Article de Maurice Zundel dans la "Revue des Carmes" Bruxelles - oct./déc.1960 1ère année - N° 5; Publié dans "Dans le silence de Dieu" (*)
Pour la liturgie éclairant l’épître aux Philippiens chapitre 4, versets 4-7, voir l'homélie Dieu 1ère victime du mal sur le site les 21-23/09/2014 (clic sur cette ligne)

La grandeur sous la forme de la domination

Je revoyais, l'an dernier à Louqsor et à Karnak, les statues colossales des Pharaons, ces Pharaons dont l'effigie multipliée à des centaines d'exemplaires se dresse à 8 mètres de hauteur et veut donner l'impression d'une puissance divine : le Pharaon dominant son peuple, qui n'est que poussière sous ses pieds.

C'est ainsi que l'humanité a conçu la grandeur. L'humanité n'a jamais pu comprendre autrement la grandeur que sous la forme de la domination. Le plus grand, c'est celui qui écrase, qui a des sujets, qui commande et exige d'être obéi. C'est celui devant qui le peuple n'est que poussière. Et c'est pourquoi les Pharaons sont divinisés. Ils reçoivent leur investiture de la divinité et ils exigent d'être obéis et d'être reconnus comme des dieux. Le Pharaon est Dieu. C'est l'impression que l'on reçoit immédiatement devant le spectacle de ces statues gigantesques où le Pharaon a multiplié son visage comme le visage de la divinité. Mais si le Pharaon est Dieu, Dieu est aussi un Pharaon.

Dans l'Ancien Testament l'image de Dieu est cette image royale, le plus souvent l'image d'un dominateur, d'un despote absolu, dont la présence fait mourir.

Cette image de la grandeur divine va traverser l'histoire. Dieu apparaîtra lui aussi comme un monarque, comme un despote, comme le maître absolu devant lequel nous ne sommes que néant, celui qui peut nous imposer son joug et nous châtier des derniers châtiments si nous nous soustrayons à sa volonté. Et dans la Bible elle-même, dans l'Ancien Testament qui est d'ailleurs dans son essence un mouvement vers Jésus – et c'est là toute sa valeur – il n'en reste pas moins vrai que l'image de Dieu est cette image royale, le plus souvent l'image d'un dominateur, d'un despote absolu, dont la présence fait mourir.

Aussi bien, voyons-nous Isaïe, lors de sa première vocation, saisi de terreur : il va mourir et, lorsque les Hébreux se trouvent au pied du Sinaï, et qu'ils s'apprêtent à affronter la présence de Dieu, ils crient vers Moïse en disant : « Parle-nous, toi, mais que Dieu ne nous parle pas ! Car si Dieu nous parle, nous allons mourir ».

Nous sommes tout infectés, tout empoisonnés de cette image de la grandeur, puisque nous aussi…, nous ne pensons qu'à nous mettre en valeur.

C'est ainsi que si les hommes ont donné à leurs rois, dans l'antiquité, le visage de la divinité, ils ont donné aussi à la divinité le visage de leurs rois. C'est ainsi que nous tous nous concevons la grandeur. La grandeur, c'est de dominer ; la grandeur, c'est d'être au-dessus des autres ; la grandeur, c'est d'être applaudi ; la grandeur, c'est d'avoir des sujets. Dans un ordre quelconque, la grandeur, c'est de regarder de haut en bas vers une foule qui admire et qui offre le tribut de ses hommages. Et nous sommes tout infectés, tout empoisonnés de cette image de la grandeur, puisque nous aussi, dévorés comme nous le sommes par notre amour-propre, nous ne pensons qu'à nous mettre en valeur, éclipser les autres, en faisant parler de nous.

L’Evangile nous a apporté une autre échelle des valeurs

L’Evangile oppose une nouvelle échelle des valeurs, incroyable, merveilleuse et dont nous n'avons pas encore commencé de comprendre la portée.

Cette image corrompt notre esprit, corrompt aussi notre religion, parce que justement l'Evangile nous a apporté une autre échelle des valeurs. A cette échelle des valeurs fondée sur la domination, sur l'écrasement de la fragilité humaine par la puissance divine, selon l'image que les hommes étaient alors capables de construire, l'Evangile oppose une nouvelle échelle des valeurs, incroyable, merveilleuse et dont nous n'avons pas encore commencé de comprendre la portée.

Le Jeudi Saint, à quelques heures de l'agonie, les apôtres sont encore entrés au Cénacle sans comprendre. A la table même de la Cène, ils se sont disputés pour la première place. Car il ne reste pas autre chose que des premières places, et Jacques et Jean – Jean lui-même, le disciple bien-aimé – ils ont, par l'entremise de leur mère, réclamé les premières places. Ils rêvent de s'asseoir sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël. Ils ne savent pas, comme disait Jésus, de quel esprit ils sont. Ils sont dominés, comme nous le sommes encore, par cette image de domination. Pour eux, la grandeur, c'est de regarder de haut en bas, d'avoir des sujets et de recevoir des hommages.

Jésus va nous introduire dans la véritable grandeur

Et Jésus va nous introduire maintenant dans la véritable grandeur. Il va mettre de l'eau dans un bassin, il va se ceindre d'un linge, il va s'agenouiller devant eux, il va leur laver les pieds, faisant le geste que les esclaves des Hébreux eux-mêmes auraient refusé à leurs maîtres. Et Pierre, toujours dominé par son image de la grandeur, de la fausse grandeur, se scandalise : « Mais non, Seigneur, c'est impossible ! » Il veut détourner Jésus de cette humilité, comme il voulait le détourner naguère de la croix. Il faut que Jésus affirme qu'il n'aura aucune part au Royaume s'il ne se laisse faire. Et maintenant Jésus, à genoux, lave les pieds de Judas qui l'a vendu, de Pierre qui va le renier, de Jacques et Jean qui vont s'endormir dans le jardin de l'agonie, de tous les autres qui vont s'enfuir quand il aura été livré et qu'il apparaîtra désormais comme le condamné voué à l'infamie.

La véritable grandeur, ce n'est pas de dominer, la véritable grandeur, c'est la générosité.

C'est ici que commence la Nouvelle Alliance, que le voile se déchire, que le vrai visage de Dieu apparaît et que cette échelle de grandeurs nouvelle, incomparable, nous est enfin révélée : la véritable grandeur, ce n'est pas de dominer, la véritable grandeur, c'est la générosité, c'est la générosité... Le plus grand, c'est celui qui donne le plus, celui qui donne tout, celui qui donne infiniment, celui qui n'a rien, celui qui n'est qu'amour et qui ne peut qu'aimer.

Ce visage de Dieu se révèle enfin, le vrai, l'unique vrai visage de Dieu, inconnu, insoupçonné, imprévisible, merveilleux, celui que le monde d'aujourd'hui attend et ne connaît pas encore.

Une conscience humaine est inviolable et un homme n'est pas un objet

Car enfin, tout l'athéisme moderne : Marx, Nietzsche, Sartre, Camus, tous ces grands talents, tous ces grands hommes, chacun à sa manière, pourquoi refusent-ils Dieu ? Mais justement, Dieu, ils le voient toujours sous l'image du Pharaon, comme une limite à l'homme, comme une menace contre l'homme, comme un interdit, comme une défense, comme une barrière ! Ainsi que l'écrit Sartre dans ce raccourci terrifiant : « Si Dieu existe, l'homme est néant. », tant ils ont le sentiment que si l'homme doit se tenir debout, s'il veut être un créateur, s'il veut courir une aventure qui en vaille la peine, il ne doit compter que sur soi, ne pas faire appel à ce Dieu qui nous dispense de tout travail, de tout effort créateur, parce qu'il a tout fait, parce que les jeux sont faits, parce que le sort en est jeté, parce que notre destin est éternellement prédéterminé. Et c'est au nom de l'activité humaine qu'ils revendiquent leur athéisme, pour que l'homme soit pleinement lui-même, pour qu'il atteigne à toute sa grandeur, pour qu'enfin il soit vraiment un créateur.

Ils ne savent pas combien nous sympathisons avec eux. Nous aussi, nous sommes des hommes, nous aussi nous avons le sens de la dignité, un sens brûlant, ineffaçable. Nous aussi, nous savons qu'une conscience humaine est inviolable, qu'un homme n'est pas un objet dont on puisse disposer comme d'une marchandise, que l'homme est un sujet, qu'il doit être vraiment l'origine et la source de ses actes. Et le Créateur lui-même, dans l'ordre de la générosité et de l'amour, où tout est fondé sur la réciprocité, va nous donner – et c'est cette immense révélation – cette lumière inépuisable du lavement des pieds.

Le Royaume de Dieu, c'est la Royauté d'amour de Dieu au plus intime de nous

Devant quoi Jésus est-il à genoux ? Devant ce Royaume de Dieu que nous avons à devenir. Et il n'y en a pas d'autre. Le Royaume de Dieu, c'est la Royauté d'amour de Dieu au plus intime de nous. Et cette Royauté, Dieu ne peut pas l'accomplir tout seul. Autrement, Jésus ne serait pas à genoux devant ses disciples. Pour que cette Royauté existe réellement, il faut notre consentement, il faut que le cœur de Judas s'ouvre, que le cœur de Pierre accepte, que le cœur de Jacques et de Jean s'éveille, que tous les autres sortent de leur sommeil et qu'ils prononcent ce oui sans lequel rien ne peut s'accomplir. Et c'est justement pour éveiller ce consentement, pour rendre attentif chacun de ses disciples et nous-même à ce Royaume intérieur que Jésus est à genoux. Jamais l'homme n'a reçu tant d'honneurs, jamais la liberté humaine n'a reçu une telle dimension que dans cet agenouillement du Seigneur devant ses disciples et devant nous-même.

C'est cela le vrai visage de Dieu. La grandeur, ce n'est pas de dominer. Dieu n'est pas celui qui a le goût de l'esclavage. Dieu n'a pas de sujets - au sens de Pharaon - Dieu ne domine personne. La Royauté de Dieu, c'est justement de nous toucher par sa liberté pour susciter la nôtre.

Prendre conscience de notre admirable dignité

Un monde nouveau, un monde inconnu, un monde insoupçonné, un monde merveilleux, puisque notre oui – comme le oui de la fiancée dans un véritable mariage, conditionne le oui du fiancé – est condition dans ce mariage que Dieu veut contracter avec nous. Comme l'exprime l'apôtre Paul : « Je vous ai fiancés à un époux unique, pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. »

C'est cela notre Dieu : non pas une limite, non pas une menace, non pas un interdit, non pas une vengeance, mais l'amour agenouillé qui attend éternellement le consentement de notre amour.

C'est cela notre Dieu : non pas une limite, non pas une menace, non pas un interdit, non pas une vengeance, mais l'amour agenouillé qui attend éternellement le consentement de notre amour sans lequel le Royaume de Dieu ne peut se constituer et s'établir. Exactement tout le contraire de ce que l'on imagine. On imagine les croyants comme de pauvres types qui ont peur, qui s'en remettent à une puissance indiscutable pour boucher les trous de leur impuissance. Oui, c'est cela Dieu, le bouche-trou de tout ce que l'on ne sait pas, et de tout ce que l'on ne peut pas. Alors, cela fait un Dieu rabougri, un Dieu et un homme méprisables. Mais non, justement l'Evangile, la Bonne Nouvelle nous ouvre cet horizon prodigieux, celui-là même que secrètement notre cœur attendait : l'Evangile nous fait connaître, l'Evangile nous révèle le cœur de notre Dieu et nous introduit dans son amitié, car désormais, il n'y a plus de serviteurs, il n'y a plus que des amis. C'est une révolution sans précédent.

Adam a voulu se faire Dieu et il n'a pas réussi, il ne l'est pas devenu. Mais maintenant, Dieu s'est fait homme afin de faire de l'homme un Dieu.

Il faut que nous entendions cet appel, que, comme le veut le Pape saint Léon dans son homélie de Noël, nous prenions conscience de notre admirable dignité. Dieu n'a pas le goût de cette soumission d'esclave. Il attend notre amour de fils. Il attend notre confiance d'ami. Il veut faire de nous des collaborateurs d'un monde qui ne peut pas s'achever sans nous. Le grand romancier Pasternak, dans son livre bien connu, Le Docteur Jivago, a deux ou trois pages miraculeusement belles sur la nouveauté du Christianisme et il oppose aux miracles de l'Ancien Testament, aux grands mouvements des peuples sous la conduite de Moïse, le miracle silencieux de la conception de Marie. Ce miracle secret qui s'accomplit à l'ombre du Saint-Esprit, ce miracle que la langue humaine est incapable d'exprimer. Ce miracle où Dieu vient à nous, ce miracle va resplendir à travers la pauvreté de Marie, le visage éternel du Dieu vivant. Et il conclut ces pages par ce raccourci prodigieux, emprunté à la Liturgie russe « Adam a voulu se faire Dieu et il n'a pas réussi, il ne l'est pas devenu. Mais maintenant, Dieu s'est fait homme afin de faire de l'homme un Dieu. »

Voilà la charte de notre liberté : l'Evangile nous a délivrés d'un Dieu dont on avait peur

On ne peut pas, comme le fait la liturgie russe, opposer d'une manière plus brutale les deux échelles de valeurs, celle de l'Ancien Testament, fondée sur l'image de domination où le péché suprême était de vouloir ravir à Dieu ses droits en se faisant Dieu au lieu d'être un esclave courbé dans la poussière, et la nouvelle échelle de grandeurs du Nouveau Testament, fondée uniquement sur la générosité où, comme le disait Athanase et après lui Augustin, Dieu s'est fait homme afin que l'homme devînt Dieu. Car bien sûr, dans l'échelle de générosité, il n'y a plus de rivalité possible, car celui qui donne tout, ne demande rien d'autre que communiquer tout ce qu'il est, pour nous faire pénétrer dans son intimité afin que sa vie devienne la nôtre et la nôtre la sienne.

Voilà la charte de notre liberté : l'Evangile nous délivre de ce monarque, nous a délivrés de cette menace d'un Dieu dont on avait peur et devant lequel on pensait toujours devoir mourir. L'Evangile nous fait entrer dans l'intimité du Dieu vivant, qui fait surabonder la vie, et il vient à nous comme la Bonne Nouvelle d'aujourd'hui, la plus brûlante, la plus passionnante, la plus magnifique. Il nous demande de nous redresser, d'atteindre à notre stature qui est la stature du Christ et de devenir avec Dieu des créateurs dans le même ordre de grandeur que lui, l'ordre de grandeur de la générosité, de l'amour et du don de soi. Car justement, Dieu s'est fait homme afin que l'homme devînt Dieu.


Oraison proposée par le père Paul Debains : on peut bien sûr se mettre en présence de Dieu créateur de toutes choses et baiser le sol en signe d'adoration. On peut aussi se mettre en présence du Dieu Trinité habitant notre cœur, le Père y donnant naissance au Fils et l'Esprit-Saint jaillissant de cette opération. Les trois Personnes divines veulent nous associer à celte double opération éternelle qui « construit » le Dieu Trinité. Dieu nous a choisis dès avant la création du monde pour cet accomplissement même par sa créature de ce qui fait que Dieu est ce Dieu Trinité.

« Dieu notre Père, Dieu notre Fils, Dieu notre Esprit, béni sois-tu éternellement pour tant d'amour de ta créature jusqu'à vouloir nous associer à ces opérations sublimes en et par lesquelles tu es ce Dieu Père, Fils et Esprit ! »

 

 (*) TRCUSLivre « Dans le silence de Dieu »

 Publié par Anne Sigier, Sillery, janvier 2002, 320 pages

 ISBN : 2-89129-395-9

 Ce deuxième de trois tomes comprend les articles publiés entre 1948 et 1964.