Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en 1960. Dieu est l’Amour qui se donne à tous les hommes, comme une grandeur de générosité qui vit notre joie et notre douleur, dans une tendresse infinie qui nous révèle le Dieu-Mère. Edité dans Ton visage ma lumière, p.129 (*)

 

Il ne vous a sans doute pas échappé que sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, une année après son entrée au Carmel, a demandé que l'on ajoutât à son nom le nom de la Sainte Face : Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte Face.

Ce changement est symptomatique. Thérèse, enfant, avait désiré jouer à la balle avec l'Enfant Jésus, et dans sa quinzième année, qui fut celle de son entrée au Carmel, elle était encore dans cette vision un peu enfantine de Dieu ; et voilà qu'elle découvre au Carmel la Sainte Face de Jésus-Christ ! La Face d'un Dieu torturé, d'un Dieu crucifié, d'un Dieu immolé, d'un Dieu fragile, d'un Dieu désarmé, d'un Dieu qui meurt. Elle comprend alors qu'il ne s'agit pas de jouer à la balle avec l'Enfant Jésus, mais d'entrer au cœur d'une immense compassion qui la conduira à ce vœu de victime où elle consumera les deux dernières années de sa vie ! Voulant être crucifiée avec le Dieu qui meurt, voulant prendre sa part du fardeau, voulant soulever l'humanité pour la mettre au niveau du Cœur de Dieu.

C'est peut-être ce qui nous permet le mieux de comprendre sa grandeur et l'étendue de son rayonnement.

Mais cet événement dans la vie d'une sainte exemplaire, cet événement nous instruit aussi sur l'essence de notre foi. Le signe de la Croix est le signe du chrétien. Nous risquons constamment de nous méprendre sur sa signification. On a tellement spéculé sur le sacrifice de la Croix, que l'on a fini par perdre de vue ce Cœur de Dieu qui ne cesse de s'offrir à nous. On a voulu remonter aux sacrifices de l'Ancien Testament, aux sacrifices des religions étrangères à Israël, des religions dites païennes, avant ou après Jésus-Christ.

On a essayé de nous persuader qu'il était agréable à Dieu que l'on détruisît, en son honneur, une part de la création, que l'on consume des fruits, que l'on immole des animaux, que l'on asperge de leur sang les cornes de l'autel et que c'est cela qui attestait le mieux la souveraineté de Dieu ! Et, poussant plus loin, on a vu dans le sacrifice de la Croix l'exigence redoutable d'une justice implacable qui refuse de pardonner, sinon au prix du sang, non seulement du sang des animaux, mais du sang même du Fils de Dieu.

Rien n'est plus contraire à l'esprit qui éclate précisément dans ce changement de nom, où Thérèse de l'Enfant Jésus devient Thérèse de la Sainte Face ; car le sacrifice de la Croix a une toute autre signification ! Il ne répond pas à une justice inflexible qui refuse de pardonner ; il répond à un amour blessé dans sa générosité, dans sa tendresse, parce qu'il ne peut plus se communiquer. C'est l'amour d'une mère exilée du cœur de son fils et qui meurt d'amour pour ce fils qui refuse de l'aimer !

Car c'est cela le sacrifice de la Croix. Sur la Croix, Jésus : c'est Dieu qui meurt, c'est Dieu désarmé, c'est Dieu fragile, c'est Dieu dans cet effroyable exil que lui infligent nos refus d'amour, c'est Dieu dans le "Oui" éternel d'une tendresse inlassable qui ne cessera jamais, quoi que nous fassions, de nous environner et de nous attendre !

La Croix, c'est Dieu qui meurt, et qui est révélé dans l'immensité de sa générosité. Et, en même temps, ce Jésus qui représente ici Dieu, qui est le sacrement de l'éternelle divinité et de l'éternelle Passion, ce Dieu pour l'homme, est aussi le représentant de l'humanité, qui peut – en se chargeant d'une catastrophe engendrée par tous nos égoïsmes – qui peut en même temps, en notre nom, au nom de toute l'humanité et de tout l'univers, prononcer ce "Oui" qui ferme l'anneau d'or des fiançailles éternelles.

C'est par là que le sacrifice de la Croix satisfait à Dieu non pas pour désarmer sa colère, non pas pour accomplir sa vengeance, mais pour donner une issue à son amour qui ne peut se communiquer à un monde qui le refuse !

Désormais, il y a au cœur de l'histoire un "Oui" parfait qui est le "Oui" de Jésus-Christ, le "Oui" prononcé au nom de toute créature, au nom de l'univers. Ce "Oui" qui retentit au plus intime de nous-même, et qui, en nous révélant la divine générosité, suscite la nôtre. Pour que, à notre tour, nous entrions dans ce jeu de la grâce et de la générosité, que nous portions le fardeau du monde, et que nous rendions sensible à tous ceux qui nous entourent, cette tendresse infinie du Dieu Père qui est aussi le Dieu Mère.

C'est pourquoi il est impossible de jamais se méprendre, si on regarde la Croix dans la lumière de la foi authentique, impossible de se méprendre sur le caractère, sur les intentions, et sur l'action de Dieu dans l'univers.

Dieu est tout Amour, il n'est qu'Amour ! Il ne nous touche que par sa tendresse, il ne veut pas nous soumettre, il n'est pas un maître, il n'est pas un dictateur, il n'est pas un despote, il n'est pas un souverain ! Il est l'Amour que nous ne pouvons atteindre que par notre amour, dans cette réciprocité qui constitue le sens de nos rapports avec lui. Dieu n'a pas le goût de la mendicité ! Il ne veut pas nous voir anéantis devant lui ! Il veut nous communiquer sa dignité, sa liberté ! Il veut faire de chacun de nous ce qu'il est : un amour universel, un accueil à toute réalité, un bien pour tout l'univers.

Et c'est pourquoi nous devons, constamment, combattre en nous cette idée idolâtrique d'un Dieu qui nous poursuit, d'un Dieu qui nous menace, d'un Dieu embusqué au tournant de la route pour nous surprendre, pour nous jeter dans un piège et nous condamner.

Dieu n'est jamais pour nous un rival ! Il n'est jamais pour nous une défense, une menace, un interdit ! Il est toujours une générosité qui attend et qui attendra éternellement la nôtre.

Il est clair que si nous nous situons devant ce Dieu désarmé, devant ce Dieu fragile, nous comprendrons le retournement, le renversement des perspectives accompli par Jésus. Jusqu'à Jésus, l'humanité – parce qu'elle ne se connaissait pas elle-même – ne pouvait pas connaître adéquatement le vrai visage de Dieu. Elle se sentait sous la domination d'une puissance qu'il fallait fléchir par le sang des sacrifices ! Elle ne savait pas que c'était Dieu lui-même dont la fragilité était remise entre nos mains. Elle croyait qu'elle devait se sauver contre lui, se sauver contre la menace qu'il faisait peser sur elle ! Elle ne savait pas que le vrai Dieu, c'est lui qui est menacé par nous.

Personne ne peut douter un instant de la vérité ! Pour celui qui la profane et veut s'en faire un monopole, personne ne peut douter que la vérité demeure en face de lui désarmée ! Elle sera gauchie, elle sera faussée, elle deviendra un instrument passionnel pour les revendications d'un parti, elle ne peut pas se défendre ! Elle ne peut que s'offrir ! Et personne ne doute que la musique, si on la sabote en faisant du bruit, ne pourra pas davantage s'imposer ! Comme personne ne doute que l'amour le plus brûlant, le plus vrai, le plus authentique, ne peut rien si notre cœur se refuse. Et c'est cela qu'il faut voir : nous n'attendons pas d'être sauvés d'un Dieu qui nous menace ! C'est bien plutôt lui qui attend que nous le sauvions des limites où nous sommes constamment tentés de l'enfermer.

Il y a, dans un cimetière du Valais, une pierre tombale qui porte cette inscription incroyable : « L'Homme est l'espérance de Dieu ». Quel est l'homme de génie, quel est le poète, quel est le mystique qui a trouvé, dans sa douleur, cette issue libératrice, et qui a voulu inscrire sur la tombe d'un être aimé ce mot qui consacre justement le renversement de la perspective, alors que nous sommes tentés de nous cramponner à Dieu dans notre misère et de nous constituer, en face de lui, comme des mendiants anéantis ! Quel est l'homme qui a pensé, au contraire, qu'il fallait aller au secours de Dieu ? Quel est l'homme qui a trouvé ce mot divin : « L'Homme est l'espérance de Dieu » ?

Il me semble qu'il n'y a pas d'épigraphe qui pourrait mieux convenir à une biographie de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus ! Il n'y a pas de mot qui nous fournirait plus lisiblement la clé de son vœu de victime que celui-là : « L'Homme est l'espérance de Dieu ». Elle a compris, elle s'est identifiée, elle a porté les ténèbres, elle s'est enfoncée dans la nuit, elle est arrivée jusqu'au seuil du désespoir, pour détacher de la Croix ce Dieu vaincu en apparence, ce Dieu qui vous introduit dans les abîmes d'une grandeur imprévisible qui n'est plus une grandeur de domination, mais qui est une grandeur de générosité.

Combien de temps nous faudra-t-il encore pour nous défaire de cette idole qui est justement la représentation de Dieu sous la forme d'une puissance qui domine et qui peut écraser ? Combien de temps nous faudra-t-il encore pour comprendre que Dieu est désarmé, qu'il est fragile, que n'importe qui peut le tuer ! Et que c'est nous qui le crucifions sans cesse par nos refus d'amour ! Et qu'il ne cessera jamais pour autant de nous attendre et de nous aimer !

Ah ! Comme il avait raison, Jacopone da Todi, disciple de François, qui parcourait toutes les routes d'Italie en redisant : « Je pleure, je pleure parce que l'Amour n'est pas aimé ! »

C'est là ce qui doit susciter en nous, aujourd'hui, un retournement de tout notre être vers le Dieu Père qui est aussi le Dieu Mère, un retour de tout notre être dans la confiance, dans l'émerveillement, dans un don sans réserve et sans retour, parce qu'il est impossible de ne pas faire crédit à un Dieu fragile, à un Dieu désarmé, à un Dieu qui n'a rien, qui n'est rien que son Amour, qui cherche le nôtre, afin que nous devenions peu à peu ce qu'il est, puisque selon le grand mot de saint Augustin : « Dieu s'est fait Homme, afin que l'homme devînt Dieu ».

C'est par là que doit jaillir notre contrition ; non pas comme une opération comptable sur les fautes que nous avons commises, mais comme un regret spontané de tous les refus d'amour dont nous avons pu être l'origine. Et non pas pour nous retourner vers un passé révolu, mais pour faire aujourd'hui, de notre vie, un nouveau départ, pour donner à toute notre existence une orientation créatrice, pour que nous cheminions au cours de notre période terrestre avec cette certitude que Dieu nous est confié, qu'il est remis entre nos mains, et que la Croix que nous allons rencontrer au tournant de la route, ce sont les bras de sa tendresse étendus vers nous pour susciter la nôtre afin de faire de toute notre vie, comme celle de Thérèse, une offrande de lumière et d'amour.

C'est par-là que nous voulons poursuivre cette liturgie en entrant dans le sacrifice de l'Amour offert pour tous les hommes par l'Amour qui se donne à tous les hommes ; en lui offrant dans notre cœur le cœur de tous les hommes, et en retournant à notre travail, en revenant dans notre foyer, portant en nous ce trésor merveilleux inscrit par le changement de nom de sainte Thérèse. De Thérèse de l'Enfant Jésus, elle devient Thérèse de la Sainte Face, essayant silencieusement de déraciner ce mal qu'est le refus d'aimer, en communiquant autour de nous, joyeusement et discrètement, la générosité de Dieu, afin que Dieu cesse en nous d'être un Dieu crucifié, qu'il devienne un Dieu vivant et ressuscité ; tandis que nous méditerons le mot si profond inscrit sur une pierre tombale par une main inconnue, et dont Dieu seul sans doute connaît à jamais le secret : « L'Homme est l'espérance de Dieu ».

(*) TRCUSLivre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

ISBN : 978-2-7289-1506-4

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