Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en 1966 pour la fête de la Sainte Famille. Publié dans "Ta Parole comme une source" p.103. (*) Les titres sont ajoutés.

Où Dieu est-il caché ?

Nous venons d'entendre que Dieu est un Dieu caché... Dieu est un Dieu caché (Is 45:15)... Avec cette parole du prophète Isaïe nous n'avons pas à nous étonner de ne pas le rencontrer, de ne pas le reconnaître, car Dieu est un Dieu caché. Mais où est-il caché ?

Si nous ne rencontrons pas Dieu, c'est que nous sommes cachés nous-même à nous-même… Parce que nous ne nous sommes pas encore rencontrés dans notre vie authentique.

Jésus nous apprendra qu'il est caché en nous. Mais comment est-il caché en nous ? Si nous ne le rencontrons pas, c'est que nous sommes cachés nous-même à nous-même. C'est parce que nous échappons à nous-même, c'est parce que nous ne nous sommes pas encore rencontrés dans notre vie authentique, que nous ne rencontrons pas Dieu.

Jésus l'enseignera à la Samaritaine, dans ce dialogue inimitable de l'Evangile de saint Jean (Jn. 4). Vous le connaissez par cœur... ce qu'il faut noter, c'est que la Samaritaine est une pécheresse, une pécheresse comme nous : comme nous, elle a vécu en dehors d'elle-même. Elle cherche Dieu sur une montagne, comme nous le cherchons dans un ciel imaginaire, derrière les étoiles et, parce que, comme nous, elle a vécu en dehors d'elle-même, elle ne peut pas aimer et elle est dépendante d'une tradition, qui est un devoir, et elle sait bien que tout devoir finit par devenir ennuyeux.

A qui donner son cœur ?

Elle est pécheresse comme nous. Et comment ne le saurait-elle pas puisque sa rencontre avec Dieu l'a fait se rencontrer elle-même. A qui pourrait-elle donner son cœur ? Elle ne peut le donner à un mur, elle ne peut le donner à une abstraction, à un Dieu qui est une idole ; elle ne peut le donner à un homme, cet homme avec lequel elle vit et qui n'est pas son mari. Jésus le sait et lui montre qu'il le sait. Mais ce n'est pas lui qui va juger son cas : il va plus loin pour lui montrer que les désordres de sa vie viennent de ce qu'elle n'a pas encore vraiment donné son cœur faute de s'être rencontrée elle-même en rencontrant Dieu au plus intime d'elle-même.

Et c'est justement pour lui faire faire cette découverte, c'est pour l'amener à découvrir en elle-même cette source qui jaillit en vie éternelle et qui est le Seigneur lui-même.

Une présence d'amour

Par une pédagogie extrêmement opportune, en partant de l'eau du puits, Jésus l'amènera, la conduira finalement au centre d'elle-même, à la suite d'un dialogue où elle cherchait à s'évader par des détours dont elle ne mesurait pas la portée. Elle est obligée de rentrer dans sa conscience, de se repérer et de se rencontrer sans se sentir condamnée, pour faire cette découverte merveilleuse, incomparable, d'une présence d'amour qui l'attendait au plus intime d'elle-même.

Dieu est au-dedans de la Samaritaine et peut la libérer parce qu'il n'est plus une infraction, une tradition, un devoir. Il est un cœur ouvert au sien. Elle est sauvée, sauvée d'elle-même et virginisée par ce regard d'amour ; elle est immortalisée par ce dialogue infini.

Alors il n'y a plus de problème : l'idole a été déboulonnée. Dès lors, elle est tout près de sa fontaine, Dieu est au-dedans d'elle-même et peut la libérer parce qu'il n'est plus une infraction, une tradition, un devoir... Il est un cœur ouvert au sien. Elle est sauvée, sauvée d'elle-même et virginisée par ce regard d'amour ; elle est immortalisée par ce dialogue infini ; elle oublie et ses torts et elle-même et sa cruche ; elle part, elle court vers sa petite ville annoncer à ses compatriotes cette rencontre inouïe qu'elle vient de faire et qui l'a transformée pour toute la vie.

Construire une basilique du silence

Dieu est un Dieu caché, mais un Dieu caché en nous, et nous souffrons d'être cachés à nous-même. Mais comment, justement, cesser d'être cachés à nous-même, sinon en descendant dans ces régions du silence, en construisant en nous une basilique du silence qui est notre terrain d'accueil pour que Dieu puisse vraiment s'y faire jour, cette basilique qu'il faut construire en nous, en faisant taire tout ce qui est bruit que nous faisons avec nous-même, quand nous obéissons, inévitablement d'ailleurs, aux appels de notre être passionnel.

Nous rencontrer, rencontrer Dieu, échapper à notre être passionnel, être délivrés, respirer dans un espace illimité, tout cela, c'est un seul et même événement.

Nous rencontrer, le rencontrer, échapper à notre être passionnel, être délivrés, respirer dans un espace illimité, tout cela, c'est un seul et même événement. C'est l'événement de toute notre vie aujourd'hui. C'est l'événement qui doit se produire à chaque instant du jour, car aucun de nous ne peut résister aux abîmes qu'il porte en soi, à ces gouffres de ténèbres qui ne cessent de nous menacer en nous communiquant leur vertige... Personne d'entre nous ne peut y échapper, à moins qu'il ne retrouve, et à l'instant même, c'est-à-dire à chaque instant, le visage d'amour qui l'attend au plus intime de soi.

Le sens profond de la prière

Voilà le sens le plus profond de la prière. Quand nous croyons que la prière, c'est demander, nous n'en voyons qu'un aspect. Encore est-il très ambigu car ces demandes, alors illusoires, prennent très souvent la figure de notre égoïsme et de notre gouffre passionnel.

Il y a une prière plus concrète, qui est la prière des prières, la prière qui fait le vide en nous pour que Dieu puisse nous remplir, cette prière où l'on écoute. Rien n'est plus essentiel pour nous. Il s'agit d'une oraison vitale, à considérer avec raison comme une nécessité primordiale, comme la condition sine qua non pour être et demeurer chrétiens ou, plus simplement encore, pour être et demeurer humains.

Quand on écoute, c'est Dieu qui parle. Il parle silencieusement, il parle par ce qu'il est, il parle par cette lumière qu'il répand en nous, par cette liberté qu'il fait éclore, il parle en nous ouvrant des horizons infinis, il parle en faisant de nous un simple regard d'amour vers lui.

Cette oraison ne consiste pas à faire des discours, à méditer sur un thème trop audio-visuel. Vous savez en effet combien il est nécessaire et primordial d'écouter. Car, quand on écoute, c'est Dieu qui parle. Il parle silencieusement, il parle par ce qu'il est, il parle par cette lumière qu'il répand en nous, par cette liberté qu'il fait éclore, il parle en nous ouvrant des horizons infinis, il parle en faisant de nous un simple regard d'amour vers lui.

On sait qu'il est

Dès lors, on sait ce qu'il en est : on sait qu'il est. On n'a pas besoin de le dire, il est impossible de le formuler, mais on commence à respirer, on existe ! Il est un Dieu caché qu'il faut sans cesse découvrir et, si nous croyons que nous pouvons l'atteindre autrement, nous en faisons immédiatement une idole.

Ce texte admirable du second Isaïe : « Dieu est un Dieu caché » (Is 45:15), nous appelle donc à l'oraison, à cette oraison qui est la vraie, à cette prière de tous les instants qui est informulée, qui n'a pas besoin de mots, qui se réduit tout entière à cette entraide, à cette attention d'amour tout au long de la vie.

Impossible de persévérer dans l’oraison sans qu'on soit peu à peu affranchi de soi, introduit dans cette conversation ineffable, introduit dans cette connaissance nuptiale où le visage de Dieu s'impose comme une lumière très douce, comme un espace illimité qui suscite en nous une respiration d'amour.

Il est impossible de persévérer dans cette attitude, impossible de rester à chaque instant un témoin à l'écoute, sans qu'on soit peu à peu affranchi de soi, introduit dans cette conversation ineffable, introduit dans cette connaissance nuptiale où le visage de Dieu s'impose comme une lumière très douce, comme un espace illimité qui suscite en nous une respiration d'amour.

Laissons donc se graver à l'intérieur de nos cœurs cet appel si discret du Seigneur pour faire taire en nous tous les bruits qui s'opposent à la divine musique. Dieu est un Dieu Esprit et vérité, un Dieu vivant, un Dieu source qui jaillit en vie éternelle. Dieu est un Dieu caché qu'il faut sans cesse découvrir et qui doit chaque jour être à neuf en chacun.

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8