Article de Maurice Zundel (signé frère Benoît) dans La revue du Caire, n° 90, mai 1946.

L'amour et la guerre se partagent la littérature en offrant au lyrisme une source inépuisable d'héroïsme et de mystère. Il est difficile de savoir dans quelle mesure les chants qui s'en inspirent contribuent à leur permanence et à leur prestige, encore plus difficile de décider s'ils répondent l'un et l'autre à un instinct indélébile et de définir les liens qui les unissent dans la mythologie et dans la réalité.

Il est certain que la poésie ne nous a guéris ni de l'un, ni de l'autre et qu'elle nous laisse également désarmés devant tous les deux. Il se peut que des institutions meilleures arrivent un jour à prévenir la guerre. Il serait évidemment chimérique de leur demander de régler le sort de l'amour.

C'est là un problème que chacun doit résoudre, comme le plus intime de lui-même y est engagé. Les risques qu'il comporte commandent la plus grande prudence, dont la première exigence est de le bien poser. Nous allons voir qu'il implique une métaphysique dont la méconnaissance empêche d'en découvrir la solution.

Le désir d’un Dieu à qui soumettre notre réalité

L’amour cherche la personne.

Cette métaphysique est contenue tout entière dans cette affirmation qu'il s'agit simplement d'approfondir : l'amour cherche la personne. Un épisode biblique nous en livre la clef, dans le défi jeté par les Hébreux à Moïse : « Fais-nous un dieu qui marche devant nous. » (Exode 32:23 ; Actes 7:40)

Nous ne prétendons pas ici dégager tout ce que cette revendication comporte et, encore moins, la réponse transcendante dont elle est susceptible. Nous n'invoquons cette demande paradoxale qu'à titre d'analogie. Le divin perd assurément toute signification, s'il n'émerge pas des phénomènes qui constituent la trame de notre expérience, mais plus il les dépasse, plus il semble impossible de lui soumettre une réalité qui perd toujours davantage contact avec lui. De là le désir qu'il se concrétise et se laisse physiquement saisir, sans cesser pourtant d'être ce qu'il est, comme si les yeux de chair le pouvaient directement contempler. C'est vouloir l'impossible, en partant d'une idée fausse.

La pensée d’un Dieu situé hors du monde que l’on voudrait aborder personnellement

L'erreur consiste à supposer le monde plus fermé ou plus opaque qu'il ne l'est réellement, à ne pas voir que le réel passe le réel et qu'il signifie plus que lui-même ou rien. Elle consiste encore à prendre une vue purement spatiale de la transcendance divine, à imaginer que Dieu est en dehors du monde, s'Il s'en distingue; et qu'Il se confond avec lui, s'il est au-dedans ; comme si la pensée se réduisait à la matière sonore du langage qui l'exprime ou l'amitié au serrement de mains qui la rend sensible ; comme si un symbole ne comportait pas nécessairement deux degrés et ne tirait toute sa valeur de la présence immatérielle du signifié, suggérée ou communiquée en la présence matérielle du signe.

Mais il y a en toute erreur, un élément positif qui explique son emprise : l'erreur pure n'existe pas plus que le mal absolu. Dans le cas présent, l'élément positif, c'est le désir obscur d'une communication immédiate avec un Dieu que l'on puisse aborder personnellement, sans être contraint de postuler sa présence dans la nuée où son prophète s'entretient avec lui ; c'est le besoin confus d'échapper à une réalité abstraite, pour converser avec un être vivant; c'est enfin, le pressentiment lointain que la vérité, pour nous combler, doit être Quelqu'un.

La voie de l’amour

L'amour répond, dans son ordre, à un vœu identique. C'est pourquoi, il est tout ensemble si nécessaire, si chargé de joie et de douleur, si exposé à l'erreur et si difficile.

Il y a sans doute d'autres sources de valeurs humaines, d'autres voies pour atteindre à la grandeur et nous n'entendons pas les sous-estimer.

La voie de l’Art ou un sens de la gratuité illusoire

L'Art a ouvert la matière aux confidences de l'esprit, en nous rendant sensible la Présence Infinie où la Beauté a son mystère : et nous lui avons élevé des temples où nous conservons pieusement les œuvres inspirées par les Muses, qui nous invitent à la contemplation, en éveillant, en nous, le sens de la gratuité sans lequel il n'y a pas d'amour.

Mais il s'en faut que ces œuvres soient toutes au même niveau et qu'elles opèrent toujours et sur tous le même effet. Certains n'y voient que le métier ou ne s'intéressent qu'au jeu des métaphores colorées ou plastiques, en s'interdisant un émoi qui pourrait aboutir à quelque billevesée métaphysique. Ceux qui y perçoivent une dimension d'éternité, en l'adhésion accueillie où ils se perdent de vue, demeurent souvent, revenus à eux-mêmes, incapables de décider s'il s'agit d'un rêve ou d'une réalité.

Parmi les plus convaincus, beaucoup se contentent du credo de Wagner : « Je crois au divin, je ne crois pas en Dieu. » Mais le divin qui n'est pas Dieu se résorbe finalement en l'humain, où l'élan, qui retombe, se confond avec les instincts obscurs dont il n'était qu'une provisoire sublimation.

La gratuité de l'art, si l'on suit cette pente, est celle d'une illusion, et le véritable génie créateur réside dans les glandes ou plutôt dans les chromosomes de la cellule germinale, d'où l'inspiration jaillit dès que la raison suspend son contrôle. L'art en dernière analyse, est le triomphe de l'inhumain, une méthode raffinée de dissolution.

L’artiste ne dispose que de reflets

Tout le monde, heureusement, n'en est pas là. « Les mouvements des ombres et des lumières terrestres cachent l'immobilité d'une loi supérieure, écrit André Lhote (1) : il s'agit de trouver et de transcrire la minute suprême où les deux faces de la réalité se superposent et fusionnent parfaitement. L'artiste épaissira ainsi, autour de lui, un mystère nouveau, il reculera les bornes de l'inconnaissable et pénétrera dans cette région de l'ignorance supérieure dont les triomphateurs du jour longent les parois extérieures tout enivrés de leur petite science aveugle » sans se laisser détourner de sa tâche qui est d'atteindre « l'universel par le détour humain de l'accidentel. »

« Le fait, aussi bien, comme disait Flaubert, se distille dans la forme et monte en haut comme un pur encens de l'esprit vers l'éternel, l'immuable, l'absolu » (2a) en ajoutant : « La poésie ne doit pas être l'écume du cœur » (2b) – « la splendeur du génie n'est que le pâle reflet du Verbe caché. » (2c)

La difficulté est justement, que l'artiste ne dispose que de reflets, dont le lien avec la réalité réfléchie, exige, pour être perçu, une transparence qu'il est presque impossible de soutenir et sur laquelle, la plupart du temps, l'ombre ne cesse de gagner : jusqu'aux ténèbres, parfois, où tout se dissout.

La science où l’abstraction est éloignée des réalités de la nature

La science prête à des remarques semblables. Elle se propose tout d'abord, « d'ordonner et de comprendre le monde de nos impressions sensibles » (3). Elle ne cesse pourtant de s'en éloigner en coulant les phénomènes « dans le moule des instruments qui ne sont eux-mêmes que des théories matérialisées » (4). Les faits, autrement dit, n'ont pas de sens en dehors des théories et celles-ci sont étroitement solidaires des constructions mathématiques qui leur confère un très haut degré d'abstraction, de généralité et de rigueur. L'univers tend à se réduire au nombre, « à des groupes d'équations sans support matériel, [valables dans un espace et un temps différents des nôtres]. » (5)

En un mot, suivant l'expression d'un profond mathématicien, « le monde physique n'est qu'un reflet ou une section du monde mathématique » (6). La nature échappe, pour finir, à toute représentation sensible. Ses lois s'appliquent à « une réalité cachée », caractérisée par des propriétés géométriques. La réalité physique s'explique par la réalité mathématique en laquelle plusieurs voudraient l'absorber.

Rendre un univers intelligible

Il y a sûrement un lien entre ces deux ordres, puisque les progrès de la théorie s'attestent expérimentalement dans un pouvoir croissant sur le réel sensible. Il est d'ailleurs incontestable que dans cet immense effort, l'esprit s'est affranchi de l'emprise des sens – et il en éprouve tout d'abord une merveilleuse impression de liberté, comme s'il était le démiurge ordonnateur du monde.

Il reste pourtant à savoir si le nombre a une signification et s'il ne constitue pas un autre plafond où la pensée vient buter, en étant contrainte de subir les nécessités mathématiques aussi despotiquement qu'elle devait naguère subir les faits physiques. Pour être justifiés, il ne suffit pas que les axiomes, d'où l'on part, permettent finalement d'agir sur le réel, il faut qu'ils rendent l'univers intelligible, de telle manière qu'il ne fasse point violence à l'esprit, mais qu'il y pénètre en l'éclairant, en devenant lumière en lui, en dégageant, en un mot, ses affinités avec lui.

La vérité comme une chose extérieure, ou bien comme Quelqu’un ?

La nature même de la vérité est ici en question. La vérité s'impose-t-elle comme une chose à laquelle il faut se soumettre ou bien s'offre-t-elle comme une présence intérieure qu'un élan personnel peut seul assimiler ?

Ceux qui lui consacrent leur vie et qui acceptent de mourir pour la faire triompher, ne doutent pas qu'elle vaut plus qu'eux-mêmes et que la plus haute réalisation humaine est de s'effacer en elle. Ils rougiraient de s'en servir à leur avantage, ils la poursuivent avec un désintéressement toujours plus pur, ils la traitent comme une Fin, ils s'y donnent comme on ne peut se donner qu'à une personne, et ils attestent, par-là même, qu'elle est Quelqu'un.

Mais, le plus grand nombre hésite. Les uns la réduisent aux recettes utiles dont le succès pratique est le seul critère ou aux affirmations tranchantes qui servent leur propagande. D'autres la nient comme une chimère, en expliquant tout par un hasard dont les réussites sont noyées dans un océan d'absurdités. D'autres qui prétendent s'en approcher, assurent qu'elle n'est rien d'absolu, qu'elle varie suivant les modifications de notre esprit, liées à celles de notre cerveau, et qu'il est temps de renoncer aux archétypes immuables d'un platonisme démodé. D'autres enfin, lui rendent un hommage lointain, en affirmant la dignité et la gratuité de la science, sans que l'on discerne bien si c'est elle qu'ils entendent honorer ou eux-mêmes, et il ne manque pas de gens pour les applaudir, comme s'ils en étaient la source.

L’homme, de nouveau, ramène à soi ce qui devait l'élever au-dessus de soi. La vérité perd son visage en devenant une idole à l'image de ses passions, et une immense absence enveloppe tout l'univers.

Ainsi l'homme, de nouveau, ramène à soi ce qui devait l'élever au-dessus de soi. La vérité perd son visage en devenant une idole à l'image de ses passions, et une immense absence enveloppe tout l'univers.

Description
Couverture de La revue du Caire, n° 90, mai 1946, où a été publié cet article de Zundel sous le nom de F. BENOÎT.

Vivre dans un univers sans visage, dans un monde où il n'y a personne ?

Si l'art et la science ne réussissent pas infailliblement à l'exorciser, les contraintes de la vie sociale et l'inanité de la plupart des conversations ne peuvent qu'en renforcer l'impression. Il y a une foule de nécessités qu'il faut subir, avant que l'on en puisse démêler l'origine, une quantité de lois auxquelles il faut se soumettre, sans avoir le loisir d'en éprouver la légitimité, au nom d'un bien commun qui demeure souvent aussi obscur que semblent persuasives les raisons qui commandent de s'y sacrifier.

Les plus convaincus ou les plus habiles obtiennent finalement notre assentiment, en faisant appel à des instincts qui se trouvent partout, et que l'on peut mouvoir dans tous les sens, en captant une ferveur prête à se livrer à n'importe quel dieu.

On peut être ainsi amené, à donner sa vie, sans être autrement sûr du résultat. Ceux qui sont épargnés, quand ils ne sont pas voués à la misère, le sont souvent à la médiocrité, sans avoir d'autre motif de s'attacher à l'existence, qu'un instinct de conservation alimenté par des espérances banales, dont la plupart des conversations sont le reflet. Il faut, en effet, presque toujours se contenter de jugements stéréotypés, reçus et transmis sans être pensés ou s'accommoder de parti pris qui ne sont que la projection du moi individuel ou collectif.

De là, chez les êtres les mieux doués, ce sens intolérable du vide qui a arraché à Nietzsche un cri si déchirant : « Ne pas entendre un seul mot de réponse, rien, rien, toujours exclusivement la solitude muette, il y a là quelque chose qui dépasse toutes les horreurs. » (7)

On ne pouvait exprimer d'une manière plus poignante l'impossibilité de vivre dans un univers sans visage, dans un monde où il n'y a personne.

De cet abîme jaillit l'appel de l'amour

C'est de cet abîme que jaillit l'appel de l'amour, comme le besoin ontologique d'un visage où tout cet assemblage d'individus et de choses devienne une Présence, capable d'atteindre notre intimité dévastée par cet épouvantable exil.

Mais pour y accéder, il n'y a pas de chemin. On n'y pénètre que par une secrète correspondance qui va du dedans au-dedans, et qui se révèle dans la musique intérieure où deux voix, l'une à l'autre accordée, font sourdre le même chant.

C'est ainsi que la vérité nous envahit dans le jour qui se lève en nous, à travers les objets qui se profilent dans sa lumière, en dessinant leur structure dans une transparence qui est indivisiblement la leur et la nôtre. Nous ne circulons en eux, aussi bien, qu'à travers le recueillement de notre propre intimité.

L'illumination vient d'eux comme l'éclairage intérieur qui les révèle, mais elle se produit en nous, en nous assimilant à eux. Leur secret s'énonce à notre esprit, qui atteint d'autant plus sûrement le sien propre qu'il se livre plus entièrement au leur : la joie de connaître jaillissant précisément d'un échange d'intimité.

Le point crucial

L'amour réalise une fusion analogue, en l'identification lumineuse d'une double intimité, qui n'est possible qu'en la circumincession (8) d'une mutuelle transparence. Ceci est le point crucial.

Notre intimité se désagrège dans la mesure où elle renonce à la pureté de son autonomie. Elle n'assure sa valeur qu'en gardant inviolée sa clôture. Toute infraction à cette exigence la fait tomber au rang des choses, dont le silence inerte causait son désespoir.

Il en est de même de l'intimité d'autrui. Entre la nôtre et la sienne est donc seule possible une communication virginale qui les transfuse l'une à l'autre, en identifiant leur transparence, selon un mode tout pareil à celui qui nous achemine à la conquête de la vérité.

La Vérité et les réalités matérielles

Mais il y a une différence qu'il est facile de sentir, encore qu'il soit difficile de l'exprimer. C'est que le contact avec la vérité n'est communément pas immédiat. La connaissance de n'importe quel objet devient bien, normalement, source de lumière en nous. Mais il est clair que les réalités matérielles ne peuvent, par elles-mêmes, répondre de cette illumination. Elles ne fécondent notre intelligence qu'en répandant en celle-ci une lumière plus pure et plus intérieure qu'elle-même, qui la délivre de ses ombres et de ses divagations.

Elles ne sont pensables que pour être pensées, que pour garder la trace de la Pensée dont la nôtre est disciple, comme de simples truchements entre Elle et nous.

C'est à ce titre, seulement, que la connaissance de n'importe quelle réalité peut revêtir cette valeur suprême qui justifie une entière consécration. A travers elle, c'est avec la Vérité absolue que l'esprit s'entretient. Tout être est capable de la manifester et c'est par-là qu'il devient intelligible, mais il ne manifeste qu'en la voilant, et c'est par-là qu'il prête à l'erreur, dès que nous cessons de dépasser lui et nous.

De toute manière, aucun n'est apte à nous la faire voir immédiatement, dans un face-à-face qui pourrait seul nous combler. Il y a là, pour la science humaine, une limite irréductible, qui conditionne, sans doute, son progrès, mais qui entraîne, aussi, mainte tragédie.

Notre intimité avec les choses est elle-même sans cesse menacée, puisque nous ne pouvons la maintenir qu'en les dépassant. Le dialogue entre elles et nous tourne court, dès qu'il s'arrête à elles. Dépouillées de leur symbolisme, elles ne se prêtent plus à la contemplation; elles deviennent extérieures à l'esprit, comme des sons inarticulés que ne traverse aucune pensée. Elles restent purement choses et ne nous intéressent plus qu'en raison de leur utilité.

Nos besoins matériels en mesurent la valeur : la joie de connaître est tarie. Notre intimité avec elles (les choses) n'est pas, plus immédiate, en définitive, que n'est, à travers elles, notre rencontre avec la Vérité. Leur visage est un visage d'emprunt.

L’amour joint deux intimités qui communiquent en la vérité

Le privilège de l'amour, c'est, au contraire, en conjuguant leur lumière, de joindre immédiatement deux intimités. Cette lumière, aussi bien, ne fait que passer par elles, elle y demeure; davantage, elle les constitue, puisque leur autonomie n'est qu'une offrande diaphane consumée par son rayonnement. Il y a donc en présence, deux intimités-lumières qui conversent par leur seule transparence, dans le jour identique qui est leur commune respiration.

Elles communiquent en la vérité qui est devenue leur vie. Et cette vérité est réellement vivante, elle est quelqu'un, elle est une personne. Il n'y a plus besoin de la dire, de la figurer par des symboles ou par des nombres, elle est le regard même, le regard intérieur, où deux âmes, en une seule fondues, échangent leur clarté.

C'est sans doute, ce que Patmore entrevoyait lorsqu'il écrivait : « And I believe that love is truth. – Et je crois qu'amour est vérité. »

Entre l’homme et la femme, une musique polyphonique

On peut assurément le dire de tout amour, de toute véritable amitié, mais l'exigence totale ne s'en révèle pleinement que dans l'amour qui joint l'homme et la femme. Dans toute affection profonde et réciproque, il y a nécessairement un certain accord entre les musiques qui se murmurent dans le silence des âmes.

Mais quand la différence des sexes n'intervient point, ces musiques sont plus ou moins homophones et chantent la mélodie à l'unisson, tandis que le duo entre l'homme et la femme est nettement polyphonique. Chaque voix module sa propre mélodie, différente de l'autre et complémentaire, et, quand elles se fondent, l'accord est si riche et l'harmonie si profonde qu'elles ne peuvent plus se concevoir l'une sans l'autre. Chacune révèle à l'autre un nouvel univers, sans lequel le sien propre, désormais ouvert, ne peut plus subsister; chacune enseigne à l'autre sa véritable identité : en la diversité où elle s'accomplit.

Une union comme une communion

C'est pourquoi l'amour revêt une telle urgence et une telle nécessité. Il s'agit d'être ou de ne pas être, en joignant dans l'autre, un moi qui s'identifie avec lui. Le don ne peut être que total, en atteignant jusqu'aux racines de la personnalité, qui se constitue, précisément, dans un élan vers l'autre.

Mais justement, parce qu'il s'agit de personnes qui fuient l'exil intolérable d'un monde sans visages, où l'âme agonise, comme la panthère de Rilke derrière les barreaux de sa cage, la rencontre n'est possible que grâce à une transfusion de toute l'intimité de l'une en toute l'intimité de l'autre.

L'union ne peut être, dans le sens le plus religieux du terme, qu'une communion. Il est impossible de la construire du dehors sans retomber sous la loi des choses, sans profaner le secret de l'intimité, sans effacer le visage dont la lumière faisait sourdre une espérance infinie. Toute tentative de possession en retarde ou en empêche l'accomplissement. Les mains doivent renoncer à saisir, en apprenant à s'ouvrir en l'oblation où tout l'être est offert.

Contempler les sommets

Il faut être intérieur à l'intimité d'un autre pour la vivre comme sienne, et l'on n'y pénètre qu'à la manière dont elle-même se conquiert : par le dépouillement lumineux qui constitue son autonomie, dans l'offrande sans réserve d'une solitude inviolée.

Toute feinte est exclue, car le réel ne se laisse pas frustrer de ses exigences. Si le corps se venge de tous les refoulements qu'on lui fait subir, l'esprit est plus prompt encore à défendre sa liberté. Il n'y a qu'une manière d'avoir prise sur lui, c'est de le combler.

Mais comment le combler à moins de lui apporter l'infini, qui le peut seul remplir, tandis que l'on en réveille en lui l'exigence, en s'efforçant d'y satisfaire en soi : jusqu'à la pleine transparence qui le lui rend sensible dans un silencieux rayonnement. Il faut être intérieur à l'intimité d'un autre pour la vivre comme sienne, et l'on n'y pénètre qu'à la manière dont elle-même se conquiert : par le dépouillement lumineux qui constitue son autonomie, dans l'offrande sans réserve d'une solitude inviolée.

Les succédanés de l’amour

C'est pourquoi l'amour est si difficile que Rilke le considérait, à bon droit, comme l'épreuve cruciale de la valeur humaine. Mais ici, comme partout, l'illusion a prétendu abréger les délais de l'effort. On a remplacé l'amour par des succédanés qui n'en gardent que le nom, et on l'a réduit, progressivement, à une fatalité sexuelle, plus ou moins mêlée de sentimentalité, qui est censée contenir le grand secret de la vie.

C'est en invoquant ce nom prestigieux, aussi bien, que la plupart des hommes se sont précipités dans les servitudes cosmiques, dont l'amour avait, précisément, pour mission de nous délivrer. Alors qu'il devait apaiser « ce quelque chose en nous qui a de plus en plus soif de sa ressemblance », en préservant notre intimité de l'oppression accablante des choses, on l'a appliqué à la dissoudre, en nous identifiant aux éléments du monde, dans une licence qui a aboli, communément, jusqu'au souvenir de ses exigences.

L'altruisme diaphane où la personnalité s'accomplit

L’amour répugne à toute facilité, il a horreur de toute licence il exorcise toute fatalité, comme il élude toute possession. Il s'épanouit au cœur d'une liberté conquise jusqu'au suprême dépouillement, en faisant luire en nous le visage d'une vérité vivante, atteinte immédiatement au contact d'une âme intérieure à la nôtre… L'intimité de l'une devient lumière en celle de l'autre, en l'altruisme diaphane où la personnalité s'accomplit.

Nous allons tenter de comprendre cette catastrophique déviation, mais avant de l'envisager, il faut remplir notre regard des sommets que nous venons de contempler, pour n'être plus induits en des compromis qui falsifient l'amour en usurpant son nom.

L'amour se situe à la hauteur métaphysique où nous l'avons découvert : il répugne à toute facilité, il a horreur de toute licence il exorcise toute fatalité, comme il élude toute possession. Il s'épanouit au cœur d'une liberté conquise jusqu'au suprême dépouillement, en faisant luire en nous le visage d'une vérité vivante, atteinte immédiatement au contact d'une âme intérieure à la nôtre. Mais deux âmes ne peuvent se fondre qu'au prix d'une transparence, où l'intimité de l'une devient lumière en celle de l'autre, en l'altruisme diaphane où la personnalité s'accomplit.

Ce n'est pas en un jour que l'amour aboutit ainsi au don de tout l'être dans une oblation de clarté. L'essentiel est qu'il y tende lucidement, courageusement et, s'il le faut, héroïquement, en préservant jalousement l'exigence virginale qu'il contient, et qui n'est rien moins, en définitive, qu'une exigence de sainteté.

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Les dieux et la bête échangent leurs attributs

Cette exigence de sainteté, Nietzsche, qui a pressenti tant de vérités, l'a exprimée de la manière la plus poignante dans phrase incisive de Zarathoustra : « Votre amour de la femme et l'amour de la femme pour l'homme : oh ! Que ce soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés ! Mais presque toujours, c'est une bête qui devine l'autre. »

Ce puissant raccourci gagnerait d'être nuancé. S'il n'y avait que la bête, les drames du cœur nous seraient épargnés; l'automatisme de l'instinct réglerait tout, et nous ne saurions même pas que nous en subissons le déterminisme, puisqu'il n'y aurait aucune possibilité de le dominer. Toutes nos difficultés surgissent, bien plutôt, du mélange et de l'opposition paradoxalement accouplés de deux tendances, qui semblent abstraitement incompatibles et dont la combinaison, selon des proportions très variables, constitue tout le secret de la vie amoureuse, avec des oscillations plus ou moins étendues entre l'exaltation bienheureuse d'une ivresse quasi-mystique et la fascination tyrannique d'une obscure fatalité.

Des dieux ou de la bête, aussi bien, on ne peut jamais prévoir qui l'emportera. Le passage est d'ailleurs si aisé et si rapide d'un extrême à l'autre qu'il devient vite impossible de les distinguer. Les dieux et la bête échangent leurs attributs. La bête s'affuble d'un masque divin qui autorise toutes ses impulsions, et les dieux perdent leur visage en se réduisant à un mystère caché dans la chair.

Nietzsche a trop simplifié le problème. La solution en serait facile s'il s'agissait uniquement de choisir entre les dieux et la bête, si les deux termes s'en laissaient disjoindre, si l'on pouvait dire : c'est l'un ou l'autre. Ce qui le rend, presque toujours, inextricable, c'est la liaison, donnée comme indissoluble, entre l'un et l'autre.

Ce qu'il y a d'animal dans l'homme se voile de mystère

Personne n'a mieux représenté cette confusion que Gœthe dans l'entretien séducteur de Faust avec Marguerite (9) où le désir physique et les aspirations métaphysiques se fondent et s'orchestrent mutuellement dans une ferveur troublante qui laisse la jeune fille sans défense, en enveloppant d'émotions religieuses un consentement qu'elle est désormais incapable de refuser. On retrouve la même note dans certains passages du "Jardinier" de Tagore, aux premières touches de la passion et en l'émoi des premiers aveux.

C'est le fond de toute littérature érotique – quand elle ne verse pas dans l'obscénité – et le secret de son influence, en l'art tout romantique de rendre l'esprit complice de sentiments qu'il échoue à saisir dans la brume subtile où ils se dérobent à sa critique. Ce qu'il y a d'animal dans l'homme s'y voile de mystère, et celui-ci écoute avec joie un message où il apprend que ses instincts tiennent en réserve les plus hautes révélations.

S'il suffit qu'il y cède pour s'accomplir, son unité n'est plus un problème, elle ne représente plus une conquête lente et difficile à travers mille obstacles qu'un véritable héroïsme est parfois seul capable de surmonter. Il n'a qu'à s'abandonner à sa nature et il cueillera le fruit savoureux d'une découverte dont il éprouve déjà l'enivrant vertige. Un lyrisme secourable lui dispense l'enchantement d'un suprême accord : la bête est devenue dieu.

La nature et l’élan irrésistible qui assure la propagation de l’espèce

La poésie n'avait pas à se mettre en frais pour parvenir à cette identification : la nature avait fait toutes les avances. Et là est précisément tout le drame. L'homme et la femme ne sont pas seulement des personnes destinées à s'accomplir l'une en l'autre, ils sont aussi des organismes complémentaires dont l'union conditionne l'avenir de l'espèce. Au regard de celle-ci, aussi bien, ils ne sont rien de plus que des porteurs de germes mâles et femelles.

Comment provoquer la fusion de ces germes, pour elle, toute la question est là : il s'agit de fermer le circuit où passera le courant de la vie. Le moyen le plus sûr pour y parvenir est de communiquer aux porteurs de germes, les affinités qui règnent entre les cellules germinales, de telle sorte qu'un élan irrésistible les entraîne l'un vers l'autre, comme il arrive pour ces cellules elles-mêmes au moment de la fécondation. Tout se passe en tout cas, comme si ce but avait été fixé et cette solution choisie.

Pour atteindre celle-ci, il faudra concentrer sur cet objectif tout l'intérêt des deux partenaires, en développant en eux une attraction qui aboutisse infailliblement à leur union. Il faudra, en d'autres termes, les identifier avec le génie de l'espèce, avec sa volonté de durer, comme s'ils n'existaient qu'en elle et pour elle, comme s'ils n'avaient d'autre raison d'être que d'en assurer la perpétuité. (10)

Dans le psychisme humain la magie de l'état amoureux

C'est là, un programme plus compliqué qu'il ne semble. S'il est vrai, en effet, que le développement du cerveau entraîne un degré croissant d'indépendance et d'autonomie, et si la prépondérance du cerveau sur tout le système nerveux n'est nulle part aussi parfaite que chez l'homme, si, en conséquence, notre cerveau ne se borne pas à répondre uniquement par des réflexes automatiques aux excitations qui lui parviennent, mais est capable d'en tirer le parti qui semble le plus conforme aux intérêts de notre vie individuelle, en donnant à tout événement conscient la coloration psychique qui nous est particulière : il faudra pour nous plier aux fins de l'espèce, les intégrer à notre psychisme, de telle manière qu'en les poursuivant nous ayons l'impression de n'obéir qu'à nos propres impulsions. Si la nature y réussit, elle aura assuré à notre espèce, autant qu'il est en son pouvoir, le maximum de chance.

0r il paraît bien qu'elle ait réussi, si bien réussi que le sex-appeal est à peu près la seule consigne qui rallie indistinctement l'immense majorité des hommes. Comme elle a donné à certains animaux (batraciens, reptiles, poissons) une parure nuptiale qui apparaît au moment de la reproduction, elle a suscité dans le psychisme humain la splendide magie qui constitue proprement l'état amoureux.

Les individus qu'il possède sont transportés dans un monde nouveau où les estimations communes perdent toute réalité. L'être aimé prend une valeur unique, qui oblitère tout ce qui n'est pas lui, il exerce une fascination irrésistible, il devient un monde et il tend à devenir un dieu. Toute la vie de l'être aimant est suspendue à sa présence, à son approbation et à son bon plaisir, et il semble n'exister plus qu'en fonction de lui, comme sa créature et sa création.

En un instant, toutes ses catégories peuvent se transformer. Les principes les mieux établis, la veille, ne comptent plus ; les affections les plus chères perdent leur nécessité, les responsabilités les plus sérieusement assumées n'éveillent plus d'écho. Il n'y a plus que lui, le besoin de se perdre et de s'accroître en lui, le besoin de se confondre avec lui en l'étreinte totale qui abolira toute séparation.

C'est ainsi que l'on s'achemine, par des voies tracées d'avance, vers le geste que l'espèce attendait, en croyant atteindre à la suprême intimité dans une confusion physique, calquée sur celle des germes qui en ont suscité le vertige : pour accomplir la leur. Rien n'est pathétique comme ce déroulement stéréotypé du désir qui ramène toujours les individus au même point, en les réduisant de plus en plus à leurs complémentarités biologiques, jusqu'à ce que leur psychisme atteigne le niveau des cellules germinales dont ils imitent le comportement.

Des nécessités de l’être animal aux plus hautes béatitudes

Il y a naturellement des degrés innombrables dans cette assimilation à la chimie organique et des nuances qui varient à l'infini. Les uns obéissent davantage à l'attrait du mystère, les autres à celui du plaisir. Les uns suivent simplement la perte de leur nature, les autres y ajoutent des raffinements savamment calculés. La tendresse et l'estime s'y mêlent pour les uns, tandis que les autres n'y cherchent qu'une volupté complice. Les uns, enfin, ne voient qu'une nécessité de leur être animal, là où les autres prétendent découvrir le secret des plus hautes béatitudes.

Nous n'avons envisagé que le cas le plus typique et le plus honorable qui éclaire tous les autres, qui domine la littérature amoureuse et qui s'est imposé à la conscience humaine comme le seul amour conforme à notre nature, qui est chair autant qu'esprit.

La part de la chair est évidente, et la nature ne se soucie pas de l’esprit

On pourrait discuter à l'infini sur cette formule qui est beaucoup moins claire qu'elle ne paraît. La part de la chair est assez évidente et elle ne manque pas de défenseurs. La part de l'esprit est beaucoup moins nette et elle a peu d'avocats. Comment expliquer cette étrange et régulière inégalité ? Par le fait que la nature, au sens physique, ne se soucie pas de l'esprit. Elle a monté des mécanismes dont le fonctionnement normal doit assurer la propagation de l'espèce, et que gouvernent, diversement combinés avec des sensations externes ou internes, des réflexes neuro-endocriniens, où sont impliquées, très particulièrement, avec le système nerveux végétatif, autre les glandes constitutives du sexe, l'hypophyse et la thyroïde. Ce dynamisme neuro-humoral, entretenu par des sécrétions internes coordonnées à des influx nerveux, forme la base de l'émotivité amoureuse. L'orchestre est monté, les partitions sont écrites avec des hormones et des neurones : et voici qu'éclate soudain l'immense prélude de l'hymne à la vie.

Les individus s'imaginent que c'est en leur honneur : c'est l'espèce, en réalité, qui célèbre son immortalité, dans l'émoi même qui les y fait concourir. Ils croient se réaliser au maximum, quand ils sont le plus dominés par une magie cellulaire élaborée à ses intentions. Ils s'attribuent, dans une mutuelle adoration, une magnificence qui n'est que la parure nuptiale dont la nature, un moment, les revêt, pour les asservir à ses fins.

Car il en est de cette musique, comme de celle qui jaillit d'un cristal que l'on touche. Peu importe qui frappe : c'est toujours le même enchantement harmonique. Les résonances appartiennent à la matière qui vibre et non à la main qui les éveille. Il en est de même en l'ivresse amoureuse : les contacts des individus font jaillir du clavier de l'espèce une symphonie dont ils ne sont nullement les auteurs. Il suffit qu'ils aient l'illusion de l'être pour qu'ils accomplissent ce que la nature attend d'eux, tandis que le plaisir, à l'instar d'un stupéfiant, endort leurs facultés critiques. Plus celles-ci s'oblitèrent, en effet, mieux l'avenir de l'espèce est garanti : mais c'est aux dépens de l'amour.

Les magnificences qui exaltent la ferveur amoureuse sont données

Au sein d'un univers aveugle, où l'homme se heurte à l'indifférence des choses, nous l'avons vu tendu vers la personne, en quête d'une intimité où l'âme se reposerait dans sa ressemblance, en découvrant un visage dont le regard contiendrait le monde entier dans sa lumière. Nous avons explicité les conditions d'une telle rencontre, le dépouillement qu'elle requiert et les exigences qu'elle impose pour atteindre à la transparence où elle s'accomplit. La ferveur amoureuse ne connaît rien de pareil; un effort intérieur n'a aucun sens pour elle. Les magnificences qui l'exaltent sont données, il n'y a qu'à en jouir.

Le mystère de l'être aimé est déjà atteint dans les affinités endocriniennes dont l'accord simule un échange d'intimités. La rencontre est tout accomplie. Il ne reste plus qu'à l'exprimer dans l'étreinte où se consommera la fusion.

La nature fait son métier ; faisons-nous notre métier d’homme ?

Le piège ne pouvait être mieux construit. La réalisation d'un désir physique entraînant celle de nos aspirations métaphysiques, l'instinct ne trouvera plus d'obstacle jusqu'au suprême engagement, que l'esprit, dupé, revendiquera comme le droit de l'amour, sans voir qu'il ne fait qu'obéir au despotisme de l'espèce.

Bien peu s'en laisseront convaincre. Ils répondront que ce qui est naturel ne saurait être illusoire et qu'il est purement gratuit d'accuser la nature de nous avoir pipés. Nous ne l'accusons pas. Elle a fait son métier qui est de monter des mécanismes qui assurent la vie de l'individu et de l'espèce, en les maintenant, autant que possible, en équilibre avec l'univers où ils baignent. Elle n'avait pas à s'occuper de l'esprit dont l'autonomie exclut toute intervention extérieure, dont l'exigence créatrice ne peut se laisser imposer un monde tout fait. Si ces mécanismes nous sont devenus un piège, ce n'est pas de sa faute – la notion de faute est d'ailleurs dépourvue de sens au niveau d'activités physico-chimiques – c'est bien plutôt la nôtre, dans la mesure où nous refusons de faire notre métier d'homme.

Mais comment résister à cette magie qui nous envoûte par un enchantement irrésistible, et pourquoi sophistiquer un élan naturel en dressant des barrières artificielles pour comprimer son expansion ? 0n pourrait répondre ici que les apologistes de la nature admettent généralement fort bien qu'on la frustre de son intention première qui est la fécondité.

La vocation de l’esprit est la liberté

Mais la vraie réponse est que nous ne devons jamais accepter la nature, tant qu'un automatisme absolu ne ferme pas la porte à toute intervention. La nature, c'est tout ce que nous tenons de notre naissance, ce qui est donné, ce que nous n'avons pas choisi, ce qu'il nous faut subir. 0r la première manifestation de l'esprit consiste dans le refus de rien subir. Il n'est pas une chose que l'on puisse contraindre, en l'obligeant à céder par une violence extérieure. Il cède à des motifs dont il reste le souverain juge. Il peut sans doute se tromper, se laisser séduire, en se mentant à lui-même sous l'influence de penchants égoïstes dont il accepte la domination. Mais il ne fait qu'exaspérer les exigences qui constituent un privilège auquel il ne peut renoncer, sans tomber sous le coup des sanctions intérieures qu'il lui est impossible d'éluder.

Sa vocation de liberté ne souffre aucune exception. Il doit être libre de tout et d'abord de lui-même. Il ne doit pas s'accepter, se subir lui-même en se soumettant passivement à toutes les tendances qu'il trouve en lui. Il est donné comme nature, comme un monde appelé à se développer à l'intérieur d'une infranchissable clôture, il n'est pas donné comme autonomie : il ne peut l'être puisque celle-ci implique la libre disposition de soi dans le don entier de soi, au plus intime de soi, qui la peut seul accomplir.

L'esprit doit conquérir sa propre intimité – comme se conquièrent tous les biens spirituels, comme se conquiert la vérité – en la rendant toute perméable à la lumière, en la transparence d'un amour sans repli.

On l'a justement souligné à propos de Lady Macbeth : nous n'entrons pas dans notre propre intimité comme dans un moulin. Toute la tragédie de cette usurpatrice, c'est précisément qu'elle ne peut usurper sa vie intérieure. Elle est chassée hors d'elle-même, parce qu'elle est indigne d'y habiter. Son âme se dresse devant elle comme un mur, parce qu'elle n'essaie point d'y pénétrer du dedans, en acceptant la responsabilité de son crime pour entrer dans la vérité de sa conscience.

L’amour n’est pas une impulsion où l'on perd le gouvernement de soi-même

Nous découvrons, ici, un motif spécifique qui renforce le motif générique que nous venons d'invoquer. Nous avons dit : l'esprit ne doit jamais rien subir, il ne doit jamais accepter passivement et aveuglément les lois de la nature, il doit, au contraire, élever celle-ci au niveau de sa propre autonomie, en convertissant, autant que possible, toutes nos servitudes en liberté. Il ne peut donc, sans se trahir lui-même, s'abandonner sans contrôle aux sollicitations endocrines qui sont la source du vertige amoureux.

Nous pouvons ajouter maintenant : s'il s'y abandonne, il pèche directement contre l'amour, dont il se réclame pour autoriser sa licence, et il le rend impossible. Car l'amour ne signifie rien, s'il n'identifie pas deux intimités dans la seule réalité qui les constitue, en l'accomplissement de leurs plus hautes exigences et en la transparence d'une souveraine liberté.

Comment concevoir, un instant, que l'on puisse, au nom de l'amour, se mettre à deux, et, moins encore, que l'on engage sa vie pour se livrer à une impulsion où l'on perd le gouvernement de soi-même, en devenant étranger à cette infinité diaphane où l'amour a son reposoir ? Cela passe l'intelligence. Il n'est pas difficile, pourtant, de comprendre pourquoi l'union physique a pris une telle importance. C'est que la véritable intimité, comme la véritable liberté, n'existe chez la plupart des hommes que comme une exigence non accomplie, de plus en plus vaguement perçue à travers la croûte des instincts qui étouffent l'âme sous le poids de leurs besoins.

La chair, vestige d’un idéal

Alors, l'unité dont un rêve confus entretient la nostalgie, n'ayant point de centre personnel dans une vie intérieure à peu près inexistante, ne peut que tenter sa chance dans les voies toutes tracées de l'érotisme charnel. Le langage charnel de l'amour sera le seul vestige d'un idéal que l'on ne comprend plus : « Je t'aime ! » Mais où suis-je et où es-tu ? Qui suis-je et qui es-tu ? Il n'y a plus personne : l'amour a perdu son visage, et l'homme et l'univers avec lui.

Seul, le génie de l'espèce poursuit innocemment son mystérieux travail, en reliant, suivant un rythme déterminé, les glandes endocrines et les conducteurs nerveux, pour provoquer, dans l'organisme, les modifications que les individus, asservis à ses fins, interpréteront comme l'expression la plus personnelle et la plus audacieuse de leurs propres sentiments.

« Et tout de même, comme disait quelqu'un qui savait être sincère, on n'est pas très fier d'avoir été comme des animaux. »

Une union physique qui serait symbole de l’union spirituelle

On ne manquera pas d'objecter, ici, que nous chargeons le tableau, que l'union physique n'empêche pas l'union spirituelle, mais tout au contraire, qu'elle en est le symbole et qu'elle la renforce en l'exprimant.

Nous sommes trop convaincus de la nécessité des symboles, et nous savons trop combien notre vie intérieure est conditionnée par les signes qui l'éveillent, l'accroissent et l'attestent, pour ne pas rendre justice à cet argument. Mais, pour jouer ce rôle, un symbole doit être au niveau de la réalité signifiée.

« Le mystère, dit admirablement Rodin, est comme l'atmosphère où baignent les très belles œuvres d'art. » (11)

Mais justement, parce qu'elles y baignent, on ne perçoit plus que lui. Le sujet, quel qu'il soit, ne nous intéresse plus qu'en raison de l'éclairage où la Beauté révèle sa présence. Il ne lui fait pas écran, il est consumé par elle, et s'il la manifeste, c'est qu'il renonce à se faire valoir pour s'effacer en elle.

C'est de la même manière que le corps doit être le symbole de notre intimité. Il faut qu'il en épouse le rythme, en s'identifiant avec son dépouillement, sa transparence et sa liberté. Il faut qu'il lui emprunte une inflexion intérieure, qui répugne à toute possession, en obligeant le regard à le percevoir du dedans, en la lumière du visage spirituel qui le vêt de clarté, en l'unité diaphane « où chaque point semble avoir connaissance de tous les autres. » (12)

Alors, certes, le corps rayonne d'une beauté incomparable, il témoigne de son humanité, de sa vocation divine et de son éminente dignité. Mais l'intimité même, dont toutes ses fibres rendent sensible le vivant mystère, le défend de toute approche qui ne serait point conforme à ses propres exigences d'indépendance et de vérité.

0n sent bien que l'on en dissiperait tout le charme impondérable, si l'on tentait de saisir ce qu'il est impossible de posséder. Sans doute, il n'est pas d'amour parfait sans une tendresse exprimée en des gestes qui en impriment l'évidence dans la sensibilité. Mais s'ils prétendent être le truchement de deux intimités assez pures pour se fondre réellement en une seule, il faut qu'ils se purifient dans la candeur de leur rencontre et que les mains qui se joignent aient l'élan virginal des âmes qui échangent leur clarté. C'est là, assurément que l'amour atteint son sommet : quand aucun désir ne trouble plus le regard, quand les éléments cosmiques, les impulsions banales et communes ont été surmontées, quand la sécurité est si entière que chacun éprouve la présence de l'autre comme la lumière de son propre recueillement, quand la personne peut révéler, enfin, l'unicité divine de son visage, quand s'inaugure, dans le silence, une conversation capable de durer éternellement.

Un amour imparfait préférable à un symbole inadéquat

Nous ne parvenons pas à comprendre (que) la soumission à un instinct non conquis, qu'un comportement calqué sur celui des cellules germinales et que la recherche d'un plaisir irrationnel, constituent le symbole le plus apte à exprimer une unité qui n'est réelle qu'en la circumcession diaphane de deux intimités entièrement affranchies d'elles-mêmes et de tout.

Nous comprenons fort bien, en revanche, qu'un amour imparfait, fondé sur une liberté incomplète et fragile, ne feigne pas d'avoir atteint ces sommets, et qu'il accorde à l'instinct la place que l'instinct tient réellement dans les individus, pour éviter un refoulement plus dangereux qu'une prétendue vertu imposée par un décret imprudent de la volonté, et pour combler, autant que cela est possible, ce qui manque à la perfection de l'amour, par tout ce que peut dispenser de douceur un élan amoureux, sincèrement ordonné à un plus grand amour.

Il ne s'agit pas de paraître ce que l'on n'est pas et, encore moins, d'y obliger son conjoint : mais que l'on ne fasse pas passer, non plus, un amour imparfait pour l'amour idéal. Sans doute, l'amour parfait est aussi rare que la sainteté. Mais il n'est pas interdit d'y songer.

« J'étais toujours un peu déçue, disait une veuve qui évoquait ses souvenirs, en constatant que la tendresse de mon mari était toujours le prélude de son désir. »

Elle exprimait ainsi, avec une modestie émouvante, ce vœu de gratuité qui est au cœur du véritable amour.

Un père et une mère que l’enfant aurait pu choisir

Mais alors, dira-t-on, comment naîtront les enfants ? Car enfin, cet amour stratosphérique finirait, s'il avait beaucoup d'adeptes, par l'extinction de l'espèce humaine. Pour répondre à cette question, dirons-nous à notre tour, adressez-vous à votre enfant. Demandez-lui quels parents il eût choisi, si le choix lui en avait été laissé, et dans quelles conditions il aurait voulu naître, et, si vous êtes soucieux de sa pureté, demandez-vous quelle autorité vous aurez pour la préserver, si les mots que vous lui dites sont sans valeur pour vous.

Car enfin, au nom de quels principes pourrez-vous le détourner de voluptés qui s'identifient pour vous avec l'essence de l'amour : si vous ne vous résignez point à lui prescrire le refoulement d'un instinct que vous n'avez pas su ordonner et affranchir en vous. Faites un pas de plus ; que lui direz-vous le jour où vous aurez le devoir de lui révéler le sens des forces créatrices qu'il porte en lui, si vous n'entendez pas vous y dérober par lâcheté, et si vous désirez garder sa confiance et son estime ?

Je pense que ce jour la, vous souhaiterez que sa conception ait été dominée par un tel sens de vos responsabilités envers lui, par un tel respect et un tel amour de sa personne – au moins virtuellement engagée dans votre union – que vous puissiez lui raconter exactement comment les choses se sont passées et que vous lui apparaissiez vraiment, alors, comme le père ou la mère qu'il aurait choisis.

Et désormais, faites de cet enfant le témoin idéal de votre vie conjugale, et vous reconnaîtrez que le plus sûr moyen d'en faire jaillir toute la joie est, précisément, d'y intégrer ce rêve de pureté, à travers lequel tout enfant innocent s'est, un jour, représenté ses parents, et, peut-être conclurez-vous, comme il convient de le faire, qu'il n'y a pas, pour la chair, de plus parfaite volupté que de baigner dans la lumière de l'esprit, comme il n'y a pas, pour l'amour, de plus grand bonheur que de s'identifier avec une intimité qui ne craint plus de se livrer, en découvrant en elle la lumière mystérieuse où luit, vivant, le visage de la Vérité qui respire l'Amour.


(1) André Lhote, 1885-1962, est un peintre, graveur, théoricien de l'art, un des représentants du mouvement cubiste. Les peintres cubistes adoptent, dans leurs compositions, la multiplicité des points de vue : un même objet est représenté simultanément de face, de dessus et de profil…. Ce n’est pas la réalité de la vision mais serait celle de la connaissance. Pour A. Lhote, la vision, qui est subjective, qui est le « point de vue accidentel », cèderait la place à une approche conceptuelle du réel, qui est le « point de vue absolu ».

(2a) Flaubert, Lettre à Louise Collet, 23/12/1853

(2b) Flaubert, Lettre à Louise Collet, 22/04/1854

(2c) Flaubert, Lettre à Louise Collet, 29/11/1853 ; et aussi dans Les pensées

(3) Einstein et Infeld, L'évolution des idées en physique, 1936

(4) Bachelard, Le nouvel esprit scientifique (1938).

(5) Lecomte du Noüy, l’homme devant la science (1939), p. 273

(6) Citation du professeur Pierre Javet, probablement dans le livre La figure de l’univers. Cosmologies modernes, Neuchâtel, 1947.

(7) citation dans Le Combat avec le démon: Kleist- Hölderlin- Nietzsche de Stefan Zweig, 1937. « Ce silence transforme en enfer la dernière, la septième solitude de Nietzsche : il se brise le cerveau contre son mur métallique. « Après un appel comme était mon Zarathoustra, issu du plus intime de l’âme, ne pas entendre un seul mot de réponse, rien, rien, toujours exclusivement la solitude muette, désormais mille fois plus pénible, il y a là quelque chose qui dépasse toutes les horreurs et le plus fort peut en périr. »

(8) Mot qui désigne les relations des Personnes dans la Trinité.

(9) Dialogue de Faust et Marguerite :

Marguerite. – Crois-tu en Dieu ?

Faust. – Le ciel n'étend-il pas sa voûte là-haut et la terre sa fermeté ici-bas ? Et les étoiles éternelles ne se lèvent-elles pas en regardant joyeusement ? Mes yeux ne plongent-ils pas dans tes yeux, et tout ne se presse-t-il pas dans ta tête et dans ton cœur, tout se mouvant en éternel mystère, invisible et visible à tes côtés ? De tout cela, remplis ton cœur, si grand soit-il, et quand dans le sentiment tu es tout bonheur, alors nomme-le comme tu veux : nomme-le bonheur, cœur, amour, Dieu. Ici le sentiment est tout, les noms : bruit et fumée qui voilent de nuées l'embrasement du ciel.

(10) Comme si, en d'autres termes, les individus ne constituaient que le « milieu de culture périssable qui assure temporairement l'entretien et la perpétuité du germe. »

(11) Auguste Rodin, L’Art, entretiens réunis par Paul Gsell, 1911, chapitre 9, le mystère dans l’art.

(12) Allusion à la description du Portrait de Mme Cézanne au fauteuil rouge de Rilke. « C’est comme si chaque point du tableau avait connaissance de tous les autres. Tant chacun participe, tant s’y combinent adaptation et refus ; tant chacun veille à sa façon à l’équilibre, et l’assure ; de même que le tableau entier, en fin de compte, fait contrepoids à la réalité. » (Lettre du 22/10/1907 à Clara Rilke.)