Conférence de Maurice Zundel dans l'aula de l'université de Neuchâtel (Suisse) le 30 septembre 1918. Non édité.

Les titres sont ajoutés.

 

Mesdames, Messieurs,

C'est avec une grande joie que j'exprime ma plus cordiale reconnaissance aux Belles-Lettriens sous les Armes, et aux Belles-Lettriens présents, à leur Président, Monsieur Romy, et à mon aimable introducteur, Monsieur Burger, pour la loyauté spontanée avec laquelle ils ont accepté le patronage d'une conférence qui semble au premier abord si étrangère aux préoccupations d'une société d'étudiants non catholiques.

En réalité, sans parler du mouvement chevaleresque que vient de traduire Monsieur Burger, sans parler de cet élan généreux qui devait déterminer le Comité des Belles-Lettres à prêter sa tribune à une cause souvent maltraitée, parce que mal connue, je crois que d'autres motifs plus littéraires ont pu entrer en considération : c'est que le catholicisme est intimement mêlé à la vie de notre langue française.

Essayez de comprendre l'âme d'un Bossuet, d'entrer dans l'esprit de ses sermons ou de ses oraisons funèbres, de le suivre dans ses élévations sur les mystères, de vibrer aux cris d'amour qui terminent ses méditations, si vous ne savez rien de la religion qui nourrit son génie.

Lisez, sans indignation et sans surprise, les Pensées où Pascal affirme la nécessité d'un pape et la Présence réelle du Christ dans l'Eucharistie. Arrêtez-vous aussi aux mystères de Jésus. Feuilletez, sans vous sentir étranger, les lettres frémissantes de Madame de Sévigné et les épîtres lyriques de Louis Veuillot. Enthousiasmez-vous sans arrière-pensée pour le Bourget du Démon de Midi, pour le Barrès de la Colline inspirée, si leur croyance demeure pour vous un sujet de scandale.

Mais depuis Villon jusqu'à Verlaine, de François de Sales à Coppée, de Corneille à Claudel, de Bourdaloue à Lacordaire, de Fénelon à Francis Jammes, le souffle catholique nous enveloppe et nous pénètre. Il importe donc de savoir de quels miasmes il est chargé ou de quelles vertus il est saturé, pour que ces grands esprits aient pu, sans étouffer, y puiser la respiration de leurs âmes.

Oui, il faut savoir si les flammes de Reims, en consumant la royale église n'ont fait que détruire le symbole triomphant d'une longue iniquité, si des milliers de Français et de Belges héroïques, si le Cardinal Mercier et si Foch le clérical sont des cœurs étroits, incapables de respecter les convictions d'autrui. C'est pourquoi Belles-Lettres n'a pas rompu avec ses traditions en permettant à un catholique d'exposer sous son égide la pensée de l'Eglise sur cette question fondamentale du salut.

J'ai essayé comme c'était mon devoir ‑ tout en me plaçant au point de vue strictement catholique, tout en admettant que l'Eglise est le dépositaire authentique de la Vérité révélée, prétention sans laquelle on ne peut concevoir une Eglise ‑ j'ai essayé d'apporter à cet exposé tout le tact, toute la délicatesse possibles. Par crainte de blesser, je l'ai même soumis à l'approbation d'un ami protestant. Si, malgré mes efforts, je froissais quelqu'un dans ses sentiments religieux, je lui en demande d'avance sincèrement pardon.

En Mai 1832, un jeune pasteur anglais, docteur de l'Université d'Oxford, s'arrêtait à Leonforte, petite ville de la Sicile, en proie à une fièvre maligne qui faisait craindre pour sa vie. Après avoir dicté ses dernières volontés, il dit dans un demi délire au domestique qui le veillait des paroles extraordinaires : « Je ne mourrai pas, car je n'ai pas péché contre la lumière. » (*) Il ne se trompait pas. Il revit l’Angleterre et il y devint, sans le vouloir, le chef de ce mouvement admirable de retour vers l'Eglise primitive qu'on appelle le Mouvement d'Oxford... Peut-être pourrai-je vous dire un jour au prix de quelles souffrances inouïes, de quelles angoisses intimes, à travers quelle agonie morale, il fut amené peu à peu au Catholicisme romain. Il me suffira pour aujourd'hui de vous avoir rappelé, du grand Newman, cet aveu réconfortant : « Je n'ai pas péché contre la lumière. » Il faudrait que chacun de nous puisse faire sienne cette parole, il faudrait qu'elle soit à la base de toutes nos convictions scientifiques et religieuses, il faudrait qu'elle inspirât tous nos discours.

Que ce soir, au moins, elle dirige notre entretien, afin que nous ayons le courage d'accueillir la vérité ‑ ne croyez pas que je fais de la rhétorique en parlant de courage: il faut du courage pour admettre des choses que l'on n'a pas coutume d'entendre. Or, je pense que beaucoup de mes auditeurs ignorent absolument le sens véritable de la maxime que je vais tâcher d'expliquer : Hors de l'Eglise, pas de salut. C'est à eux que je voudrais particulièrement m'adresser, en les priant de croire que je ne ferai qu'exposer la doctrine catholique, sans addition ni soustraction. Elle est assez belle pour qu'on puisse sans crainte la proclamer tout entière !

Je sais que cela n'apparaît pas au premier regard. Lorsque, par un jour d'orage, un étranger arrive dans une ville inconnue, peut-il dire sur-le-champ ce que représente la masse gigantesque qui assombrit encore là-bas l'ombre de la nuit ? Est-ce une forteresse, est-ce un beffroi, est-ce une prison ? Il s'avance et, peu à peu, les tours précisent leurs arêtes impérieuses, de grands trous indiquent les fenêtres immenses. Sous les rosaces qu'on devine, une lignée de personnages rigides montent la garde et dans le portail gothique, des saints de pierre aux mains jointes semblent maudire l'homme aux pensées frivoles qui vient à cette heure troubler leur prière séculaire. Ah ! Comme elle est sévère, en cet instant, la vieille cathédrale et comme elle paraît terrible ! On dirait qu'elle voudrait faire peur au passant téméraire qui l'examine curieusement, sans amour et sans confiance.

Malaise devant l’Eglise

Et pourtant, s'il savait depuis combien de générations elle étend ses bras sur la ville pour la protéger, s'il connaissait toutes les joies qu'elle a abritées et toutes les misères qu'elle a consolées, s'il pouvait compter les artistes qu'elle a suscités parmi les petits enfants qui jouaient à ses pieds, il n'éprouverait pas maintenant cette impression de froideur qui le déconcerte et, avec les pauvres vieilles, il se glisserait sous les voûtes mystiques jusqu'à l'autel sacré où le Christ, sous les apparences du pain, se donne chaque jour aux tout-petits qui ont besoin de lui. Mais il ne sait rien de tout cela et il éprouve devant la vieille église un malaise inexplicable. N'est-ce pas vrai, Mesdames et Messieurs, que vous l'éprouvez parfois, ce malaise en face de l'Eglise catholique ? N'est-ce pas vrai qu'elle vous apparaît souvent ensevelie dans le Moyen-Age ténébreux, hérissée des pointes de fer de l'intolérance et sinistrement transfigurée par les lueurs macabres des bûchers de l'Inquisition ?

Et si cette impression était la vraie, si ce premier jugement était sans appel, croyez-le bien, nous ne resterions pas deux heures dans son sein. Le seul fait que nous avons été élevés au milieu de vous et que nous comptons parmi vous des maîtres et des amis très chers suffirait à nous garantir contre ses erreurs.

Oui, Mesdames et Messieurs, avec vous nous flétrissons les abus de l'Inquisition, la Saint- Barthélemy, les dragonnades et tous les brigandages politiques commis au nom de la religion. Comme vous, nous souffrons quand nous rencontrons des esprits qui font de la religion une attitude de parti et qui ne savent pas s'incliner devant la beauté d'une âme étrangère à leur communion. Et l'Eglise approuve cette attitude, elle qui a fait une place dans ses oraisons de la Semaine Sainte à tous ceux qui sont en dehors de son giron, elle qui s'est penchée sur toutes les misères physiques et morales et qui, bien avant la Déclaration des Droits de l'Homme, fournissait aux petits pauvres une instruction primaire gratuite, elle qui n'a jamais admis l'Inquisition que comme un moyen de préservation sociale à une époque où le Catholicisme était à la base de la constitution civile.

Lisez un peu à ce sujet les théologiens médiévaux, les actes des Conciles généraux, les déclarations des papes, et vous verrez que leurs conceptions ne diffèrent pas beaucoup des vôtres. Vous révoltez-vous, en effet, aujourd'hui lorsqu’on punit les fauteurs d'anarchie, les traîtres à la patrie, les apôtres de défaitisme qui tentent d'appliquer des doctrines dangereuses ? Le Moyen-Age ne voulut pas faire autre chose et, s'il y eut des excès, c'est que les passions humaines, alors comme maintenant, troublaient parfois le regard des juges et trompaient la main des bourreaux.

Il était nécessaire de faire ces remarques, en soi en dehors et étrangères à notre sujet, afin que nous puissions sans arrière-pensée examiner les prétentions de la grande société des âmes que nous aimons à appeler "Notre mère, la Sainte Eglise", image touchante qui suggère immédiatement une magnifique analogie, bien propre à faire comprendre pourquoi nous affirmons la nécessité de l'Eglise, pourquoi nous disons : « Hors de l'Eglise, pas de salut. »

Comme les enfants qui ne comprennent pas les raisonnements abstraits, les adultes n’ont aucune aptitude positive à la grâce sanctifiante qui nous fait enfant de Dieu

Vous l'avez sans doute remarqué, les petits enfants sont des philosophes en miniature. Ils observent premièrement... et, chaque jour, quelque nouvelle image du monde sensible vient s'ajouter au tableau féerique qui s'ébauche dans leur imagination. Puis ils cherchent, sans trop s'en rendre compte, l'âme des choses, le lien invisible qui unit tous les êtres, la cause mystérieuse qui produit les phénomènes dont ils sont les témoins émerveillés. Et ils demandent pourquoi : pourquoi ils sont nés, pourquoi ils doivent aller à l'école, pourquoi leur petit camarade est mort, pourquoi il y a des méchants hommes. Mais, s'ils ont sans cesse une question sur les lèvres, si leur esprit est toujours en quête de quelque explication, ils se meuvent difficilement à travers les idées générales et ils ne comprennent rien aux raisonnements abstraits. Si vous leur parlez de justice, de science, de respect, ils vous regardent fixement de leurs grands yeux transparents et leurs mères sourient, car leurs mères savent bien qu'ils ne peuvent comprendre ce langage décharné. Elles ont assisté à l'éveil de leur intelligence, elles ont épié, chaque heure, leurs progrès minuscules et elles peuvent vous dire exactement où ils en sont. C'est pourquoi elles seules peuvent les instruire avec succès, elles seules savent donner de la vie aux mots et conduire sans heurt leur frêle raison des choses connues à celles qui ne le sont pas. Elles seules aussi sont assez patientes pour écouter cent fois les mêmes questions et pour satisfaire une inlassable curiosité. Et leur amour est si ingénieux, il sait se faire si petit qu'à moins d'être insensible, on ne peut refuser son admiration à ces institutrices idéales que la Providence a placées près des berceaux.

Or, pensent les catholiques, si Dieu a mis au service de la vie humaine naissante de si admirables dévouements, que n'a-t-il pas dû faire dans un ordre supérieur pour que jaillissent dans nos âmes les sources de la vie surnaturelle, infiniment plus précieuse et infiniment plus délicate, d'autant plus que dans ce domaine notre indigence est absolue !

S'il y a, en effet, dans l'âme du petit enfant une force intime qui produit nécessairement l'accroissement corporel, s'il y a dans son intelligence une puissance féconde qui, secondée par les organes des sens, enfante infailliblement la pensée, il n'y a dans tout être humain aucune aptitude positive à la grâce sanctifiante qui nous fait enfant de Dieu.

A cet égard, l'égalité est parfaite : aucun de nous qui ait un titre quelconque à l'adoption divine. Devant Dieu, nous sommes néant, nous sommes tous des pauvres et des indigents, nous sommes tous de petits enfants. Et Dieu nous a traités comme tels, avec une bonté et une sagesse que l'éternité ne suffira pas à approfondir.

Il suffisait d’en instruire le premier homme… Mais qui apportera quelque lumière ?

Il va de soi tout d'abord que, si rien dans notre nature nous dispose à la destinée glorieuse que Dieu nous prépare, que si nous n'avons pas nous-même aucune idée de la vision bienheureuse qui nous introduira dans l'intimité de la divinité, nous ne pourrons jamais orienter notre existence vers cette vie éternelle qui doit être cependant le centre de toutes nos préoccupations. C'est dire que Dieu devait à sa sagesse de nous révéler l'incomparable grandeur de notre fin. Il suffisait pour cela qu'il en instruisît le premier homme et qu'il le chargeât de transmettre à sa postérité la connaissance qu'il en avait reçue d'en haut.

Mais combien l'homme était un messager peu sûr de la Parole divine, l'histoire comparée des religions disparates et contradictoires nous le montre abondamment. La parole écrite présentait des garanties autrement plus sérieuses. Dieu eut pitié de l'humanité errante et, sous son inspiration, la Bible fut lentement élaborée par des hommes qu'il s'était choisis.

Cependant, malgré l'incontestable supériorité de leurs livres sacrés, les Israélites, au témoignage d'Isaïe, s'en allaient au Liban couper du bois pour se chauffer et pour s'en faire des dieux. D'ailleurs, tous les hommes ne savent pas lire. Or Dieu veut sauver tous les hommes et il s'en faut de beaucoup que les livres de l'Ancien ou du Nouveau Testament soient sans obscurité. Qui sera chargé d'en fournir la solution indispensable ? Qui en donnera une explication simple et incontestée ? Sur cent mille hommes, il y en aura tout au plus dix qui soient capables d'apporter quelque lumière à ces problèmes et encore, ces dix divergent-ils sur les points les plus essentiels.

Se soumettre au magistère des Apôtres et de l’Eglise…

La multitude de ceux qui ne peuvent se former une opinion personnelle devra-t-elle attendre que les spécialistes se soient mis d'accord ? Quand on se rappelle le signe que le Christ donne à sa mission aux envoyés de saint Jean Baptiste : « Les pauvres sont évangélisés»,(Luc 7:22) quand on pense à la vie de Jésus ouvrier dans l'atelier de Nazareth, quand on relit cette parole si touchante du maître : « Père, je vous rends grâce de ce que vous avez révélé ces choses aux petits », (Mat 11:25) n'est-on pas autorisé à supposer d'avance que sa doctrine devrait se répandre autrement que par la lettre muette d'un livre ? « Allez, prêchez la Bonne Nouvelle à toute créature, faites disciples toutes les nations baptisez-les au nom du Père, du Fils et de l'Esprit et apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai prescrit. » (Mat 28:20) Tel est l'ordre de marche des Apôtres : « Vous répandrez ma parole à travers tous les peuples et tous les âges, vous imprimerez mon sceau sur le front de ceux qui croiront et quand ils m'appartiendront, vous veillerez à ce qu'ils observent les règles que je vous ai tracées... Au reste, que votre cœur ne se trouble point, je ne vous laisserai pas orphelins : l'Esprit saint descendra sur vous et vous serez mes témoins dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre. (cf. Jn 14) Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné» (Marc 16:16, Jn 3:18)

Et voilà, à ce que nous croyons, la voie du salut tracée clairement : adhérer à la prédication des envoyés de Jésus, entrer avec eux au moyen du baptême en une communion permanente et visible et recevoir sans cesse de leur bouche des directions conformes à l'enseignement du maître.

En d'autres termes, se soumettre au magistère des Apôtres, s'adjoindre à la société dont ils sont les chefs, à l'Eglise dont ils sont les pasteurs, obéir à toutes les lois qu'ils peuvent porter pour le bien commun des fidèles, telle est à nos yeux la conduite que prescrit Jésus à tous ceux qui veulent participer aux fruits de sa mort rédemptrice.

…pour ne pas entraver la propagation de la foi.

Et désormais, aucune défaillance de la créature, aucune débilité de l'esprit humain, aucune ignorance de la science ne peut entraver la propagation de la foi. Il suffit, pour atteindre Dieu avec certitude d'entendre l'appel que l'Eglise adresse à tous les peuples, il suffit de s'abandonner avec confiance à la main qu'elle tend depuis vingt siècles à l'humanité déchue avec une si généreuse insistance. N'a-t-elle pas en effet hérité de la charité du Sauveur, et l'Esprit saint ne l'assiste-t-il pas pour qu'elle donne toujours aux questions qui nous torturent une réponse apaisante et définitive ?

Notre expérience intime témoigne assez de sa bonté maternelle. Qu'avons-nous fait, nous catholiques, pour savoir que Dieu est notre Père, pour apprendre ce mystère de la Sainte Trinité qui constitue sa vie intime, pour connaître le plan rédempteur et l'incarnation du Verbe, pour découvrir les principes lumineux de la vie morale ?

N’est-ce pas de l’Eglise que nous viennent ces secours ?

Est-ce que ce n'est pas l'Eglise qui a épelé à nos oreilles et enfanté ces sublimes vérités qui nous sont si familières qu'elles ne nous étonnent plus ? Est-ce que ce n'est pas elle qui nous les répète sans cesse afin que l'esprit du monde ne les étouffe pas ? Et n'est-ce pas elle encore qui nous a donné dans ses sacrements la force de les affirmer contre nos passions croissantes ?

A toutes les minutes du temps, dans toutes les parties du monde, chaque fois qu'une messe est célébrée s'élève de la terre la prière dominicale : « Notre Père qui êtes au Cieux » (Mat 6:9 ; Luc 11:2) afin que les âmes qui souffrent sachent qu'elles ne sont point abandonnées et, quand après une vie de misères, le cœur souillé et meurtri, l'homme désespère de lui-même et n'ose plus croire à la miséricorde invisible, il entend près de lui une voix humaine qu'il peut distinctement percevoir, lui dire au nom du Christ : « Relève-toi, prends courage, tes péchés te sont remis. » (Mat 9:2) Et, quand un deuil cruel a déchiré ses affections, quand il ne peut se résoudre à vivre solitaire, quand la douleur paralyse ses énergies et stérilement le replie sur lui-même, l'Eglise lui suggère des motifs d'espérance et de joie, elle lui répète que l'amour est plus fort que la mort, elle lui apprend qu'il ne faut pas pleurer ceux qui ont fermé leurs yeux en étreignant la Croix, car leurs âmes sont dans la main de Dieu et plus jamais ne les atteindront les embûches de l'humaine perfidie. Elle lui rappelle qu'une communion véritable subsiste entre les morts et les vivants et qu'un échange mystérieux de prières les réunit sans cesse devant le trône de Dieu. Et l'âme torturée comprend qu'elle n'est pas une isolée.

Entourée de tous ceux qui vivent dans le rayonnement de la gloire divine, de tous ceux qui achèvent d'expier les fautes dont ils n'ont pu se laver entièrement ici-bas et de tous ceux qui luttent encore dans le monde contre les puissances du mal, elle prend son élan vers Dieu et, blottie sous l'aile de sa miséricorde, elle le supplie de remplir le vide de son être.

Depuis vingt siècles, ce cri est exaucé. Le Christ, sous le voile du Pain, vient à elle et elle peut avec l'abandon le plus absolu, dans l'intimité la plus étroite, lui dire toute sa peine et jouir de la certitude ineffable de sa Présence, certitude que ne connaissent plus un si grand nombre de nos contemporains dans l'anarchie universelle des idées et des convictions, dans le désarroi lamentable des credos, dans l'impuissance tragique des reconstructions éphémères.

Combien de jeunes gens d'élite, combien d'ardents chercheurs épris de logique et de solidité souffrent maintenant, hésitants et déconcertés, parce qu'ils n'ont pas trouvé une raison de vivre. Et plusieurs, hélas, sentant le terrain se dérober sous leurs pas et désespérant de trouver un refuge, ont échoué dans l'athéisme glacial, réalisation douloureuse après seize siècles de cette parole du grand évêque de Carthage, Saint Cyprien : « Nul ne peut avoir Dieu pour Père s'il n'a l'Eglise pour Mère. »

Et cela n'est pas difficile à comprendre. Si, au milieu d'une grande ville, un petit enfant d'une noble famille vient à perdre sa mère, ne risque-t-il pas d'être jeté ici et là comme une épave jusqu'à ce qu'il meure de faim ? Il se peut cependant que de pauvres gens, touchés par ses pleurs, lui donnent le morceau de pain dont il a besoin pour vivre et le laissent croître à sa guise comme une plante sauvage. Alors peut-être le souvenir des paroles et des exemples de sa mère se présentera-t-il à son esprit ? Les semences des vertus d'une noble race déposées dans son sang porteront des fruits inconnus dans le milieu où il vit et ses ancêtres revivront dans ses actes. Il serait digne en somme de continuer leur lignée, s'il retrouvait sa famille.

Un autre baptême, celui de l'Esprit saint, celui de la charité ou du désir, et que l'on pourrait appeler encore baptême de sincérité

Dans l'ordre surnaturel aussi, et ceci montre dans quelle mesure l'Eglise est à nos yeux nécessaire, en quel sens nous disons : « Hors de l'Eglise, pas de salut », il arrive que des hommes qui n'ont pas été élevés dans l'atmosphère familiale de la Sainte Eglise, retrouvant dans leur entourage quelques parcelles de la Révélation primitive, quelques vestiges de la doctrine de Jésus, adhèrent de toutes leurs forces aux vérités entrevues et s'appliquent à y conformer leur vie. Et ceux-là, parce qu'ils ont correspondu aux sollicitations que Dieu adresse à toute créature, se sont rendus dignes, autant que l'homme le peut, de l'adoption divine. Pourvu qu'ils croient que Dieu s'est manifesté aux hommes et qu'il est la récompense de ceux qui le cherchent (selon ce que requiert l'Epître aux Hébreux), pourvu qu'ils soient décidés à admettre toute vérité qu'il lui plaira de leur révéler et à recourir à tous les moyens de salut qu'il pourra leur proposer, quoiqu'il puisse leur en coûter, fût-ce même l'entrée dans l'Eglise catholique. S'ils regrettent sincèrement par ailleurs toutes leurs fautes, le Père les attirera à lui et les revêtira de la robe nuptiale, la grâce sanctifiante qui les introduira dans l'intimité de la Sainte Trinité.

Ils n'appartiendront peut-être jamais au corps de l'Eglise, à son organisation visible, mais l'Eglise malgré tout, les reconnaîtra comme siens, telle une mère qui ne peut oublier ses enfants disparus. Elle sait qu'ils sont reliés à son âme par des attaches profondes, pour être insoupçonnées, elle sait qu'ils vivent de la vie divine qui est sa propre vie, qui est toute son âme et, si elle déplore leur éloignement, elle nous permet d'espérer leur salut.

Telle est dans son essence l'interprétation sublime que les théologiens ont donné de cette formule en apparence si rigide et si exclusive : « Hors de l'Eglise... pas de salut. »

Et ce n'est pas là une concession des docteurs modernes à l'esprit de tolérance si cher au monde contemporain. Au 5ème siècle, saint Augustin établissait comme un axiome que Dieu ne refuse pas sa grâce à celui qui fait tout ce qui est en son pouvoir.

Et, à une époque glorieuse entre toutes, alors que l'Eglise catholique, reine de la Chrétienté, n'avait pas à redouter les conquêtes de confessions rivales, saint Thomas, son héraut le plus autorisé, se posait cette objection à propos de la foi : dans ces questions disputées, « il ne faut pas poser un principe dont il peut résulter un inconvénient mais, si nous posons en principe qu'il est nécessaire au salut de croire quelque chose explicitement, de reconnaître certains articles déterminés, il en résulte un inconvénient. Il est possible, en effet, que quelqu'un soit élevé dans les forêts ou au milieu des loups, et celui-là ne peut rien connaître d'explicite au sujet de la foi et ainsi il y aura un homme qui nécessairement sera damné, ce qui répugne, donc il ne paraît pas nécessaire de croire quelque chose explicitement. » Et voici comment il y répondait : « Il n'y a aucun inconvénient à affirmer que chacun doit avoir en quelque point une foi explicite. Il appartient en effet à la Providence divine de pourvoir chacun des moyens nécessaires au salut, pourvu qu'il n'y ait de son côté aucun obstacle. Si donc un homme élevé dans les conditions susdites suivait la direction de la raison naturelle, dans la recherche du bien et la fuite du mal, il faut tenir avec la plus entière certitude que Dieu, par une inspiration intérieure, lui révélerait ce qu'il est nécessaire de croire ou qu'il lui enverrait quelque prédicateur de la foi comme il envoya Pierre à Corneille. »

Et, en un autre endroit, notre saint docteur écrivait à propos du baptême qui est la porte de l'Eglise : « Un homme peut par la vertu du Saint-Esprit recevoir les fruits du baptême non seulement par le baptême de l'eau, mais encore sans le baptême de sang (le martyre), pourvu que son cœur soit incliné par l'Esprit saint à croire et à aimer Dieu et à se repentir de ses péchés. En dehors de l'absolution sacramentelle, en dehors du martyre sanglant, il y a pour les âmes droites situées en dehors de l'Eglise un autre baptême, le baptême de l'Esprit saint, le baptême de la charité qui s'appelle aussi le baptême de désir et que l'on pourrait appeler encore baptême de sincérité."

Pie IX n'enseignait donc rien de nouveau lorsque le 9 Décembre 1854, il disait dans une allocution : « La foi nous oblige en vérité à croire que, en dehors de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, personne ne peut être sauvé, que cette Eglise est l'unique arche de salut, hors de laquelle périra quiconque n'y entre pas. Il faut cependant tenir pour également certain que ceux qui ignorent invinciblement la vraie religion ne sont coupables d'aucune faute aux yeux du Seigneur. Qui pourrait être assez audacieux pour déterminer les limites de cette ignorance suivant les diversités de peuples, de génies et de tant d'autres circonstances ? Lorsque, déliés de ces attaches corporelles, nous verrons Dieu tel qu'il est, nous comprendrons sans doute par quels liens étroits et sublimes s'enchaînent la justice et la miséricorde divines. Au reste, le bras du Seigneur ne s'est pas raccourci et les dons de la grâce divine ne feront jamais défaut à ceux qui veulent et qui demandent à être éclairés de sa lumière»

Ne reconnaissez-vous pas là, Mesdames et Messieurs, l'esprit de Jésus-Christ, l'esprit du Verbe de Dieu qui illumine tout homme venant en ce monde ? Pour moi, je me plais à y voir une preuve de la divinité de l'Eglise catholique car, à mes yeux, si l'Eglise n'était pas divine, elle aurait déduit, avec l'implacable logique de l'esprit de secte, la conséquence de ses principes et elle aurait dit : « Moi seule possède la vérité moi seule suis infaillible grâce à l'assistance de l'Esprit Saint, donc tous ceux qui sont en dehors de mon enceinte, coupables ou non, n'entreront pas dans le Royaume des Cieux. »

Mais, parce qu'elle est l'épouse unique du Rédempteur, ainsi que le déclare saint Paul aux Ephésiens, elle connaît les sentiments de son cœur adorable et tout en affirmant la nécessité de son magistère, de ses sacrements et de ses lois pour tous ceux qui la reconnaissent comme l'ambassadrice du Christ, elle répète à l'humanité tout entière les paroles bénies qui saluèrent l'entrée du Messie dans le monde : « Paix aux hommes de bonne volonté. »

La loi naturelle et la conscience

Avec un minimum de croyances explicites, sans lesquelles la vie religieuse serait impossible, les âmes loyales, les âmes qui sont décidées à faire tout ce que Dieu demandera d'elles, acquièrent infailliblement la ressemblance divine, elles sont vivifiées par la grâce sanctifiante qui est l'âme de l'Eglise. Et si par malheur certains hommes sont placés pour un temps dans des conditions si défavorables qu'aucune lueur de révélation n'a pu leur parvenir, si des cœurs d'enfants ont été déshérités pour n'avoir jamais appris à tressaillir au nom de Dieu, il faut espérer encore. Ces infirmes du monde surnaturel peuvent être rendus à la santé s'ils observent la loi naturelle, s'ils sont fidèles à la voix de leur conscience,s'ils sont dociles aux bonnes pensées et aux bons mouvements que Dieu ne manquera pas de traduire en eux, ils arriveront un jour à une connaissance de la vérité suffisante pour la justification, dût-il en coûter des miracles.

Jésus l'a affirmé à Nicodème en une nuit mémorable : « Celui qui fait la vérité vient à la lumière. » (Jn 3:21)Voilà qui est bien réconfortant ! Mais, s'il suffit d'appartenir à l'âme de l'Eglise pour être sauvé, sans se rattacher actuellement à son corps, si la vie divine qui est en elle rejaillit sur tous les hommes de bonne volonté qui ne sont pas extérieurement groupés autour de son chef, si le Catholicisme a des conceptions si magnifiquement larges, pourquoi les envelopper dans ces formules étroites qui rebutent les âmes généreuses ?

L’Eglise témoin de la vie et des œuvres de Jésus-Christ

Pourquoi le Christ a-t-il dit : « Celui qui croira sera sauvé celui qui ne croira pas sera condamné. » (Mc 16:16 ; Jn 3:18) « Nul ne vient au Père que par moi. » (Jn 14:6) Est-ce qu'il entendait exclure par-là du Royaume des Cieux le sauvage qui n'a pas eu la bonne fortune d'entendre un missionnaire ou l'enfant des grandes villes qui a grandi au hasard sans rien connaître du Christianisme ?

Ne voulait-il pas plutôt condamner ceux qui, témoins de sa vie et de ses œuvres, s'obstinaient dans leur incrédulité ?

L'Eglise qui prétend continuer sa mission n'a pas voulu faire autre chose. Loin de condamner ceux qui sont étrangers à son giron, elle revendique comme siennes toutes les âmes sincères, toutes celles qui, sans se lasser, poursuivent le rayon de lumière entrevu à l'horizon, toutes celles qui chaque jour redisent à leur manière cette admirable prière de Newman : « Conduis-moi, ô bienfaisante lumière. Dans les ombres qui m'environnent, ô conduis-moi ! La nuit est sombre et je suis loin de mon foyer, conduis-moi ! Je ne demande pas à voir les horizons lointains, un seul pas à la fois, c'est assez. Je n'ai pas toujours été ainsi. Je n'ai pas toujours prié pour être conduit par toi. J'aimais à voir et à choisir ma voie. Maintenant, je t'implore, conduis-moi ! J'aimais le jour éclatant. En dépit de mes craintes, l'orgueil dirigeait ma volonté. Ne te souviens pas des années qui ne sont plus. Si longtemps tu m'as préservé des abîmes ! Tu me guideras maintenant pour marcher en avant, par montagnes et vallées, rochers et torrents, jusqu'à l'heure où finira la nuit, où souriants comme l'aurore reparaîtront ces anges du ciel que j'aimais il y a si longtemps, que naguère j'avais perdus. »

(*) Newman : « I shall not die, for I have not sinned against light, I have not sinned against light ! I have never been able to make out at all what I meant. »

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