Homélie de Maurice Zundel sur la prière, abbaye de Bellefontaine en France, le 23 janvier 1972. Non édité

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

Nous sommes rassemblés pour la prière, très spécialement pour la prière de l'Unité. Mais qu'est-ce que la prière ? Quel est son sens ? Quel est son mystère ? Quel est son efficacité ?

Pascal nous le dira dans un mot inépuisable au cœur du mystère de Jésus : « Jésus, écrit Pascal dont le coeur s'était brûlé au coeur du Seigneur, Jésus a prié les hommes et il n'en a pas été exaucé. » Pascal incontestablement se rapporte ici à l'agonie du Seigneur. Jésus a imploré ses amis par trois fois. Par trois fois, il les a trouvés endormis. C'est ce que Pascal traduit dans ces mots. Ils sont toute une révélation : « Jésus a prié les hommes et n'en a pas été exaucé. »

Dans cette perspective, la prière, ce n'est pas l'exaucement de l'homme par Dieu mais bien plutôt l'exaucement de Dieu par l'homme. En effet, Dieu est l'exaucement éternel. Dieu est toujours déjà là. Dieu, comme dit saint Paul (2 Cor 1:20) est le oui en lequel il n'y a pas de non. Il a toujours déjà répondu. Il est l'exaucement en personne.

Et c'est pourquoi ce mot de Pascal contient une véritable révélation de Dieu, non pas d’un Dieu derrière les étoiles, non pas d'un Dieu qui domine et qui surplombe le monde, non pas d'un Dieu qui prescrit, limite et menace, mais d'un Dieu au-dedans de nous qui est le grand secret d'amour caché au fond de nos cœurs, le Dieu qu'Augustin a rencontré le jour de sa conversion : « Tard je t'ai aimée, beauté si antique et si nouvelle, tard je t'ai aimée et pourtant tu étais dedans. C'est moi qui étais dehors où je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites. Tu étais avec moi. C'est moi qui n'étais pas avec toi. » (Confessions, livre X, ch.27)

C'est cela : Dieu est toujours, toujours déjà là. Nous l'oublions, nous dormons, nous sommes distraits, nous le laissons tomber, il est toujours déjà là, et quand nous nous recueillons, quand nous écoutons, quand nous retrouvons le sens du silence, nous le retrouvons dans l’émerveillement et son visage resplendit dans l'aube qui se lève en nous.

La prière est l'exaucement de Dieu par l'homme. La prière, scelle ce mariage d'amour que Dieu veut contracter avec nous : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » (2 Cor 11:2)

La prière renouvelle constamment ces fiançailles. La prière, c'est le oui qui ferme l'anneau d'or des fiançailles éternelles. Et certes la prière peut prendre toutes les formes : la prière de demande qui est la plus courante et qui répond à l'immensité de nos besoins, qui est un cri de notre détresse vers Dieu, mais qui est un cri vers Dieu, qui est finalement l'appel qui demande à Dieu, au-delà de tous les biens qu'il peut nous donner, de se donner lui-même à nous. La prière finalement nous ouvre à ce don de Dieu qui contient tous les autres.

La prière peut être cette prière que nous vivons en ce moment, la prière liturgique, la prière de l'Eglise, la prière qui doit être l'écrin du silence. La prière peut être la prière d’émerveillement de l'artiste devant la beauté, de l'artiste qui exprime la beauté. Cela peut être la prière du savant dans la rencontre avec la vérité. Cela peut être la prière de la mère à la naissance de son nouveau-né, la prière des fiancés, la prière des époux quand ils s'échangent en échangeant Dieu. Cela peut être le regard du paysan du Curé d'Ars fixé sur le tabernacle avisant Dieu comme Dieu l'avise.

Cela peut être la prière du Pèlerin russe qui répète incessamment, selon la vieille pratique et si féconde, la vieille pratique orientale : « Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aie pitié de moi » ; et en le répétant le jour et la nuit, imprégnant son inconscient de cette Présence du Seigneur, fait vraiment de Jésus la respiration de tout son être.

Cela peut être la prière, la prière que nous faisons sur nous-même dans le respect de nous-même quand nous refusons de tricher dans notre solitude, quand nous restons devant ce témoin incorruptible qui est le Dieu vivant dont l'innocence ne peut jamais être surprise.

Et enfin, il y a une prière qui peut être la prière de tous les jours, la prière de tout le jour, la prière que nous faisons sur les autres. La charité dans son sens le plus profond se nourrit de cette oraison sur les autres ; car dans les autres – comme en moi – dans les autres le Seigneur attend. Dans les autres le Seigneur m'attend ; dans les autres le Seigneur m'est confié et j'ai à créer le climat et l'espace où mon prochain découvrira le premier prochain qui est le Dieu vivant.

Oraison de tous les jours, oraison de tout le jour, qui peut en effet réaliser le précepte évangélique de prier toujours, parce que du matin au soir, nous avons affaire avec les autres, que du matin au soir, nous pouvons nous blesser à leurs limites, comme ils peuvent se blesser aux nôtres.

Et voilà que l'oraison va dépasser ces limites. Je vais m'intérioriser à l'âme des autres ; sans violer leur clôture, je vais m'établir à la racine même de leur vie, là où leur vie prend sa source en Dieu. Je vais coïncider avec le mystère même de leur être le plus profond, et en me retirant devant Dieu qui demeure en eux, je créerai justement cet espace où Dieu se manifestera comme la vie de la vie.

Cette semaine de l'unité, comment la vivre mieux qu'en faisant constamment oraison sur nos frères humains, pour – sans parler de Dieu – leur communiquer Dieu en personne. C'est par-là que nous prendrons le plus profondément conscience de la révélation que contient le mot de Pascal : « Jésus a prié les hommes et n'en a pas été exaucé» C'est par-là que nous retrouverons ce sens nuptial de la vie chrétienne. C'est par-là que nous connaîtrons l'infinie tendresse de Dieu qui vient à nous pour s'échanger avec nous.

Le rituel des fiançailles dans l'Inde antique consistait simplement dans ces mots : le fiancé disait à sa fiancée : « Tu es moi et je suis toi. » C'est là, finalement, le dernier secret de la prière quand nous nous tournons vers lui, vers lui qui nous attend au plus intime de nous ! Dieu nous répond, comme l'a compris magnifiquement ce grand martyr de l'Islam Halladj qui a été crucifié en 922 en Perse et dont la mystique se rapproche tellement de celle de saint Jean de la Croix. Halladj interroge le Seigneur – comme nous allons le faire dans le silence de l'Eucharistie – il interroge Dieu. Et Dieu lui répond comme il va nous répondre : « Seigneur, mais qui es-tu ? Seigneur qui es-tu ? Eh bien ! dit le Seigneur, je suis… je suis toi ! »

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