Article de Maurice Zundel, publié dans "La vie intellectuelle", Paris 1935. Publié dans "La Beauté du monde entre nos mains" Mediaspaul, Anne Sigier (*)

 

« Les grands hommes sont les voyants de la vie universelle » écrit Edmond Joly, dans Le secret de Goethe : « Sommets sur lesquels se posa d'abord le rayon des aurores, en les contemplant nous espérons atteindre la lumière elle-même. »

Il définit ainsi sa propre mission qui est de voir et de montrer.

« Lorsque Verrocchio, ajoute-t-il ailleurs, dans le groupe d'or San Michèle de Florence, nous montre Thomas sondant les plaies du Christ, tout le pouvoir de l'art se résume en ce geste qui touche le réel pour s'y brûler à Dieu. »

Il nous révèle ici l'invisible foyer de sa vision. Comme sa Christine l'Admirable, « sans cesse le Seigneur l'attire sous le rideau de la création frémissant de la présence invisible. » Ce n'est pas à lui qu'on eût pu demander : « Pourquoi n'aimez-vous pas la beauté infinie de tout votre cœur ? » Il voit tout dans sa lumière.

C'est pourquoi il peut goûter jusqu'à l'enivrement l'extase des choses. Tout demeure clarté dans la transparence de son cœur. « Il peint comme il aime tout ce qui se présente à ses yeux, et il le peint en acceptant l'émotion entière de chaque objet », écrit-il de Murillo dans l'Oeillet de Séville.

Aussi personne ne pouvait chanter avec plus de ferveur le cantique du Vitrail, « dans le navire enchanté d'une muette musique célébrant par les couleurs, dans la lumière, le secret de l'éternelle traversée. » « Certaines Cathédrales, écrit-il dans Théotokos, semblent des pans d'azur sertis de pierres en fleurs. »

Chartres devait le combler. De son cœur enivré d'azur, de pourpre et d'or, jaillit ce chant « incorporé » pour toujours désormais, « l'extase du temple », « où l'éternel midi de la façadecorrespond à l'éternel matin de l'abside, pour célébrer le triomphe du Soleil unique, le Verbe éternel dans Son ciel également unique : la Vierge de l'azur. »

Nous entendons ici toute l'âme d'Edmond Joly : « Son symbolisme n'est qu'un accueil du témoignage que rend au créateur l'unanimité de sa création» Or le dernier mot de la création est le Verbe du Père « qui respire l'Amour », dont la tendresse des mères est ici-bas la plus émouvante image, et qui resplendit en Marie comme en son humaine hypostase.

C'est par les yeux de Marie, qu'Edmond Joly regarde l'univers. Ce qui lui permet de goûter, chez les Convers franciscains de la chambre des saints à Rome, « les sublimes enfantillages auxquels n'atteignent que les âmes assez grandes pour oser être puériles. »

Ce n'est pas qu'il ignore les abîmes. Sa plume est d'une étonnante vigueur pour décrire le pullulement infernal des « diableries »,« le cauchemar où l'ascète se sent perdu dans un enlisement de folie, dans une absorption du néant » et « les énormes replis du serpent traversant de bas en haut cette vie, de même que la faute originelle balafra la face du monde» Il a même, en quelque sorte, hypostasié le vertige dans ce portrait magistral de Christine l'Admirable, la sainte ressuscitée pour compatir.

Mais ce voisinage des abîmes jamais ne trouble la sérénité du regard. Le sourire de la Vierge illumine jusqu'au fond les gouffres de la nuit, et le Dieu « qui succomba au vertige » de la miséricorde lui offre sans cesse des abîmes de tendresse sous les traits du visage maternel.

Marie est partout en son œuvre : dans le mystère du jardin et dans l'extase des fleurs, dans le poème de la blancheur et dans le Cantique de l'azur, parce que la charité dont elle est l'ineffable sacrement est l'âme de son univers.

C'est dans sa lumière qu'il nous révèle le "Faust" de Goethe où le désir insatiable de l'homme, auquel « Satan ne peut donner l'instant de plénitude » apparaît comme une sollicitation divine sûre de son exaucement.

Edmond Joly reprend le parallèle qu'il avait esquissé avec une si magnifique ampleur dans Théotokos, entre Dante et Goethe, les deux commentaires ne peuvent être séparés. Ils se complètent et s'animent réciproquement pour établir jusqu'à l'évidence la vocation chrétienne du Faust, et l'aimantation mariale de toute la tragédie, qui culmine dans l'apothéose de l'éternel féminin, en la personne de la « Mère glorieuse » :

Tout ce qui passe n'est que parabole.

L'inaccessible, ici se produit;

L'indescriptible, ici s'accomplit;

L'éternel féminin, vers le haut, nous tire.

 

Ainsi donc, l'éternel féminin est le rayonnement dont Marie fut la fleur. Dante a vu cette rose illuminant le ciel; Goethe, qui demeura captif de ce monde, qui, avec Faust, évoqua « l'Esprit de la terre », en reconnaît pourtant le parfum rédempteur. Le premier qui fut antique et médiéval; le second, qui fut antique, médiéval et moderne, confessaient également la bonté triomphante, la charité du Seigneur proclamée par la Mère de Dieu. Ainsi le Faust comme la "Divine Comédie", comme la Cathédrale française, demeure une des cimes couronnées par Marie, la Reine des Destins.

Le secret de Goethe nous livre ici le secret d'Edmond Joly, mettant son regard dans le regard de la Mère divine et projetant sur toute chose un rayon de sa tendresse : pèlerin d'amour sur toutes les routes de l'être, intrépide comme le chevalier de Dürer et paisible comme saint Jérôme, universel comme Goethe et sublime comme les convers franciscains « qui disposent de Dieu pour leurs aumônes à la vie, et qui donnent des sérénades aux madones des rues. »

Il s'est voulu l'un d'eux, et l'artiste et le penseur en lui, se désintéressent de leur grandeur dans le ravissement du croyant. La conversation sublime qu'il déroule devant nous scande à peine les trouvailles heureuses qui ouvrent sans cesse à l'esprit toutes les routes de lumière. On sent que lui-même écoute, en parlant, les voix qui viennent d'ailleurs. On n'entend bien son œuvre qu'en s'y livrant dans le silence de l'âme.

Et c'est sans doute sa plus belle louange qu'il faille la vivre pour la comprendre et l'aimer.

 

 (*) TRCUSLivre « La beauté du monde entre nos mains »

 Publié par les Editions Médiaspaul Quebec. Collection : Anne Sigier.

 Parution : janvier 2005.

 Broché; 195 pages.

 ISBN : 978-2-891-29428-7

 

 Ce troisième tome des articles de Maurice Zundel rassemble des écrits parus entre 1927 et 1950.