut-on dire aujourd'hui, bientôt chaque année, avec un regard nouveau et les évidences d'une époque, comme dit le Père Lenoble, les évidences d'une époque correspondent à ce que cette époque cherche dans la connaissance. Il y a des problèmes qui sont un centre d'intérêt à une époque et qui s'estompent devant d'autres centres d'intérêt, qui fournissent une matière à de nouvelles connaissances tandis que l'univers devient de plus en plus connu et la raison de plus en plus connaissante.

D'ailleurs, il n'y aura pas de terme à cet effort, puisque jamais l'homme ne cessera de découvrir, d'inventer les phénomènes, de les créer pour les comprendre et que si, par malheur, la connaissance s'arrêtait et se stabilisait en un point mort, ce serait en effet la mort de l'esprit, ou tout au moins de l'intelligence.

La connaissance est dans l'histoire, l'univers est dans l'histoire, la raison est dans l'histoire et finalement, comme le pense Sartre, tout l'être est dans l'histoire. Donc rien n'est stable d'une manière définitive et peut offrir un point de repère immobile.

C'est pourquoi Ferdinand Gonseth, ce grand philosophe de la connaissance, résume tout l'itinéraire de la science dans ces mots : « Un accord schématique entre un réel inachevé et un esprit en devenir ». Voilà une formule extrêmement éclairante : « Un accord schématique entre un réel inachevé et un esprit en devenir »

Il est donc extrêmement difficile aujourd'hui de concevoir sur le plan scientifique une vérité qui demeure. La connaissance est une connaissance approchée, elle va d'approximation en approximation et il est impossible d'aboutir à un "c'est comme ça". Le phénomène bouge. D'ailleurs l'homme ne cesse d’en créer. Tout l'équipement de la conquête de la lune est évidemment une création humaine à partir de phénomènes qui ont été compliqués à l'infini sur des données initiales de mieux en mieux inventoriées, mais il est clair que jamais on ne pourra dire : "c'est comme ça."

Le grand public s'imagine que la science connaît l'univers, qu’elle est près d'atteindre le dernier mot de l’énigme,… alors que la science n'est qu'une progression permanente où la condition du savoir est de mettre en question le savoir constitué.

Le grand public en général qui est frappé par les conséquences des inventions scientifiques qui sont prodigieuses, qui modifient toute la vie, qui la modifient de plus en plus rapidement, le grand public s'imagine que la science connaît l'univers, que elle est près d'atteindre le dernier mot de l'énigme du monde alors que c'est radicalement exclu et impossible pour cette raison précisément que, que la science n'est qu'une progression permanente où la condition du savoir est de mettre en question le savoir constitué.

Le réel nous fuit perpétuellement

Le savoir d'aujourd'hui n'est qu'un palier à partir duquel on s'avancera plus outre pour reconstruire un phénomène encore inconnu et aboutir à des découvertes insoupçonnées. Ce réel avec lequel nous sommes confrontés nous fuit perpétuellement, comme notre raison elle-même dans la perspective évoquée, a son avenir devant elle. C'est pourquoi ce qui est apparu contradictoire à une certaine époque peut ne l'être pas, peut n'apparaître pas tel à une autre époque, en raison d'analyses plus fines, de rencontres plus profondes et d'aspects des phénomènes qui se dévoilent et qui étaient jusqu'alors inconnus.

Il y a d’ailleurs des niveaux de connaissances très différents, Bachelard en énumère cinq, selon qu'on part de l'observation vulgaire et immédiate du sens commun ou que l'on aboutit à une philosophie dialectique comme celle de Dirac dans la conception qu'il se fait de l'atome. La raison est en marche. La raison est engagée dans l'histoire. D'ailleurs, qu'est-ce qu'elle est cette raison ? Finalement, elle n'est peut-être que une mécanique, un ordinateur encore très imparfait comparé à ceux que nous construisons et qui accomplissent des merveilles avec une rapidité incroyable, dressant le programme d'une route avec tous ses accidents en quelques heures alors qu'il faudrait à un ingénieur des années pour la calculer.

Jacques Monod envisage en effet que la raison fonctionne comme un ordinateur, que finalement toute la pensée dépend d'une certaine structure moléculaire et que tout s'explique par cette mécanique physico-chimique. Certains cybernéticiens vont si loin que ils pensent que la machine pourrait nous fournir des problèmes ou plutôt nous poser des problèmes que nous serions à la fois incapables de comprendre et de résoudre.

Le structuralisme à son tour confirme ce sentiment que la raison qui est dans l'histoire, que la raison qui est en mouvement, que la raison qui est incapable d'absolu, que cette même raison finalement a ses racines dans l'inconscient, dans des structures qui engagent notre pensée et notre langage malgré nous. Ce n'est pas nous qui pensons, c'est quelque chose en nous qui pense, ce n'est pas nous qui parlons, c'est quelque chose en nous qui parle, nous sommes mus par les automatismes inconscients tellement que finalement le sujet, le sujet de l'action finit par disparaître devant ces automatismes auto-réglés.

Reste une exigence absolue qui est toute la dynamique du savoir

Il ne faut d'ailleurs pas prendre trop au tragique toutes ces affirmations parce que, il y a malgré tout, une exigence absolue qui est toute la dynamique du savoir ! Si le savoir progresse, si l'homme ne cesse pas de chercher, s’il passe d'une découverte à l'autre, si il ne s'arrête jamais qu'à un palier pour rebondir plus loin, c'est qu'il est porté par une exigence qui elle, constitue un absolu. On retrouverait donc dans l'ordre du dynamisme, un absolu qui est contesté dans l'ordre statique.

La connaissance n'est jamais qu'un accord schématique entre un réel inachevé et un esprit en devenir.

Mais finalement, cette mise en question de l'absolu dans la science, cet aboutissement à la formule de Gonseth que « la connaissance n'est jamais qu'un accord schématique entre un réel inachevé et un esprit en devenir », ce n'est pas cette contestation qui ébranle le grand public qui est plutôt enclin, au contraire, à croire à l'infaillibilité de la science, à admettre qu'elle explique tout et qu'elle peut tout.

Par quoi la négation de l’absolu a pénétré le grand public

C'est par d'autres voies que la négation de l'absolu ou la mise en question de l'absolu a pénétré dans le grand public et très spécialement à travers le Freudisme. Le Freudisme a eu une audience évidemment que ne peut avoir aucune philosophie scientifique, parce que il fait appel à des expériences communes, aux rêves, aux maladies, enfin à toutes choses qui sont plus ou moins connues de tout le monde et que il remet en question la valeur de toute notre pensée consciente et surtout de toutes nos décisions conscientes, en sondant l'inconscient et en montrant tout ce que cet inconscient peut secréter d'impulsions, d'inhibitions, de terreurs et de souffrances ; et bien entendu, il n'y a pas à contester l'importance extrême de cette découverte de l'inconscient et des sondages que l'on peut y pratiquer, mais ce n'est pas encore cela qui fait mettre en question l'absolu dans le grand public. C'est bien plutôt la contestation de tous les jugements de valeur, de tous les jugements moraux, en particulier, reçus jusqu'alors.

Le grand public a été très profondément ébranlé… par cette suspicion jetée sur toute la tradition morale de l'humanité.

Par la voie du refoulement, par la voie de l'analyse, on prétend justement montrer que tout l'édifice de la moralité n'est que la projection d'angoisses infantiles, de respects infantiles, de craintes infantiles qui ont projeté jusque dans la divinité, finalement, les limites de l'inconscient, si bien que le grand public a été très profondément ébranlé, non pas par la connaissance originelle du Freudisme et de ses expériences vérifiable, mais bien plutôt par cette suspicion jetée sur toute la tradition morale de l'humanité, et très spécialement, de notre humanité occidentale.

C'est là que le problème est devenu le problème de tout le monde. C'est là que la science vulgarisée, la science non pas saisie dans ses sources, mais à travers les revues, à travers les journaux, à travers l'information quotidienne, c'est là que ce qu'il peut y avoir de science authentique dans le Freudisme et toutes les psychanalyses a donné lieu à une contestation dont nous voyons aujourd'hui les résultats.

[Repère enregistrement audio : 14’ 39’’]

Résultat: tout est permis, rien n'est sacré. Il faut surtout faire toutes les expériences imaginables et c'est renoncer à être que de s'imposer un choix. De toute façon, nous sommes gouvernés par notre inconscient.

Rien n'est interdit, tout est permis, rien n'est sacré. Il faut surtout faire toutes les expériences imaginables et c'est renoncer à être que de s'imposer un choix. De toute façon, nous sommes gouvernés par notre inconscient : il sait mieux que nous ce qui nous convient et il y a en lui des possibilités infinies qui peuvent venir au jour, non seulement dans l'art et dans la littérature comme le voulait le surréalisme, mais dans la vie elle-même. C'est la vie elle-même qui doit devenir surréaliste, qui doit obéir à toutes les fantaisies qui surgissent de l'inconscient pour ne manquer aucune chance des richesses de la vie. Et nous savons aujourd'hui combien profondément ces notions sont répandues et qu'elles servent de justification aux manifestations les plus extravagantes.

Je sais que il ne faut pas non plus ici se frapper outre mesure, puisque il y a un fait terrifiant qui n'est pas dû à la psychanalyse, ni à la négation de l'absolu dans la science d'aujourd'hui, c'est la guerre, la guerre qui exerce ses ravages partout sous nos yeux, la guerre qui porte l'histoire en quelque manière, la guerre qui manifeste à plein cet instinct d'agressivité qui est au fond de chacun de nous, la guerre qui s'accompagne dans la mythologie, Mars étant compagnon de Vénus, qui s'accompagne aussi d'une quête de la volupté qui n'est pas un phénomène nouveau, comme nous le savons bien.

Mais enfin il est certain que aujourd'hui il y a, non seulement une indiscipline des mœurs que l'on a signalé depuis toujours, mais il y a un refus des principes qui ouvre toutes les écluses et qui met en danger les êtres les plus jeunes en leur refusant l'appui d'une structure qui leur permettrait de prendre en main leur propre destin.

Dans le domaine de l’exégèse

Nous pouvons constater d'ailleurs sur un autre terrain, le terrain de l'exégèse, le terrain de la foi, un ébranlement semblable. L'exégèse savante, mettons celle de Bultmann en particulier, l'exégèse savante élimine, mais il y a longtemps qu'elle le fait, il est vrai, systématiquement, le surnaturel, le miraculeux : chaque verset du Nouveau Testament, pour ne pas dire chaque verset de toute la Bible, a fait l'objet d'un examen, d'une critique, d'une mise en question.

On a remplacé le texte par un autre texte. On a distingué les différentes couches, les différents niveaux, le premier, le troisième, le dernier, le niveau rédactionnel. On a transformé les scènes évangéliques en symbolismes de la vie de l'Eglise, en évacuant finalement toute réalité miraculeuse. Pas tous les exégètes, bien entendu, mais c'est une tendance de plus en plus répandue qui se propage sur le terrain de la foi : on met en question le dogme d'une manière non déguisée, et au finalement, on se demande à quoi on croit.

Nous vivons dans un monde où l'absolu est contesté, ce n'est pas la science qui pourra remédier à cette situation.

La science et la recherche

Il est donc incontestable que nous vivons dans un monde où l'absolu est contesté et ce n'est pas la science qui pourra remédier à cette situation. Un auteur extrêmement perspicace – Marcel Deschoux – un auteur extrêmement perspicace qui analyse ou plutôt qui écrit une philosophie du savoir scientifique, montre bien que la science n'arrivera jamais à créer une nouvelle morale, ni un nouvel humanisme, que le savant devient, de plus en plus, un technicien du travail scientifique.

La recherche aujourd'hui est si complexe, elle exige de tels instruments et de tels crédits qu'elle échappe des mains des particuliers. Elle devient de plus en plus une institution d'Etat. Comme on le sait du reste pour la fabrication des bombes atomiques, elle devient un secret d'Etat, et bien entendu, l'Etat a ses intérêts qui sont très souvent mêlés de beaucoup d'impuretés. L'Etat a ses intérêts qui ne peuvent soutenir souvent la lumière du grand jour et l'ouvrier technique de la science, l'ouvrier de la technique scientifique devient un fonctionnaire de l'Etat et qui est obligé de se soumettre aux fins prescrites par l'Etat.

Des savants de très haute notoriété ont mis leur génie au service de la bombe atomique, comme ils le mettent aujourd'hui au service de la conquête de l'espace qui est pour les politiciens, évidemment, une opération de prestige et non pas une opération de connaissance scientifique. Cet aspect, bien sûr, est inclus dans l'aventure, mais le prestige d'abord.

Il s'agirait donc que surgisse dans l'humanité une autre source pour fonder un absolu qui permette justement l'utilisation, à des fins véritablement humaines, du travail scientifique.

Il faut que surgisse quelque part une instance qui nous permettra de retrouver un point fixe pour déterminer nos valeurs, les valeurs humaines qui rendront la vie possible.

Pour que tout ce travail n'aboutisse pas à la destruction du genre humain et à sa paupérisation croissante avant l'acte final, il faut que surgisse quelque part une instance qui nous permettra de retrouver un point fixe pour déterminer nos valeurs, les valeurs humaines qui rendront la vie possible. Et cela, bien sûr, est un problème tellement difficile que il ne peut être que, énoncé avant d'être résolu, si jamais il peut l'être.

La solution est dans l’Esprit

Et je pense qu'il ne peut pas l'être sur le terrain de la raison scientifique, comme je viens de le dire, qu'il ne pourra jamais l'être sur ce plan, et que si il y a une solution, elle se trouve non pas dans la raison, mais dans l'esprit.

Je crois en effet que, il faut faire une distinction très profonde entre la raison et l'esprit. La raison peut être une mécanique qui accomplit son œuvre presque automatiquement. L'esprit, c'est tout autre chose, mais pour en prendre conscience, il faut recourir à une expérience extrêmement simple et immédiatement lisible et je vous rappellerai à ce propos ce trait que vous connaissez bien et que j'emprunte à "Henri Le Vert" de Gottfried Keller.

L’histoire de Henri le Vert, ou comment surgit la conscience de l’inviolabilité

Vous vous rappelez que, dans ce livre, où Gottfried Keller – écrivain bernois du 19ème siècle, d'ailleurs écrivain de grande valeur au point de vue de la langue allemande qui est la sienne –, Gottfried Keller raconte dans ce roman, "Heinrich der Grüner""Henri Le Vert" –, il raconte au fond, sa vie. Ce roman est à base autobiographique et il nous met devant cette scène que j'ai eu l'occasion de raconter bien souvent : lorsque, enfant d'une mère devenue veuve, qui n'avait que lui et qui l'avait accoutumé à faire ses prières, sans jamais y manquer le matin et le soir et avant de se mettre à table, enfant, il rentre de l'école, se met à table sans faire sa prière, et pour cela, rappelé à l'ordre par sa mère. Il feint de ne pas entendre, elle insiste, il persiste à ne pas obtempérer. La mère le met au pied du mur : « Tu ne veux pas faire ta prière ? »« Non » – « Eh bien va te coucher sans dîner. » Brave comme il l'est, le petit garçon relève le défi. Il va se coucher sans dîner et sa mère, prise de remords, finalement, lui apporte son dîner dans son lit. Trop tard, depuis ce jour, il cessa de prier.

Voilà un fait infinitésimal qui aboutit à cette conséquence extraordinaire que l'enfant cesse de prier. Pourquoi cette résolution ? C'est sans doute qu'il a découvert pour la première fois de sa vie qu'il y a en lui une zone inviolable où personne ne peut pénétrer sans son aveu. Il y a, en lui, un quant à soi qui est un secret qu'il peut garder pour lui. Et sans doute il ne saurait pas formuler cette découverte en autant de mots et de concepts, mais il l'éprouve très fort et toute sa vie sera finalement le développement de cette expérience initiale.

C'est peut-être là que commence la rencontre la plus élémentaire avec l'esprit, cette rencontre qui sera illustrée sur le plan de la grande histoire par la révolte des esclaves. L'esclave, finalement, prend conscience qu'il n'est pas un instrument, ou du moins qu'il n'est pas purement un instrument. Il prend conscience que son action n'est la sienne que dans la mesure où il en est l'auteur. Et que manipulé du dehors, il ne peut pas reconnaître son action comme sienne, si elle lui est imposée et s’il ne l'accomplit que sous le coup de la contrainte. Et finalement, il fait sauter les verrous, il se révolte pour affirmer cette autonomie qui lui est refusée, pour affirmer son caractère de personne dans le refus d'être un instrument, pour affirmer en quelque manière son inviolabilité.

Mais nous voyons immédiatement que cette inviolabilité elle surgit, du moins la conscience en surgit avec d'autant plus de vigueur et de virulence que elle est méconnue par autrui. C'est généralement dans un traitement indigne infligé à l'homme que se révèle le plus profondément le sentiment de sa dignité.

Mais où réside cette dignité ? Qu'est-ce qui fonde cette inviolabilité ? Qu’est-ce qui est la source de cette puissance incroyable qui est le refus de subir ? Car c'est cela, finalement, la première manifestation de l'esprit en tant que tel, c'est le refus et l'impossibilité de subir sans se trahir et sans se manquer soi-même.

[Repère enregistrement audio : 30’ 10’’]

Qu'est-ce qui justifie cette puissance de refus ? Pourquoi l'homme, selon le mot de Camus, est-il la seule créature qui refuse d'être ce qu'elle est ? Qui refuse de souscrire à toutes les préfabrications qui pèsent sur elle ? Pourquoi l'homme porte-t-il ce rêve de liberté alors qu'il est ligoté de tous les côtés, ligoté extérieurement comme il l'est intérieurement ? Car il ne suffit pas de prendre conscience de sa dignité lorsque elle est piétinée par autrui, il ne suffit pas d'entrevoir son inviolabilité qui fait que nul ne peut pénétrer dans notre intimité sans notre aveu.

Fonder cette inviolabilité

Il faudrait encore justifier en soi, dans sa propre vie, cette inviolabilité. Il faudrait la fonder par ses choix et par ses actes. Or, la plupart du temps, nous en restons là : nous nous indignons, et puis nous retombons, après avoir revendiqué notre autonomie et notre inviolabilité, nous retombons dans notre moi-propriétaire, instinctif, passionnel, préfabriqué. Néanmoins, le problème est posé.

Dans les relations humaines, il est impossible de forcer la porte.

Si cette impression est si forte, si elle se confirme par une expérience constante, si nous prenons conscience en effet, que dans les relations humaines, il est impossible de forcer la porte, que un époux peut être totalement inconnu à son épouse et réciproquement, que la connaissance qu'ils ont l'un de l'autre relève d'une certaine désappropriation, d'un vide qu'ils ont chacun à faire en soi pour accueillir l'autre, si l'on prend conscience en effet que, il y a réellement dans l'être humain une réalité inviolable qui rend si difficile précisément les rapports humains, qui rend si difficile l'éducation, qui fait que le maître ne peut pas contraindre l'élève, qu'il peut lui fournir des objets sur lesquels il exercera sa réflexion, mais non pas faire ce travail à sa place et en lui-même. Toute la difficulté, tout le drame de l'éducation, tous les parents le savent, c'est cette autonomie qui s'éveille, qui devient de plus en plus exigeante de l'enfant par rapport à son père et à sa mère.

Tout d'un coup, voilà un être que l'on peut, si l'on veut, brutaliser du dehors, mais qui échappe totalement du dedans à l'emprise que l'on voudrait avoir sur lui.

Il n'y a donc aucun doute que cette réalité existe à titre au moins d'exigence, à titre de résistance, à titre de vocation. Mais comment va-t-elle se réaliser ?

Lady Macbeth, ou l’inviolabilité à soi-même

Un pas très important dans ce cheminement va être la tragédie de Lady Macbeth, je veux dire tout ce que Shakespeare a deviné de ce problème unique qui est celui que nous sommes. Lorsqu'il montre que Lady Macbeth, au terme de sa carrière, lorsque tous les assassinats qu'elle a fait commettre à son mari pour aboutir au trône, lorsqu'ils deviennent un secret de polichinelle, lorsque tout le monde est au courant, lorsque le royaume tout entier considère le roi et la reine comme de vulgaires assassins et n'attend que l'heure de la revanche pour leur ravir ce trône usurpé, Lady Macbeth se dégonfle, elle ne croit plus à une royauté à laquelle plus personne ne croit.

Alors, que lui reste-t-il ? Rien. Rien, parce que le dehors sur lequel elle a misé lui échappe, et rien, parce que le dedans, elle ne l'a jamais connu, elle n'y est jamais entrée. Et c'est ce que rend si sensible la tragédie de Shakespeare, c'est que nous sommes inviolables pour nous-même. Non seulement les autres ne peuvent pénétrer dans notre intimité sans notre aveu, mais nous sommes incapables d'y pénétrer nous-même, sinon en nous déchaussant comme Moïse devant le buisson ardent : on n'entre pas dans son âme comme dans un moulin. On y entre donc sous les auspices d'une désappropriation, d'une purification que Jésus appelle plus profondément une nouvelle naissance.

Atteindre à notre vrai moi par la nouvelle naissance

Nous nous sommes trouvés devant un être préfabriqué où il n'y avait rien de nous en nous.

C'est cela : il faut naître de nouveau. Nous avons vécu une première naissance charnelle où nous n'étions pour rien. Nous nous sommes trouvés devant un être préfabriqué où il n'y avait rien de nous en nous et nous subissons le joug d'un moi préfabriqué qui est la résultante de tous les déterminismes qui pèsent sur nous et qui constituent notre prison la plus rigoureuse. Si donc nous ne pouvons pas pénétrer nous-même dans notre propre intimité, si nous ne pouvons atteindre à notre vrai moi, si nous ne pouvons déjouer les influences du préfabriqué, sans passer par la nouvelle naissance, nous sommes orientés vers une rencontre qui se situera au plus intime de nous-même, sans se confondre avec nous-même.

Nous pressentons déjà précisément parce que nous sommes inviolables pour nous-même que le buisson ardent brûle à l'intérieur de nous-mêmes, et que si nous sommes inviolables, c'est parce que nous sommes le sanctuaire d'une Présence infinie, d’une Présence qui nous sacralise, d’une Présence qui nous confère une valeur absolue et infinie.

Et en effet, l'expérience de quiconque s'est senti délivré pour un instant de ce moi propriétaire et préfabriqué qui est notre prison, quiconque a senti un instant seulement, cette libération, s'est trouvé dans l'émerveillement confronté avec un certain X qu'il retrouve chaque fois qu'il éprouve une libération identique, fût-elle uniquement instantanée, ne dura-t-elle qu'un instant, ce même X qu'il retrouve chaque fois que cette libération s'accomplit en s'attestant comme une rencontre avec quelqu'un ; quelqu'un qui est, comme dit Augustin, plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même.

Chercher l’absolu du côté de l’Esprit

C'est donc du côté de l'esprit qu'il faut chercher l'absolu en partant de ce refus de subir que nous éprouvons négativement contre les empiètements d'autrui ; que nous éprouvons dans la terreur, lorsque nous ne pouvons plus accéder à nous-même, parce que nous sommes indignes d'entrer dans notre propre intimité ; que nous éprouvons positivement par bonheur, lorsque nous nous sentons soudain délivrés du poids de nous-même, en rencontrant dans l'émerveillement un visage qui nous attend au plus intime de nous-même.

Dans la mesure où l'on n'a pas été conscient d'une manière formelle de cette inviolabilité de la conscience humaine, … le déclin de l'absolu ne connaîtra guère de limites.

Il est clair que, dans la mesure où l'on n'a pas éprouvé cette libération, dans la mesure où l'on n'a pas été conscient d'une manière formelle de cette inviolabilité de la conscience humaine, et d'abord de la nôtre, le déclin de l'absolu ne connaîtra guère de limites.

Il n'y a guère que les savants les plus épris de leur discipline, ceux qui en font vraiment leur grande passion, ceux qui obéissent à cette exigence absolue et dynamique de savoir, il n'y a guère que ceux-là qui seront encore les témoins de l'absolu, qui se liquéfiera dans la masse des hommes, à moins que, justement, ils ne retrouvent ou ils ne trouvent le chemin de l'esprit qui nous fait découvrir précisément l'absolu dans un univers qui n'est pas encore pour nous, puisqu'il ne peut être connu qu'à travers notre propre libération.

C'est dans la mesure où nous sommes libéré de nous-même que nous connaissons la valeur infinie qui nous habite, qui habite toute conscience humaine ; et c'est dans la proportion où nous faisons ce vide de nous-même en nous que se maintient cette virginité de la connaissance qui nous fait nous rencontrer nous-même dans un dialogue avec un autre en réalisant le mot de Rimbaud : « Je est un autre. »

Il n'y a pas d'ailleurs d'inconvénient, tout au contraire, à situer la recherche et le fondement de l'absolu dans l'esprit, car c'est cela qui demeurera à jamais, quel que soit le monde que construira la science de l'avenir, quel que soit l'homme que construira la science de l'avenir, au sens d'une biologie humaine.

Quand même on fabriquerait un homme avec un équipement calculé en laboratoire au plus près du génie pour en faire un spécialiste unique en son genre dans une discipline où il excellera comme jamais personne n'a pu le faire, il restera que ce produit sera un produit, et que pour être homme, pour être autre chose qu'un robot, il aura à se faire homme. Il aura donc à refuser toutes ces préfabrications, à les passer au crible de sa critique et de ses choix, et enfin à faire de lui, le partenaire d'un dialogue où il se videra de tout ce qui lui a été imposé, en faisant de son être tout entier un don d'amour à cet amour qui l'attendra au plus intime de lui, comme il le fait en nous.

[Repère enregistrement audio : 44’ 30’’]

Naître continuellement de cette Présence cachée en nous

Et précisément cette requête de Marcel Deschoux qui envisage l'impossibilité pour la science de constituer un humanisme qui résiste, qui demeure et qui puisse être vraiment un frein à tous nos dérèglements, cette constatation cette affirmation d’un philosophe des sciences, remet finalement à l'esprit de chacun la vocation de libérer et soi-même et toute l'humanité et tout l'univers, en passant par cette nouvelle naissance, ou en naissant continuellement plus exactement de cette Présence cachée en nous et qui est la vie de notre vie.

Jamais l'homme n'a eu plus besoin d'être sacralisé par ce dialogue avec la Présence infinie au plus intime de soi.

Il est donc évident que jamais l'homme n'a eu plus besoin d'être sacralisé par ce dialogue avec la Présence infinie au plus intime de soi.

On parle sans cesse d'aller vers l'homme, d'aller vers l'homme, de prendre en charge l'homme, d'établir des conditions équitables, de vouloir le bien-être et la sécurité pour tout le monde, et on a mille fois raison.

Encore ne faut-il pas oublier que l'homme vers lequel nous allons, ou plutôt vers lequel nous devons aller, ce n'est pas l'homme qui est, je veux dire l'homme dans ses déterminismes, l'homme esclave de son être passionnel, l'homme esclave au-dedans de lui-même, l'homme impur et incapable d'accéder jusqu'au buisson ardent qui se consume dans son cœur. 

L'homme vers lequel nous sommes appelés à aller, c'est l'homme que nous avons à faire surgir en nous, que chacun est appelé à faire surgir en soi, l'homme qui porte en lui cette exigence infinie de ne rien subir, d'être une liberté parce que il est appelé à devenir une libération.

La liberté ne signifie rien si elle n'est pas une libération parce que, si je ne suis pas libéré intérieurement, si je suis esclave de mes déterminismes internes, je subis le pire des esclavages, comme on le voit bien dans le dialogue entre Epictète et Epaphrodite son maître qui lui casse la jambe pour satisfaire un caprice passionnel, alors que l'esclave Epictète domine toute cette situation par la libération qu'il a acquise au dedans.

Aller vers l'homme : oui, mais pas pour être le serviteur de ses déterminismes, de son moi passionnel.

Aller vers l'homme : oui, mais pas pour être le serviteur de ses déterminismes, de son moi passionnel, non pas pour fonder une civilisation érotique basée uniquement sur la jouissance, mais pour aider l'homme, dans la mesure d'ailleurs où nous sommes fidèles à cette exigence en nous, pour aider l'homme à se créer et à se rendre effectivement inviolable, en devenant un bien universel, une valeur que le monde entier ait intérêt à défendre.

Nous voyons bien aujourd'hui combien sont inertes toutes les institutions juridiques armées de leurs principes et de leurs discours, combien elles sont inertes et inefficaces devant l'horreur d'une situation où des passions déchaînées ne cessent de s'affronter jusqu'au massacre. C'est qu'il ne suffit pas d'énoncer un axiome, une proposition. Il faut avoir réalisé en soi l'homme pour propager la contagion de l'humanité.

Créer en nous une véritable humanité

Il est donc certain que ce que nous avons à faire de plus essentiel, outre les secours techniques ou matériels que nous pouvons apporter et que nous devons apporter, cela va de soi, et avec la plus extrême urgence, ce que nous devons faire de plus essentiel, c'est justement de créer en nous une véritable humanité car, si nous traduisons en réalité cette exigence de ne rien subir, la vie de l'esprit deviendra une personne, elle deviendra un être qui se tient debout et qui est capable d'aider les autres à s'affranchir en propageant cette contagion de lumière et d'amour, grâce auquel il s'est fait homme.

Il n'y a donc pas à désespérer du déclin de l'absolu sur le plan de la connaissance scientifique. Ce déclin d'ailleurs, je l'ai dit, est compensé par une exigence dynamique qui est elle-même absolue parce que finalement le véritable absolu il ne peut pas nous être donné tout fait ; il est Quelqu'un, il est une Présence, il est un trésor infini confié à toute conscience humaine et que nous ne pouvons découvrir qu'en nous déchaussant pour entrer dans notre propre intimité.

Il y a un immense espoir, un immense espoir en avant de nous, et cet espoir dépend de chacun de nous, je veux dire que il dépend de chacun de nous qu'il se réalise, puisque il s'agit précisément de cette dimension spécifiquement humaine qui est l'esprit, lequel se caractérise par l'inviolabilité qui ferme à quiconque l'accès de notre plus profonde intimité, à commencer par nous-même.

La vérité est la lumière d’une Présence

Et de nouveau, nous réalisons que la Présence intérieure à nous-même, la Présence du Dieu vivant qui est la vie de notre vie est le seul chemin vers nous-même, comme vers autrui, comme vers l'univers. Car finalement, la vérité, qu'est-ce que c'est ? Sinon la lumière d’une Présence, qui tout d'un coup à travers une recherche désintéressée, qui tout d’un coup vient à la rencontre de l'homme et illumine non pas seulement l'expérience qu'il est en train de poursuivre, mais illumine sa personne. C’est que tout d’un coup à travers cette expérience, ou cette suite d’expériences, il entre dans l'émerveillement d'une rencontre avec une lumière incorruptible qui transparaît à travers tous les phénomènes de l'univers, de l'humanité et de l’histoire comme le dernier mot, comme le Verbe ineffable, comme le Verbe qui respire l'amour.

Nous avons donc un travail créateur à accomplir…

Nous avons donc un travail créateur à accomplir qui est immense et qui est d'autant plus beau que il est plus illimité dans sa vocation puisqu'il concerne toute l'histoire, toute l'humanité et tout l'univers, et que d'ailleurs, par bonheur, il se concentre sur ce point qui est le centre de tout ce nouvel univers, sur ce point unique qui fulgure au plus intime de nous-même et qui est le buisson ardent que nous avons à découvrir chaque jour plus profondément, mais que nous ne pouvons découvrir comme Moïse qu'en nous déchaussant devant le sanctuaire de nous-même.