Conférence donnée par Maurice Zundel au Caire en 1948. Non édité.

 

Newman, un des premiers dans les temps modernes, a posé le problème de l'Evolution Dogmatique dans son "History of the Development of Christian Doctrine". (1845)

Ce livre est surtout remarquable comme document autobiographique. Il témoigne du progrès qui s'accomplit dans la pensée de Newman entre 1839 où il ressent avec effroi le premier appel vers l'Eglise Romaine et 1845 où il est reçu dans son sein après la longue agonie morale dont son "Apologia" nous fait la confidence. Il s'agissait pour lui de combler l'abîme entre la simplicité de l'enseignement apostolique et la complication du dogme catholique.

Comment ceci a-t-il pu donner cela, s'il y a réellement continuité entre ces deux états, si cette complication est vraiment issue de cette simplicité ? Le mot clef réside, pour Newman, dans cette petite phrase : la religion est pour les hommes.

Or la nature humaine est discoureuse. Il est donc inévitable que tout ce qui entre dans la pensée humaine soit soumis au discours, c'est-à-dire au mouvement perpétuel qui va d'un principe à ses conséquences et de cela aux conclusions qui en dérivent. Autrement dit, l'esprit humain est incapable d'épuiser d'un coup tout le contenu d'une idée. Il en saisit un aspect et puis un autre et ainsi de suite à l'infini. Ou bien il en proscrit la signification générale dans une appréhension confuse qui demande à être pensée au cours du temps.

Dès que l'esprit entreprend ce double effort qui vise à ne rien omettre et à tout clarifier, il introduit facilement des nouvelles données qui engendrent de nouveaux problèmes dont la solution exige de nouvelles précisions. Ces démarches qui tiennent à la nature de notre esprit, ne sont pas sans danger lorsqu'il s'agit d'un message surnaturel délivré une fois pour toutes et dont l'état primitif a été abandonné sous la pression du discours. Car, plus le réseau des conséquences s'étend et se complique, plus il est facile d'abandonner la ligne droite qui rattache les conclusions lointaines aux données premières en portant la lumière des principes aux dernières conséquences que l'on en prétend tirer.

Newman a cru retrouver cette ligne droite du côté de l'Eglise romaine, comparée avec l'Eglise d'Angleterre, à travers les documents historiques qu'il étudiait, notamment ceux qui avaient trait aux controverses religieuses du 5èmesiècle. S'il a pu le faire, en dépit de ses tenaces préventions contre l'Eglise romaine, c'est qu'il admettait sans discussion l'autorité des grands conciles qui interviennent dans ces débats et qu'il considérait a priori hérétiques ceux qui n'acceptèrent pas leur décision.

Ceci montre que la logique ne suffit pas à elle seule à nous rendre évident le cheminement de la pensée chrétienne. C'est, en définitive, une question de foi ; et la logique, si elle joue ici un rôle indispensable, n'intervient qu'au titre d'instrument de la foi. Les documents historiques ne pourront jamais résoudre à eux seuls le problème de l'évolution dogmatique, pour cette raison fondamentale qui nous dispense de toutes les autres, qu'il n'est pas une doctrine chrétienne qui n'ait d'abord existé à l'état fluide avec un degré d'imprécision compatible avec des affirmations contradictoires au même niveau d'imprécision jusqu'à ce qu'elle se cristallise dans une formule destinée à mettre fin à ce flottement dans un décret de foi qui est précisément le dogme. Il s'ensuit que ceux qui étudient les textes avant la période de fixation, en trouveront toujours pour invalider la décision finale en déclarant celle-ci arbitraire et usurpée, puisqu'elle s'est bornée à étouffer l'opposition par un acte d'autorité, étranger à la logique aussi bien qu'à la liberté. Sur ce terrain, le débat n'aura jamais de fin et il ne peut servir qu'à exaspérer les oppositions.

Il convient donc de reconnaître au départ que l'évolution dogmatique est un problème de foi et qui n'a de sens que pour la foi comme il tire toute sa lumière de la foi.

Nous prendrons immédiatement conscience de la légitimité de ce point de vue, en nous rappelant ce fait capital que le Christianisme et le Christ sont une seule et même réalité ou plutôt une seule et même personne. Aussi bien, les premiers missionnaires chrétiens qui sont les apôtres n'ont-ils qu'une pensée : à savoir d'amener leurs auditeurs à faire du Christ leur vie, en entrant en contact, à travers leur ministère, avec sa Présence et en s'identifiant avec elle. Tout ce qu'ils disent se ramène à cet unique nécessaire : il ne s'agit pas pour eux d'enseigner une doctrine ou d'inculquer un système, mais de présenter une personne dont le rayonnement, pour qui se livre à elle, deviendra source de toute lumière et de toute bonté. Les apôtres, les premiers, puisent dans la personne de Jésus toutes leurs inspirations, toute leur force et toute leur joie, au point que saint Paul peut écrire aux Philippiens : « Pour moi, vivre c'est le Christ. »

Mais de quel Christ s'agit-il ? Est-ce du Christ historique avec lequel les premiers disciples ont vécu ou du Christ mystique dont la carrière s'inaugure en eux le jour de la Pentecôte ? Cette question paraît insidieuse. Les apôtres sont d'abord les témoins de l'activité publique du Christ depuis son baptême jusqu'à sa mort et, après celle-ci, les témoins de sa résurrection. Il ne peut leur venir à la pensée qu'il y a deux Christ : un Christ historique et un Christ mystique. Cela ne fait aucun doute.

Il demeure pourtant que le Christ de l'histoire les a lui-même orientés vers un enseignement de l'Esprit, vers un baptême de l'Esprit qui devait les faire naître à une vérité que les mots ne peuvent transmettre sans éclater comme feraient de vieilles outres sous la pression du vin nouveau.

Le Christ de l'histoire, de son propre aveu, n'a donc pas dit son dernier mot. Les circonstances ont limité son message en l’obligeant à s'adapter à ses auditeurs. Le Christ mystique complétera et commentera le Christ de l'histoire, tout ce qu'il avait dû emprunter aux conditions de son milieu pour être en état d'agir sur lui.

C'est peut-être ce qui explique le mieux l'écart entre la perspective des synoptiques (les trois premiers Evangiles) et celle de saint Jean. Celui-ci, qui a écrit le dernier, sans être moins soucieux des faits qu'il s'attache, au contraire, à situer le plus concrètement possible, leur donne pourtant un autre éclairage qui en élimine certains particularismes en découvrant, par-là même, plus de relief à leur signification spirituelle. C'est l'intérieur du Christ, en quelque sorte, qui dispose ici des matériaux de l'histoire en les rendant transparents à sa propre clarté.

On est en marche vers cet Evangile de l'Esprit dont l'annonce remplit les derniers entretiens de Jésus d'une si mélancolique allégresse.

Nous arrivons ainsi au cœur de notre sujet. L'évolution dogmatique n'est pas autre chose, en effet, comme je l'ai déjà insinué, que le commentaire du Christ historique par le Christ mystique.

A la Pentecôte, Jésus devient intérieur à ses Apôtres. Ils respirent sa Présence et ils jugent de tout dans sa lumière. Il est vraiment en eux, comme dit la liturgie, le jour qui illumine le jour. C'est pourquoi, aussi bien, sans qu'ils aient besoin d'y songer, sans que cela pose à leur pensée la plus strictement monothéiste qui fut jamais, le moindre problème : ils perçoivent le Christ et le vivent comme identique avec Dieu. C'est précisément par-là qu'il devient naturellement, en eux, l'interprète invisible du message qui porte sur le mystère qu'il est, comme une lettre d'amour prend vie en l'échange des personnes qui se communiquent par elle, l'éternité du Dieu qui les habite, les initie à son point de vue et les invite à trouver, sous chaque mot de l'enseignement reçu, l'intimité suprême dont ces mots sont tout ensemble la révélation et le voile.

Ces vues contingentes, les perspectives provisoires qui constituent les déchets d'une histoire enracinée dans le temps, s'élimineront d'eux-mêmes, sous l'influx de la Présence qui est le ferment de leur pensée.

Sans doute cela ne s'accomplira pas d'un seul coup, car on a plus vite fait de changer de cœur que d'abandonner les automatismes du discours et les routines de la mémoire. Et pourtant déjà, à travers les écrits apostoliques, nous voyons s'effriter, peu à peu, cette attente de la parousie, du retour prochain de Jésus qui doit mettre fin à notre histoire et à notre monde. Le temps évidemment travaille contre elle. Mais ce qui est remarquable, c'est que cet effritement ne provoque aucune crise notable, comme si l'attente de ce retour prochain n'avait tenu aucune place dans les préoccupations de la première génération chrétienne. Le quatrième Evangile ne le mentionne pas et omet dans le récit de la passion l'expression synoptique touchant la venue du Fils de l'Homme sur les nuées du Ciel.

Nous saisissons ici sur le vif ce sens des convenances divines qui intériorise les perspectives en élaguant l'accidentel et toute la matérialité des interprétations qui faisaient corps avec lui. Sous le drame juif qui oppose Jésus aux prêtres et aux docteurs de sa nation, le 4ème Evangile nous rend sensible le drame éternel où chacun de nous se trouve aux prises avec la vérité.

Le jugement ne descend plus des nuées du ciel : il s'exerce continuellement au plus intime de nous-mêmes et résulte précisément de notre attitude à l'égard de cette vérité qui se propose toujours sans s'imposer jamais. Tout l'intérêt que nous portons au récit de la passion dans les Synoptiques ne provient-il pas justement de ce que nous le lisons à travers la transposition johannique où les traits du Christ mystique illuminent ceux du Christ historique d'une lumière d'éternité, où le sens universel de cette histoire transparaît dans l'énoncé même des faits qui en constituent la trame. C'est là assurément un exemple. Il y aura des passages plus difficiles à franchir comme celui de la Synagogue à l'Eglise où les Apôtres eux-mêmes auront de la peine à découvrir leur voie, où leur fidélité au Christ historique les empêchera de reconnaître immédiatement son identité avec le Christ mystique.

Mais précisément, ce long débat entre les deux testaments, entre la loi et la grâce, illustre admirablement ce que j'affirmais plus haut, à savoir que l'évolution dogmatique ne concerne pas le développement logique d'une doctrine, mais la présentation authentique d'une personne. Le Christ de l'histoire n'a pas ouvertement rompu avec la Loi. Pour que les premiers disciples comme Pierre et Jacques acceptent cette rupture, il faut qu'ils reconnaissent qu'elle seule donne un sens définitif à sa mission et un relief unique à son visage. Ils ne peuvent adopter pleinement le point de vue de Paul et en éprouver toute la vérité qu'en découvrant dans le Christ mystique la face transfigurée du Christ historique. Comme il nous arrive à certaines heures privilégiées devant un visage aimé, dépouillé soudain de tout l'accidentel qui nous en dérobait jusqu'ici le mystère, de le reconnaître enfin, en découvrant les traits authentiques dont notre amour avait déjà en nous secrètement dessiné la figure.

Tout le développement dogmatique, précisément, gravite autour du visage de Jésus et ne représente qu'une tentative continuellement renouvelée pour en mieux saisir l'authenticité dans le débat toujours ouvert où le Christ mystique répond aux questions que pose le Christ de l'histoire.

Du fait que Jésus est, pour le chrétien, la vie même de sa conscience, il lui importe essentiellement, en effet, que la carrière terrestre du Seigneur puisse devenir tout entière en lui un avènement spirituel, en se dégageant de tout ce que le conditionnement temporel peut opposer à cette transposition.

L'évolution dogmatique est donc une grande épopée d'amour où l'âme retourne sans cesse au jardin pascal pour y entendre avec Marie-Madeleine la voix où elle reconnaît la Présence de son Dieu.

C'est pourquoi je ne puis accepter pour ma part la fausse image d'une simplicité primitive qui aboutirait, par le jeu du discours, à d'inévitables complications. Comme le Christ de la passion selon saint Jean me paraît moins juif, c'est-à-dire moins engagé dans les particularités de son procès et de sa nation, plus universel en un mot, et donc plus simple que le Christ des Synoptiques dans les récits parallèles, il me semble tellement certain que l'évolution dogmatique, dont le quatrième Evangile représente une des premières étapes, tend vers une expression toujours plus universelle, plus intérieure et plus simple du mystère de Jésus, que je n'hésite pas à considérer comme le suprême Evangile, comme l'Evangile éternel, que la foi ne cesse de se donner de son objet dans la vie immortelle de l'Eglise.

Cela a tout l'air d'un paradoxe, si l'on ne considère que le cheminement souvent très laborieux qui précède les définitions dogmatiques. Mais cela cesse de paraître tel si l'on distingue la simplicité terminale de la simplicité primitive, comme fait Edouard Le Roy à propos de l'intuition lorsqu'il écrit : « La simplicité à laquelle on aboutit diffère de la simplicité antérieure à la complication discursive, qui n'appartient qu'à la pré-intuition confuse de l'enfant. C'est une simplicité riche et lumineuse, qui succède, en la surpassant, en la survivant, à la dispersion de l'analyse. Elle seule est le fruit de l'intuition véritable, état de liberté intérieure, de fusion de l'âme pacifiée en l'Etre, paix, non pas passive, mais action à sa plus haute puissance. »

Ces mots de Le Roy, qui rappellent la fameuse distinction pascalienne entre l'ignorance naturelle où se trouvent tous les hommes en naissant et l'ignorance savante qui se connaît, évoquent un entre-deux où règne le clair-obscur des tâtonnements et des approximations.

Dans l'évolution dogmatique, c'est la région où s'applique l'axiome de Newman : la religion est pour les hommes. C'est le lieu des discussions et des conflits où les ratiocinations risquent de prendre le pas sur la foi. Mgr. Duchesne, qui fut un grand historien et un médiocre théologien, éprouvait des nausées en pénétrant dans le champ de bataille des idées et il s'indignait de voir le Seigneur étendu sur la table de jeu où les théologiens opposent leurs syllogismes et soumis à un sacrilège de vivisection par des cuistres qui le démembrent pour le faire entrer dans les petits casiers de leur petit esprit. Il y a du vrai dans ce jugement sévère : On trouve toujours et à toutes les époques, dans le domaine de la pensée religieuse, un secteur où les sarcasmes des provinciaux trouvent leur utile application. Mais cela ne représente qu'un aspect, limité, tout extérieur et purement instrumental du développement de la doctrine chrétienne.

J'ai toujours découvert personnellement d'inépuisables trésors de sagesse et d'amour toutes les fois qu'il m'a été donné de revivre les étapes qui aboutiront à une définition dogmatique. Je ne connais rien de plus merveilleux à cet égard que l'inscription de la Trinité dans le monothéisme sous l'aspect d un altruisme intérieur à la divinité.

Par une pluralité relative comme la condition essentielle d'une unité de valeur, affirmer que Dieu ne possède pas sa propre nature autrement qu'en la communiquant, concevoir qu'il n’ait prise sur sa puissance de connaître et d'aimer que par l'élan où elle se projette de l'Un vers l'Autre qui sont les nœuds vivants entre lesquels vibre éternellement cette onde de dépouillement, admettre qu'en Dieu la personne, en quelque sorte, précède la nature et que la nature est pour la personne, pour former ce relief altruiste et ce mouvement où elle décolle de soi, reconnaître enfin en Dieu la pauvreté infinie qui trouve sa béatitude dans la joie du don, quelle manière plus magnifique d'exprimer au pressoir de la foi le contenu inépuisable du mot de saint Jean, où le « Je suis celui quisuis » de l'Exile livre son dernier secret : « Dieu est Amour. »

Les théologiens, occupés à ciseler des concepts ou à aiguiser le tranchant des controverses, ont pu ne pas savoir exactement où ils allaient. Des passions partisanes, des préjugés de race, des rivalités naturelles, des querelles d'ordres et d'écoles, voire même des intérêts politiques, ont pu obnubiler leur jugement et mettre l'évolution du dogme en péril. Et cela a été pire quand les empereurs se sont mêlés d'imposer par la force leurs conceptions personnelles de l'orthodoxie ou quand les papes et les rois ont prétendu détruire l'erreur par les tortures et les brèches de l'Inquisition.

Mais, comme dans l'Evangile, l'Esprit souffle où il veut : l'homme devient parfois l'instrument de ses desseins, même quand il ne pense qu'à jouer son propre jeu. Car il importe de le répéter : le seul agent décisif et efficace de l'évolution dogmatique est le Christ mystique, en l'Eglise, qui est le sacrement de sa Présence. A tous les systèmes d'idées qui prétendent exprimer son mystère, il apporte la lumière de sa personne. Telle de ces idées peut s'imprégner de cette lumière en la laissant transparaître. D'autres la voilent. Voilà tout le secret de cette évolution.

Une sorte de conscience toujours en éveil, que Vincent de Lérins appelle "le senscatholique", imprime infailliblement à la vie de l'Eglise ce discernement des convenances christiques qui permettent d'identifier toujours le Christ de l'histoire avec le Christ de la foi en échappant tout ensemble aux spéculations désordonnées qui sacrifient l'objectivité du premier et à la matérialité historique qui compose la spiritualité et l'intériorité du second, lequel d'ailleurs n'est pas autre que le premier s'expliquant lui-même dans le silence de l'Esprit.

On voit que l'on est toujours ramené, en fin de compte, à l'arbitrage de la foi. Le travail critique de la raison sur les textes est sans doute indispensable, mais à titre purement instrumental. Ce n'est pas de là que viendra la lumière. Seule une union profonde avec le Christ, une vie réellement identifiée avec la sienne pourra reconnaître la parole qu'il se doit de lui donner. C'est pourquoi il faut toujours supposer derrière les chefs de l'Eglise, quand ils sont indignes, la fidélité héroïque de ceux qui attendent comme leur vie un message dont ces mauvais pasteurs savent leur transmettre correctement la lettre sans être capables eux-mêmes d'en pénétrer l'esprit – en vertu d'un charisme qui met la foi des autres à l'abri de leur indignité.

Cette brève mise au point que nous venons de tenter sur la nature de l'évolution dogmatique, outre son intérêt propre, revêt une importance capitale du fait des divisions de la Chrétienté. Comment rassembler tous ces groupes séparés qui se réclament d'un même Seigneur et qui s'accusent mutuellement d’hérésie et de schisme ?

Je crois qu'il faut commencer par reconnaître que, dans chacun de ces groupes, il y a de ceux qui vivent authentiquement du Christ et qu'ils vivent de lui en s'appuyant tous sur des fondements identiques. L'admirable "Pèlerin Russe" dont les Cahiers du Rhône ont publié le Journal, dans l'Eglise Orthodoxe vivait la plénitude de son adhésion à l'Eglise de Jésus-Christ sans soupçonner qu'il pût y avoir une Eglise en dehors de l'Orthodoxie.

Ce fait réclame toute notre attention et nous invite à dégager une ligne de visée commune à tous les groupes chrétiens. Cette ligne de visée tend chez nous vers la personne de Jésus.

Je me souviendrai toujours d'une conversation avec le très regretté Pasteur Wilfrid Monod, où il me parlait avec une telle ferveur de notre Seigneur que je fus amené tout naturellement à lui demander : « Croyez-vous la divinité de Jésus-Christ ? » A quoi il eut l'humilité de répondre : « je ne me suis jamais posé la question. »Je n'en conclus pas qu'il avouait par-là même son hérésie, mais qu'on peut faire une expérience qui décide de toute la vie sans éprouver le besoin de l'analyser.

Comme il arrive pour beaucoup, d'ailleurs, de nos amis protestants anglicans – et une question qui aurait dû s'accompagner d'une définition précise du sens que je donnais moi-même à l'affirmation de la divinité de Jésus Christ, car il y a mille manières de la rendre inacceptable et que la foi elle-même nous fait un devoir de récuser.

Essayons de préciser davantage ceci dans un autre champ. Tout près de nous, au milieu de nous, nos amis et nos frères coptes orthodoxes, arméniens orthodoxes et syriens jacobites, dont la fidélité au Christ comme celle des Eglises d'Orient a quelque chose de miraculeux, s'arrête, dit-on, au Concile d'Ephèse qui rejette la conception attribuée à Nestorius d'une double personnalité de Jésus.

Il n'y a pas deux personnes en Jésus. Le Christ est un et indivisé et c'est le réduire à un probable que de voir simplement en lui un homme habité par l'Esprit de Dieu, même si cette cohabitation est devenue permanente. Ces mêmes Eglises coptes orthodoxes, arméniennes orthodoxes et syriennes jacobites refusent, dit-on, le Concile de Chalcédoine qui, vingt ans après Ephèse, affirme en Jésus deux natures distinctes sans préjudice de l'unité de sa personne. Il y a en Jésus la nature divine et la nature humaine. Il n'y a pourtant qu'un seul Christ dont la personnalité demeure une et indivisée. Il se peut maintenant que les Eglises qui viennent d'être nommées ne reconnaissent pas l'autorité du Concile de Chalcédoine dont le patronage impérial pouvait leur rendre étrangère les décisions. Mais quel copte ou quel arménien ou quel syrien jacobite orthodoxe qui a réellement la foi n'est pas disposé à reconnaître en Jésus un véritable humain et à l'aimer comme un frère aîné autant qu'à l'adorer comme son Seigneur et son Dieu ?

Aussi bien, le monophysisme que l'on attribue à ces Eglises n'est-il pas une qualification trop simple pour qu'elles s'y reconnaissent ? Car, au temps d'Ephèse, il n'est pas encore question de monophysisme. La doctrine que le Concile de Chalcédoine opposera à Eutychès, le père du monophysisme, est encore à l'état fluide tellement que les formules de saint Cyrille d'Alexandrie, le grand champion d'Ephèse, paraissent singulièrement plus proches du monophysisme que des positions qui triompheront à Chalcédoine. Or, retenir une doctrine à l’état fluide, c'est une attitude d'esprit qui n'exclut pas de soi les précisions qu'elle recevra dans la suite, car cet état fluide demeure de soi ouvert à ces précisions.

Autrement dit, retenir la ligne de visée du Concile d'Ephèse, ce n'est pas de soi exclure la ligne de visée du Concile de Chalcédoine car, avec moins de précision, la ligne de visée d'Ephèse va dans la même direction que celle de Chalcédoine, comme affirmer l'unité du Christ au sens d'Ephèse n'exclut pas de soi l'affirmation de la même unité au sens de Chalcédoine, car la première affirmation contient implicitement la seconde.

Je ferais proportionnellement les mêmes remarques à propos de nos frères nestoriens dont le destin a été si tragique. Dans la mesure où ils adorent le Christ avec la conscience qu'ils ont certainement de n'être pas idolâtres, ils ne peuvent que l'identifier avec le Verbe de Dieu et leur ligne de visée coïncide pratiquement avec la nôtre – quelques discutables que soient les thèses de Nestorius dont la plupart des chrétiens de Nestorius ignorent sans doute les spéculations.

Il est encore beaucoup plus facile de joindre nos plus proches voisins et amis orthodoxes d'obédience byzantine. On dit couramment qu'ils rejettent la primauté du Pape. Je suis certain que c'est mal poser le problème. Leur position est antérieure à l'époque où la primauté du Pape pouvait être l'objet d'une définition dogmatique. Ils s'en tiennent à leur propre tradition où cette question de la primauté papale était encore à l’état fluide et pouvait légitimement être discutée et l’était effectivement aussi bien en Orient qu'en Occident. Ils admettent comme infaillibles les décisions des Conciles Universels ainsi que le faisait et le fait encore l'Eglise romaine. Leur ligne de visée n'exclut donc, de soi, aucunement les précisions romaines qui définissent à quelles conditions un Concile peut être regardé comme universel en affirmant que la présence du successeur de saint Pierre ou son approbation est le signe et le sacrement de cette universalité et que, d'ailleurs, le mystère papal n'a pas besoin, pour s'exercer, de la garantie du Concile universel dont il est la caution, bien que celui-ci doive toujours être conçu au moins comme actuellement présent lorsque le Pape énonce une définition dogmatique inexorable.

Je dois me borner à ces indications très incomplètes. Je crois qu'elles sont très importantes. Il est impossible d'admettre que tant de chrétiens parfaitement authentiques dans l'Orthodoxie ou dans le Protestantisme dépensent, de propos délibéré, une foi d'ailleurs féconde en vertus incontestables, à nier des positions qui sont pour nous l'expression translucide de la Présence du Seigneur. Je suis convaincu, au contraire, qu'ils affirment au nom de leur foi des vérités qu'il convient d'affirmer et que ce que nous affirmons sans qu'ils l'affirment, leur foi l'implique cependant à l'état fluide où les précisions futures sont déjà virtuellement inscrites dans le prolongement de la ligne de visée présente tournée vers le Christ qui se dit en l’Eglise.

Il s'agit donc pour nous de nous identifier avec l'option de leur foi, en respectant leurs scrupules pour qu'elle s'ouvre d’elle-même sur les perspectives qui sont déjà en réalité les siens.

Je distinguais naguère en parabole : les vérités-cailloux qui sont les vérités de la tribu incarnées dans un régime où une constitution et représentées par le gendarme. Vérités à la fois élémentaires et provisoires, pratiquement nécessaires et théoriquement praticables, que la société assène sur le crâne à coup de pierres, selon les époques ou à coup de mitrailleuses.

Les vérités-jeux où logiciens et mathématiciens peuvent se complaire en jouant à vide et sans objet avec ce bel instrument qu'est l'intelligence en explorant toutes les possibilités et en inventant des combinaisons qui deviendront les matrices où, de phénomènes imprévus, pourrait un jour naître la pensée.

Les vérités-images, où les théories scientifiques expriment leur vision du monde par une suite d'approximations discontinues et complémentaires, dont chacune s'impose à son heure pour disparaître en face d'une hypothèse plus compréhensive et plus féconde qui aura le même sort qu'elle dans cette progression sans fin qui durera tant qu'il y aura un monde et des savants dans ce monde.

Enfin, la vérité-Source qu'aucune formule ne peut ni définir, ni représenter, ni contenir – et que l'on ne connaît qu'en se transformant en elle, comme l'intimité d'un être n'est accessible qu'à notre intimité : dans une mutuelle identification.

L'évolution dogmatique gravite autour de cette vérité-source. Il ne s'agit pas de la dire, puisqu'elle est ineffable, mais d'en signaler la présence par une direction de pensée qui nous prépare à la rencontrer en la dégageant et en nous dégageant de tout ce qui n'est pas elle.

Le seul progrès compatible avec cette ineffabilité consiste à exprimer toujours mieux ce que la vérité-source n'est pas, pour nous empêcher de la confondre avec les vérités-cailloux, les vérités-jeux, les vérités-images, car elle ne peut se déduire ni des nécessités biologiques, ni des possibilités de notre intelligence, ni d'une représentation provisoirement cohérente de l'univers. II faut dépasser tout cela et soi-même, pour éliminer tout obstacle à cette connaissance par contact que Jésus appelle la     "nouvelle naissance" et qui s'opère par une transformation d'amour.

La véritable évolution dogmatique, précisément, nous l'avons vu, c'est son visage toujours le plus purement révélé dans des mots-sacrements aptes à nous communiquer sa Présence à condition que nous soyons nous-mêmes réellement présents comme un espace d'amour capable de l'accueillir.

C'est pourquoi, aussi bien, la seule manière d'accréditer le rythme chrétien qui est le dit du Seigneur par la bouche de l'Eglise, est d'être pour les autres le visage d'amour où Dieu atteste sa Présence.

 

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