2ème partie et fin de la 2ème conférence de Maurice Zundel à Nice, en janvier 1968. Les titres sont ajoutés ; les crochets indiquent des mots ajoutés et les parenthèses des mots à retrancher pour une meilleure compréhension.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Suite du 1er article................

L’expérience est celle d’un Dieu libérateur

Le Dieu que nous expérimentons avec Augustin, c'est le Dieu dont le visage est un visage d'amour, dont l'amour est une générosité incapable d'exercer aucune contrainte puisque, comme Augustin l'a éprouvé, ce Dieu peut être présent sans que nous nous en apercevions et qu'Augustin lui-même, a attendu trente-trois ans pour reconnaître en lui, cette Présence qui n'avait jamais cessé de l'attendre.

Il est bien clair que nous pouvons reprendre le mot de Nietzsche : « S'il y avait des dieux, comment supporterai-je de n'être pas Dieu ? » Si Dieu est simplement ce pharaon céleste qui tire les fils de l'histoire et qui décide des jeux sans notre assentiment. Pourquoi est-il Dieu plutôt que moi ? Mais dès qu'on se pose cette question, c'est que, on se trouve en face d'un faux dieu. Le vrai, celui qui est la respiration de notre liberté, est au-dedans de nous uniquement l'amour. Et, il faut le dire, avec une ferme décision, c'est là le suprême critère.

Jamais nous ne pourrons accepter une expérience, jamais nous ne pourrons reconnaître une révélation qui nous confirme en nous, qui n'accroisse, qui n'approfondisse cette conviction et cette expérience d'un Dieu qui est tellement libérateur que nous ne connaissons notre liberté qu'en le rencontrant, et qui est tellement le fondement de notre transcendance, que nous naissons à nous-mêmes, dans cette rencontre au plus intime de nous-mêmes, qui fait de tout notre être, un élan vers lui.

C'est cela, le critère fondamental, tout ce qui ne va pas dans le sens de cette libération ne peut pas être vrai, ne peut pas être authentique, ne peut pas émaner du Dieu vivant et véritable, puisque encore une fois, l'expérience à chaque instant vérifiable que nous faisons de lui, est une expérience libératrice.

La Bible comme une pédagogie [audio 02’ 45’’]

Nous pouvons donc relire la Bible dans cette lumière, en nous disant fermement : tout ce qui est limité n'est pas de Dieu, tout ce qui est limité s'enracine dans l'homme. Autrement dit, nous avons à faire dans la Bible à un film pédagogique qu'il faut comprendre par la fin, par la fin ! Comme vous comprendriez le film pédagogique de l'éducation si on avait pu enregistrer au magnétophone, toutes les paroles de la mère dites à son enfant depuis sa naissance jusqu'à sa majorité.

Il est évident qu'un tel document, le film d'une éducation complète, dont nous pourrions suivre toutes les phases, nous donnerait le sentiment d'une adaptation admirable de la mère à son enfant, à condition que, au terme de ce film pédagogique, c'est-à-dire quand l'enfant atteint sa majorité, la conversation de la mère et de son enfant, soit une conversation d'adulte avec un adulte.

Si elle aboutit à faire un adulte, alors tout est justifié, et à chaque phase de l'adaptation de la mère à son enfant, avec toutes les limites que cela suppose, la mère va user de fables, de mythes, elle va naturellement proportionner ce qu'elle dit à son enfant, à ce qu'il est capable d'entendre avec profit, elle ne va pas l'abreuver à l'âge de deux ans de discours platoniciens qu'il n'entendrait pas, elle va lui parler le langage qui va susciter en lui, une vie personnelle en approfondissant son langage à elle, dans la mesure où l'enfant est davantage capable de comprendre.

Cette adaptation pédagogique est indispensable. Si nous prenons la parole biblique, comme un film pédagogique, nous verrons que il y a une adaptation progressive et qu'il faut juger de ce film par la fin ; c'est au moment où il éclatera dans une liberté infinie que nous en comprendrons le sens, que nous verrons justement dans cette pédagogie, la manifestation d'une Présence qui s'adresse à une conscience vivante, selon qu'elle et capable de comprendre. Comme la pédagogie maternelle, c’est la communication à l'enfant de toute la lumière de la présence de la mère, mais à travers les symboles, à travers les images, à travers les silences aussi, qui sont indispensables pour susciter la maturité de l'enfant.

La Bible ne peut être entendue que comme quelqu’un : il y a quelqu'un qui s'adresse à quelqu'un. Il y a un dialogue qui est donc proportionné à l'interlocuteur, à celui qui est interpellé, et qui doit faire lui-même l'expérience de sa liberté, en se surmontant lui-même et en devenant de plus en plus humain.

Vous avez d'ailleurs, dans la Bible, un livre magnifique qui est une révélation sensationnelle à ce propos, c'est le Livre de Job. Ce livre de Job, où l'homme [est] accablé par le malheur. Il s'agit d'un poème et non pas, comme vous le savez, d'une histoire, mais il s'agit d'un homme qui se pose le problème de Dieu en fonction de l'expérience humaine et le problème du mal en fonction du Dieu auquel il croit, et qui, devant l'injustice qui l'accable, plaide son innocence contre ce Dieu avec une véhémence, avec une passion magnifique, et il n'obtient rien, Dieu ne reconnaît pas son innocence.

Nous nous rappelons que la problématique du Livre de Job suppose que, à l'époque où ce livre est écrit, on ne croit pas encore à l'immortalité de l'homme. On admet que toutes les sanctions se distribuent dans la vie terrestre: l'homme bon doit prospérer, l'homme mauvais doit faire faillite. Dans ces limites très étroites, donc le juste cherche une récompense qu'il n'a pas obtenue; au contraire, il est dans la plus extrême faillite, dans le plus extrême déshonneur.

Comment la justice de Dieu ne serait-elle pas en faute ? Et c'est alors que la réponse de la révélation c’est : « Ecrase-toi dans la poussière (40:13), tu n'as créé ni l'hippopotame (40:15), ni le crocodile (40:25), ni l'autruche (39:13), ni les étoiles (38:7). Tu n'as rien créé, alors tais-toi, puisque tu n'as pas la puissance de Dieu, rentre dans ton néant ! (42:6) »

Et en effet, aux dernières pages du livre, pour que le livre reste édifiant, l'homme s'écroule dans la poussière, en adorant la puissance de Dieu, mais sans être convaincu. En bien, ce livre, justement, est une pierre d'attente admirable ; il montre que, à un certain stade, l'esprit de l'homme a perçu l'insuffisance de la révélation telle qu'elle était donnée à son époque; et que, face au problème qu'il se posait, ce problème du mal qu'il exprimait avec une puissance qui a traversé les siècles et qui nous émeut encore aujourd'hui, ce problème du mal n'a pas été résolu parce que il demandait la justice, et on lui répond par la puissance; la puissance qui écrase ne peut pas satisfaire la justice qui demande la vérité.

Nous sommes donc là, dans un itinéraire qui poursuit son progrès et dont le sens ne se révélera qu'au terme. Mais aucune hésitation de notre part, puisque le critère, c'est la libération.

Nous sommes absolument certains, que tant que Dieu n'est pas conçu, n'est pas donné, n'est pas affirmé comme le libérateur, comme l'amour qui n'est qu'amour, comme intérieur à nous-même et nous révélant notre intimité en la comblant, nous savons bien que nous n'avons pas encore affaire au vrai Dieu, tel qu'il se révèle au terme d'une ascension où l'homme enfin aboutit à sa majorité.

Donc toute limite n'est qu'une adaptation pédagogique ou une tolérance pédagogique à l'égard d'une humanité qu'il faut élever collectivement en allant degré par degré, en acceptant les reflux et des retombées, pour orienter l'homme vers cette ligne de faîte, où finalement, où il aboutira pleinement à lui-même, dans un dialogue nuptial avec un Dieu intérieur à lui-même, comme celui que Jésus veut faire connaître à la samaritaine.

La possibilité de l’échec de Dieu [audio 11’ 30’’]

Nous n'avons donc aucune difficulté à admettre l'athéisme partant contre un faux dieu ou contre un dieu limité, ce qui est la même chose. Un dieu limité est moralement et nécessairement une idole ; aucune difficulté. Parce que le seul Dieu expérimentable c’est le Dieu intérieur, qui est la vie de notre vie et l'espace où notre liberté est révélée à soi.

Nous ne voulons qu’admettre (qu') une expérience qui cesse de faire de Dieu un objet et qui enrichisse notre découverte d'un Dieu-Personne, d'un Dieu amour. Et c'est sous cet aspect que l'expérience chrétienne, l'expérience évangélique, peut nous atteindre et nous atteint effectivement en nous présentant, en nous révélant la pauvreté de Dieu.

Il y a là tournant d'une importance capitale. L'Evangile représente une tentative incroyablement désespérée, qui naturellement devait aboutir à un échec.

Il faut comprendre, en effet, que le Christ, autant que nous pouvons l'atteindre dans l'expérience chrétienne – et où l'atteindrions-nous sinon à travers l'expérience chrétienne qui témoigne de lui ? – il faut comprendre que le Christ, dans le contexte historique auquel nous réfère l'époque à laquelle il apparût, le Christ avait finalement introduit dans la foi de ses disciples, il avait à introduire la notion ou plutôt l'expérience d'un échec de Dieu.

Si vous lisez le Nouveau Testament, qui lui aussi est un film pédagogique, il ne faut pas mettre les écrits du Nouveau Testament au même niveau, ni tous les écrits, ni chacun d'eux pris en particulier, ni chaque verset au même niveau de sublimité et de grandeur : vous avez là une foi qui se développe, une foi qui s'exprime, une foi qui se cherche, une foi qui évolue à travers le temps, qui s'exprime d'ailleurs en fonction d'un contexte, en fonction d'une époque, en fonction d'une tradition religieuse, qui s'exprime dans les catégories sémitiques, qui s'exprime en face d'un monothéisme non trinitaire.

Le Nouveau Testament lui-même est un film pédagogique, pour une grande part, où tout n'est pas au même niveau, et où il faut dégager à travers les paraboles qui de propos délibérés, limitent, limitent le message d'une manière pédagogique. Il faut à travers les silences du Christ – « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter » (Jn. 16:12) – il faut dégager l'aventure, le drame incroyable de cette existence humaine qui devait justement inscrire dans l'histoire et situer au centre de la conscience humaine, l'échec de Dieu.

Nous reconnaissons facilement, à partir de l'expérience augustinienne, l'expérience d'un échec de Dieu, puisqu'il échoue en nous, quand nous voulons : dès que nous sommes distraits, Dieu échoue. Dès que nous ne répondons pas ou que notre réponse est limitée et conditionnée, le visage de Dieu en nous se défait, se défigure, se limite en même temps que notre liberté humaine se restreint et finit pas disparaître. Dès que nous sommes de nouveau esclave de notre moi-complice, Dieu devient une idole, il devient un objet, si tant est que nous continuons à croire en lui.

Nous sommes prêts à envisager l'échec de Dieu, mais encore fallait-il que nous en fussions assurés par une expérience qui dépasse les limites de la nôtre, car nous ne pouvions pas manquer de nous poser ce problème. Bien sûr que si la majorité de ma conscience, je veux dire que si l'avènement de ma conscience à une liberté sans entraves suppose ce dialogue nuptial avec une Présence plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même, qui est donc cette beauté sans limites, qui est donc cette « Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle » qui est donc cette vérité inépuisable à l'égard de laquelle je sens que j'ai le devoir de ne pas tricher, qui est cet amour sans lequel toute tendresse humaine est frappée de limites et condamnée à mourir ?

Si moi, je ne peux me réaliser qu'en me vidant de moi-même, si je dois triompher de mon moi-complice pour être réellement et authentiquement une personne et un bien universel, cette beauté toujours ancienne, enfin la divinité qui est seule, qui est unique, qui n'a personne à qui se comparer car elle est unique, nous savons bien que toutes les expériences – de la dignité humaine, toutes les expériences de la connaissance, de la joie de connaître, toutes les expériences de la contemplation de la vérité, toutes les expériences de l'art, quand l'artiste est vraiment pris tout entier par son élan créateur, comme Flaubert nous l'a laissé deviner, nous savons bien que l'amour, quand il atteint à la clarté des sonnets de Dante à l'égard de Béatrice –, nous savons bien que toutes ces expériences sont convergentes, elles conduisent à la même Présence, à la même Présence, toujours inconnue, comme je le disais, et toujours reconnue.

La Trinité ou l’anti-narcissisme [audio 18’ 41’’]

Alors, comment ce Dieu solitaire peut-il réaliser autre chose qu'un narcissisme infini puisqu'il est seul à son rang ? Puisqu'il est seul, comment ne serait-il pas épris de lui-même ? Et, de fait, tous les philosophes qui veulent remonter à une cause première aboutissent toujours finalement, à un narcissisme intolérable, à un être enfermé en soi, qui ne peut aimer que soi, qui ne peut créer que pour soi, parce que, il n'y a pas d'amour à son niveau qui soit autre que l'amour de soi.

Nous ne pouvions pas éviter de nous poser cette question. Et [répondre] à cette question, c'est cela qui fera la nouveauté radicale de l'Evangile, qui fera de l'Evangile, la « Bonne Nouvelle » pour ceux qui l'entendent, c'est-à-dire la comprennent dans une expérience libératrice, c'est que le Dieu dont témoigne Jésus – parce qu'il en fait l'expérience, au plus profond de son être humain – c’est un Dieu trinitaire, c’est un Dieu qui n'est pas solitaire, mais qui est trinitaire.

C'est quelque chose d'absolument formidable, de totalement imprévisible, car affirmer la Trinité, selon que l'expérience chrétienne l'a compris, affirmer la Trinité, c'est affirmer que Dieu – loin d'être solitaire, loin d'être un narcissisme replié sur soi, se savourant soi-même, se louant et nous demandant par surcroît de le louer –, la divinité n'a prise sur son être qu'en le communiquant.

Autrement dit, Dieu; non seulement, ne peut pas se regarder et se replier sur soi et se posséder, mais il n'a de contact avec soi-même que à travers l'autre, à travers l'autre.

Nous pouvons – nous l'avons dit hier – nous pouvons saisir le contraste dans notre expérience quand nous émergeons de ce fonds cosmique, quand nous émergeons de notre moi englué dans les énergies physico-chimiques et psychiques, au sens instinctif et animal du mot, quand nous en émergeons dans cette offrande merveilleuse qui fait de notre vie un espace illimité, nous nous connaissons – comme nous le remarquions déjà hier – nous nous connaissons dans l'autre et pour lui.

Aussitôt que nous retombons, que nous cessons d'entretenir le dialogue libérateur et créateur, nous retombons de nouveau dans la vase du moi-complice. C'est-à-dire que, il y a en nous, une possibilité continuelle de flux et de reflux, et que généralement le reflux l'emporte sur le flux !

Nous sommes beaucoup plus adhérents à nous-même que nous ne sommes donnés à Dieu. Ce que la Trinité affirme, c'est que Dieu est absolument, radicalement, éternellement, infiniment désapproprié de lui-même, qu'il n'a avec lui-même qu'un contact virginal parce que, justement, la connaissance en Dieu est une naissance, une génération dans l'embrassement de l'éternel amour.

Dieu ne peut pas se posséder lui-même parce que tout son être éternellement jaillit dans cette triple vague subsistante d'une désappropriation infinie, c'est-à-dire que la Trinité est l'affirmation dans la clarté d'une conscience absolument désappropriée de soi – qui est la conscience humaine de Jésus-Christ – c'est l'affirmation d'une vie intime qui est absolument incapable de rien posséder.

Dieu ne se possède pas, Dieu ne possède rien, Dieu ne peut rien posséder parce que sa vie est constituée, précisément par une radicale, éternelle, consubstantielle, désappropriation.

En nous, je viens de le dire, la vie personnelle c’est un phénomène intermittent. La plupart du temps, notre vie est une vie naturelle, engluée dans ce vieux fonds cosmique qui nous greffe ou plutôt qui fait de nous, simplement, un rameau de l'arbre des vivants.

En Dieu, la vie est personnifiée éternellement dans ce jaillissement d'amour où tout est communiqué. Et cela est capital parce que nous ne sommes plus ici, en face d'une puissance qui pourrait nous écraser, nous sommes en face d'une valeur qui est une sainteté, qui ne peut s'approcher de nous, comme dit, c’est le pape saint Grégoire : « qu'à pas d'Amour », [citation en latin] comme nous ne pouvons nous approcher d'elle que par des démarches d'amour.

Il y a là quelque chose d'absolument merveilleux, parce que nous sommes complètement délivrés de ce dieu extérieur, de ce dieu-maître, de ce dieu qui nous assujettit, de ce dieu qui nous limite et nous menace : nous sommes en face d'un Dieu qui est un pur intus, un pur dedans, que rien ne peut désagréger parce qu'il a tout perdu. Il a tout perdu. Il a tout donné. Il ne possède rien. Il ne peut rien perdre !

François d'Assise qui a chanté la pauvreté, qui l'a expérimentée comme personne, qui a découvert le visage de Dieu à travers la divine pauvreté, saint François qui a chanté cette pauvreté sur toutes les routes de la terre, qui lui a consacré avec passion toutes les puissances de son amour, saint François a bien compris que lui-même, dans l'imitation de la divine pauvreté était à l'abri de toute infortune – qu'est-ce qu'on peut me prendre ? Je n'ai rien. En quoi pourrait-on me jalouser ? Je ne prétends à rien ! – Celui qui n'a plus rien, parce qu'il a tout donné, que pourrait-on lui prendre ?

Le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, est un Dieu qui a tout donné éternellement, qui est le don subsistant, dont la seule propriété est la désappropriation radicale. Comme cela est capital ! On peut dire que le Christ nous a délivrés de dieu, délivrés de tous les faux-dieux, délivrés de ce dualisme atroce entre le sentiment de la dignité humaine, le sentiment d'un appel à être créateur de notre univers, et cette soumission à une divinité qui nous menacerait, nous limiterait, nous paralyserait et, finalement, jouerait le jeu sans nous, en nous engageant dans un destin arbitrairement déterminé sans notre assentiment.

Le monothéisme trinitaire est quelque chose d'incroyablement nouveau parce que, il implique une "aséité", c'est-à-dire une existence de Dieu qui ne dépend de rien ni de personne, par le vide, par le vide ! Dieu n'existe pas comme une puissance enfermée en elle-même, comme la sphère de Parménide, une puissance enfermée en elle-même, hors du jeu invulnérable qui se possède et se savoure, Dieu existe par soi, parce qu'il a en lui-même tout ce qu'il faut pour réaliser une vie de sainteté, une communion d'amour, dans le don total, infini, radical, éternel.

Il est une valeur illimitée, dans un jour virginal, où tout contact avec soi est de désappropriation et de donation. Et c'est pourquoi, il est en nous, justement, cet appel à la désappropriation qui est le sceau même de sa Présence authentique. Là où il n'y a pas cette désappropriation, là où il n'y a pas cette libération, là où le moi n'est pas oblatif, on est sûr de [ne] se trouver ni devant l'homme authentique, ni devant le Dieu vivant. Et ce qu'il y a de merveilleux dans l'Evangile, c'est justement de nous introduire dans un dialogue avec un dieu dont la transcendance s'accomplit au maximum par le vide, par cette donation où rien n'est retenu, où luit la candeur éternelle d'une innocence infinie.

Ce qu'il y a d'admirable dans l'expérience de Jésus-Christ, c'est que justement Jésus nous conduit au Dieu intérieur, qui résulte ou plutôt que découvre l'expérience augustinienne ; Jésus nous conduit à ce Dieu-là, c’est ce Dieu-là qu'il révèle à la samaritaine, c'est devant ce Dieu-là qu'il est à genoux au lavement des pieds, là où s'accomplit cette prodigieuse transmutation des valeurs. Oh ! Quelle scène incroyable que celle-là et comme elle nous oriente vers l'échec divin qui va se consommer sur la croix ! ...

Jésus, à genoux devant ses disciples et donc devant nous, devant toute l'humanité, qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que la grandeur n'est pas de dominer, que la grandeur n'est pas de regarder de haut en bas, que la grandeur, ce n'est pas d'avoir des sujets, que la grandeur ce n'est pas d'imposer aux autres un dessein qu'on a conçu sans eux, mais que la grandeur, c'est de se donner, et que le plus grand c'est celui qui se donne le plus, et que Dieu à genoux, c'est la plus haute révélation de sa grandeur, parce que, c'est la plus haute révélation de l'amour.

C'est la transmutation radicale de toutes nos valeurs, parce que nous sommes tous captifs de cette vision pyramidale, la grandeur c'est en haut, c'est à la fine pointe de celui qui regarde, qui a des sujets, qui domine, qui s'impose, qui reçoit le tribut des louanges et de l'admiration, nous sommes tous esclaves de cette vision pyramidale, parce que nous n'avons pas encore compris, expérimenté, que la grandeur est dans le vide que l'on fait en soi, et que la seule transcendance de valeur, c'est, justement, cette pauvreté selon l'esprit qui constitue la première béatitude, et qui est la béatitude même de Dieu.

Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien, parce qu'il ne peut rien posséder, parce qu'il donne tout, sans reste. Il y a toujours chez moi un résidu, ce vieux fonds de nature qui reparaît. Nous ne sommes jamais guéris jusqu'au fond, jusqu'au fond de nous-même ; nous aspirons et si nous sommes fidèles nous progressons, mais nous progresserons éternellement dans cette voie de la donation et de la libération par le dépouillement. En Dieu, ce dépouillement est éternel, consubstantiel, infini, indépassable.

La pauvreté divine [audio 32’ 21’’]

Alors, nous comprenons l'erreur, l'erreur de tous ceux qui s'insurgent, avec raison d'ailleurs, avec raison contre un dieu-objet qui est extérieur à eux, et qui fait d'eux des sujets et des esclaves. Nous comprenons cette révolte et nous la partagerions dans la mesure même où Dieu aurait ce visage. Mais, leur erreur, bien sûr qu'on ne saurait leur imputer, c'est de ne pas découvrir un autre dieu que celui-là, c'est de croire trop facilement aux expressions littéralement prises des religions communes et de n'avoir pas rencontré le visage de la pauvreté divine.

La pauvreté divine ! Mais, oui, c'est l'explication même de l'histoire. L'histoire est dominée tout entière par cette tragédie divine. Si Dieu ou plutôt si Jésus, comme dit Pascal, doit être en agonie jusqu'à la fin du monde, il faut dire qu'il l'est depuis le commencement du monde.

Tout le drame du mal, finalement, c'est le drame d'un bien infini qui est piétiné, méconnu en l'homme. Et Dieu en est la première victime. C'est Dieu qui est écrasé, partout où la valeur humaine n'est pas reconnue, puisque la transcendance humaine est justement, cette capacité de Dieu, cette possibilité de devenir un espace pour un Dieu intérieur à nous-même, qui n'est pas nous, mais qui est en nous, et [sans] (par) lequel nous ne pouvons pas parvenir jusqu'à nous.

Il y a dans cette affirmation de la Trinité, il y a au fond, toute la lumière de la personnalité humaine. Nous n'aurions jamais su qui nous sommes ou plutôt qui nous pouvons être, à quelle grandeur et à quelle transcendance nous sommes appelés, nous ne l'aurions jamais su, si nous n'avions pas rencontré la pauvreté divine, parce que nous aurions buté comme Nietzsche, sur cette vision pyramidale, nous aurions voulu devenir le surhomme, le surhomme, le surhomme. Comme si on pouvait monter par-dessus sa tête et se piétiner pour se grandir, comme si justement, la vraie grandeur n'était pas de se prendre tout entier et de se donner totalement à cet Amour qui se donne totalement et qui vient à nous, non pas pour nous posséder et nous limiter, mais pour nous rendre divin, semblable à lui, dont toute la grandeur est constituée par l'amour. Nous pouvons donc recevoir le témoignage du Christ, précisément si il est cela, si il est la révélation et la communication de la pauvreté divine. Et c'est par-là justement, que nous aboutissons à la reconnaissance d'un échec divin. Cet échec est compréhensible, saint Paul l'indique à sa manière, lorsque il nous montre toute la nature gémissant dans les douleurs de l'enfantement et attendant la révélation de la gloire des fils de Dieu. (Rom. 8:19-22)

La création est encore à l'état d'embryon, elle n'est pas au niveau de la liberté qui se révèle à Augustin lorsqu'il naît vraiment à lui-même. La création est en sursis. Nous ne saurons ce qu'elle est que lorsque nous l'aurons achevée en accomplissant totalement en nous, notre vocation de liberté comme François lorsqu'il chante le "Cantique du Soleil". Il peut chanter le "Cantique du Soleil" parce que, il est en consentement total, parce que, il est totalement évacué de lui-même. Alors il connaît, il entre en conversation, en dialogue, avec un univers ressuscité dans son amour.

Dieu peut échouer, parce que, il n'est que l'amour, parce que l'amour n'a prise que sur l'amour, parce que nous sommes là dans un univers interpersonnel où on connaît autant qu'on naît, où on connaît autant qu'on aime, où on ne connaît plus rien quand on n'aime plus.

Une relation interpersonnelle [audio 38’ 02’’]

Notre erreur aujourd'hui, c'est devant le succès des méthodes scientifiques – et personne n'est plus passionné de sciences que moi-même qui me nourris essentiellement de livres scientifiques – notre erreur c'est précisément de ne pas comprendre que la méthode scientifique, qui s'est limitée volontairement au calculable et au mesurable, pour créer un langage commun que personne ne pourrait mettre en question, justement en refaisant le calcul et en appliquant les procédés de vérification, nous n'avons pas compris que cette limitation volontaire, magnifique dans sa fécondité, indispensable pour créer un premier plan d'unité humaine, que ce n'est pas le dernier mot.

Il y a au-delà de ce langage volontairement limité, un autre langage, une autre connaissance, qui est la connaissance interpersonnelle. On ne connaît jamais une personne dans sa personnalité que en l'accueillant dans l'espace de lumière et d'amour où elle pourra respirer.

Quand on veut à coup sûr, ignorer une personne humaine, on n'a qu'à en faire la caricature en deux ou trois traits, en la regardant du dehors ; c'est facile parce qu'on ne l'aime pas. Mais un être qu'on aime, il devient ineffable, ineffable, on ne peut plus le dire, on ne peut plus que le vivre, dans cette communion où on s'échange avec lui.

La divinité est au centre de cet univers interpersonnel, au centre de cet univers nuptial, alors que pourrait-on échanger sinon l'infini lorsqu'on aime, que pourrait-on vouloir donner à l'être que l'on aime sinon l'infini ?

Dieu qui est cet infini, que veut-il nous donner sinon lui-même qui est intimité pure, dans la virginité même de sa désappropriation ?

Comment pourrait-il devenir en nous une expérience sinon déviée, sinon limitée, sinon défigurée, sinon caricaturale finalement, à moins que nous soyons toute ouverture, toute désappropriation, et tout amour et dès que nous ne le sommes pas, il échoue, il échoue...

Pourquoi n'est-il pas dans cette ville de Nice, pourquoi n'est-il pas, Dieu, la réalité la plus brûlante, la plus passionnante ? Mais parce que, il ne l'est pas pour nous ! S'il l'était pour nous, s'il l'était en nous, si nous le portions dans notre présence comme une respiration infinie, si tous ceux qui s'approchent de nous le pouvaient respirer et reconnaître immédiatement qu'il est en eux une attente éternelle, Dieu deviendrait dans la ville un événement quotidien, la Bonne Nouvelle qu'il faudrait imprimer à la dernière page du journal, comme la chose le plus invraisemblablement magnifique, comme le plus grand bonheur qui puisse échoir à l'humanité, c'est-à-dire que Dieu ne peut entrer dans l'histoire qu'à travers nous, parce qu'il est tout intérieur et que l'intimité d'un autre ne peut être accueillie que par la nôtre.

C'est dans la mesure où nous sommes l'incarnation de Dieu que Dieu devient une réalité parce que sa transcendance, comme la nôtre, est une transcendance par le vide; c'est donc en faisant ce vide en nous, que la réalité de Dieu transparaît à travers nous et devient pour les autres, une source qui jaillit au plus profond d'eux-mêmes.

Un Dieu qui a besoin de nous [audio 42’ 34’’]

Il ne faut pas oublier que la croix veut dire cela, justement : que Dieu peut échouer, que Dieu peut mourir, que n'importe qui peut le tuer et qu'il est sans défense, qu'il est désarmé, qu'il est fragile infiniment. Comment ne pas penser ici, à ce mot de Nietzsche, qui est d'autant plus précieux qu'il est de lui : « Que votre amour – et il parlait de l'amour homme-femme – que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! ». Comme ce mot est beau : « Que votre soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés. » (4) Au fond, le vrai Dieu est un Dieu souffrant et voilé ; il est là, au plus intime de nous-mêmes, désarmé, fragile, incapable de nous contraindre, attendant de nous cette transparence qui permettra à sa lumière de se communiquer et de devenir une universelle respiration !

Et voilà justement, ce qui fait notre unique espérance ! Notre grande espérance, elle vient de là, c'est que Dieu a un besoin infini de nous : infini parce qu'il est la valeur tout intérieure qui ne peut se manifester qu'avec notre consentement. Il ne s'agit donc plus de nous sauver, mais de le sauver.

Le Christianisme va jusque là, quand il est vécu authentiquement, il va jusque là en François d'abord, d'une manière éclatante. François a pleuré vingt ans sur la passion de Dieu, François a perdu la vue en pleurant sur la passion de Dieu ; François a été stigmatisé et a porté dans sa chair les blessures de Dieu, et c'est alors que le monde est ressuscité. Il a été jusqu'au bout du don de lui-même, et le monde est ressuscité et le "Cantique du Soleil" a jailli, et Dieu est en lui un Dieu vivant, vivant, capable de vaincre la mort, et c'est pourquoi il est allé vers le mort en chantant le "Cantique du Soleil".

Qu'est-ce qui peut nous délivrer le plus profondément de nous-même, sinon justement, d'avoir cette charge de Dieu en nous et dans tous les autres. Dieu nous est confié, Dieu est remis entre nos mains, le Dieu dont toute la vie jaillit dans cette triple vague d'amour où tout l'océan de l'être divin est communiqué, où la connaissance n'est qu'un regard sur l'autre, où l'amour n'est qu'une aspiration vers l'autre, où plus rien ne peut être retenu, parce que la seule propriété est la désappropriation infinie.

C'est ce Dieu-là que nous portons au fond de nous-même, c'est ce Dieu-là dont Jésus nous fait la confidence, c'est ce Dieu-là devant lequel Il s'agenouille au Lavement des pieds, c'est ce Dieu-là qui est remis entre nos mains, c'est ce Dieu-là qui ne deviendra une réalité de l'Histoire qu'à travers nous.

On comprend cette inscription dans un petit cimetière de montagne, cette inscription si émouvante : « L'homme est l'espérance de Dieu ». L'Homme est l'espérance de Dieu...

Oh ! Oui, c'est cela, qu'est-ce qui va rester de moi ? Quelle sera ma mort, mon jugement, je n'en ai cure, je n'y pense jamais. Je sais que la seule chose qui compte, c'est que aujourd'hui, je ne trahisse pas, c’est qu’aujourd'hui, en cet instant, je ne trahisse pas cette valeur infinie qui est confiée à mon amour.

Si jusqu'au bout de la vie, nous ne trichons pas avec cette valeur, si jusqu'au bout de la vie nous sommes l'affirmation de Dieu, nous n'avons pas à nous préoccuper d'autre chose. Notre salut, en lui, en lui, en lui, tout sera consommé. Nous n'avons rien à redouter de l'amour qui ne pourra jamais qu'aimer, c'est lui qui peut redouter que notre brutalité, que notre épaisseur empêche sa lumière et s'absente de son amour.

C'est cela maintenant justement, c'est cela qui importe, c'est de ne pas le laisser tomber, c'est de ne pas faire comme s'il n'existait pas, c'est de retourner par les chemins du silence et du recueillement, de retourner vers cette musique silencieuse, comme dit Sain Jean de la Croix, cette musique silencieuse au plus profond de nous.

C'est là, la grande lumière de l'Evangile, c'est là ce qui donne à l'homme toute sa stature. Car enfin, si le Christ donne sa vie pour nous, c'est qu'il estime notre vie au prix de la sienne. Alors quelle est notre grandeur immense, infinie, quelle est notre transcendance, ineffable, pesant dans l'esprit de Dieu autant que la vie de Dieu, parce que justement, être esprit, être esprit c'est pouvoir ne rien subir, être esprit c'est pouvoir tout donner...

Il n'y a rien de plus grand, on ne pourra jamais créer un être qui sera grand selon l'esprit et qui n'aurait pas à se donner. Plus l'homme grandit, plus aussi il est appelé à se donner ou plutôt c'est ce don même qui constitue toute sa grandeur face à ce Dieu fragile et désarmé qui est totalement remis entre nos mains et qui nous invite à cette compassion mystérieuse, qui nous invite, j'entends, qui nous appelle par ce qu'il est à cette compassion mystérieuse qui déborde du cœur de François, du cœur de sainte Catherine de Sienne, du cœur de sainte Thérèse d'Avila ou de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, qui fait que tous ceux qui ont fait l'expérience profonde de Dieu se sont perdus de vue pour l'incarner dans l'histoire, pour faire de lui une Présence sensible aux hommes d'aujourd'hui.

Le visage de Dieu dans la vie d'aujourd'hui, et bien voilà, ça ne peut être que notre visage parce que seul notre visage peut être visible pour nos frères, et c'est à travers lui qu'ils percevront la Présence et l'amour infini qui est tellement remis entre nos mains, que Patmore, le grand poète qui a dit si magnifiquement : « Toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale » a dit aussi : « Qui est Dieu ? Dieu est Celui qui tient l'homme dans sa main. Et qui est l'homme ? Celui qui tient Dieu, qui tient Dieu dans sa main. »

Comme c’est vrai ! Que peut-on dire de plus grand, comment mieux souligner la transcendance humaine, comment mieux comprendre que, en chacun, c'est le destin même de la valeur éternelle qui se joue, le destin de Dieu remis entre nos mains et que vraiment l'homme est celui qui tient Dieu dans sa main !

Notes :

(1) Thèse sur Démocrite et Epicure ; « La philosophie fait sienne la profession de foi de Prométhée : en un mot, j’ai la haine de tous les dieux. Et cette devise, elle l’oppose à tous les dieux du ciel et de la terre qui ne reconnaissent pas la conscience humaine comme la divinité suprême. »

(2) Cf. J. Lacroix, Marxisme, existentialisme, personnalisme, PUF, 1949, p34. L’être indépendant et libre est celui qui se crée lui-même par le travail ; s’il a été créé par Dieu, il en dépendra toujours : « Pour l’homme socialiste, toute l’histoire humaine n’étant pas autre chose que la procréation de l’homme par le travail. »

(3) Principe repris de la Paix d'Augsbourg (1555) entre Catholiques et Protestants.

(4) Ainsi parlait Zarathoustra : « Votre amour de la femme et l’amour de la femme pour l’homme : oh, que ce soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! Mais presque toujours deux bêtes se devinent. »

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