3ème conférence de Maurice Zundel au Carmel de Matarieh en mai 1972. Non édité.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

L'Evangile de Jésus-Christ est un évangile de liberté au sens où liberté signifie libération de soi. C'est le paradoxe, c'est l'apparente contradiction du Christianisme, c'est toute sa grandeur d'ailleurs, toute sa beauté, c'est toute sa nouveauté, c'est toute sa jeunesse de fonder toute l'existence sur la liberté, mais en donnant à cette liberté une structure, un contenu, c'est-à-dire en voyant dans la liberté non pas une fantaisie anarchique, non pas le pouvoir de faire tout ce que l'on veut et n'importe quoi, mais de faire uniquement ce qui concourt à notre libération.

La liberté donc, dans le Christ, comporte et implique les plus hautes exigences, mais ce sont des exigences intérieures, ce sont des exigences créatrices, ce sont des exigences qui nous font exister et nous amènent à la suprême promotion, à la suprême grandeur.

Et c'est là justement que nous trouvons la réponse à tous nos problèmes, la réponse aux problèmes d'aujourd'hui, la réponse à cette revendication universelle de liberté, qui est en soi une chose excellente, mais qui peut tourner à la catastrophe si l'on oublie, si l'on perd de vue, si l'on ne prend pas conscience que la liberté est précisément une exigence de don total. Car être libre, qu'est-ce que cela veut dire si on n'est pas libre de soi-même ? Si on est emprisonné dans un moi possessif et passionnel, cette liberté est la négation même de la libération : elle est une fausse liberté.

Le Christ nous révèle toute la grandeur de notre vie intérieure. Il nous conduit à cette vie intérieure. Il nous donne un dedans. Il situe le sens même de la création dans cette conquête intérieure, dans cet espace de lumière et d'amour qui doit surgir du fait de notre rencontre avec lui puisque il vient à nous précisément comme l'amour totalement dépouillé de soi, l'amour éternellement offert, offert jusqu'à la mort de la croix, pour que notre vie jaillisse comme un don qui répond au sien.

Il n'y a pas d'autre morale. Il n'y a pas d'autre code ou d'autre loi de perfection que celle-là. Et, nous le sentons bien, si nous ne sommes pas libérés de nous-mêmes et dans la mesure où nous ne le sommes pas, nous avons beau prétendre à être chrétien, à être religieux, à être prêtre, à être consacré, tout cela finalement est une contradiction, une dérision, un faux-semblant et un non-sens. Il n'y a d'authenticité, il n'y a de vérité dans la vie, il n'y a de vérité dans l'action, il n'y a d'efficacité dans l'apostolat que dans la mesure où cette liberté divine s'enracine en nous et où nous devenons capables de la communiquer aux autres.

Le monde ne peut être sauvé que si chacun est sauvé de lui-même, que si chacun est rendu à sa solitude, que si cette solitude est respectée en tous et en chacun, que si toute la vie s'organise pour que cette solitude soit possible, qu'elle demeure intacte et inviolée. On pourra organiser le monde techniquement de n'importe quelle manière, on aboutira toujours à des catastrophes si on ne découvre pas cette solitude, si chacun n'est pas traité comme la source et l'origine d'un bien universel, d’un bien qui regarde toute l'humanité et tout l'univers.

Quand l'homme est traité comme l'homme, c'est-à-dire quand il est reconnu dans sa dignité, alors il est capable de répondre par sa générosité, parce qu'il découvre en lui cette puissance de don, cette puissance d'amour qui fait de lui le créateur d'un bien suprême dans l'ouverture de tout son être à la Présence divine qui est ce bien suprême.

Si le Christ nous passionne, si l'Evangile est la Bonne Nouvelle, si l'Eglise est un grand mystère d'amour, c'est justement parce que, dans le Christianisme authentique, nous n'avons jamais à faire qu'à une liberté qui doit surgir d'une libération.

Comment dans ce contexte, peut-on comprendre l'obéissance ? Que signifie l'obéissance si l'essence même du Christianisme est une liberté ? Il y a apparemment une contradiction insurmontable et pourtant nous voyons immédiatement que, il peut y avoir un joint, qu'il peut y avoir un accord entre l'obéissance et la liberté, si la liberté précisément comporte une exigence totale de don. Si, il faut s'évacuer de soi-même, s'il faut faire le vide en soi, s'il faut tout donner pour être libre, on comprend que l'obéissance, qui comporte évidemment une exigence, ne soit pas a priori contraire à cette liberté.

Cependant, nous l'avons remarqué surabondamment, si on ne voit pas en Dieu le libérateur, si on ne voit pas en Dieu la liberté infinie, si on n'aborde pas Dieu à travers les relations trinitaires, à travers le mystère de son intimité qui est une souveraine liberté, si on ne voit pas que Dieu se vide éternellement de lui-même pour se communiquer, si on ne voit pas que le sens de la création, c'est cette communication même de la liberté divine, alors on fera de Dieu, précisément, un faiseur d'esclaves. Dieu sera celui qui s'impose, qui contraint, qui menace, qui punit, qui limite la vie et qui est finalement la négation de la dignité humaine et la négation de l'esprit. Et on retrouvera cela dans la vie de l'Eglise parce que, si on se trompe sur Dieu, on se trompera sur le Christ, on se trompera sur la Rédemption, on se trompera sur l'Eglise, on se trompera sur la vie religieuse.

Essayons donc d'envisager comment se situe l'obéissance dans la vie de l'Eglise et très spécialement dans la vie monastique, dans la vie religieuse. L'obéissance dans la vie religieuse a été très souvent comprise comme une soumission absolue à l'autorité, c'est-à-dire au supérieur de l'ordre ou de la congrégation, c'est-à-dire que, comme on voyait en Dieu une autorité absolue qui s'impose d'une manière dictatoriale, parce qu'il est le maître, parce qu'il est la puissance souveraine, on a conçu naturellement l'obéissance dans l'Eglise comme une dictature, comme une soumission inconditionnelle aux ordres des supérieurs.

Le supérieur parle au nom de Dieu et, puisque l'autorité de Dieu est absolue, l'autorité du supérieur est absolue. C'est d'ailleurs dans cette soumission absolue et inconditionnelle que se situe la perfection de la vie religieuse. On est sûr, si on se soumet aux ordres du supérieur, on est sûr d'accomplir la volonté de Dieu.

Des abus énormes ont été commis dans cette fausse lumière. Des déviations psychologiques, des maladies mentales, des suicides même ont été suscités, ont été provoqués par cette obéissance qui, finalement, se proposait de briser la volonté de ceux qu'on appelait les sujets. Briser leur volonté, sous couleur de perfection, pour que justement ils n'opposent jamais leur volonté propre à la volonté de Dieu représentée par la volonté du supérieur.

Le supérieur entrait souvent très facilement dans ce jeu qui lui donnait une position privilégiée, qui l'identifiait facilement avec la divinité et qui pouvait lui donner le sentiment que ses ordres étaient toujours sages et que, ils ne devaient jamais être discutés puisque, il était le porteur et le représentant et l'expression de la volonté divine. Cette obéissance, d'ailleurs, imposée de cette manière, a pu être imposée dans une parfaite sincérité. Il y a des supérieurs qui voulaient gouverner leurs sujets dans tous les détails de leur vie, et qui le faisait avec une conscience parfaitement pure. C'est que leur conception de Dieu était précisément cette conception d'une autorité absolue qui était déléguée à leur personne et qu'ils avaient à affirmer pour conduire la communauté dans les voies de Dieu.

Les sujets ont souvent accepté d'ailleurs, cette dictature par infantilisme en soumettant tous les détails de leur vie aux ordres des supérieurs, en restant toute leur vie des mineurs dépourvus de toute initiative ou bien s'arrangeant pour être dans les bonnes grâces de l'autorité en lui faisant la cour, en la flattant, en l'entourant d'hommages serviles.

Je me souviens de cette communauté dont j'ai eu l'occasion de vous parler autrefois, de cette immense communauté qui comprenait une centaine de religieuses et où la prieure avait réussi à se maintenir au pouvoir pendant 43 ans ou quelque chose d'approchant, bien qu'elle fût rééligible tous les trois ans. Et cette prieure, qui était une femme intelligente et passionnée, s'arrangeait pour que les religieuses qui lui étaient opposées ne puissent jamais se rencontrer. Dans cette immense communauté, c'était facile : elle leur donnait des observances, elle leur donnait des obédiences qui les mettaient aux antipodes l'une de l'autre, si bien qu'au moment de l'élection, n'ayant jamais pu se concerter, c'était toujours elle qui était réélue.

[Repère enregistrement audio : 14’ 35’’]

Elle avait sa cour qui l'entourait d'hommages, elle avait ses chouchoutes qui lui donnaient le sentiment que, elle était aimée et qu'elle était donc voulue par la communauté. Elle s'est d'ailleurs si bien identifiée au pouvoir que, le jour où elle a résolu, parce que, on l'en a persuadé, de ne pas se présenter aux élections, lorsque, il s'est agi après l'élection de la nouvelle prieure, de passer les pouvoirs, elle donnait des ordres à la nouvelle prieure comme si elle avait toujours le pouvoir. Elle ne pouvait pas s'imaginer que, elle avait vraiment abandonné l'autorité qui était devenue pour elle un fief inaliénable, un fief dont elle ne pouvait se défaire avant sa mort.

Il y a donc eu certainement des abus de pouvoir. Il y a eu des vies sacrifiées, mutilées. Il y a eu des révoltes. Il y a eu des crises profondes. Il y a eu des découragements. Il y a eu des désespoirs parce que, il n'y avait pas moyen d'échapper à cette tyrannie. On ne pouvait voir le confesseur qu'avec la permission de la prieure, le confesseur extraordinaire par exemple, on ne pouvait le voir qu'avec la permission de la prieure. C'était toute une affaire et, dès qu'on adressait une telle demande, on suscitait naturellement dans l'esprit de la prieure une question : Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'elle veut ? Et, pour ne pas découvrir son âme, pour ne pas l'exposer au grand jour, on finissait par renoncer à exposer ses difficultés.

Il y a eu donc des abus innombrables et très graves qui ont toujours été commis d'ailleurs sous le couvert de ce Dieu conçu comme une autorité absolue qui a le droit de briser tous les obstacles et de soumettre inconditionnellement notre volonté à la sienne.

Dans cette vision le vœu d'obéissance, c’était le sacrifice par excellence : on s'immolait totalement, comme Abraham immolait son fils, on s'immolait totalement à la volonté de Dieu et on ne pouvait faire de soi-même un don plus parfait.

Qu'est-ce qui reste de cette obéissance ? Vous savez que, à l'époque actuelle, il y a une espèce d'insurrection contre l'obéissance ainsi entendue, que les congrégations finissent par se fractionner en petits groupes qui sont, qui sont à la charge d'une responsable qui ne peut pas grand-chose finalement, qui renvoie chacun ou chacune à sa conscience.

Et précisément, une religieuse, d'ailleurs d'une grande valeur, me disait son désarroi de recevoir pour toute réponse de sa supérieure :  « Mais consultez le Saint-Esprit en vous-même, et faites ce qu'il vous suggérera. »

Donc, à l'encontre d'une longue tradition, s'installe aujourd'hui ce sentiment que la supérieure n'a pas grand-chose à dire, n'a pas grand-chose à voir, n'a pas grand-chose à faire : elle n'a qu'à remettre ses compagnes aux inspirations de l'Esprit saint, ce qui amène certaines religieuses à faire strictement ce qu'elles veulent et uniquement ce qu'elles veulent !

Telle religieuse s'en va, décide d'aller au cinéma le soir, elle rentre naturellement au cœur de la nuit, elle s'adonne aux oeuvres qui correspondent à son tempérament et à ses talents, elle ne rend compte à personne de ses activités, elle est une pensionnaire finalement dans la communauté à laquelle d'ailleurs elle abandonne tous les travaux dont elle bénéficie sans y participer. Pourquoi est-elle religieuse et que signifie cette appartenance à la communauté ? Elle ne signifie rien, finalement puisque, elle ne prend en charge aucune espèce des obligations de la communauté.

Donc nous allons maintenant vers une extrémité opposée, dans une espèce d'anarchie et de dissolution de l'ordre communautaire, de l’ordre monastique : « Je suis la première des contestataires », me disait fièrement une religieuse, « je suis pour la promotion de la femme, je suis pour le sacerdoce de la femme... »

Comment trouver une direction entre ces deux tendances, une tendance despotique qui reflète la vision d'un Dieu autoritaire qui est la cause première, première, première, à laquelle il est impossible de jamais se soustraire. Et puis cette anarchie qui dissout la vie monastique et qui risque de tourner à la catastrophe ?

Car, évidemment, une religieuse totalement émancipée finira par succomber aux attractions de ce monde avec lequel elle se hâte de se confondre, d'autant plus qu'elle a abandonné tout costume religieux, bien entendu, et qu'elle veut apparaître exactement comme une laïque au sein du monde auquel elle est constamment mêlée.

Pour cela, il faut évidemment remonter aux origines de la vie monastique, de la vie consacrée qui a d'abord été une entreprise privée. Les premières manifestations de la vie religieuse consistaient à former des confréries privées, si l'on peut dire, où on s'associait, mettons au 2ème ou au 3ème siècle, où l'on s'associait pour une prière surérogatoire, pour une prière non liturgique, pour une prière où l'on se livrait au chant des hymnes, au chant des psaumes, avec naturellement l'approbation de la communauté ecclésiale, mais sans obligation envers elle. C'était là une manière tout à fait spontanée et privée de consécration religieuse et ces confréries comportaient en particulier la continence, donc le renoncement au mariage en vue d'une consécration plus personnelle et plus totale à Dieu.

Le changement considérable qu'introduit le monachisme, le monachisme de saint Antoine, le monachisme de saint Basile, le monachisme de saint Benoît, c'est de donner à cette vie religieuse un statut ecclésial, c'est-à-dire d'introduire, en un mot, d’introduire la vie monastique dans la vie ecclésiale et de faire de la vie monastique une mission d'Eglise.

Ceci est extrêmement important parce que, à partir du moment où la vie religieuse devient une institution d'Eglise, la vie religieuse relève de la mission apostolique. Elle devient une des expressions indispensables de la vie de l'Eglise et, comme toute la vie de l'Eglise relève de la mission apostolique, la vie monastique relève de la mission apostolique.

Or en quoi consiste la mission apostolique ? Elle consiste, nous l'avons vu très souvent, elle consiste dans une radicale démission de soi. Pourquoi est-ce que la mission apostolique comporte cette radicale démission de soi ? Parce que il s'agit – et c'est là tout le mystère de l'Eglise – de communiquer la Personne même de Jésus-Christ.

La Révélation chrétienne n'est pas une révélation comme les autres. La Révélation chrétienne n'est pas un écrit qui demeure immobile à travers les âges. La Révélation apostolique ce n'est pas une parole qu'on se répète de bouche en bouche avec une fidélité qui peut, de nouveau, se perpétuer à travers les âges. La Révélation chrétienne ne peut pas se détacher de la Personne de Jésus-Christ. C’est cette Personne de Jésus-Christ, qui seule, peut nous communiquer le Verbe de Dieu sans le limiter.

Même le Christ parlant aux hommes n'est pas à l'abri des limites du langage humain et surtout même le Christ parlant aux hommes ne peut se soustraire au dialogue. Il parle pour être compris : donc il doit s'adapter à son auditoire, il doit le prendre là où il est et il doit lui parler un langage intelligible, c'est-à-dire, il doit – le Christ parlant aux foules – ou même parlant à ses disciples, il doit s'adapter à eux et limiter son message à ce qu'ils sont capables d'entendre.

Si, il n'y avait pas autre chose, le message du Christ comporterait lui-même des limites insurmontables. Si ces limites doivent être dépassées, si la Révélation doit être définitive, éternelle, inépuisable, infinie, il faut que, elle demeure dans la Personne du Christ et qu'elle soit cette Personne du Christ elle-même. Donc l'Eglise n'aura pas à communiquer seulement des paroles dites et recueillies, et même mises par écrit. Ce que l'Eglise aura à communiquer, c'est le Verbe incarné, c'est la Parole éternelle qui est Jésus en personne.

Or, il est impossible de communiquer cette Personne si on n'est pas uniquement et simplement le sacrement de cette Présence. Ceci vous devient immédiatement intelligible si vous vous placez dans l'expérience du sacrement de pénitence. Le prêtre donne l'absolution : ce n'est pas lui qui la donne. Le pardon divin vous parvient à travers le sacrement qu'il est, quelles que soient les dispositions actuelles du prêtre. Si, il vous donne validement l'absolution, cette absolution est tout à fait libérée des limites du prêtre.

Ou encore, quand vous recevez l'Eucharistie, cette Eucharistie vous parvient dans sa plénitude, quelles que soient les dispositions du prêtre qui a consacré cette Eucharistie à l'égard de laquelle il joue uniquement le rôle de sacrement, c'est-à-dire il est totalement exproprié de lui-même dans ce rôle de sacrement, il ne compte pour rien et le fidèle n'est aucunement lié à ses limites, puisque, il reçoit et l'Eucharistie et le pardon divin de la plénitude de la Présence et de la grâce du Christ, quelles que soient les dispositions et les limites du ministre. Donc la mission ecclésiale s'accomplit par une totale démission.

Il s'agit d'être constitué par la mission apostolique, d'être constitué dans cet état de démission. Je ne puis remplir la mission apostolique qui m'est confiée, je ne puis la remplir en satisfaisant à toutes ses exigences qu'en me vidant de moi-même. Sans doute le fidèle ne sera pas privé de la grâce du Christ si je la refuse moi-même, mais enfin je ne serai moi-même en accord avec ma vocation que si j'entre à plein dans cette démission, et qui est exigée de tous, de tous les hommes pour parvenir à leur liberté mais qui est exigée d'une manière particulière de moi qui suis constitué par mon ordination comme le sacrement de la Présence personnelle de Jésus Christ.

[Repère enregistrement audio : 30’ 07’’]

Donc la vie monastique participe à la mission de l'Eglise et la vie monastique a donc pour fonction essentielle de transmettre la Présence de Jésus-Christ, c'est-à-dire de la vivre avec une telle intensité que le monastère devienne le sacrement communautaire de cette Présence de Jésus-Christ tellement que, si l'on entre dans le monastère, si l'on prend contact avec lui, on respire la Présence du Seigneur et on en éprouve toute la puissance de libération.

C'est là que justement l'obéissance va retrouver son sens si le moine, si la moniale, si le religieux, si la religieuse ont une mission d'Eglise, si elles sont chargées de communiquer la Présence de Jésus en personne, il faut donc qu'elles reçoivent la mission de l'Eglise qui les mettra en état de démission car personne ne peut s'arroger cette mission s'il n'est envoyé : il faut qu'il soit envoyé puisque, précisément, il a à s'effacer totalement dans le Christ, puisque, par son état même, il est constitué à l'état de sacrement de laPrésence de Jésus-Christ.

Il y a donc dans le monastère, il y a un envoi, il y a une mission qui est la mission apostolique, qui fait que toute la vie du monastère s'accomplit dans la lumière de cette mission apostolique. Il s'ensuit donc que la religieuse, la moniale, le religieux, le moine comme le prêtre, est toujours envoyé, est toujours sous le couvert et dans la lumière de la mission qui fait de lui précisément le sacrement de la Présence de Jésus-Christ.

Et l'obéissance à ce titre a cette signification : je reçois de mon évêque ou je reçois de mon supérieur, je reçois la mission, je reçois cet envoi de Jésus-Christ qui envoie ses apôtres et qui à travers ses apôtres, m'envoie moi-même pour faire de moi le sacrement de la Présence divine.

Cette mission, elle est si peu contraire à ma liberté que, elle s'enracine au coeur de ma liberté puisque ma liberté, c'est ma libération, que ma libération c'est l'espace que je deviens pour accueillir le Seigneur qui est la vie de ma vie et qui est le ferment de ma libération et de celle du monde entier. C'est-à-dire, pour être tout à fait clair, que la vie monastique devenue une institution d'Eglise n'est donc pas livrée à l'initiative privée. La vie monastique n'est plus une confrérie de gens qui s'associent, sans avoir une mission d'Eglise, pour leur propre sanctification, qui s'imposent les règles qu'ils veulent, qui peuvent éventuellement se donner un directeur de conscience en se liant à lui par des liens volontaires et en admettant que, il puisse briser leur volonté, si elles ont le sentiment que c'est ça qui concourra à leur libération. Tout cela peut être excellent, mais tout cela reste du domaine privé.

Une fois que l'institut monastique est devenu une institution d'Eglise, il ne s'agit plus d'abord de sa sanctification personnelle, il s'agit d'accomplir la mission apostolique, il s'agit de devenir en communauté et par la communauté et avec la communauté ce sacrement de la Présence personnelle de Jésus-Christ.

Or c'est toute la vie, toute la vie de la communauté qui est comprise dans cette mission. Quand saint Benoît dit : « Il faut traiter les outils du monastère comme des vases sacrés », il exprime très exactement ce que j'essaie de dire : il exprime ceci, c'est que le moine à son travail, le moine cultivant la terre, le moine recueillant la moisson, le moine est dans une liturgie, il est toute la journée dans une liturgie et le mot que vous ai rapporté d'un de mes amis moine et aujourd'hui décédé : « J'ai autant de dévotion à manger ma soupe qu'à célébrer l'Eucharistie », cela veut dire : au réfectoire, je suis à la table du Seigneur comme je le suis en l'Eucharistie. Et je suis toujours dans la mission parce que la vie monastique est tout entière une mission d'Eglise où toutes les activités sont des activités liturgiques, des activités consacrées, des activités qui relèvent de la mission.

Ces activités qui relèvent de la mission, elles sont donc déterminées par l'envoi, l’envoi que communique le supérieur ou la supérieure, elles sont déterminées par cet envoi par cette mission apostolique qui remonte au Christ lui-même qui envoie les apôtres et qui nous envoie à travers eux.

Donc l'obéissance n'a plus le caractère d'une autorité absolue qui peut briser les volontés en les assujettissant à une volonté humaine qui est sensée représenter la volonté absolue de Dieu. C'est quelque chose d'infiniment plus profond, de plus intérieur : il s'agit de réaliser le corps de Jésus-Christ, de réaliser le corps mystique, il s'agit d'étendre l'Incarnation au genre humain tout entier puisque l'Incarnation n'a pu être réalisée et accomplie dans l'humanité de notre Seigneur que pour se répandre à toute l'humanité et à tout l'univers.

Il est de la plus haute importance de comprendre l'obéissance dans cette lumière, car Dieu reste le même Dieu, il reste le Dieu liberté, le Dieu libérateur et précisément la mission apostolique est tellement libératrice qu'elle me confie Dieu en personne, en personne, au-delà de ce que je suis, au-delà de mes limites, au-delà de mes fautes, au-delà de mes infidélités, au-delà de mes obscurités. Je suis néanmoins prêtre et j'ai à donner le Christ en personne, tellement que chaque âme, que chaque être humain puisse, à travers moi, au-delà de moi, et malgré moi s'il le faut, rencontrer le Christ en personne avec la plénitude de sa lumière et de son amour.

Eh bien ! le monastère – il doit être le sacrement de cette Présence de Jésus en personne – se trouve dans la même situation : mission apostolique, mission sacerdotale, mission d'Eglise, mission christique, mission de donner constamment le Christ en vivant constamment du Christ et pour le Christ à partir d'une mission qui est constamment donnée par l'appel du supérieur qui est tout effacé, bien entendu, dans cette mission qui ne peut s'accomplir que par une totale démission.

A nouveau, ce que le supérieur a à communiquer à partir de la démission qu'il doit accomplir lui-même, c'est la démission totale qui réalise la vie du Christ dans le vide que nous faisons de nous-même en nous-même. Comme le prêtre est envoyé par son évêque, vous êtes envoyées par votre supérieure ou à travers elle, non pas pour être assujetties à sa volonté mais, au contraire, pour être enracinées dans la volonté du Christ qui est une volonté d'immolation, une volonté de libération puisque la Rédemption, c'est précisément de nous rendre libres de nous-même par le don jusqu'à la mort de la croix que Dieu fait de lui-même.

Bien entendu, si la supérieure a communiqué cette mission qui nous appelle à devenir toutes, à devenir tous, les sacrements de la Présence personnelle de Jésus-Christ qui est la liberté en personne, il ne s'agit pas que la supérieure ou le supérieur intervienne à chaque seconde et nous maintienne dans un état d'infantilisme. Une fois qu'on a donné à un moine ou à une moniale une responsabilité, il est inutile d'intervenir à chaque instant pour l'accomplissement de cette tâche puisqu'on lui a fait crédit et qu'on lui en a confié l'accomplissement. Autant que possible, il s'agit qu'elle accomplisse ou qu'il accomplisse cette tâche dans le recueillement de son oraison et de sa contemplation, qu'il l'accomplisse sans qu'il y ait à chaque instant une intervention qui n'est pas nécessitée par l'accomplissement même de la fonction qui a été confiée à tel ou tel.

Il est donc souhaitable que l'obéissance n'apparaisse pas comme un impératif, un impératif sans nuances, un impératif qui ne fasse pas appel à l'amour et à l’initiative de l'amour. Le supérieur de Rédemptoristes qui dit devant moi à un prêtre de sa communauté : « Allez chercher du vin à la cave » sans prendre la précaution de lui dire : « Voulez-vous, enfin, ayez la bonté de... » et qui, lorsque le prêtre revient de la cave, ne lui dit pas merci, il le traite moins bien qu'un domestique. Je ne donne pas un ordre à un domestique, si j'en ai un, sans faire appel à sa liberté :  « Amen malouf, n'est-ce pas, faîtes ça gentiment, faites ça pour l'amour de l'amour, faites ça dans la générosité de votre bonne volonté, faites ça dans l'amitié qui nous lie. » Et puis nous remercions, une fois que le geste est accompli, nous remercions parce que, justement, il y a là une collaboration humaine qui était le fruit d'une décision libre et d'un amour généreusement donné.

Il ne s'agit donc pas d'effacer l'obéissance dans le sens où l'obéissance est l'accueil ou la réception de la mission apostolique qui nous envoie dans le champ ou dans la vigne du Seigneur pour apporter au genre humain la liberté en personne qui est le Verbe de Dieu fait chair. Il ne s'agit pas du tout d'aboutir à l'anarchie, de laisser chacun faire ce qu'il veut en dissolvant finalement l'institut monastique et en faisant porter tout le poids de la tâche à quelques-uns qui restent encore des âmes de bonne volonté et en laissant les autres devenir simplement des parasites d'une communauté dont ils ne font pas réellement partie.

[Repère enregistrement audio : 45’]

Tout cela veut dire que la vie monastique doit se ressourcer, doit retrouver sa signification essentielle dans sa mission apostolique. La communauté comme telle est un sacrement collectif qui doit porter ou apporter au monde le témoignage de la Présencelibératrice de Jésus-Christ. Et ceci est un témoignage absolument capital puisque c'est le seul qui soit incontestable, c'est le seul qui ne comporte pas le danger d'extériorisation et d'activisme passionnel.

On peut très bien, finalement, se dépenser à l'infini. On peut faire des oeuvres, on peut s'user au service du prochain, mais en déployant simplement les ressources d'un tempérament qui a besoin de se dépenser ; il se dépense sous le prétexte de Dieu parce que, il se trouve orienté vers Dieu par une certaine tradition et qui pouvait tout aussi bien se dépenser dans un autre milieu, avec la même passion et la même ferveur, si ce milieu avait été le milieu originel.

Voyez cette femme qui a été l'auxiliaire d'un prêtre dans une oeuvre sacerdotale, qui s'est dépensée sans compter, mais qui a tout abandonné lorsque ce prêtre est mort, c'est-à-dire que, finalement, c'est son amour, d'ailleurs très, très, très légitime si vous le voulez, c’est cet amour pour ce prêtre qui était l'axe de son activité. Elle croyait qu'elle aimait le Seigneur pour lui-même, qu'elle était vraiment au service du sacerdoce. En réalité, elle épousait les intentions de ce prêtre très aimé et, lorsqu'il est mort, tous les ressorts se sont cassés et elle a pu découvrir que son prétendu apostolat n'était qu'une forme de son amour humain.

On est toujours exposé dans l'action à courtiser l'opinion, à courtiser le succès, à attendre les applaudissements, à chercher le compliment, à être satisfait de la place que l'on tient, à se poser comme un maître en Israël et à se réjouir d'avoir la première place dans les synagogues.

Quand on est simplement livré à une activité silencieuse dont le monde n'est pas témoin, quand toute la qualité de la vie n'a d'autre témoin que Dieu, quand le témoignage que l'on rend, c'est le témoignage du silence que l'on vit, l'apostolat ici est purifié de toute scorie, il est purifié de toute recherche d'amour-propre, du moins on est dans les conditions les meilleures pour l'exercer avec la pureté d'intention la plus parfaite. C'est pourquoi justement, l'institution monastique doit aujourd'hui plus que jamais, garder sa clôture, non pas nécessairement la clôture des grilles, encore que celles-ci soient un symbole très utile et très parlant de la clôture intérieure, mais la clôture intérieure avant tout, avant tout !

Un monastère qui n'est plus qu'un parloir où l'on fait de l'action, où l'on discute, où l'on échange avec les autres, où l'on fait des projets, où l'on fait des enquêtes, c'est finalement une manière d'exhibitionnisme, une manière de s'étaler soi-même qui risque fort de tarir la source. Car, à force de parler, on n'écoutera plus. A force de dire des mots, on n'entendra plus le Verbe de Dieu. Et on ne sera pas vide comme celui qui se vide de lui-même : on sera vide comme celui qui n'a plus rien en lui, qui a perdu son dedans et qui n'a plus rien à communiquer.

Il s'agit donc au contraire de rendre la vie monastique à ses exigences fondamentales qui sont des exigences de démission, des exigences de silence. Un monastère est un sacrement communautaire. C'est donc toute la communauté qui doit rendre ce témoignage et chaque membre de la communauté est responsable de ce témoignage d'ensemble, chaque membre de la communauté doit thésauriser, c'est-à-dire accumuler comme un trésor au fond de lui-même cette vie christique pour que le monastère dans son ensemble témoigne de la Présence de Jésus Christ.

Alors l'obéissance, elle sera vécue avec cet esprit apostolique pour recevoir l'ordination, recevoir la mission de Jésus-Christ. Elle sera, cette obéissance, d'autant plus entière que la volonté de Jésus-Christ est une volonté de libération et que nous recevons la mission précisément pour nous libérer de nous-même et concourir à la libération du monde entier. Mais il importe, encore une fois, que l'autorité qui a pour but d'accroître la liberté et la libération ou la liberté par la libération, qu’elle ait ce caractère liturgique, ce caractère intérieur et que elle reste axé rigoureusement sur la démission qui est la seule manière pour l'Eglise d'accomplir sa mission.

Il n'est donc pas question de livrer la vie religieuse à l'anarchie, mais de la ressourcer dans son origine ecclésiale et de la mettre tout entière sous la mission apostolique. Quand vous allez au jardin, quand vous vous occupez des choux ou des poules, eh bien ! Vous êtes dans la mission.

Il est tout à fait remarquable que sainte Catherine Labouré, qui passait pour une idiote, qui a toujours été traitée comme une idiote d'ailleurs, et qui a été mise avec les poules – on pensait que elle ne pouvait rien faire de meilleur – a été précisément la grande contemplative et la confidente de la Sainte Vierge. Elle accomplissait donc admirablement cette mission christique qui est la mission de toute vie consacrée.

Nous pouvons donc, dans ce sillage de la Pentecôte où l'Eglise a pris naissance, et où la mission apostolique s'est enracinée dans la démission totale des apôtres en la personne de Jésus- Christ, nous ne pouvons que demander à Dieu la grâce de retourner à la source de notre vocation. Nous ne sommes pas ici pour nous. Nous ne sommes pas ici pour nous mettre à l'abri, nous ne sommes pas ici pour être à couvert de tous nos besoins. Nous ne sommes pas ici même pour notre sanctification personnelle parce que la sanctification personnelle, c'est la vocation de tous les baptisés et de tous les chrétiens. Nous sommes ici pour rendre un témoignage apostolique, pour être le sacrement de la Présencedu Christ en personne.

Vous savez très bien que les gens qui viennent vous voir, qui se recommandent à vos prières, qui vous donnent des aumônes pour vous faire vivre, qui sont attachées à cette maison, qui ont le respect de cette communauté, c'est qu'elles croient en vous, elles croient que vous vivez de Dieu et que vous êtes capables de communiquer Dieu et cette foi admirable qu'elles ont en vous, comme elles l'ont dans le prêtre, cette foi est un rappel de notre vocation.

Rien ne peut faire ressentir au prêtre les exigences de don total comme le respect des fidèles, comme la confiance totale qu'ils mettent en lui en dévoilant les plus intimes secrets de leur vie, en se confiant à la grâce du Christ qui a fait de lui le sacrement de sa Présence.

Eh bien ! Il en est tout à fait de même pour vous : cette confiance des fidèles, cet appel à votre prière, cette assistance qu'ils peuvent vous donner pour vous permettre d'être à l'abri des besoins les plus rigoureux, elle est un constant rappel de votre mission apostolique, elle est un constant appel à vivre votre vie comme une Pentecôte.

Vous êtes, du matin au soir, dans cette mission et où que vous soyez, vous avez à traiter les outils du monastère comme des vases sacrés, parce que vous êtes tout le temps, vous êtes continuellement dans la liturgie du Christ, vous êtes continuellement dans l'amour du Seigneur, vous êtes continuellement envoyées pour donner le Christ en personne.

C'est là que le mystère de l'Eglise trouve son suprême accomplissement : l'Eglise, c'est Jésus, mais c'est Jésus à travers nous, c'est Jésus dans notre démission totale, c'est Jésus dans notre silence, c'est Jésus dans notre dépouillement, c'est Jésus dans notre amour, c'est Jésus dans notre sourire.

Maurice Zundel