3ème conférence d’une série de 9, données par Maurice Zundel aux oblats bénédictins de Ballaison en septembre 1965. Ci-dessous la seconde partie de cette conférence. Les sous-titres sont ajoutés.

Objections

Et naturellement, si nous admettons cela, nous pouvons dire immédiatement : « mais oui, ça pourrait jouer à la rigueur si toute la nature était contemporaine de l'homme, mais il y a aussi toute une histoire de l'univers antérieure à l'homme ». Et le croc, la patte, le venin, le dard, toutes ces institutions défensives ou agressives des animaux qui sont incorporées dans leur organisme ne datent pas d'aujourd'hui ni de l'apparition de l'homme. Et il y a toute une histoire antérieure à nous qui est une histoire où des espèces entières ont été sacrifiées. Pensez simplement aux invasions glacières qui ont raboté la planète et qui ont fait disparaître des espèces qui ont été définitivement anéanties.

Enfin, tous ces géants de l'ère secondaire, ils ne sont plus que des fossiles ? Ils n'ont pas survécu et pourtant ils ont été des vivants. Ils ont succombé à cette lutte avec les éléments naturels. Et tous ces animaux de proie qui ont été constitués avec leurs instruments d'agression et de défense avant l'apparition de l'homme, comment est-ce possible ?

Et devons-nous invoquer des êtres vivants dans d'autres planètes, qui seraient solidaires de notre univers ou des anges chargés d'administrer l'univers, comme le croyait saint Paul lorsqu'il parle des archanges, des princes, des principautés répandues dans l'air ? Est-ce qu'il y aurait des anges qui auraient, du fait de leur refus, endommagé l'univers dont ils étaient solidaires, comme toutes les créatures intelligentes ? Ou bien, pouvons-nous admettre que la faute originelle ‑ et toute faute est originelle – comme une faute collective, et, par conséquent, quelque chose qui endommage l'univers ? Mais naturellement, la première grande raison est, par excellence, une faute originelle.

Réflexions sur le temps

Faut-il admettre que la faute originelle, en la prenant ainsi globalement, a pu avoir un effet rétroactif sur une création antérieure à l'homme ? Cela ne serait pas impossible.

Saint Paul semble se situer dans cette perspective quand il affirme, dans l'Epître aux Romains, dans le texte que je viens de rappeler, que c'est l'homme qui a soumis l'univers à la vanité, et que la création gémissante attend précisément la révélation de la gloire des fils de Dieu. C'est à dire la transfiguration de l'homme divinisé par la grâce du Christ, pour respirer et s'accomplir selon sa vocation première. Est-ce que cela est possible ?

Et la pensée chrétienne n'a jamais hésité à attribuer au Christ ‑ avant sa naissance charnelle, et en dépendance de la rédemption qui s'accomplit dans la chair ‑ le salut de tous ceux qui l'ont précédé. Faisant de la rédemption un acte "intemporel" en quelque sorte, qui embrasse aussi bien le versant antérieur au Christ que celui qui lui est postérieur. Est-ce qu'on peut imaginer que l'être humain, ‑ disons dans la première pensée et toutes les pensées qui ont suivi ‑ se situe dans une durée également intemporelle qui domine en quelque sorte la durée temporelle en laquelle les animaux sont enfermés ? Et c'est là que, évidemment, il faudrait élaborer le concept de durée, plutôt l'expérience de la durée, qui constitue évidemment toute une hiérarchie, toute une échelle analogique.

Et nous savons très bien, dans une expérience immédiate et que nous faisons à l'instant même, que le discours commence quand il est fini. C'est quand il est fini qu'on le possède dans son entier. La musique, le concert, se terminent quand ils s'achèvent, puisque c'est à la fin du concert que toute la musique est présente. Il est évident que la durée dans laquelle le concert vit en nous n'est pas la même que celle où se déroule le jeu des instruments, où chaque note succède à une autre. C'est une autre durée qui concentre dans son unité cet éparpillement des notes dans une autre durée successive.

Nous voyons dans notre vie une expérience très élémentaire : nous restons responsables de notre passé. Notre passé nous est présent puisque nous en sommes responsables. Nous voyons dans notre expérience que nous anticipons notre avenir, il nous aimante. Notre personnalité elle-même est, pour une grande part, dans l'avenir, elle n'est pas encore achevée, mais elle nous aimante. Nous vivons dans une durée qui ne se mesure pas à la durée sidérale, à la durée de la rotation de la terre autour du soleil, qui n'est qu'une mesure tout à fait conventionnelle, adoptée par nous pour mesurer une certaine durée, qui se trouve animée du même rythme que la rotation de la terre, et, par comparaison, nous mesurons les autres. Mais d'une expérience même biologique, on trouve que la durée, précisément, est différente pour chaque être : le temps d'une puce n'est pas le temps d'un éléphant. Le temps d'un éphémère, un papillon qui ne dure qu'un jour, n'est pas le temps d'un hippopotame.

Il peut se passer dans la durée d'un être qui ne vit qu'un jour toute une multitude d'événements qui sont concentrés dans cette journée, qui représente une vie complète. Tandis qu'un animal comme un éléphant, doué d'une longévité extraordinaire, aura une évolution peut-être beaucoup plus lente parce que comprise dans une durée au déroulement beaucoup plus vaste.

On a déjà comparé, dans la vie humaine, l'enfance et l'âge mûr. On a remarqué, c’est Lecomte de Nouy qui a fait ce calcul sur la demande de Carrel, on a remarqué qu'un enfant de 5 ans ‑ toutes choses égales d’ailleurs – cicatrise dix fois plus vite qu'un homme de 50 ans, s'il a été blessé de la même blessure. Ce qui prouve que le temps biologique de l'enfant est infiniment plus riche, plus créateur que celui de l'adulte. Ce qui nécessitera pour chacun une pédagogie totalement différente. Si vous soumettez un enfant de 5 ans à un entretien d'une heure, cela représente 10 heures du temps d'un homme de 50 ans. Vous le soumettez donc à une épreuve intolérable. Il faut diviser le temps pour lui selon sa durée biologique. Il n'est pas capable d'une attention qui dure si longtemps, à moins qu'il ne soit pris dans une histoire qu'il vit et dans laquelle il assiste à une perspective qui ne cesse de changer. Ça le fait alors entrer dans le jeu d l'histoire et il ne se fatigue pas.

Intemporalité

Il y a donc à concevoir, à la suite de toutes ces expériences, qu'il y a une durée qui est intemporelle. Et cela parait logique puisque nous ne sommes pas totalement immergés dans l'univers, puisque nous devons en émerger. C'est que nous ne sommes pas compris totalement dans la durée sidérale, dans la durée astrale, autrement nous ne pourrions pas en émerger. Et cela devient d'autant plus clair que nous sommes appelés à nous immortaliser. Comment pourrions-nous nous immortaliser s'il n'y avait pas en nous un centre intemporel autour duquel doit se construire l'immortalité de tout notre être ? On peut le concevoir. Et nous pouvons être aidés par une comparaison de saint Thomas. Lorsqu'il veut illustrer la prévision divine, il emploie cette image enfantine ‑ et d'ailleurs très suggestive ‑ d'un homme au sommet d'une montagne qui regarde passer une armée. Il la regarde passer, c'est une manière de parler, car il ne la voit pas passer. Il la voit tout entière à la fois dans la plaine. Tandis que pour l'homme qui est au pied de la montagne, il voit le défilé de l'armée tranche par tranche, parce qu'il ne la domine pas.

Il y aurait donc une durée intemporelle qui dominerait toutes les durées temporelles dans lesquelles la vie biologique se situe. Cela pourrait expliquer comment notre détermination libre, nos choix responsables de nos refus d'origine, en particulier, qui constituent la masse de la faute originelle, entendue comme une faute collective, serait naturellement la première manifestation. Nous pourrions donc concevoir que cette faute originelle, que nous commettons tous ait rejailli sur toute la nature antérieure à nous-même, de même que la rédemption par le Christ rejaillit sur toute la création, comme sur toute l'histoire humaine antérieure à lui.

Le mal piétine une valeur absolue

En tous cas, il est parfaitement clair que Dieu ne peut pas être complice du mal, puisqu'en nous il est une exigence si rigoureuse de non-violence, de respect et d'amour. Davantage, il faut dire que Dieu est victime du mal. Et cela est une considération d'une valeur infinie.

J'avais parlé, lors d'une conférence, de "La Peste" de Camus et j'avais essayé, précisément, de situer le problème du mal en face du Dieu dont nous sommes en train de parler : de ce Dieu désarmé, impuissant pour tout ce qui est étranger au domaine de l'amour. Un de mes amis, le Père Moos, eut, je ne sais comment, le manuscrit de cette conférence qu'il communiqua à Camus. Un beau jour, je reçois un mot de Camus qui me remercie de la compréhension que j'ai apportée à son livre. Et qui me dit combien le problème du mal demeurait pour lui Le Problème. Cette lettre était d'une très grande humilité et partait certainement de ce qu'il y avait de meilleur en lui. Elle montrait bien que, pour lui, Le Problème du mal était l'obstacle essentiel. Et justement, le fait que, pour une intelligence de cette qualité, ce problème ait été un problème central, montre bien que, pour lui, l'Absolu était mis en question par le mal. Comme il l'était pour Yvan Karamazov, comme il l'était pour Bielinsky qui écrivait « qu'une larme d'enfant est une démonstration plus que géométrique de l'inexistence de Dieu » parce qu'une seule larme d'innocent, même si tout le reste était harmonieux, engendre une injustice si cruelle qu'il est impossible de la concilier avec l'existence d'un Dieu bon.

Mais justement, mettre un accent absolu sur le mal, c'est immédiatement reconnaître que le mal piétine une valeur absolue. S'il n'y avait pas de valeur absolue dans l'univers, il n'y aurait pas de mal absolu. Si nous étions des punaises, du chacal ou des animaux de boucherie si nous n'avions pas en nous une vocation infinie, si nous ne portions pas en nous une valeur illimitée, nous pourrions disparaître comme des punaises, sans plus d'inconvénients. Si le piétinement de l'homme nous paraît si catastrophique, ce n'est pas du tout parce que la chair de l'homme est plus précieuse que la chair des animaux. Réduit à sa biologie, l'homme n'est qu'un animal comme les autres.

Le mal met en question Dieu parce qu’il met d’abord en question l’homme lui-même

Mais il y a en l'homme, précisément, une valeur infinie qui est le Dieu vivant. Et ce qui fonde nos valeurs, ce ne sont pas nos viscères et toutes les impulsions passionnelles qui en peuvent dériver, ce qui fait notre valeur c'est cette capacité d'accueillir et d'exprimer un amour qui n'est que l'Amour et qui nous attend au plus intime de nous-même. C'est ainsi que plus vous êtes sensibles au problème du mal, plus il provoque votre juste indignation et votre légitime révolte, et plus vous reconnaissez que c'est Dieu qui est victime du mal. C’est Dieu qui est victime du mal ! C’est parce qu'il y a un Dieu méconnu, piétiné en l'homme que le mal a ce visage épouvantable et insoutenable.

Lors même que le mal est conçu sous cet aspect d'agression contre les suprêmes valeurs, il suppose ces valeurs et même les affirme, puisque toutes ces valeurs se résument dans cette valeur vivante qui est la valeur source et origine d'autres valeurs que celles qu'il exprime. Nul doute que Dieu ne soit la première victime du mal. C'est lui qui est le premier frappé, le premier blessé dans toutes les agonies, dans toutes les tortures, dans toutes les solitudes, dans toutes les violations, dans tout ce qui défigure le visage humain et en constitue le mépris le plus révoltant. Dieu victime, Dieu désarmé, Dieu fragile, comme tous les biens de l'esprit. Tous les biens de l'esprit sont précieux et très fragiles. On n'entend pas la musique si on tape sur une casserole, on n'entend pas la vérité si on se bouche les oreilles, à supposer qu'on soit devant un maître qui la propose. On n'entend rien à l’amour si on demeure le cœur fermé. Les biens de l'esprit ne pénètrent qu'à la faveur de la réciprocité, et là où cette réciprocité n'est pas donnée, ils sont comme inexistants.

Nous pourrions immédiatement entrer dans le gémissement de l'humanité et comprendre le plus fraternellement du monde sa révolte. Elle est mille fois légitimée si Dieu n'est pas complice de la souffrance en la vivant et en en étant la première victime. S'il est la première victime, s'Il est Adam : à la bonne heure, ça va ! C'est ce que la Croix veut dire, la Croix qui est la seule réponse, finalement, au problème du mal.

Dieu est victime, il n'est pas hors du jeu : il est au cœur du jeu ! Et les échecs dont l'homme n'est pas responsable, j'entends tous les supplices des innocents, Dieu les subit d'abord. Et les échecs dont l'homme est responsable, Dieu les subit encore davantage puisqu'ils sont l’œuvre d'une volonté qui se refuse à l'Amour.

Seule cette vision...

Seule cette vision « peut répondre aux objections des athées... » [Ici passage non enregistré sur la bande magnétique.]

Tout est accompli. Dieu ne peut pas dépasser le don qu'il est, puisqu'il n'est que cela ! Mais cette diffusion éternelle de lui-même n’agit que pour autant qu'elle est reçue, et quand notre "appareil récepteur" n'est pas ouvert ou quand il est parasité, le rayonnement divin est nécessairement intercepté et mutilé. Et Dieu n'y peut rien, parce que, de son côté, il est la plénitude de l'amour, qui exige d'autant plus puisque c'est l'essence de l'Amour d'être réciproque, qui exige d'autant plus une présence qui réponde à son offrande, comme le "oui" de la fiancée est l'indispensable réponse du "oui" du fiancé.

Histoire à deux, histoire nuptiale que l'histoire de la création qui ne peut donc aboutir sans notre consentement. Inutile de reprendre la vieille argumentation : que Dieu ne veut pas le mal, mais le permet, c'est absurde ! Ce qu'on peut empêcher, en ne l'empêchant pas, on en est responsable. Si Dieu pouvait, il devrait ! Si la création est dans l'état où elle se trouve, c'est qu'il est précisément la première victime de tout ce qui nous atteint, et qui atteint aussi bien les animaux dans leur innocence irresponsable. Dieu en est victime.

Exemples de François d’Assise et de Gandhi

Nous pouvons d'ailleurs avoir une contre-épreuve dans la légende franciscaine qui envisageait saint François comme capable d'apprivoiser la nature animale : le loup de Gubbio en particulier dans les Fioretti. Mais évidemment, cette histoire du loup de Gubbio, aussi touchante qu'elle soit, est plutôt symbolique de cette intuition, très profonde, que la sainteté de saint François ‑ qui a porté si longtemps, si profondément et jusqu'aux stigmates, la passion de Dieu, qui a donc exercé une compassion d'une profondeur peut-être unique à l'égard du Dieu souffrant ‑ saint François, une fois qu'il a traversé cette mort et qu'il porte dans sa chair les blessures de l'éternel Amour, entre dans une espèce de monde ressuscité où tout est harmonie, précisément parce que, à travers lui, le rayonnement divin peu passer sans être altéré. Alors il va serrer la création sur son cœur. Il pourra la chanter dans le Cantique du Soleil, qu'il voudra entendre chanter à l'heure de sa mort. Parce que, justement, sa mort n'est plus une rupture Sa mort est une offrande. Rien n'est déchiré. Il ne quitte rien, il embrasse tout dans l'Amour auquel il est totalement donné. Et cette création il ne la quitte pas. Il la loue sur son corps dans une immense offrande d’amour et dans une jubilation sans bornes, parce qu'elle n'est plus que joie dans la Pauvreté qu’il est devenu.

Ou, pour prendre un exemple plus proche de nous : Gandhi      avait construit son Ashram, son ermitage école dans une région infectée – disons nous : il n'aurait pas repris ce terme – de serpents venimeux. Et il avait donné aux moines, comme aux élèves de son Ashram, la consigne d'un régime de confiance : « Ne touchez jamais à un serpent, ne lui faites jamais de mal, vivez dans une spontanéité tout à fait simple et il n'y aura jamais de mal. » Et, en fait, il le dit dans son Journal, pendant 25 ans, il n'y a pas eu le moindre accident. Parce que ce régime de confiance a été parfaitement observé de part et d'autre, et que les serpents, conscients qu'on ne leur faisait aucun mal, qu'ils n'avaient rien à redouter, n'étaient jamais provoqués à une morsure venimeuse.

L’univers empêché d’authenticité

Voilà, dans une sphère rigoureusement définie, dans un exemple contemporain, l'amorce, justement, de cette vision d'un monde réconcilié où l'homme, étant debout au centre d'une création qu'il aime, qu'il respecte, qu'il offre, est en face d'un Dieu qui est tout Amour et répand cet amour sur la création et détermine chez des animaux ‑ dont nous avons vu les ravages qu'ils avaient opérés dans l'Inde de 1910 ‑ cette sorte de confiance ; ils surmontent leurs instincts agressifs et les font concourir à une vie heureuse. L'univers, tel qu'il nous apparaît, est donc un univers qui apparaît "aux êtres que nous sommes", aux êtres désordonnés, embryonnaires que nous sommes. L'univers est un embryon d'hommes, tant que l'homme ne s'est pas réalisé, et c'est pourquoi il ne peut pas apparaître dans son authenticité.

C'est, au fond, la même remarque que nous avons faite tout à l'heure : Dieu ne peut pas se révéler avec son visage authentique à travers un homme qui n'est pas encore, qui n'est qu'un embryon, une caricature de lui-même. La vraie création ne peut pas non plus apparaître tant que l'homme qui en fait partie, tant que l'homme qui doit lui communiquer une âme, tant que l'homme qui doit lui révéler Dieu et répandre sur elle l'influx de Dieu ne se tient pas debout.

L'univers ne peut pas être plus intelligible que nous-même. Si nous sommes en désordre nous-même, si nous sommes un chaos, si nous sommes un paquet d'instincts non conquis, l'univers ne peut être qu'un univers de cruauté et de carnage, parce qu'il est à l'instar de ce que nous sommes, puisque nous en sommes et puisqu'il est rigoureusement solidaire de notre évolution spirituelle. C'est pourquoi il faut éviter soigneusement de présenter Dieu comme le Créateur du monde, en commençant par nous méfier de ces fameuses "preuves de l'existence de Dieu", qui ne prouvent rien ! Elles prouvent tout au plus qu'il est intelligent jusqu'à pouvoir être démoniaque et monstrueux en inventant le monde pour se repaître d'un sadisme inépuisable. Il faut se garder de parler du Dieu créateur avant d'avoir découvert le Dieu intérieur et sa fragilité infinie.

Un Dieu Cause première, ou un Dieu aux aguets de la pensée et des premiers feux de la conscience humaine ?

Si vous amorcez l'expérience du Dieu intérieur selon la voie augustinienne, on peut revenir après sur l'état du monde et refaire l'itinéraire que nous devons parcourir, et alors présenter Dieu comme victime du mal. Mais si vous commencez par vouloir établir la Cause Première, vous le chargerez de tout ce qui ne va pas, vous provoquerez des révoltes inapaisables. Et ce Dieu censé expliquer l'univers fera des difficultés telles qu'il faudra finalement le rejeter avec horreur ! Ce Dieu-là n'est pas vérifiable. Le Dieu expérimental c'est le Dieu intérieur. Et à partir de lui on peut, et dans la lumière de la Croix, on peut concevoir, en effet, qu'il est victime.

Je me souviens d'avoir accompagné un prêtre copte dans une famille où un deuil venait de se produire : une jeune fille venait de se noyer. Elle était en voiture avec son oncle le long d'un canal et un cheval emballé est venu à la rencontre de la voiture : naturellement, le chauffeur a voulu éviter l'animal déchaîné, et la voiture est tombée dans le canal. La jeune fille, qui se trouvait à l'arrière du véhicule, a été noyée. On a donc rapporté le cadavre de cette fille unique à sa mère. Le curé copte, dont celle-ci était la paroissienne, lui dit : « Madame, c'est la volonté de Dieu ! » Comment ? Comment imaginer un Dieu qui prend son plaisir à jeter les enfants dans les canaux pour les faire mourir et supplicier le cœur de leur mère ? C'est insensé ! Comment est-ce qu'on peut réconcilier l'être humain avec Dieu par un tel exemple ? Le Curé n'aurait rien dit que cela aurait été infiniment plus sage ! Il aurait, à la rigueur, parlé de Dieu qui est Mère, infiniment plus que toutes les mères et qui est blessé le premier, cela eut été peut-être la réponse si elle avait pu être entendue ?

Mais il est clair que cette manière de demander aux gens de se soumettre les met tout simplement en face d'un faux Dieu qui exige la soumission parce qu'il est le plus fort ! C'est leur dire qu'ils n'ont plus qu'à courber le dos devant des décrets arbitraires qu'ils ne peuvent comprendre ; ce qui les révolterait normalement jusqu'au bout, s'ils avaient le courage de la révolte. Cela est extrêmement important pour notre conduite personnelle afin que nous n'arrivions pas nous-même à la révolte : nous ne savons pas du tout ce qui nous arrivera !

La douleur, la souffrance

Il y a des cancers, comme vous le savez, qui provoquent de telles douleurs qu'on se demande si on n’aurait pas le droit d'achever le malade. C'est tellement horrible, c'est tellement intolérable ! Il n'y a pas de mots pour exprimer ce supplice. Si nous y passons nous-même, tout ce que nous avons dit sur la "résignation" ‑ si nous avons eu le malheur de recourir à ce mot ! ‑ ne nous servira pas à grande chose ! Je me rappelle Charles Du Bos me disant : « quand on en est là de la souffrance, on n'en écrit plus ! ». Ce n'est plus le moment : « on n'en écrit plus ! » On est au-delà de toutes les écritures et de toutes les paroles.

Alors, pour notre propre construction, pour notre propre création, comme pour celle des autres, évitons absolument de faire appel à la soumission, à la résignation. Le problème humain est beaucoup plus vaste : il engage Dieu. Toute l'histoire est la tragédie de Dieu. Si Pascal a pu dire : « Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde » et il le sera tant qu'il y aura une souffrance, une souffrance qui n'a pas été surmontée. Je ne parle pas de la souffrance qui est créatrice : qui se confond avec l'effort. Il est évident que cette souffrance-là n'est pas une souffrance qui détruit, puisqu'elle est condition d'une création. De celle-là, personne ne s'étonne. Quand on voit qu'une souffrance est féconde, qu'elle porte des fruits, qu’elle amène l'être à maturité, qu'elle suscite des chefs-d’œuvre, il n'y a pas de problème. Je parle de cette souffrance qui est piétinement de l'homme et de ses valeurs, qui peut l'amener à la révolte et au désespoir parce qu'elle apparaît sans issue et stérile. Que Dieu soit solidaire, c'est évident, puisqu’il est au centre de toutes les valeurs.

Les énergies divines pour un réajustement de l'esprit

Et ceci nous amène à envisager, comme la perspective la plus essentielle à la vie de l'esprit, que Dieu, précisément parce qu'il est fragile et désarmé, ne peut strictement rien. Ne demandez pas à Dieu de revenir en avion : il ne le peut pas ! Ce qu'il peut faire, c'est nous mettre en état de réceptivité de son rayonnement. Quand nous prions pour la pluie, c'est pour ce que nous pouvons faire. Quand nous demandons que l'avion ne capote pas, c'est pour ce que nous pouvons faire. Quand nous demandons d'être protégé d'un danger qui fonce sur nous, c'est pour ce que nous pouvons faire. Il est toujours sous-entendu qu'il s'agit d'harmoniser l'univers spirituellement, de manière à ce qu'il soit en prise sur la diffusion de Dieu par un redressement de nous-mêmes. Le pilote lui fera faire la manœuvre qui sauvera l'appareil en rééquilibrant, par le don de son intelligence ce que la mécanique peut comporter de déréglé.

Ce sera pour un réajustement de l'esprit de la créature intelligente que, sur toutes choses, l'influence divine se répandra et pourra prévenir les catastrophes que nous aurions entraînées par le désordre où nous étions. Le miracle ne s'accomplit jamais comme un coup de baguette magique, pas plus que la création elle-même. Le miracle catalyse les énergies divines qui sont toujours répandues dans l'univers. Il les catalyse dans un thaumaturge qui est un être d'amour. Le miracle s'accomplit toujours a travers la médiation d'un être spirituel qui peut recueillir les énergies divines et les répandre sur les phénomènes physico-chimiques

Les énergies divines sont là. Elles, sont touîours données, mais elles ne sont pas toujours recueillies. Elles n'agissent pas parce que seul l'amour est capable de les concentrer. Ce qui fait les miracles de Lourdes, ce n'est pas que Dieu décide d'intervenir à coups de baguettes magiques, après n'avoir rien fait auparavant, c'est cette immense puissance de l'amour qui transcende et rend actuellement présentes ses énergies toujours données.

En sorte que l'on peut dire ‑ et on le voit dans l'Evangile au peu de valeur que notre Seigneur attribue à ses miracles ‑ Rappelez‑vous saint Marc, le système de saint Marc qui est de présenter le secret messianique comme un secret rigoureux qu'il ne faut pas divulguer, et de présenter les miracles comme des choses dont il ne faut pas parler. Ce secret messianique, systématique chez saint Marc, est extrêmement instructif. Il montre que notre Seigneur était parfaitement conscient du danger de divertir ‑ sur un merveilleux qui nourrit la curiosité ‑ d'une attention qu'il fallait vouer à l'amour. Il savait que le signe échappait à sa tendresse et à son amour, qu'il était simplement le rayonnement de sa sainteté et de sa présence totale à Dieu. Il savait que tout cela pouvait extérioriser sa mission et la mettre en danger. D'où le récit des tentations. Ce n'est pas à coup de merveilleux qu'il accomplira sa mission. Parce que le merveilleux ne peut rien que divertir l'âme : si elle n’y voit pas un signe d'amour, cela devient un piège. Le miracle suppose un monde en désordre. Si le monde était en ordre, il n'y aurait pas de miracle ou tout serait miracle. Si le monde était en ordre, la communication se ferait spontanément : toutes les énergies divines seraient recueillies, par les créatures intelligentes, dans l'amour et se répandraient harmonieusement sur tout l’'univers. Il n’y a de miracle que dans un monde désordonné, où une créature exceptionnellement aimante et unie à Dieu recueille ses énergies et les répand, autant que la vie de l'esprit, d'ailleurs, le permet comme un signe de présence, et pour aspirer les âmes plus profondément vers leur centre intérieur.

Notre apostolat ce vide créateur

La création ne répond pas à un acte magique, mais à la Pauvreté de Dieu. C'est ce vide de la Trinité, c'est ce dépouillement, cette désappropriation infinie qui explique la vie. C'est du fond de cette pauvreté que Dieu appelle à être par son amour des êtres qui vivront de son amour. Et cela, nous le concevons, puisque nous ne pouvons agir sur les autres qu'en faisant le vide en nous. Notre apostat c'est essentiellement ce vide créateur. Il faut nous retirer devant les autres, il faut démissionner de nous‑même. Il faut nous adapter à eux. Il faut leur offrir un espace. Et plus un être est rétif, plus il est fermé ; plus il est désespéré, plus nous devons faire en nous un vide illimité pour l'accueillir. Et ce vide, aussi parfait qu'il peut l'être, fera que l'autre ne se sentant plus dominé, menacé, violenté dans sa liberté, saisi par le dehors, mais au contraire saisi par le plus intime dedans pourra s'ouvrir à ce moment-là et découvrir à son tour, au-dedans de lui-même cette Présence qui est la vie de notre vie.

La création de même, en Dieu, correspond à un vide infini, qui est la Trinité. C'est ce vide en Dieu, ce vide infini d'un amour éternellement donné qui est le secret de la Trinité. Comme toutes les lumières de la Chandeleur s’allument aux douleurs de la Vierge dont le cœur est transpercé par le glaive de l’amour ... Il n'y a pas de magie, ni de miracle, ni dans la création, ni dans la révélation. Il y a l'amour et sa pauvreté suressentielle, où il n'y a plus que le don. Ce vide créateur était au centre, justement, de notre perspective, comme il est au centre de notre mystère ou au centre aussi des relations interpersonnelles. Elles supposent toujours que l'un fait le vide pour accueillir l'autre. Il ne s'agit donc pas d'une puissance matérielle qui déclenche des opérations matérielles.

L'univers attend l'esprit

L'univers n'est pas matériel puisqu'il est l'objet de la science. Il n'est pas matériel, puisque les serpents ont pu éprouver la bonté de Gandhi et le loup de Gubbio, celle de Saint François. L'univers n'est pas en dehors de l'esprit : il attend l'esprit. Il attend l'esprit, comme le montre saint Paul. Il ne peut devenir lumière que dans l'esprit ; il ne peut se réaliser comme une offrande qu'à travers notre amour. L'univers peut devenir intérieur et c'est à ce moment-là qu'il se réalise comme un symbole et comme un sacrement et comme l'ostensoir de la Présence divine.

Nous sommes dans une création qui est ébauchée, dans une création qui est embryonnaire comme nous-même, c'est pourquoi nous n'en pouvons parler qu'avec une extrême réserve. Voyez combien il serait dangereux de donner des affirmations massives sur le Dieu créateur prouvé par le Premier Moteur ou je ne sais quel autre artifice. Aristote avait considéré le Premier Moteur comme une attraction, une action, pas comme une existence, mais comme une finalité, ce qui était déjà beaucoup plus sérieux, beaucoup plus profond. Mais la question n'est pas là !

Il est évident que si nous partons de Dieu, du seul Dieu expérimentable qui est le Dieu intérieur, nous ne pouvons envisager la création que sous toutes ces réserves, toutes ces nuances, en l'illuminant de toute la lumière de la Croix, où Dieu apparaît nettement au cœur de l'histoire la victime de tout mal. Et ceci nous amène à resituer nos perspectives en disant qu'il ne s'agit pas de "sauver l'homme", de nous sauver, mais de "sauver Dieu". Il est de toute évidence que si Dieu est Amour, s'il n'a de contact virginal avec nous que dans cet espace que l'amour suscite, il ne faut rien risquer de son côté : il sera toujours l'Amour ! Il ne pourra jamais que nous aimer comme une mère, la mère la plus parfaite, peut aimer son fils qu'elle n'abandonnera jamais. C'est lui qui risque tout. C'est lui, justement, qui est la première victime. C'est lui qu'il faut décrucifier, c'est lui qu'il faut sauver de nous, de nos limites, de nos ombres, de nos partialités, de tout ce qui fait de lui en nous une caricature. Tout cela volatilise le problème de la prédestination, qui est un problème inexistant quand on se place en face du Dieu intérieur.

Etre une présence ouverte

Ce qui nous arrive n'a plus aucune importance puisque nous sommes contenus dans l'immensité de son amour. Ce qui Lui arrive, c'est important Qu'est-ce qui va lui arriver ? « Que votre Règne arrive » cela doit se traduire, dans notre pensée, dans notre vie, par cette question : « qu’est-ce qui va Lui arriver ? » Qu'est-ce qui va lui arriver de notre fait, de notre action, du fait de nos relations humaines, du fait de nos paroles ? Car il va immédiatement éprouver le contre coup de toutes nos attitudes. Nous l'expérimentons dans la vie de tous les jours. Dès que nous nous livrons à nos humeurs, à nos fatigues, à nos tristesses, dès que nous ne sommes pas une "présence ouverte" et rayonnante, l'atmosphère se décompose, les autres entrent dans une humeur chagrine, il y a de l'électricité dans l'air, il y a des mots aigres-doux qui s'échangent, il y a des portes qui se ferment et qui claquent, il y a un retrait de chacun en soi-même dans une attitude de défense. Et le vrai Dieu se volatilise ! Il ne peut plus circuler dans cette atmosphère trouble et hostile. Dieu ne peut circuler qu'à travers des visages ouverts, des cœurs généreux, à travers des âmes attentives à toutes les nuances. Il est donc toujours la victime de nos défaillances, toujours ; comme il est, heureusement, le bénéficiaire aussi de toute notre générosité.

Il n'est plus question de "nous sauver". Et j'ai été frappé de voir combien chez des jeunes gens – je pense à des jeunes libanais, des jeunes égyptiens ou des jeunes français ou des jeunes suisses – j'ai été frappé de voir combien cette notion de salut, chez des jeunes qui sont sains et vigoureux, ne les intéresse pas. Ça ne les intéresse pas ! L'enfer ne leur fait pas peur : ils n'y croient pas ! Je parle de jeunes gens qui ont une culture chrétienne et qui ont une pratique chrétienne et qui ont une vie honnête, enfin selon leur mesure, qui sont des êtres qui tiennent debout. Ça ne les intéresse pas de "se sauver", ça ne les intéresse pas de survivre. Ça ne les intéresse pas de survivre : ils veulent vivre ! Survivre, ça ne les intéresse pas ! Ils ne veulent pas survivre : ils veulent vivre ! Alors, ni l'enfer, ni le salut, ni le péché originel sous la forme traditionnelle, ni le sens d'une culpabilité, ni le sens d'une pitié qu'ils auraient à réclamer de quiconque, rien de cela ne les touche. Et ce n'est pas dans le monde cosmonautique, où ils sont au bord d'une aventure exaltante, qu'ils pourront vivre quand nous ne serons plus là ‑ ils iront probablement dans d'autres planètes, c'est devenu vraisemblable ‑ c'est alors qu'ils connaîtront un tout autre univers que le nôtre, que ces jeunes gens‑là peuvent être intimidés par une conception du salut et de la prédestination, comme celle qu'enseignait le Père Garrigou-Lagrange ! Ça leur est radicalement indifférent !

Une aventure stimulante : un Dieu intérieur menacé

La seule aventure qui puisse les stimuler, c'est celle‑là : il y a un Dieu intérieur à nous-même, qui est fragile et sans défense, et qui est menacé. Par nous, d'abord, et par nous dans les autres, immédiatement : non pas demain mais aujourd'hui. S'il s'agit de mon salut, je peux remettre à demain ; s'il s'agit de mon élégance morale, je peux remettre ça à demain ; mais si la vie d'un autre, si la vie de Dieu en moi est engagée, c'est pour tout de suite ! C'est pour tout de suite ! Je ne peux jamais m'abstraire de cette responsabilité d'une vie infinie qui est totalement remise entre mes mains. C'est là le renversement essentiel de la perspective. Si Dieu est un Dieu pauvre, si Dieu est l'éternelle Pauvreté, s'il n'a rien, s'il ne peut rien qu'aimer, si toute la création de son côté n'est qu'une extase d'amour qui répond à la communion d'amour au cœur de la Trinité, alors n'importe qui peut le tuer. Ceux de la Croix témoignent.

Nietzsche en avait un pressentiment tellement pathétique qu'il a pu écrire, à propos de l'amour - de l'amour homme-femme - ce mot, qui suppose en lui une certaine zone chrétienne, et profondément chrétienne : « Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! ». En effet, notre Dieu est un Dieu souffrant et voilé à l'intérieur de chacun de nous, tant que nous ne sommes pas une présence d'amour qui le décrucifie et qui lui permet de s'exprimer et de se révéler et de s'incarner en nous.

Alors l'aventure chrétienne prend tout son sens dans la lumière de la Croix ! C'est vraiment une aventure digne de nous, une aventure de pure générosité. Une aventure qui engage l'infini en personne et qui nous fait mieux comprendre – si vraiment Dieu est remis totalement entre nos mains, s'il n'exerce une présence effective au monde, une présence effective à l'histoire qu'à travers nous ‑ qui nous fait mieux comprendre que le Christ a apprécié au prix de Sa vie la nôtre. En effet, le Règne de Dieu est essentiellement solidaire de notre consentement et de notre générosité.

Dieu ne peut être une Présence dans le monde qu'à travers nous. C'est donc Dieu qu'il faut sauver et non pas nous. Le sauver en nous, le sauver dans les autres. Le sauver dans notre chair, dans notre esprit, dans notre pensée, dans nos affections, dans nos actions, mais LE SAUVER ! Et entretenir en nous cette inquiétude d'amour : « Qu'est‑ce qui lui arrivera ? » « Qu'est-ce qui lui arrivera si j'ai telle attitude, si je dis telle parole, si je réponds à une demande par tel accueil ? ».« Qu'est‑ce qui lui arrivera ? » C'est le seul problème !

Si Dieu réussit à travers nous, s’il n'est pas repoussé, si à travers nous, il peut prendre son vrai visage, si à travers nous, les autres le perçoivent comme une Présence intérieure à eux‑mêmes, ou ils trouvent l'espace où leur liberté respire, alors ce sera bien le règne de Dieu sera accompli.

C'est cela qu'il faut dire aux enfants. Ne jamais leur parler du péché. Ne jamais leur parler du remords. Ne jamais leur parler du diable. Ne jamais leur parler d'une manière négative, mais les rendre attentifs à ce soleil caché en eux qui ne peut luire qu’à travers eux et qu’ils ont la possibilité de communiquer aux autres. Ça, c'est une aventure qui ne peut pas les traumatiser, qui ne peut pas les blesser, qui peut durer toute la, vie. Et c'est illimité comme perspective et ça ne fait appel qu'à la générosité.

Histoire des deux prêtres mexicains

Graham Greene, dans "La Puissance et la Gloire", en nous racontant l'histoire de ces deux prêtres mexicains qui, aux environs de 1920, ont été surpris par une persécution ‑ qui a effectivement saisi le Mexique d'une manière soudaine et raffinée ‑ Graham Greene nous présente ces deux prêtres comme deux prêtres qui vivent dans le péché et qui se sont faits prêtres uniquement pour "se la couler douce" à l'époque où, être prêtre signifiait avoir une belle rente en accomplissant les offices dominicaux et, pour tout le reste, jouir de très beaux loisirs ! Ils n'ont donc aucune vocation, aucune connaissance réelle de Dieu, et se trouvent, tout d'un coup, isolés dans un no man’s land, dans un désert spirituel : les évêques se sont exilés, les prêtres ont fui et, sur des milliers de kilomètres, ils sont là, les deux prêtres sans vocation. L'un se dénonce immédiatement, épouse sa gouvernante et touche la prime que la police accorde aux prêtres mariés. Ils sont discrédités par là même que "ils ont rompu leurs engagements" en neutralisant de très belle manière l'influence de l'Eglise. L'autre prêtre, au contraire, par un sursaut d'honneur, se dit : « Mais comment, le bateau coule, le capitaine ne va pas le quitter ... puisque le bateau coule, je reste ! Puisque le troupeau est dispersé, puisque les loups attaquent les brebis, le berger demeure je reste ! » Et il est transformé uniquement par cette décision.

Il entre dans une vie de total dépouillement. Il doit se déguiser, exercer son ministère au cœur de la nuit, fuir d'un village à l'autre, manger quand il peut, dormir encore plus difficilement. Il est traqué par la Police et, finalement, sa tête est mise à prix. Il rencontre, de temps en temps, un homme aux dents jaunes dont il a le sentiment qu'il sera le traitre. Mais celui‑ci ne doit jamais le surprendre dans l'exercice de son ministère. Et pourtant, à cet homme, le prêtre sauve la vie à la traversée d'un fleuve, puis il poursuit son ministère toujours de plus en plus difficile, jusqu'au moment où l'on prend des otages dans les lieux où il est présumé avoir exercé son ministère. Alors il se dit : « Voilà c'est le signe de Dieu. Je devais exposer ma vie, c'est dans le programme, c'est normal, je suis prêt à aller jusqu'au bout mais je risque d'exposer la vie des autres. Il faut donc que je me retire pour que le danger leur soit épargné et que je leur donne la grâce autrement que par les sacrements » .

Il décide donc de se rendre aux Etats-Unis où il pourra, enfin, se confesser et mettre sa conscience en ordre. Chose à laquelle il n'avait jamais pensé d'ailleurs ! Ce qu'il y a d'admirable dans cette évolution, c'est justement qu'il n'y a jamais pensé ! La grande pureté, ça été qu'il s'est détourné de soi, il n'a plus vu que le troupeau qui lui était confié, la Présence de Dieu à communiquer ! La merveille, c'est qu'il s'est purifié sans le savoir, par le fait même qu'il a cessé de se regarder.

Il veut donc gagner les Etats-Unis, et c'est alors que "l'espion aux dents jaunes" l'arrête, au moment où il allait franchir la frontière. Il lui dit qu'un malade, à l'article de la mort, fait appel à lui. Le choix ne laisse pas d'incertitude : s'il reste, il avoue qu'il est prêtre. Et si l'espion lui a tendu un piège, il sera pris dans le filet. Mais même s'il y a dix mille chances que ce soit un piège et qu'il n'en reste qu'une que ce ne soit pas un piège, puisqu'il a exposé sa vie si souvent, est‑ce que ça ne vaut pas le coup de l'exposer une fois encore : la bonne ! Il revient donc sur ces pas et se laisse conduire dans une grotte. Il y trouve effectivement un homme qui est en train de mourir : un bandit recherché par la Police. Il lui demande s'il l'a appelé ? A son "non", il se rend compte qu'il est tombé dans le piège. Alors il exhorte cet homme mourant, le supplie de recourir à son ministère, exercé au prix de sa vie. Tandis qu'il essaie de le convaincre, la Police entre, met la main sur lui, lui annonce qu'il sera fusillé le lendemain. Le lendemain, en effet, il sera fusillé, baptisé par son martyre ou plutôt purifié définitivement par son martyre, alors que l'autre prêtre, qui s'est "dégonflé " refuse, même requis par la Police ‑ à cause de l'interdiction de la bonne femme dont il est devenu l'esclave ‑ refuse de lui prodiguer le ministère que lui seul pouvait exercer, bien sûr !

A l'heure de la mort, alors, donnant sa vie pour les autres, le prêtre fusillé fait cette découverte merveilleuse : Aimer Dieu, c'est vouloir Le protéger contre nous-même ! Aimer Dieu c'est vouloir le protéger contre nous-même. Il a, ainsi, rejoint l'intuition de Nietzsche : « Que votre amour soit de la pitié pour les dieux souffrants et voilés ! »

Le péril que Dieu court : levier de la vie spirituelle

Je crois que c'est d'une importance absolue, infinie, parce que c'est le levier d'une vie spirituelle engagée dans l'existence humaine. Qu'est-ce qui peut faire contrepoids à ce déferlement cosmique qui fond sur nous, qui nous envahit, et qui nous rend prisonniers de toutes les fièvres de l'univers ? Qu'est‑ce qui peut faire contrepoids en nous ? sinon le péril infini que Dieu court ! Cela seul peut être toujours actuel : « Dieu va mourir, Dieu va mourir ! Et j'en suis responsible » Dieu est crucifié et je puis le décrucifier ou prévenir sa crucifixion. Dieu est un Dieu mort mais Il peut ressusciter en moi ! »

Il est clair que si nous sommes sensibles à cet aspect d'une création où Dieu est la première victime du mal, il nous est impossible d'envisager notre salut à un point de vue quelconque : ça perd absolument tout intérêt ! Il ne s'agit pas d'un "au-delà-après", il s'agit d'un "au-delà-après au-delà-en-dedans", aujourd'hui et maintenant. Il s'agit de ce Dieu qui est totalement remis entre nos mains. Ce Dieu dont Jésus nous a défini la figure lorsqu'il dit : « Celui qui fait la volonté de mon Père est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » "Au-delà-après" Il y a donc en nous une maternité divine à accomplir. Nous avons à être le berceau de Dieu. Nous avons à l'enfanter, comme la Vierge l'a fait. A le faire grandir, en lui préparant un berceau dans notre cœur et dans le cœur des autres. Il ne s'agit donc plus de nous – et c'est cela qui est merveilleux ! Quoi de plus sordide que de penser à son salut ? Quoi de plus sordide que de placer ses bonnes œuvres à la "Caisse d'Epargne" pour en toucher les intérêts composés dans les banques de l'éternité ? Tout cela est impossible, inconcevable, sans intérêt !

Mais si vraiment Dieu nous est livré, aujourd’hui, maintenant, à chaque instant, c'est une autre affaire, et c'est vrai ! Tout ce que nous acceptons de lâchetés, tout ce que nous admettons de défaillances, tous les trucs et toutes les tricheries, Dieu en est immédiatement victime. C'est, encore une fois cela, le jugement dernier : on ne peut pas truquer avec la vie, on ne peut pas tricher. Dieu est le balancier de toute notre vie. Et la Croix est la mesure de notre liberté. L'agenouillement du Lavement des pieds nous révèle le visage du vrai Dieu, désormais impuissant en tout ce qui n'est pas l'Amour, sans défense, d'une fragilité infinie et que nous pouvons sauver avec toutes les nuances de l'Amour. C'est vrai ! Cela seul peut nous convaincre, cela seul peut faire de la Présence divine une actualité prenante et passionnante. Ce n'est pas pour demain, c'est pour aujourd'hui.

C'est ce que signifie, de saint François, la « compassion jusqu'aux stigmates » : cette identification avec l'Amour ; ce que signifie le martyre de sainte Thérèse de Lisieux : être identifié avec l'Amour crucifié ; pour ne pas parler de Notre-Dame ! Notre-Dame qui est la première des martyrs, comme dit saint Bernard : « qui est morte avec lui », morte d'une mort d'amour, d'une mort de configuration qu'Il lui a offerte au pied de la Croix justement, l'espace de sa compassion. C'est cela le vrai Dieu.

Par-là, l'homme est comblé d'honneur ; par-là, l'homme n'est plus un mendiant. Et sur le seuil du palais divin, l'homme est la mère de Dieu ! Tout homme est la mère de Dieu c'est Noël tous les jours, à chaque instant du jour.

L'homme, comme le dit une inscription tombale dans un cimetière de montagne : « l'homme est l'espérance de Dieu ». Quel poète a conçu cette inscription Comme c'est magnifique ! C'est vrai ! « L'homme est l'espérance de Dieu ! »

Dans cet univers nuptial notre oui est aussi indispensable que le "Oui" de Dieu. Et, comme au jour de l’Annonciation, c'est à chaque instant, à chaque instant de notre vie, que Dieu veut se faire chair par notre cœur.

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