Homélie de Maurice Zundel donnée à Lausanne, en 1959. Publiée dans Ton visage ma lumière (*)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

Le passage de quelque chose à quelqu'un, c'est tout le problème de l'homme

Les plus grands écrivains sont ceux qui peuvent dire, avec des mots très simples des choses éternelles.

Un de ces très grands mots, c'est celui de Flaubert disant : « Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ! » Ce mot lui avait été suggéré par la demande de Baudelaire qui le suppliait d'appuyer sa candidature à l'Académie française. Et Flaubert, scandalisé de ce qu'un poète attendit d'autre récompense que celle que peut donner la Beauté à laquelle il doit être consacré, écrivait ce mot dans son journal : « Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? »

Le passage de quelque chose à quelqu'un, c'est justement tout le problème de l'homme. On parle beaucoup de l'évolution, on s'interroge sur l'origine de l'homme : d'où vient-il ? D'où vient la vie ? Est-ce qu'elle vient d'un orage électrique, dans un nuage de gaz ? Est-ce qu'elle vient des végétaux, des minéraux ou des animaux ? D'où vient la vie ?

Possibilité de choisir, vocation à se faire homme

Le passage de quelque chose à quelqu'un : c'est l'œuvre de chacun de nous. C'est la vocation, c'est le privilège,… c’est la possibilité d'être homme, cette possibilité de se dépasser, cette possibilité de se donner, qui est proprement la grandeur et la dignité humaine.

C'est infiniment intéressant : mais, finalement, le vrai problème n'est-il pas : « Qu'est-ce que nous allons faire, nous, de la vie ? » Car, justement, notre situation dans le monde n'a d'intérêt que parce que il y a en nous une possibilité de choisir ! Mais cette possibilité de choisir, nous savons bien, par expérience, qu'elle tourne souvent en catastrophe. Il s'en faut que l'homme soit toujours, soit fréquemment, quelqu'un ! La plupart du temps, il est quelque chose, il reste un morceau d'univers, il reste un moment de l'espèce, il reste l'expression de sa race, de son continent, de la couleur de sa peau, des préjugés de son milieu ; et quand il s'encanaille, il est pire que les animaux. Rien n'est effroyable comme la cruauté de l'homme contre l'homme.

C'est là qu'on sent que l'évolution, quelle que soit l'explication que l'on en donne, elle ne peut pas automatiquement opérer ce passage de quelque chose à quelqu'un. C'est l'œuvre de chacun de nous. C'est la vocation, c'est le privilège qui nous est accordé et qui fait précisément de nous la possibilité d'être homme, cette possibilité de se dépasser, cette possibilité de se donner, qui est proprement la grandeur et la dignité humaine. Mais ce n'est là qu'une possibilité. Cela ne se fait pas tout seul, et c'est un passage extrêmement difficile. On peut même dire que, à certains égards, il est impossible, tant que l'on n'a pas rencontré le Dieu vivant.

La raison peut servir à tout, mais la raison ne s'identifie pas avec l'esprit

Il ne faut pas être dupe, en effet, de la raison ! La faculté de raisonner ce n'est pas encore ce qui nous constitue comme des hommes ! Ce n'est pas encore ce qui fait de nous des esprits, car on peut raisonner à perte de vue pour justifier les passions. Et nous savons aujourd'hui, de reste, que l'on peut pratiquer le lavage du cerveau, que l'on peut s'appliquer à abrutir des intelligences humaines pour leur faire admettre finalement des idées qu'ils repoussaient d'abord, avec toute la puissance de leur cœur et de leur esprit. On peut les abrutir au point qu'ils finissent par dire ce que ils ne voulaient pas dire, par avouer ce qu'ils voulaient taire, et même par se faire les propagandistes de ce qui leur paraissait d'abord l'erreur et le mensonge.

C’est parce que l'immense majorité des hommes ne trouvent pas à qui se donner, qu'ils n'arrivent pas à opérer ce passage de quelque chose à quelqu'un.

La raison peut servir à tout, la raison ne s'identifie pas avec l'esprit, car l'esprit c'est cette puissance de jaillissement, cette puissance de création, cette puissance de don, mais qui, pour s'exercer, a besoin de rencontrer à qui se donner. Et c'est parce que l'immense majorité des hommes ne trouvent pas à qui se donner, qu'ils n'arrivent pas à opérer ce passage de quelque chose à quelqu'un.

François d'Assise nous a fait pénétrer dans l'intimité du Cœur de Dieu

Et si j'insiste ce soir, c'est que cette semaine nous avons eu le bonheur de célébrer la fête de saint François d'Assise. Et que saint François d'Assise est, parmi tous les saints de la chrétienté, un des plus grands, un des plus extraordinaires, un des plus magnifiques, un de ceux dont l'influence demeure le plus actuel, parce que il lui a été donné de découvrir la Pauvreté de Dieu. Cet homme, qui était tout ambition, qui était lui-même esclave d'une passion qui le remplissait tout entier, qui voulait absolument faire parler de lui, qui voulait remplir l'Histoire de ses hauts faits, qui pensait à devenir de bourgeois et de marchand qu'il était destiné à être - qui pensait à devenir un Seigneur, un prince, un conquérant ! Qui voulait éblouir les dames dans des tournois étourdissants. C'est ce même homme qui, peu à peu, a été amené à découvrir l'immensité de la générosité divine, et qui sous l'image de Dame Pauvreté, a vraiment rencontré le vrai Dieu !

C'est lui, vêtu d'un sac et d'une corde ! C'est lui, mendiant sa nourriture ou s'associant aux travaux des paysans ! C'est lui, faisant ses délices d'un vieux croûton, d'un vieux crouton de pain et de l'eau puisée à une source vive ! C'est lui qui, le premier, est entré jusqu'au fond dans les abîmes de la Trinité ! C'est lui, qui nous a fait comprendre par toute la lumière de sa vie, que la Trinité voulait dire que Dieu, justement, que Dieu donne tout, que Dieu est communication, que Dieu n'est pas quelqu'un qui se regarde et qui s'admire, mais que Dieu est Quelqu'un qui ne cesse de se donner dans un échange éternel.

François d’Assise nous fait comprendre que l'existence, dans son expression suprême, c'est une vie de don, c'est une vie de charité, c'est une vie de dépouillement, c'est une vie d'amour, qui est toute la joie de Dieu car la joie de Dieu, c'est la joie de la pauvreté.

C'est lui qui nous fait comprendre que l'existence, dans son expression suprême, c'est une vie de don, c'est une vie de charité, c'est une vie de dépouillement, c'est une vie d'amour, qui est toute la joie de Dieu car la joie de Dieu, c'est la joie de la pauvreté, c'est la joie de la première béatitude évangélique : « Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre » (Mt. 5:3). C'est la joie du don total ! Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien : la divinité n'est à personne parce que elle n'est que le regard du Père vers le Fils et du Fils vers le Père, dans l'unité et dans l'embrassement du Saint-Esprit. C'est lui qui nous a fait pénétrer ainsi dans l'intimité du Cœur de Dieu, qui nous a fait comprendre que, justement, le sens de notre existence c'était de faire de tout notre être un don, parce qu'il y avait en face de nous – ou plutôt au-dedans de nous – Quelqu'un à qui nous donner, qui lui-même ne cessait de se proposer à notre amour, qui ne cessait de nous attendre au fond de nos cœurs, qui ne cessait, en un mot de Se donner à nous.

Ouvriers de l’évolution, c’est notre mission d’homme

Notre mission d'homme, c'est de rassembler toutes les forces qui sont à l'œuvre dans l'univers, de leur donner un visage, de les accomplir en en faisant une offrande de lumière et d'amour, en un mot, de devenir quelqu'un.

Et c'est par-là justement que s'ouvre une perspective entièrement nouvelle ! Si l'évolution doit se poursuivre, ça ne pourra pas être automatiquement. Il faudra que nous en soyons les ouvriers, et c'est cela, justement, notre mission d'homme. C'est de rassembler toutes les forces qui sont à l'œuvre dans l'univers, de leur donner un visage, de les accomplir en en faisant une offrande de lumière et d'amour, en un mot, de devenir quelqu'un, de quelque chose que nous étions ! C'est là une mission admirable ! C'est là une dignité dont il faut sentir tout le privilège ; c'est là une aventure que le Christ a inscrite au plus profond de notre vocation baptismale. Nous avons justement à faire passer le monde de son aveuglement, je veux dire de l'obscurité, de la fatalité, du déterminisme qui peut régner à tous les étages de la nature... nous avons à faire passer ce monde à la sphère de la liberté, de l'offrande, du don et de l'amour.

Être quelqu'un, impossible à ceux qui n'ont pas rencontré le Dieu vivant

Et c'est alors que nous comprendrons que il est absolument impossible, impossible à tous ceux qui n'ont pas rencontré le visage du Dieu vivant, à ceux qui n'ont pas identifié en Dieu l'existence avec le Don, à tous ceux qui n'ont pas reçu l'Evangile de la divine Pauvreté, il leur est impossible d'assurer ou d'accomplir plutôt, leur vocation d'homme !

Être quelqu'un, cela n'est possible qu'à celui qui peut se ramasser tout entier et faire de toutes les fibres de son être un don à l'Amour éternel et à tous ses frères humains qui portent en eux, sans le savoir, le Dieu vivant.

Et cela se passe très souvent chez des gens très humbles ! Combien de femmes, combien de pauvres petites ouvrières qui sont inconnues, dont le nom ne s'inscrira pas dans l'histoire officielle ! Combien, au fond d'une cuisine, ont réalisé, à la suite de saint François, ce don de soi qui est la suprême grandeur! Car, justement, il ne s'agit pas ici de culture livresque ! Il Car être un homme, véritablement, être quelqu'un, cela n'est possible qu'à celui qui peut se ramasser tout entier et faire de toutes les fibres de son être un don à l'Amour éternel et à tous ses frères humains qui portent en eux, sans le savoir, le Dieu vivant qui nous attend en eux, comme il ne cesse de nous attendre au plus profond de nous-même. Il ne s'agit pas de technique, il ne s'agit pas d'habileté, il ne s'agit pas de situation, il s'agit uniquement d'une vocation silencieuse, d'un appel qui retentit au fond du cœur, d'un don qui s'accomplit dans le silence !

Notre vie est une possibilité de choix, de dépassement et de don

La grandeur de Dieu, comme elle est faite uniquement de son Amour et de son éternel dépouillement, la grandeur humaine, aussi, elle est tout entière dans ce don secret accompli souvent loin, loin de tout regard humain, dans un rayonnement magnifique, qui traverse les murs, qui franchit les mers, et qui atteint toute l'humanité dans ce circuit mystérieux de la communion des Saints où « toute âme qui s'élève, élève le monde ». (Elisabeth Leseur) Nous voulons donc conclure cette semaine franciscaine, nous voulons retenir de cette apparition fulgurante et unique de saint François dans l'histoire chrétienne, nous voulons retenir que il est bien vrai que le seul problème essentiel, c'est finalement ce que nous allons faire de cette vie, qui a abouti à nous, quelle que soit son origine, qui a abouti à nous comme une possibilité de choix, de dépassement et de don.

Aider les autres à s'accomplir en nous accomplissant nous-même

Le meilleur moyen d'acheminer ceux qui nous entourent vers la grandeur qui est dans le don de soi, c'est d'apporter dans le milieu où nous vivons le sourire, le sourire de la bonté divine.

Et puisque le petit pauvre d'Assise – et tant de ceux qui l'ont suivi depuis – a réalisé la suprême grandeur en découvrant et en laissant resplendir dans toute sa vie la grandeur d'amour qui est celle de Dieu, nous allons demander à Dieu de nous aider à entrer nous-même dans cette aventure héroïque, silencieuse et magnifique, en apprenant chaque jour à mieux nous donner à travers les petites choses qui tissent la trame de notre vie quotidienne, et en apportant aux autres, selon nos forces : la lumière d'un visage ouvert et fraternel ! Car la plus belle révélation de ce Dieu d'amour, le meilleur moyen d'acheminer ceux qui nous entourent vers la grandeur qui est dans le don de soi, c'est d'apporter dans le milieu où nous vivons le sourire, le sourire de la bonté divine.

C'est cela qui sauve l'homme du désespoir, quand il ne se trouve plus devant un mur, quand il rencontre enfin un visage, quand il y a quelqu'un, quand il y a un cœur, quand il y a une amitié, quand il sent le souffle d'une sympathie compréhensive, alors il commence à comprendre qu'il n'est pas seul dans l'univers, qu'il n'est pas abandonné, qu'il n'est pas seulement une chose au milieu du monde, mais qu'il y a en lui une possibilité créatrice, et qu'il est appelé à une aventure infinie.

Oh ! Demandons qu'il en soit ainsi, et que poursuivant en nous-même la vraie grandeur dans la lumière de la Pauvreté divine, nous aidions les autres à s'accomplir en nous accomplissant nous-même, dans un don de plus en plus silencieux et de plus en plus souriant, qui nous fera passer, qui nous fera devenir de quelque chose que nous étions, qui nous fera devenir quelqu'un, quelqu'un de vivant, quelqu'un qui porte la vie, quelqu'un qui laisse passer à travers soi le sourire de la bonté divine.

TRCUS (*) Livre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

 Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

 ISBN : 978-2-7289-1506-4