11ème conférence donnée par Maurice Zundel aux trappistes du mont des Cats en décembre 1971. Non édité.

 

Il y a une urgence particulière à ce que le témoignage monastique soit donné dans son authenticité, d'abord par le silence des contemplatifs. « On ne connaît Dieu qu'en écoutant Dieu. »

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Dans un livre d'une exquise saveur, Dom Morin a traité de l'idéal monastique. Vous connaissez sans doute ce petit livre où il montre que la vie chrétienne de l'Eglise naissante est la norme et l'idéal de la vie monastique. Au fond, le monastère, c'est la reproduction de ce que pouvait réaliser l'Eglise naissante lorsque, elle était dans toute sa ferveur, lorsque, elle était adonnée vraiment à la prière assidue, lorsque, elle vivait dans une charité intense, lorsque, tous les biens étaient communs. Sans doute, ce portrait idéalisé de l'Eglise naissante n'est peut-être pas tout à fait conforme à l'histoire, mais les traits principaux qui marquaient en effet les débuts de l'Eglise naissante doivent se retrouver parfaitement selon Dom Morin dans la vie monastique qui n'est pas autre chose que la vie chrétienne pleinement vécue.

Cela est sans doute vrai mais il faut ajouter un trait qui est capital, c'est que la vie monastique est une vie consacrée, je veux dire : c'est une vie qui répond à une mission ecclésiale – et ce trait est absolument capital – la vie monastique est une des formes de la mission ecclésiale. Cela veut dire que la vie chrétienne dans le monastère est une vie apostolique, une vie où chaque moine est envoyé – et envoyé au monde entier – avec comme mission précisément la réalisation de la vie chrétienne intégrale. Le moine n'a pas d'autre moyen d'apostolat. Il n'a pas à prêcher, il n'a pas à enseigner, il n'a pas à catéchiser, il n'a pas à diffuser l'Evangile autrement que en le vivant. Et le fait que cette vie corresponde à une mission ecclésiale, c'est que toute la vie est une vie envoyée, que toute la vie est une vie apostolique. Donc, non seulement les soucis de la perfection personnelle – je n'oserais pas dire le souci de son propre salut – que tout cela est dépassé dans ce souci de communiquer la vie divine dans la plénitude de la vie chrétienne.

Dans l'Eglise d'aujourd'hui, cette mission de la vie monastique prend un relief unique puisque, dans la contestation qui sévit un peu partout, dans le désarroi qui s'empare de tant d'âmes, dans l'incertitude, dans le scandale, dans les départs, dans les mariages de prêtres, dans la mise en question des dogmes les plus vénérables et les plus sacrés, il est d'une nécessité absolue que la vie chrétienne apparaisse dans sa profondeur et dans sa sainteté, qu'elle apparaisse vécue vraiment intégralement afin que le peuple chrétien ait une référence, qu'il sache ce que signifie vraiment l'Evangile quand il est totalement assumé. Naturellement, cela supposerait, cela exige que, il y ait dans la vie monastique une prise de conscience, toujours plus profonde, du Dieu qui se révèle en Jésus-Christ.

Puisque le désarroi, l'ambiguïté que je ne cesse de signaler, puisque le désarroi vient précisément de ce que nous n'avons pas encore opté pour le Dieu trinitaire, nous n’avons pas saisi l'immense nouveauté de l'Evangile, nous ne nous sommes pas aperçus que le Nouveau Testament est une nouveauté infinie, parce que justement, il nous conduit à un monothéisme trinitaire qui est profondément différent d'un monothéisme unitaire parce que il y a dans la révélation de la Trinité, la révélation de la sainteté la plus spirituelle, la plus intérieure, qui est la charité divine qui résulte précisément de ce fait que Dieu n'a prise sur son être qu'en le communiquant et que le personnalisme divin est un altruisme éternel.

Nous avons pu, dans ces jours, nous rendre compte qu'à chaque étape, en effet, nous retrouvons ce visage de Dieu et que tout s'illumine dans son rayonnement. Aucun problème humain ne trouve sa solution si nous n'arrivons pas à découvrir le chemin de la liberté. Il est question de liberté partout, c'est la "tarte à la crème", où chacun parle de liberté, chacun veut être le libérateur, chacun veut casser la baraque, chacun veut casser les moules, et puis quoi ? Ca ne mène à rien qu'à un désordre, qu'à l'anarchie, qu'au pullulement des instincts, qu'au débridement des mœurs ! Personne n'a pu nous montrer le chemin de la liberté sinon Jésus-Christ précisément parce que Jésus-Christ nous révèle la liberté qui est Dieu.

Il a fallu, bien sûr, il a fallu des siècles et des siècles pour que l'on se rende compte qu'il en est bien ainsi, pour la raison dont personne n'est coupable d'ailleurs, pour la raison que, il y a eu constamment un mélange inévitable et peut-être nécessaire entre une religion collective et une religion personnelle. Nous avons remarqué constamment que la religion est d'abord, comme la morale, un phénomène collectif et qu'une collectivité comme telle ne peut pas avoir un Dieu intérieur.

Des gens comme Bossuet – Dieu sait que Bossuet était un contemplatif – il a écrit dans ses Elévations sur les mystères des choses les plus admirables ; il a eu le sens de la poésie de Dieu, il a immensément aimé de Dieu, il a entendu la musique du Verbe – mais il n'a pas pu se déprendre de la société dans laquelle il vivait, il n'a pas pu s'empêcher de voir dans le roi Louis XIV, en quelque sorte, la délégation de Dieu qui justifiait le pouvoir absolu que s'octroyait le monarque, enfin qu'on lui reconnaissait ! Et il voyait Louis XIV toujours couronné jusque dans le ciel, marqué par sa vocation royale ! Parce que, il n'avait pas perçu peut-être, comme nous sommes en état de le faire, dans le désarroi où nous nous trouvons, où il nous faut aller à l'essentiel et à la racine de la dignité humaine, il ne pouvait pas percevoir Dieu comme liberté.

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Nous qui venons après toutes les révolutions où il était constamment question de libérer l'homme, nous voyons qu'aucune n'a réussi à le libérer, et moins que jamais, l'anarchie dans laquelle on veut nous précipiter aujourd'hui. Et c'est pourquoi, rien pour nous, n'est plus précieux que la rencontre, au cœur de la Trinité, d'une liberté qui est une libération, d'une liberté qui est la plus formidable exigence d'amour qui soit, puisqu'il s'agit d'être libéré de soi.

Alors il est évident que la vie chrétienne, si elle doit être dans la vie monastique réalisée dans sa plénitude, elle ne peut l'être que dans cette direction. Il s'agit de manifester dans la vie monastique cette libération de soi. Et c'est certainement la chose la plus difficile, mais c'est celle que le monde attend.

Il ne peut pas recevoir son salut de toutes ces discussions, de toutes ces mises en question, de toutes ces contestations, de tout ce bruit, de toutes ces méthodes, de toutes ces techniques : autant en emporte le vent ! Finalement, ce qu'il a besoin de voir, c'est l'authenticité d'une vie chrétienne, c'est une vie transfigurée par la Présence de Dieu, c'est une vie qui trouve toute son harmonie, toute sa beauté, tout son rayonnement, toute sa grandeur dans le coeur à coeur avec Dieu.

Si cette vie existe, si elle se réalise, tous les problèmes sont virtuellement résolus. Et justement, c'est le témoignage que la vie monastique a à rendre aujourd'hui, le témoignage de la vie. Au-delà des mots, au-delà des discours qui sont totalement inefficaces, si, ils ne sont pas appuyés sur des témoignages de la vie.

Le jugement dernier du Christianisme, c'est finalement la qualité de vie qu'il réussit à produire. Tous les programmes, toutes les affiches au néon, toutes les prétentions à la perfection, toutes les récitations du sermon sur la montagne ne riment à rien si la vie n'en est pas la caution, si la vie n'en est pas transformée, si le chrétien n'est pas un être universel, si, il n'est pas ouvert à toute âme, à toute civilisation, à toute faim et toute soif de justice, si la présence d'un chrétien n'ouvre pas un espace de lumière et d'amour, et si chacun ne se sent pas en face d'un chrétien invité à rencontrer le meilleur de soi, si chacun ne pressent pas à travers un chrétien la Présence infinie du Dieu vivant.

Il y a donc en ce moment une urgence particulière à ce que le témoignage monastique soit donné dans toute son authenticité. Comment pourra-t-il être rendu dans toute son authenticité ? Qu'est-ce qui fera que la vie monastique trouve aujourd'hui son centre le plus intime ? Ce sera d'abord le silence.

Il est évident que, pour trouver Dieu, il faut faire le vide en soi. Pour trouver Dieu, il faut être en état de silence intérieur. Tout le bruit que nous faisons avec nous-même, toutes nos revendications, tous nos ressentiments, enfin tout ce qui émane de ce moi charnel et possessif s'oppose radicalement au règne de Dieu puisque le règne de Dieu, c'est le règne de la divine pauvreté, puisque le règne de Dieu, c'est cette charité brûlante au coeur de la Trinité dans une désappropriation éternelle qui constitue en Dieu la personnalité.

Le silence vécu, le silence respiré, le silence rayonné, le silence qui est Quelqu'un, le silence qui rayonne de l'Eucharistie, le silence où Dieu nous attend, le silence qui a tout sauvé. Si l'Eglise avait été livrée au bruit des hommes et à la multitude innombrable de leurs paroles, il y aurait longtemps qu'elle aurait cessé d'exister ! Ce qui a maintenu l'Eglise, c'est le silence de Dieu et c'est le silence des grands contemplatifs qui ont vécu ce silence de Dieu.

Il est donc certain que la vie monastique, si elle veut aller jusqu'au fond d'elle-même, elle doit s'articuler sur le silence, se nourrir du silence eucharistique et faire de ce silence sa propre respiration. On ne connaît Dieu qu'en écoutant Dieu. On ne peut se nourrir de la vie du Christ qu'en étant un simple regard d'amour vers lui. Il s'agit donc d'aller jusqu'au cœur de ce silence, de reconquérir sans cesse le recueillement pour être instruit par le Seigneur lui-même, pour entrer dans cette lumière nuptiale où notre intimité s'échange avec la sienne.

C'est là que tout commence, c'est là que tout se poursuit, c'est là que tout s'achève. On ne peut vraiment parler de Dieu qu'en devenant soi-même une vivante parole de Dieu – et tout cela s'accomplit au cœur du silence.

Un monastère, avec la diversité de ses membres, de ses fonctions – et il doit réaliser l'unité d'une vie cachée en Dieu – ne peut la réaliser que au prix d'un silence rigoureusement observé – ou plutôt rigoureusement vécu – car il ne s'agit pas d'une consigne que l'on prend à la porte et que on laisse lorsque la porte est fermée ou ouverte. Il s'agit d'un silence qui est Quelqu'un. Il s'agit d'un silence qui est une Présence, d'un silence qui est vraiment la respiration du cœur et de l'esprit.

[18’ 43’’]

Toute grande chose d'ailleurs s'accomplit au cœur du silence et je vais vous lire une page de Rostand qui est extraordinaire et qui montre que, un savant, quand il est vraiment saisi totalement par sa recherche de la vérité aboutit spontanément au silence. Ceci est dans un livre qui n'a rien à voir avec le silence, qui s'appelle : Peut-on modifier l'homme ? Où Jean Rostand étudie le problème de l'ectogénèse, c'est-à-dire la possibilité de créer des hommes en bocal à partir des germes cultivés in vitro.

« Par quoi l'homme de science serait-il porté, soutenu, si ce n'est par l'étrange passion de connaître ? En dépit de leurs défauts et de leurs vices, disait Charles Richet, les savants ont tous la même âme. Tous, ils ont le culte de la vérité en soi. Tous ils sont animés d'une pensée commune : l'amour de la vérité cachée dans les choses. Le culte de la vérité en soi, oui, ces amoureux du vrai, ils ne songent point aux conséquences, aux applications possibles de ce qu'ils vont peut-être découvrir ou, s'ils y songent, c'est simplement parce qu'elles témoignent d'une connivence avec le réel. Ce qu'ils désirent, ce qui seul à leurs yeux peut justifier le vivre, selon l'expression de Ramon y Cajal, c'est simplement d'atteindre à ce qui est. La vérité, ils l'aiment pour elle-même, de façon impérieuse, irrationnelle, incoercible, intransigeante, ils l'aiment, comme toujours on aime, parce qu'ils sont eux, parce qu'elle est elle. »

Donc il suggère que, il y a un rapport interpersonnel entre le savant et la vérité et qu'au fond la vérité, c'est Quelqu'un. « Ils l'aiment au point que, c'est honneur pour eux et presque jouissance, que de la proclamer quand elle va contre leur agrément, et c'est pourquoi ils n'admettent pas, ils ne supportent pas, que pour aucun motif, que pour aucune cause, que pour aucun idéal, si élevé qu'il puisse paraître, on dénature la vérité ou simplement qu'on y rajoute. La vérité, ils la servent avec une dévotion sans scrupule, persuadés qu'on ne peut jamais aller trop loin dans le zèle qu'on y porte et satisfaits de mettre à son service cette passion, cette chaleur, cette fureur qui, partout ailleurs, est son ennemi. Ils savent que la vérité est ardue, qu'elle est fragile, que, comme le Dieu de Chestov, on est en risque de la perdre dès qu'on croit la tenir et savent qu'on ne l'approche pas sans s'être surmonté, qu'elle n'est point ce qui contente ou qui soulage, qu'elle n'est jamais là où l'on crie, comme disait Vinci, et presque jamais là où l'on parle... » (1)

Donc voilà un savant qui a le sens du silence, qui sait que la vérité, on ne l'obtient que en se surmontant et qu'on y atteint dans la mesure où on fait du silence en soi. Alors, quand on a le privilège de rencontrer Dieu au plus intime de soi, quand on a été à l'école de Jésus, quand on est introduit au coeur de la Trinité, quand on a la mission précisément d'incarner cette vérité et d'en faire une vie humaine, on sait bien qu'on n'y peut parvenir que dans la mesure où on entretien en soi la lumière de ce silence. Un monastère authentique, un monastère fervent, c'est un monastère qui est un sacrement du silence. Il faudrait que, dès qu'on y entre, on ait le sentiment de respirer le silence, non pas un silence de consigne mais un silence de vie, un silence où éclate ce secret d'amour qui est Dieu au plus intime de nous. Et de fait, lorsque on est en contact avec les hommes, qu'on les écoute à longueur de journée, on s'aperçoit que l'obstacle essentiel qu'il faut toujours surmonter, c’est, ces options passionnelles qui jaillissent de l'inconscient, ces options passionnelles qui font que des solutions a priori sont constamment données à tous les problèmes : on est de gauche ou de droite, on est de telle ou telle famille, on a telle ou telle tradition, on a telle ou telle couleur de peau, on parle telle ou telle langue, on est nourri de telle ou telle culture, on vient de tel ou tel milieu ; et presque toujours, on a les préjugés de ses déterminismes natifs, de ses déterminismes du milieu et on les monte en épingle, et on les justifie en paroles, et on a toujours de bons arguments pour les affirmer ! On n'a jamais pris le temps d'écouter pour découvrir l'essentiel et pour conspirer, je veux dire pour concourir avec toutes les forces de son être au rayonnement de la Présence unique. En écoutant constamment, on peut se dire : « Bon, voilà quelle est l'option passionnelle qui est derrière ces paroles ! »

Qu'est-ce qui fait que tel homme ou telle femme prenne partie de telle ou telle manière ? On sent très bien que tout cela n'a pas été pensé, réfléchi et que, si on veut porter la lumière, il ne s'agit pas de discuter, d'opposer des arguments à des arguments – ce qui est presque toujours confirmer l'autre dans ses positions, car il résistera d'autant plus aux arguments que il se sent atteint dans ses options passionnelles – la seule chose efficace, c'est de faire du silence en soi, c'est de retourner au coeur de cette Présence qui est la vérité en personne, c'est d'offrir à l'autre un espace où il ne rencontre plus aucune limite.

C'est quand on démissionne soi-même, quand on renonce au combat, quand on refuse toute polémique, quand on évite autant que possible toute discussion, c'est alors que on peut, sans réfuter personne, et la plupart du temps sans rien dire, offrir une issue à celui qui n'a pas encore pris conscience que il obéit à des impulsions passionnelles, on peut lui offrir une issue intérieure à lui-même dans la rencontre au plus intime de lui-même avec cette Présence qui est notre libération.

L'Eglise d'aujourd'hui a un besoin infini d'authenticité. Et elle a besoin du témoignage de la vie. Et sur qui pourrait-elle compter sinon sur les monastères ? Précisément, la mission apostolique du monastère, c'est d'apporter à l'humanité d'aujourd'hui, non pas en dialectique, non pas en discussions, non pas dans la construction de systèmes, mais dans l'authenticité de la vie, la seule réponse qui puisse être adéquate aux aspirations de l'esprit et du cœur humain.

Si vraiment quelque part la vie chrétienne est pleinement vécue, il n'y a pas besoin d'apologétique parce que le témoignage de la vie est irrécusable. On pourra toujours discuter sur des variantes de manuscrits, on pourra toujours discuter sur la manière de percevoir des événements, sur leur interprétation, on ne peut pas discuter du témoignage d'une vie qu'on a sous les yeux et qui atteste la transfiguration accomplie par la Présence divine en tous les êtres qui en vivent authentiquement.

Il est naturellement à souhaiter que la vie monastique dépasse l'ambiguïté que je ne cesse de signaler, que la vie monastique s'articule sur la Trinité, qu'elle entre à fond dans ce dépouillement, dans cette pauvreté divine, et qu'elle envisage en effet Dieu comme le modèle, comme la source de notre liberté, dans une libération qui éclate au cœur même des trois personnes divines. Mais de toutes manières, si cette libération est vécue, cet enseignement sera donné en termes de vie et c'est là l'essentiel.

[30’ 10’’]

Le silence naturellement ne pourra être[voix de Zundel effacée] le silence du monastère que si chaque moine le porte en lui, si chaque moine le vit comme son trésor, si chacun y retourne comme à son bien le plus précieux, si chacun se nourrit [reprise] du silence eucharistique, « mystère de clameur dans le silence de Dieu », comme disait Ignace d'Antioche pour exprimer le mystère du Verbe Incarné. (Eph. 19:1) Le silence ne sera d'ailleurs profondément vécu que si le monastère vit aussi dans un ordre parfait, dans une obéissance rigoureuse, obéissance qui signifie précisément l'accueil fait à la mission apostolique. Car l'obéissance dans la vie monastique, ce n'est pas autre chose finalement que l'envoi, l'envoi donné à chacun par le Christ, parce que toute la vie monastique est apostolique. Parce qu'elle est envoyée tout entière, elle a besoin aussi à chaque instant de la mission du Christ, car on ne peut pas annoncer, comme dit Saint Paul aux Romains, on ne peut pas prêcher si l'on n'est pas envoyé et la mission apostolique suppose donc la mission donnée par le Christ. Et l'obéissance – dans la vie monastique, comme dans la vie chrétienne quand elle est authentiquement vécue – l’obéissance est la mission de Jésus-Christ. Saint Benoît dans la Règle, vous vous le rappelez puisque vous la savez par cœur, saint Benoît prescrit aux moines de respecter les outils du monastère comme des vases sacrés, c'est-à-dire qu'il situe le travail des moines au cœur d'une liturgie. Toute la vie est une liturgie, toute la vie est une célébration, toute la vie est une eucharistie, toute la vie est une contemplation parce que toute la vie s'accomplit au cœur de la Trinité, parce que toute la vie est un témoignage, parce que toute la vie est une mission.

Il s'agit de vivre l'obéissance comme une mission. L'obéissance monastique n'a pas pour but de briser d'abord notre volonté, de la briser comme s'il s'agissait d'un exercice d'ascétisme combiné par un maître stoïcien qui veut nous apprendre à nous rendre maître de nous-même – ce qui est déjà quelque chose d'infiniment respectable – mais l'obéissance monastique va beaucoup plus profond : elle nous rattache à la mission divine : « Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie » (Jn. 20:21).

Le moine est envoyé et dans ses travaux de défrichement de la terre ou de fabrication du fromage et de je ne sais quoi, dans n'importe quel travail, il est en mission parce que toute sa vie est une mission, et par conséquent, partout il a besoin de recevoir l'envoi à la mission de Jésus-Christ, et ce qui fait justement toute la noblesse de l'obéissance monastique, c'est qu'elle est justement l'accueil de la mission du Christ. Le Seigneur m'envoie et je vais. En remplissant mon travail, je laboure la vigne du Seigneur sur toute la terre, je suis présent à toute la Chrétienté, à toute l'humanité, à toute l'histoire, à tout l'univers.

Alors la perfection de ma vie est d'autant plus requise, que précisément, ce n'est que par ma vie que j'accomplis mon apostolat. Je n'ai pas de technique, je n'ai pas d'autre instrument, je n'ai pas d'autre moyen d'être le témoin de Dieu que la fidélité intégrale de ma vie. Ceci est de la dernière importance parce que c'est là le seul espoir de la Chrétienté. Si la Chrétienté.ne retrouve pas – mais elle le retrouvera puisque la Chrétienté ne saurait périr – si la Chrétienté.ne retrouvait pas l'authenticité de la vie chrétienne, la passion de Dieu, la joie de Dieu, le cœur à cœur avec Dieu, la libération en Dieu, la plénitude de la vie à travers Dieu, l'Evangile ne serait plus l'Evangile. Si l'Evangile est la "Bonne nouvelle " , c'est précisément parce que l'Evangile donne à la vie toute sa grandeur et toute sa beauté. Il y a un ennemi du Christianisme qui est d'une férocité extraordinaire, s'est acharné à le démolir, qui a passé sa vie à témoigner contre lui, c'est Nietzsche, fils de pasteur, qui a aiguisé son intelligence avec une érudition, avec un sens du verbe, de la parole. Avec une érudition qui pour son époque, était prodigieuse, avec un acharnement dans une solitude tragique d'ailleurs, il a poursuivi le Christianisme de ses invectives, de sa haine, sous cette accusation constamment reprise que le Christianisme est ennemi de la vie, qu'il dévalorise la vie, qu'il la méprise, qu'il donne sa préférence à tout ce qui est faiblesse, à tout ce qui est scrofuleux (2), à tout ce qui est rabougri parce qu'il a peur du soleil, il a peur de la lumière, il a peur de Dionysos, il a peur de la vie dans son ivresse, dans son jaillissement !

Que répondre à cela, sinon par l'équilibre heureux d'une vie qui trouve sa plénitude dans ce mariage d'amour avec Dieu, dans ce cœur à cœur avec lui, dans cette respiration du silence. Nietzsche dans sa solitude tragique a rencontré la folie. Nietzsche s'est désintégré lui-même dans cette recherche bouleversante du surhomme.

Il reste que nous lui opposions, non pas des réfutations, mais la réalisation tranquille et joyeuse d'une vie qui se nourrit de la Présence de Dieu. Et il est certain que il ne peut y avoir de joie authentique ailleurs que dans cette libération de soi, qui fait de toute la vie, un élan vers ce Dieu caché en nous qui se remet entre nos mains et dont la fragilité se confie à notre amour, ce Dieu qui est l'attente de tout l'univers et que nous avons à lui révéler par l'authenticité de notre vie.

[40’ 15’’]

La vie monastique est donc aujourd'hui plus nécessaire que jamais, à condition qu'elle soit totalement authentique et il est impossible que vous soyez témoins de l'Eglise contemporaine, de ses problèmes, de ses déchirements, de ses espoirs, de ses efforts, des égarements de certains de ses membres, de la vieille équivoque qui pèse sur nous du fait que nous n'avons pas encore dégagé le pur joyau de la vie trinitaire comme le centre de tout ! Vous ne pouvez pas être les témoins de cette crise de la Chrétienté sans vous sentir essentiellement concernés.

Et par bonheur, vous n'avez pas à vous jeter dans la mêlée et à apporter des arguments pour contre-argumenter : ce qui vous est demandé, c'est simplement de vivre intégralement votre profession monastique et d'aller jusqu'au fond de ce silence qui est d'ailleurs au cœur de vos traditions les plus intimes, et qui justifie l'institution monastique. Il faut que le monde qui vous environne ait le sentiment que tous les alentours de votre monastère constituent, avec le monastère lui-même, un haut-lieu – un haut-lieu – de contemplation, un haut-lieu de silence, un haut-lieu de rencontre et que, il ne puisse pas passer la porte du monastère sans se sentir enveloppé par la Présence du Seigneur qui vit en vous. Si la Chrétienté doit prendre le tournant, si elle doit échapper au péril d'aujourd'hui, si elle doit surmonter cette crise – et elle la surmontera certainement – il faut que ce soit avec le moins de dégâts possibles, et pour récupérer tous ceux qui sont partis, pour les rejoindre dans leurs égarements – si égarements il y a – il faut que nous redoublions de fidélité et d'amour. Il faut que nous portions toute cette Eglise. Il faut que nous l'aimions ardemment. Il faut que nous partagions toutes ses angoisses. Il faut que nous la ramenions à la lumière pascale. Il faut que le Christ soit tellement vivant en nous que nous n'ayons plus besoin d'en parler !

On ne peut pas parler de Jésus finalement, mais si on le vit – si on le vit – il est impossible que sa Présence ne rayonne pas. Nous n'oublierons donc pas que notre vie, que la vie monastique est une vie apostolique, la plus apostolique qui soit, qu'elle est constamment envoyée, que notre travail ne concerne pas le bien de ce monastère, sa prospérité matérielle et sa subsistance, mais que tous ces travaux constituent une œuvre apostolique, que toute la vie est un don que nous avons à faire au monde et que notre fidélité à l'ordre quotidien, que notre fidélité à l'obéissance est une réponse à l'appel du Christ qui nous envoie, qui vous envoie, qui vous demande d'être pêcheurs d'hommes simplement en vivant authentiquement votre vie.

Nous venons de voir qu'un savant, simplement dans l'obéissance à son amour de la vérité a découvert que le chemin de la vérité, c'était le silence. Comment, nous qui sommes à l'école du Christ, n'aurions-nous pas pour le silence cet amour de prédilection. Comment ne chercherions-nous pas à vivre le silence, à être silence, à faire du silence en nous pour percevoir, au coeur de la Trinité, les mystères de clameur qui s'accomplissent dans le silence de Dieu.

(1) in Peut-on modifier l’homme, de Jean Rostand Gallimard, 1956, pp.145-146

(2) Relatif à la scrofule, la maladie des écrouelles. Nom ancien de l’adénite cervicale chronique, une maladie d’origine tuberculeuse provoquant des fistules purulentes localisées sur les ganglions lymphatiques du cou.

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