3ème conférence d’une série de 9, données par Maurice Zundel aux oblats bénédictins de Ballaison en septembre 1965. Ci-dessous la première partie de cette conférence, la 2ème partie sera publiée à partir du 23 de ce mois. Les sous-titres sont ajoutés.

Et dans les archives vous trouverez : la 2ème conf. – la Trinité – début décembre 2005 ; la 8ème conf. - Le corps,les sacrements - en juillet 2014 ; la 9ème conf. - la vie religieuse - en décembre 2013. (Saisir « ballaison » dans le champ de recherche.)

 

(Manque le début de l'enregistrement)

 

Un Dieu trinitaire dont toute la vie n'est qu'une communion d'amour.

.......car l'unité de Dieu ou l'unicité de Dieu est évidemment tributaire d'une expérience de la valeur. Il ne s'agit pas, pour nous, d'une monarchie divine, mais d'une sainteté divine, qui ne peut se constituer précisément que par le don de soi. C'est parce que le Dieu que nous rencontrons au cours d'une expérience libératrice, est un Dieu d'amour, un Dieu de pure générosité, que nous ne pouvons clamer qu'avec bonheur la révélation de la Trinité comme la seule manière d'établir son unicité. Il se suffit pour se donner. Il se suffit pour tout donner, il n'a besoin de personne pour accomplir ce don. Parce que, justement, il n'est pas un Dieu solitaire qui se repaît de lui-même, mais un Dieu trinitaire dont toute la vie n'est qu'une communion d'amour.

Dès que l'on a compris que Dieu ne peut nous intéresser que sous l'aspect de l'esprit, sous l'aspect libérateur, où il est rencontré effectivement par tous ceux qui font une expérience authentique, on ne peut plus penser autrement. On voit immédiatement qu'unicité et trinité s'identifient. Que c'est la seule manière d'établir que Dieu – à la différence de nous, qui avons à conquérir notre générosité autant que notre liberté, notre dignité et notre immortalité – Dieu est, immédiatement et par nature, parvenu à cette dépossession, l'accomplissant éternellement pour ne subsister autrement que par cette désappropriation radicale.

Si nous commençons par parler de monarchie divine, si nous voulons à toutes forces que l'univers trouve son unicité dans un "grand objet " qui le domine, nous n'intéresserons personne. Dès que l'unicité, au contraire, est baignée de lumière dans une expérience spirituelle, on comprend que l'amour peut, seul, exprimer les choses divines, et que la Trinité répond à cette désappropriation qui conditionne tout véritable amour.

La manifestation du Dieu intérieur en un homme embryon de lui-même

Ceci dit, nous pouvons nous demander si Dieu, ce Dieu-là, est uniquement un "pur dedans ", s'il est un Dieu tout intérieur, qui a un contact virginal avec lui-même et avec nous-mêmes ; nous pouvons nous demander quels sont les rapports de ce Dieu-là avec l'univers, tel qu'il est, tel existe ou tel qu'il nous apparaît tout au moins. Quels sont ses rapports avec cet univers, tel qu'il nous apparaît ? Cette question est d'autant plus urgente que nous avons posé comme un principe, à la suite de cette découverte du Dieu intérieur ‑ et c'est l'expérience qui le découvre, à savoir notre propre libération ‑ nous avons posé comme un principe que Dieu est la clef d'un monde qui n'existe pas encore.

Il ne peut pas exister, je veux dire manifester son existence plus que nous-même nous ne pouvons devenir intelligibles à nous-même. Si nous sommes inintelligibles, si nous sommes encore un magma cosmique, si nous sommes tout entiers enfoncés dans nos déterminismes biologiques, si nous ne sommes qu'un robot, il n'est pas question de Dieu, il ne peut en être question. Il ne peut se manifester à travers un homme qui n'est encore qu'un embryon de lui-même, sinon comme un faux dieu et comme une caricature.

Mais le monde existe, tel qu'il nous apparaît. Qui en est l'auteur, qui en est le créateur ? Est‑ce ce Dieu intérieur qui en peut être le créateur ? Il est facile de voir que ce problème est infiniment complexe, du fait que le Dieu intérieur est en nous la source d'exigence de non-violence, d'exigences de compassion, d'exigences de respect pour la vie. Et nous n'aurions pas l'idée d'arracher les pattes d'une grenouille tout simplement pour nous divertir ou d'arracher les ailes d'une mouche ou d'un papillon. Nous savons qu'il y a une indignité à ne pas respecter la vie quelle qu'elle soit, et à la soumettre à des tourments inutiles. Nous concevons à la rigueur la nécessité d'une opération, et tout ce que peut entraîner le sacrifice d'animaux qui sont nuisibles. Nous concevons le sacrifice d'animaux qui sont nécessaires à notre subsistance ou en tous cas de végétaux. Mais nous ne concevons pas une violence faite à l'univers. Nous ne concevons pas une souffrance gratuite ajoutée à l'univers, fût-ce à une mouche. Et cette exigence, elle émane en nous évidemment du Dieu intérieur.

La création que reflètent les statistiques, les lois de la nature, et l’observation des cataclysmes

Or, cette exigence n'est aucunement respectée dans l'univers. Nous pouvons relever des statistiques. En voici une, qui remonte à 1910. On enregistre pour cette année, et pour l'Inde de l'époque seulement, 26.800 victimes humaines des animaux sauvages. 24.000 individus ont été tués par des serpents, 863 ont été dévorés par des tigres, 351 par des panthères, 319 par des loups, 109 par des ours, 55 ont été victimes d'éléphants, 25 de hyènes, 678 d'autres animaux féroces : chacals, crocodiles, etc.

Dans la même année, les tigres et les loups faisaient périr 89.237 têtes de gros bétail, tandis que 949 seulement devaient la mort à des serpents. Et cette statistique, pour l'Inde de 1910, est quelque chose de colossal 26.800 victimes humaines ! Cela suppose que les animaux n’ont aucun respect de l'homme, cela suppose que les animaux peuvent parfaitement se nourrir de chair humaine, sans plus de scrupule qu'ils ne le font de la chair de leurs congénères ou d'espèces inférieures, en force, à eux-mêmes. Dans la biologie, il y a une égalité parfaite de la chair humaine avec la chair animale, pour les animaux de proie qui sont carnivores.

Et ceci n'est qu'un aspect de cette dévoration de l'homme par la nature infra humaine, puisque nous sommes les hôtes d'une faune et d'une flore microbienne innombrables que le microscope électronique vient à peine de découvrir ou qu'on n'a pas encore découvertes, et qui prennent l'homme en pâture, ‑ fussent-ils des génies‑. En effet, des cerveaux d'homme de génie peuvent être ainsi la pâture d'un microbe infinitésimal, qui prospère sur la ruine d'une intelligence exceptionnelle.

Il n'y a donc dans la nature aucune espèce d'égard par rapport à l'homme. Toutes les valeurs humaines sont ignorées de l'univers. Et cela est d'autant plus paradoxal que l'homme est le fruit de l'univers. Il est en continuité avec lui, il est le suprême rameau, jusqu'ici, de son évolution. Comment l'univers a-t-il pu engendrer cet être doué d'intelligence, pour piétiner, finalement, toutes les valeurs humaines, sans aucune espèce de discernement ? Comme si cette intelligence, avec tout ce qu'elle peut construire, tout ce qu'elle peut élaborer, tout ce qu'elle peut créer de grandeur, de sainteté, de générosité et de chefs-d’œuvre  tout cela n’était rien pour cette nature infra humaine !

Et nous pouvons aller plus loin les cataclysmes naturels, qui sont innombrables que ce soit la chute d'un glacier, que ce soit un typhon pour ne parler que des événements les plus récents ; que ce soit le tremblement de terre ou l'éruption volcanique, que ce soit le raz-de-marée, les catastrophes naturelles sont également absolument insensibles à la présence de l’homme ; il disparaît comme un fétu ! Et toutes les tortures que ces catastrophes peuvent lui imposer, comme celles qu'engendrent les maladies, laissent l'univers parfaitement indifférent.

D'ailleurs, dans la nature animale elle-même nous retrouvons les mêmes données. Un biologiste autrichien, zoologue passionné de la nature, et qui a écrit un livre dont le titre est fort suggestif : "Les animaux ces inconnus ! " nous montre ‑ après avoir décrit tous les ravages exercés sur d'autres proies par leurs morsures empoisonnées‑ des larves de dytique (coléoptère aquatique) se mordant simultanément pour mourir aussitôt par une décomposition interne. Il nous fait assister, dans une orgie de couleurs, aux duels furieux de poissons mâles, comme les épinoches ou les combattants siamois, qui amènent très fréquemment la mort d'un des adversaires, tandis que la femelle du premier se précipite sur ses propres œufs pour les dévorer et y parviendrait si son partenaire mâle ne les soustrayait à sa voracité. Il poursuit en nous présentant un combat de lièvres, le massacre sauvage d'une tourterelle mâle par la femelle qui lui est destinée, les coups de crocs rapides comme l'éclair qu'échangent deux loups, les exploits sanguinaires du chevreuil ‑ l'un des meurtriers les plus répugnants, les plus impitoyables ‑ éventrant avec ses bois des hommes aussi bien que ses congénères, un paon enfonçant ses ergots acérés dans le corps d'un dindon, un ours blanc et un jaguar tuant chacun son conjoint complètent ce lot, ‑ encore très modeste ‑ d'échantillons de l’agressivité qui semble être une des lois les mieux observées de la nature, chez l'oiseau comme chez le poisson, dans la basse-cour comme dans la jungle.

Le Dieu intérieur est-il l’auteur de cet ordre effroyable ?

Quel rapport peut-il y avoir entre cet univers, tel qu'il apparaît dans les descriptions très rapides que je viens de rappeler, et le Dieu intérieur qui nous prescrit de ne faire de mal à personne, pas même à une mouche ? Le hiatus est évident. Il est impossible que ce Dieu intérieur soit complice et, davantage encore, soit l'auteur de cet ordre effroyable qui nous scandalise et qui a posé, de tout temps, le problème du mal, lequel a engendré tant d'athées. Tant d'hommes n'ont pas pu se résoudre à admettre que ce qu'on appelait "la Cause Première" de l'univers ‑ en l'identifiant avec une divinité ‑ n'ont pas pu admettre qu'elle soit complice de cet ordre du monde sans être un monstre, et préféré ne pas croire plutôt, que d'arriver à cette conception insoutenable d'un Dieu monstre ! On voit bien qu'il n'est pas si facile d'attribuer à Dieu la création de ce monde-ci.

Camus, dans "La Peste " a illustré ce thème ; il a montré, après bien d'autres, après des russes, en particulier après Dostoïevski dans "Les frères Karamazov", après Bielinski et d'autres auteurs russes de la même époque, l'impossibilité d'admettre un Dieu complice d'un ordre aussi scandaleux, qui ignore si parfaitement toutes les valeurs humaines. Un voyageur, qui revenait du Kenya ou d'une région avoisinante, et qui avait été dans la jungle, racontait comment il avait pu circuler en voiture au milieu de lions, parfaitement indifférents d'ailleurs à sa présence, faisant le tour classique, escorté par les guides du pays, dans une véritable jungle. Mais là, l'homme ne risquait absolument rien parce qu'il y avait des troupeaux de buffles, des okapis, des antilopes ou d'autres animaux qui offraient en abondance une nourriture aux lions et une chasse à la lionne, puisque c'est la femelle, ici, qui fait toutes les entreprises de ravitaillement. Et ce voyageur s'émerveillait de cet équilibre de la jungle, qui met juste à point nommé, à la portée de la gueule du lion, les troupeaux qui doivent le ravitailler. C'est admirable au point de vue du lion, évidemment, mais ce l'est beaucoup moins au point de vue de ses proies !

Alors, cette vie qui est constamment nourrie par la mort, par l'agression, par le carnage, avec toutes les peurs, toutes les terreurs que cela peut engendrer dans les animaux de proie ? ... Je me souviens, sur la route de Jaffa, de ces émouchets poursuivant une alouette qui fuyait à tire-d’aile devant cet oiseau de proie ! On sentait, évidemment, dans l'oiseau faible qui allait être une victime, une terreur, un désir passionné d'échapper et de survivre.

Comment cet ordre du monde peut‑il être un ordre divin ? Comment pourrait-on l'attribuer au Dieu esprit, au Dieu amour, au Dieu qui inspirait à Gandhi l'héroïsme de la non-violence ? Nous pouvons donc conclure tout de suite que Dieu ne peut pas être l'auteur de cet ordre.

Ou bien nous arriverons à un dualisme, et il y aura deux créateurs : l'un de l'univers intérieur, et l'autre de l'univers physique avec toutes ses violences. Et il y aura une coupure entre la nature et l'esprit, et une coupure au-dedans de nous-mêmes, puisque nous sommes à la fois un produit de l'univers et enracinés en lui, et, en même temps, une vocation d'émergence et de liberté.

Ou bien il faudra admettre que la création est "une histoire à deux". Ce qui était déjà contenu, en effet, dans la rencontre avec un Dieu qui est une intériorité pure, qui n'a de contact avec lui-même que virginalement, à travers cet espace d'amour qui s'ouvre dans la Trinité ; qui n'a de contact avec nous que virginal, c'est à dire un contact d'amour, qui ne peut donc agir que par amour : ce qui implique immédiatement une rencontre avec l'amour, puisque l'amour ne peut agir que sur l'amour.

La création comme une construction à deux dans un Amour qui suppose réciprocité

La création apparaît donc immédiatement comme "une histoire à deux" et non pas comme une espèce de magie solitaire, exercée par un Dieu tout-puissant au sens physique et matériel du mot, sur une espèce de néant qu'il féconde par sa volonté arbitraire et capricieuse. Et si nous voulons nous aider – si vous le voulez tout de suite ‑ d'une analogie enfantine, nous pouvons imaginer un couple qui construit une maison. Un couple qui s'aime et qui construit une maison. Une maison où abriter son bonheur, une maison qui s'édifie avec le concours de l'un et de l'autre. Une maison dont ils ont dressé les plans, qu'ils aménagent, qu'ils ornent et qu'ils fournissent d'un ameublement qui prolonge leur harmonie intérieure. Enfin, ils en ont fait exactement l'expression de leur amour. Cette maison, vous la voyez, vous l'imaginez facilement. Tout sera parfait tant qu'ils s'aimeront, tant que l'amour sera au même niveau, tant qu'il sera une surprise, un émerveillement, une découverte inépuisable. Tant qu'ils progresseront ensemble et qu'ils auront toujours quelque chose à se donner, la maison alors restera comme le sacrement visible de leur amour. Et ils s'y retrouveront avec bonheur, puisque chaque objet reflètera leurs intentions premières et leur engagement définitif. Mais si l'un vient à trahir ‑ ce qui, hélas, peut arriver et arrive effectivement ‑ si l'un vient à trahir, c'est fini. Cette maison devient odieuse à celui qui trahit, parce qu'elle lui rappelle sa trahison, odieuse à celui qui ne trahit pas, parce qu'elle lui rap pelle qu'il est victime. La maison s'écroule parce qu'elle était construite par le dedans. Elle n'avait de raison d'être que l'amour qu'elle symbolisait et qu'elle exprimait. Sans amour elle s'écroule ! Elle devient simplement un monceau de matériels inertes et qui ne signifient plus rien qui parle au cœur, au contraire, qui les déchirent ou qui les confondent, parce que la raison de la maison, ce qui l'avait édifiée, c'était l'amour. Alors les matériaux n'étaient pas extérieurs, ils procédaient de l'amour lui-même qui les avait ordonnés et agencés.

Si l'Univers est une histoire à deux, si l'Univers est une "Histoire d’Amour", il ne peut être construit que par l'amour et suppose une réciprocité nuptiale. Cela suppose donc, du côté de l'éternel Amour, le "oui" qui est prononcé et le "oui" qui demeure toujours ; mais ce "oui", est inefficace tant qu'il n'a pas rencontré l'amour. Comme nous le savons bien dans l'expérience quotidienne, l'amour le plus généreux, le plus donné d'une mère, par exemple, vis à vis de son fils qui grandit en s'éloignant d'elle et en méprisant toutes les valeurs qu'elle porte en elle, l'amour le plus dévoué, le plus présent, le plus héroïque, est inefficace tant qu'il n'est pas reçu. C'est l'essence même de l'amour que de supposer la réciprocité. Sans la réciprocité, rien ne se passe.

L'univers et l'homme constituent une seule et même histoire

Nous sommes dans le monde de la relation qui suppose inévitablement ou nécessairement deux termes accordés l'un à l'autre. Mais cela suppose à son tour que l'univers et l'homme sont d'un seul tenant, constituent une seule et même histoire. Et cela découle logiquement aussi et expérimentalement de notre situation dans l'univers. Nous dépendons de lui et nous empruntons à tous les éléments de quoi subsister. Nous sommes accrochés au soleil et, à travers le soleil, à la voie lactée et à toutes les galaxies. Nous avons vraiment dans l'univers un corps qui prolonge le nôtre, un corps immense qui nous est indispensable, et il est normal que l'histoire de l’univers et le nôtre s'identifient, que toute l'évolution se répande d'un seul tenant, comme elle nous arrive dans les instincts qui bouillonnent en nous. Dans l'instinct sexuel, la continuité est évidente. On sent très bien que ce soit la même fièvre, c'est le même ensorcellement, c'est le même courant qui monte des plus lointaines origines vers nous et qui poursuit à travers nous sa course inconsciente et aveugle, qui risque, à chaque instant, de nous entraîner en prenant comme un seul bloc tout l'univers et nous-mêmes, l'univers étant notre corps, et nous ayant à devenir son âme.

Nous pouvons donc concevoir que toute cette existence embryonnaire, tant que l'homme n'est pas né, attend que l'homme naisse pour donner ce consentement d'amour qui fermera l'anneau d'or des fiançailles éternelles et qui permettra à l'influx de Dieu de se répandre à travers l'homme sur tout l'univers, comme il se répand à travers notre esprit sur notre organisme. Notre organisme ne s'apaise, ne s'ordonne que dans la mesure où notre esprit accepte la lumière divine et en vit. L'homme serait donc l'homme ou toute autre créature semblable à lui, toute autre créature intelligente située dans d'autres planètes de notre univers et solidaires, comme nous de cet univers ‑ face à l'acceptation libre de la lumière divine qui le fait vivre.

L’homme qui devait être transparent à Dieu mutile le rayonnement divin

On conçoit que ce soit à travers une médiation intelligente que l'amour de Dieu répande ses effets sur tout l'univers ou sur toute la création infra humaine. Et, dans la mesure où l'homme se dérobe, dans la mesure où il se refuse, où il intercepte le courant, où il mutile le rayonnement divin, on conçoit que la création soit avortée. Comme selon les théologiens rigoureusement thomistes, et les autres aussi, je crois, tout acte humain, même un acte criminel, comporte une certaine positivité dont Dieu est solidaire. Et davantage, dira le Père Garrigou, dont Dieu est le créateur. Ce qui n'empêche pas que l'acte est criminel.

Cela veut dire que l'influx divin, le rayonnement divin est reçu à la manière de celui qui le reçoit, selon un autre adage scolastique. Et que, par conséquent, même si le rayonnement divin est parfait, s'il est toujours bon et toujours positif, il peut être gauchi dans le sens de la convoitise et de l'égoïsme humains. Cela n'empêche pas Dieu d'agir ‑ le don qu'il fait de lui-même est toujours immaculé et virginal ‑ mais cela explique ou plutôt cela témoigne que précisément son action est l'action de l'amour qui ne peut s'accomplir avec fécondité et selon ses intentions qu'à travers le monde.

Une création résultat du gauchissement du rayonnement de Dieu qui ne peut agir que par le plus intime dedans

La création dont nous parlons, celle qui se présente à nous immédiatement, celle que reflètent les statistiques, celle que reflète l'expérience quotidienne du mal, de la maladie, de la souffrance, de la torture infligée à tant d'innocents, celle des catastrophes, des cataclysmes naturels, tout cela, évidemment, nous met en face d'un univers qui ne peut pas être l’œuvre de Dieu, qui résulte d'un gauchissement de son rayonnement, qui résulte d'une mutilation de son action par ce refus de la créature intelligente qui, n'étant pas présente, ne peut pas servir de truchement à l'action et à l'amour de Dieu.

C'est pourquoi, dans cette perspective, non seulement le mal n'est pas contraire à la foi en Dieu, n'est pas contraire, plus exactement, à l'expérience de Dieu, mais affirme, dans le sens même de cette expérience, que Dieu étant tout amour, étant intériorité pure, ne peut pas agir à la manière d'un influx magique ou par une intervention violente extérieure. Il ne peut agir que par le plus intime dedans, c'est à dire à travers l'intimité des êtres intelligents qui, seuls, sont capables d'une intériorité de cet ordre. Et que là où cette intériorité fait défaut, là où cette réponse n'est pas donnée, la création doit nécessairement avorter.

C'est en somme ce que nous dit saint Paul dans le fameux texte de l'Epître aux Romains : « La création, le cou tendu, attend la révélation de la gloire des fils de Dieu ». ( Rm. 8:18-22 ) « Elle était malgré elle soumise à la vanité ‑ sous-entendu par l'homme ‑ malgré elle, et elle est jusqu'ici gémissante et dans les douleurs de l'enfantement ». Paul a donc eu parfaitement cette intuition que la création ‑ telle qu'elle apparaît à celui qui ne s'est pas recréé totalement et qui n'a pas fait de lui-même un contrepoids à tous ses refus d'amour ‑ la création est incomplète. Elle est inachevée. Elle est dans l'attente. Elle n'est pas encore ce que Dieu veut qu'elle soit. Et il n'y peut rien parce que son action s'identifie avec son amour. Et que s'il peut tout ce que peut l'Amour, il ne peut rien en dehors de l'Amour. Et comme l'amour suppose une réciprocité, là où cette réciprocité fait défaut, l'Amour de Dieu, nécessairement, échoue. Ce qu'affirme d'ailleurs la Croix avec un éclat unique !

(A suivre…)

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