Par René Habachi (1914-2003), ami de Maurice Zundel, professeur de philosophie, écrivain, ancien directeur de la division de philosophie à l'UNESCO. Cinquième conférence aux bénédictins de l'abbaye de Saint-Wandrille en Haute-Normandie en 1982. Vous trouverez facilement les quatre premières conférences de la session en utilisant le moteur de recherche, en haut à droite, et en indiquant simplement : « wandrille ».

 

Le mystère de Jésus

Ecoute de la conférence par René Habachi :

 

J'avais appelé ce thème d'hier soir "La Révélation, la rencontre de l'homme" ou bien "de la révélation implicite à la révélation explicite" parce que, il apparaît avec évidence que l'itinéraire de Zundel conduit à la Trinité – dont nous avons parlé hier – et que c'est vraiment ceci le secret de la Révélation de Jésus ; ce que Jésus apporte comme révélation, c'est ceci, c'est que Dieu est Amour. Et c'est ceci qui explique la respiration de la Trinité.

 

Ce n'est qu'aujourd'hui que nous parlerons tout à l'heure, du mystère de Jésus qui s'adosse à celui de la Trinité, et c'est pourquoi le cœur de la Révélation, pour Zundel, c'est la Trinité. Et c'est après avoir parlé de Jésus que nous traiterons, en dernière heure aujourd'hui, du problème de la création et du mal.

 

Donc, pour finir ce thème d'hier, pour y ajouter simplement le mot de la fin, nous avons bien vu que la Trinité nous renseigne sur ce que le père Abbé a providentiellement, d'ailleurs, ce matin, dans son homélie, nommé l'Humilité de Dieu. Parce que c'est un mystère d'humilité que cette désappropriation subsistante qui fait de chaque Personne un foyer à la fois de réception et de don, et qui fait que ce qui est échangé entre les Personnes de la Trinité est la Personne elle-même, est la Relation elle-même. Et on trouve chez Zundel, à côté des définitions de Dieu comme étant la désappropriation subsistante, ou le don subsistant, on trouve cette définition : « Dieu est la Pauvreté en personne. »

 

Autrement dit, il a rejoint par sa démarche cette découverte que Dieu est l'anti-possession et l'anti-narcissisme. Et c'est parce qu'Il est ainsi qu'Il est vraiment la Virginité en sa source. Parce que la virginité n'est autre que cette distance infinie de soi à soi, et qui fait qu'un être ne peut pas se replier sur lui-même et s'enfermer dans sa clôture. Dieu est Dieu parce qu'Il n'a rien. Il est tout dans l'être parce que rien dans l'avoir.

 

Et c'est ici, précisément, que l'humilité de Dieu prend son sens. Parce que l'humilité de Dieu ne consiste pas à s'anéantir, mais à ne pas se regarder pour mieux se communiquer. À ne pas se replier, afin de se donner. L'humilité est ainsi au cœur de la Trinité et Dieu n'est pas au sommet d'une hiérarchie de domination, mais d'humilité. En somme, la seule richesse de Dieu, c'est la pauvreté.

 

Ceci qui continue nos réflexions d'hier, nous permet de voir combien la Trinité est le fondement de tout. Nous l'avons découverte par voie ascendante jusqu'à présent, et nous pouvons très rapidement refaire le chemin descendant. Parce que c'est la Trinité qui devient le fondement de la vie de l'esprit, puisque l'esprit est une recherche de la lumière sans regard sur soi-même. C'est la Trinité qui est le fondement de la vie de l'amour, puisqu'Elle est une communication de Soi, sans repli. Et c'est Elle aussi qui est le fondement de la liberté, comme libération de soi et libération de tout, puisque, précisément, en la Trinité, il n'y a pas de moi ; le moi c'est toujours l'autre parfaitement libéré de soi. Et vraiment, on peut dire, avec Zundel, dans "Notre Dame de la Sagesse", à la page 13, on peut dire « L'être est à la mesure du don. » Et cela rejoint notre point de départ, la découverte de l'homme et du moi-origine : un être ne commence que par le don. Mais nous en comprenons maintenant la raison.

 

Et si la Trinité joue toutes ses fonctions, si Elle est au fondement de tout, on peut comprendre alors que le vieux rêve humain puisse s'accomplir : être comme Dieu, parce que, par la Vie de la Trinité, et par le moyen qui y conduit, et qui va être précisément, tout à l'heure, le mystère de Jésus, l'homme peut devenir Dieu, et Jésus pouvait très justement – si l'on peut dire ainsi – affirmer aux hommes de son temps : « Vous serez comme des dieux. »

 

Alors maintenant on peut tenter de comprendre quelque chose du mystère de Jésus, parce que, il s'adosse à celui de la Trinité. Et le Christ va nous y apparaître vraiment comme Dieu et vraiment comme homme.

 

Jusqu'à présent, dans cet itinéraire montant que nous avons fait, l'homme est en quête de son accomplissement. Mais il demeure malgré tout rivé à ses déterminismes, à ses insuffisances; il retombe sur son moi, et les périodes de retombée sont parfois bien plus longues que les moments où il en décolle. Et même dans ses relations avec ce qu'il pressent être Dieu en lui, il met du temps à découvrir que Dieu est Amour. Et il n'est pas dit qu'une bonne partie de l'humanité n'en soit pas encore avant cette découverte.

 

Alors, pour échapper à toute déformation, et pour combler en quelque manière toutes les insuffisances de l'homme, il restera à Dieu de Se révéler Lui-même dans une humanité parfaite, accomplie, capable de communiquer la Présence de Dieu dans une transparence sans limites et sans frontières. Et sans frontières ni d'espace ni de temps. Communiquer l'homme dans sa perfection à tous les hommes.

 

Cette personnalité sera, précisément, la réponse définitive à la question de l'homme. Comme quoi, vraiment, les destins de Dieu et de l'homme sont noués. Cette réponse se situera dans une certaine continuité de direction avec notre horizon personnel, sans quoi elle nous demeurerait étrangère, et c'est pourquoi nous avions insisté hier que le cas-limite devait répondre à la condition de naitre d'une lignée humaine, de naitre de l'horizontal, d'être un événement, avant tout. Et que l'événement éclate à l'intérieur de l'événement historique et humain.

 

Et, précisément, voilà l'intérêt de l'Incarnation. D'ailleurs un avènement n'est un avènement que dans la mesure où il s'incarne. Autrement nous n'en saurions rien, il ne serait rien pour nous.

 

Et cette Incarnation, c'est le sommet en vérité de l'expérience mystique, c'est à dire de l'expérience d'union. C'est à la fois la révélation de Dieu en même temps que la révélation de l'homme. Parce que Jésus en son mystère, est au cœur des aspirations les plus intimes de l'homme, et il n'y aura pas d'humanité, en quelque manière, qui ne s'inspire de Lui et qui n'adhère à Lui, mais Il est en même temps issu du cœur même de Dieu, de la Trinité. Et c'est pourquoi, sans doute, Zundel cite dans "Quel homme et quel Dieu", à la page 135, ce mot du Cardinal de Bérulle: « Nous devons regarder Jésus comme notre accomplissement. »

 

Il Y a ici, bien sûr, quelques précautions à prendre pour pénétrer dans l'analyse de la personne de Jésus. Des précautions, et puis nous ferons, tout à l'heure, une percée positive. Parce que, il est plus aisé de pressentir le pourquoi de l'Incarnation, comme nous l'avons vu jusqu'à présent. Elle a un sens, elle est une réponse à un appel issu de tout l'univers à travers la conscience humaine. Il est plus facile de pressentir le pourquoi que le comment. Comment Dieu peut-Il s'incarner totalement à travers un homme ? Et les précautions consistent d'abord à écarter certaines conceptions de Dieu qui sont inconciliables avec notre perspective.

 

On ne peut pas s'attendre, on ne peut pas penser qu'un Dieu empereur, qu'un Dieu solitaire – comme le Dieu du Judaïsme et de l'Islam – puisse s'incarner totalement en un homme. Et cela, en quelque manière, légitime les réactions scandalisées du Judaïsme et de l'Islam. S'ils n'ont pas cette idée d'un Dieu trinitaire, ils ne peuvent pas comprendre l'Incarnation. C'est ce qui leur manque absolument. Il n'y a pas de médiateur entre l’homme et Dieu.

 

Et il arrive que même les protestants, certains théologiens d'entre eux, découronnent l'homme, l'Homme-Jésus de Sa divinité. Tellement il leur paraît difficile qu'un Dieu S'incarne en un homme. Et Jésus devient alors, dans ces conditions, un Sage, un saint, comme Martin Luther-King, comme Gandhi, et ça peut devenir pour les foules une star, ou une super-star, enfin un homme infiniment séduisant.

 

Mais Dieu n'est pas dans des rapports de domination. Il n'est pas dans l'univers des rapports de domination et de force ou de séduction. Il est dans l'univers des relations interpersonnelles. Et c'est pourquoi ce sont celles qui dessinent la voie privilégiée pour comprendre.

 

Dieu est intérieur. Il faut donc chasser les images d'en haut et d'en bas, de descente. Or, il est très clair que, pour le Judaïsme, Moise reçoit les tables de la Loi sous forme d'un Livre au haut du Sinaï. Et Mahomet reçoit le Livre, lui aussi. Le Livre lui est donné et il n'a plus qu'à le prononcer. Il s'agit donc vraiment de descente d'en haut, d'ailleurs. Alors que, dans l'univers des relations interpersonnelles, la vérité ne peut naître que des personnes, c'est à dire du dedans.

 

[Repère enregistrement audio : 14’ 35’’]

 

Et donc, en tournant le dos aux extériorisations de la personne de Jésus et de cette notion de Dieu, on entend tout d'un coup la réponse de Jésus à la Samaritaine – c’est Saint Jean au chapitre 4 – où Il lui dit  « Ne cherchez plus Dieu sur la montagne. N'allez plus L'adorer sur la montagne, mais en esprit et en vérité. » Autrement dit, Dieu, attendez-Le au-dedans de vous-même. Il annonçait déjà, en quelque manière, la Pentecôte. Et pourquoi au-dedans de vous-même ? Mais parce que, déjà, Il se trouve là. Dieu est déjà là, puisqu'Il est Celui qui est donné, totalement. Et il va appartenir simplement à l'homme de Le découvrir. Dieu est toujours avant nous, en quelque manière, en nous, ce qu'on appelle la Prévenance de Dieu, ce que Gabriel Marcel appelle la Prévenance de Dieu, nous sommes prévenus par Dieu, c'est qu'en fait, Dieu est déjà là. St Grégoire n'hésite pas à dire « Le Ciel, pour moi, c'est l'âme du juste. » C'est également ce que découvre Saint Augustin : Dieu était au-dedans et lui, il L'attendait dehors. C'est donc à l'homme de venir à Dieu, et non l'inverse, puisque Dieu est déjà là.

 

Et cela nous indique la voie du mystère de Jésus. Si une humanité autre que celle de Jésus s'était trouvée aussi transparente que la Sienne, aussi dépossédée que la Sienne, Dieu aurait pu S'incarner ailleurs. Mais aucune humanité n'est aussi transparente que celle du Christ. Et cela – et c'était une des deux conditions que nous disions hier – et cela, dès Sa conception. La personne du Christ n'a pas eu à découvrir un Dieu Qui était déjà là. Il est né personne, Il n'avait pas à se personnaliser. Et nous-même, nous ne pouvons arriver désormais à nous diviniser qu'en nous christifiant. Il n'y a pas d’autres voies pour entrer en Trinité, il n’y a pas d’autre voie pour devenir des dieux que de passer par le Christ.

 

Et il faut reprendre ici cette seconde partie de la définition de la personne que nous disions hier : l'ontologie de la personne s'achève en mystique de l'union transformante.

 

Mais pour répondre maintenant à la question : Comment se fait-il qu’un Dieu puisse s'incarner en un homme ? Posons-nous la question : Qu'est-ce qui se passe en Dieu dans l'Incarnation ?

 

Il n'y a en Lui aucun changement, puisqu'Il est déjà là. Tout le changement est du côté de l'homme. Et il faut retenir la formule du symbole dit de Saint Athanase, qui appartient au Vème ou au VIème siècle; il faut retenir la formule : par l'assomption de l'humanité à Dieu, c'est l'humanité qui est élevée par Dieu à la divinité.

 

Dieu a uni à Lui, d'une manière absolument nouvelle, la créature.

 

En quoi consiste le changement en la créature, du côté de l'homme si en Dieu il n'y a pas de changement ? Eh bien, sur le prolongement des analyses que nous avons faites jusqu'à présent, l'homme s'est libéré de toute adhérence à soi. Il est devenu pur mouvement de don vers l'autre, et c'est pourquoi, en première approximation, on peut dire qu'en Jésus l'humanité est radicalement désappropriée, est incapable de dire : " Je" pour son propre compte. Elle témoigne tout entière de Dieu, d'un autre qu'elle. D'un Dieu assumé par la Personne du Fils éternel. « Pourquoi dis-tu que je suis Bon ? dit Jésus. Dieu seul est bon. » Son "Je" humain est absolument effacé au bénéfice du "Je" divin. C'est une sorte de kénose de l'humanité qui reçoit la kénose de la Trinité. Une évacuation du moi, totale du côté de l'homme, qui reçoit la dépossession de Soi de la Trinité.

 

En cela consiste l'Incarnation du Verbe. L'humanité de Jésus est ainsi pleinement libérée, elle est donnée, personnalisée. Et l'existence autonome de Jésus ne se réalise pas au niveau de son humanité, comme une sorte de clôture intérieure, mais elle se réalise au niveau de la subsistance du Verbe qui personnalise son existence et l'investit totalement. En quelque manière, la nature humaine de Jésus est prise et emportée tout entière dans la vague qui jette le Fils dans les bras du Père au sein des relations trinitaires. Et c'est pourquoi vraiment Jésus nous révèle la Trinité, Il en est le révélateur. En quelque manière, Jésus est le sacrement de la Trinité. Ainsi l'humanité de Jésus est prise par sa pauvreté absolue dans la Pauvreté de la Trinité. Quand Jésus dit "Je", c’est la Pauvreté qui parle en Lui.

 

Et voilà l'éminent exemplaire de la vie de l'Esprit. Jésus est l'incarnation de la divine Pauvreté. Elle ne peut plus dire : "moi", parce que, elle n'a d'autre moi que Dieu !

 

Et c'est pourquoi elle accomplit sa mission révélatrice de l'Amour. Le mystère de Jésus n'est pas un mystère de juxtaposition d'une nature divine sur une nature humaine. Il est un mystère de communication, c'est le Verbe incarné. Et cependant, il faut insister sur le fait que cette hypostase laisse les deux Personnes distinctes et inconfusibles. Il est aussi destructeur de résorber Jésus dans Sa divinité que Sa divinité dans Son humanité. Une humanité qui serait, en quelque manière irréelle, un masque, une défroque que Jésus se donnerait, que Dieu se donnerait en Jésus, elle annulerait aussitôt en Lui le sacrement qu'Il est. Et elle aboutirait à un désespoir, puisque l'union à Dieu deviendrait aussitôt impossible à l'homme. Jésus ne serait plus le médiateur entre l'homme et la Trinité.

 

Il n'est donc pas possible que la personne humaine de Jésus ne soit qu'un semblant, qu'une adoption. Elle doit être une réalité totale. Or, le danger d'anéantir l'humanité du Christ en sa divinité a existé – nous le savons, les historiens de la religion le savent ici – monophysisme, monothéisme, mono-énergisme. Et c'est pourquoi le Concile de Chalcédoine a fait un progrès irremplaçable en parlant de l'inconfusibilité. Nature humaine et nature divine, dans le Christ, sont inconfusibles. Il est vrai Dieu et Il est vrai Homme – à la divinité par le dedans, par le mystère de l'intériorité, précisément, puisqu'il s'agit d'une pauvreté en kénose, qui reçoit la kénose de l'autre pauvreté, et c'est ce qui fait de lui le sacrement de la Pauvreté divine.

 

Arrivé à ce moment-là, Zundel insiste sur deux aspects de la personne de Jésus : celui de Sa conscience humaine et celui de Sa prière.

 

La conscience humaine qu'a Jésus, elle montre deux aspects au long de sa vie, deux aspects que, on dégage aisément dans l'Evangile. D'une part, l'Evangile nous montre des passages où Jésus proclame sa personnalité divine et manifeste une autorité souveraine : Il guérit ; Il pardonne – Il pardonne les péchés, c'est à dire qu'Il pardonne les blessures de l'intériorité – Il légifère en disant que sa seule loi, c'est l'Amour ; Il ressuscite les morts, c'est à dire qu'Il les reprend, Il les ressaisit, précisément, encore par leur intériorité, pour les rendre à la vie. Il se situe donc au-delà de l'Histoire. Avant Abraham, avant la création, Il fut ; à la consommation des temps, Il sera.

 

Et à côté de ces passages où Jésus proclame sa personnalité divine, il en est d'autres où Il se montre subordonné au Père et dépendant de la nature. Il ne sait pas le jour de la fin ; Il (ne) peut disposer de places au Royaume pour les Apôtres ; et surtout Il vit les ténèbres de Gethsémani et du Calvaire. Il est donc limité.

 

Et ces passages traduisent donc à la fois la divinité et l'humanité de Jésus. Mais les seconds, ceux qui révèlent son humanité, sont aussi révélateurs de la divinité puisque Jésus est sacrement. Ce qui veut dire qu'en Lui Dieu accepte la limite, d'être limité par autre chose que Lui-même.

 

Et c'est pourquoi le : « Lama, Lama sabachtani » révèle la pauvreté divine en sa plus déchirante manifestation.

 

Pour avancer dans cette analyse de la conscience de Jésus, Zundel se réfère aux réflexions d'un dominicain irlandais qui s'appelle Mac Nabb – et que vous trouverez dans "Quel homme, quel Dieu" à la page 147; le passage serait trop long à lire – Mac Nabb distingue dans la conscience de Jésus plusieurs modes de connaissance, quatre modes de connaissance :

  • une connaissance divine,
  • une connaissance béatifique,
  • une connaissance prophétique,
  • et enfin une connaissance expérimentale – c'est celle qui correspond à sa nature humaine.

Il a d'abord une connaissance divine, puisque Jésus a conscience de sa divinité. Il a une conscience béatifique puisqu'Il jouit de la vision face-à-face avec Dieu ; Il y lit le mystère du Verbe Incarné. Il a une conscience prophétique puisque, Il a conscience de Sa mission en tant que Fils. Et enfin, Il a une connaissance expérimentale, une conscience d'origine sensible et c'est par elle qu'Il apprend et vit les événements au jour le jour, et qu'Il réalise pas à pas Sa mission, et qu'Il s'étonne, et qu'Il est blessé, et qu'Il est déçu.

 

Il faudrait pouvoir étudier, vraiment l’étonnement de Jésus, les étonnements de Jésus. Qu'est-ce que ça pouvait être qu'un étonnement de Jésus ? Que, à travers sa conscience humaine, ce soit sa conscience divine qui s'étonne ? Vraiment un étonnement infini ! Or, il n'est pas exclu qu'à certains moments, sa conscience expérimentale qui habituellement est irradiée par les autres, autrement dit, que, en général, Il joue sur les quatre claviers à la fois – s'il n'est pas irrespectueux de parler ainsi – il n'est pas exclu que, à certains moments, cette conscience expérimentale ait pu être séparée par le trop-plein d'impressions, de douleur et de souffrance. Qu'il y eût, en quelque manière, une sorte de panne de courant entre les quatre degrés de la conscience de Jésus, exilant la conscience expérimentale.

 

[Repère enregistrement audio : 30’ 48’’]

 

Et cela permettrait de mieux comprendre, en quelque manière, ce que fut le drame de Jésus sur la Croix. Parce que, par sa conscience expérimentale, Il est relié à l'homme ; par les autres degrés de sa conscience, Il est relié à Dieu. Et c'est cette tension qui fait le drame.

 

Le « Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » C'est à la fois, en Jésus, le cri de Dieu et le cri de l'homme. Le cri de l'homme puisque Jésus s'est fait péché, nous dit Saint Paul, qu'Il a donc assumé l'homme à ses racines, à partir de son refus. Et Il est solidaire de toute l'humanité, et Il porte le poids de l'humanité, c'est à dire qu'Il se sent coupable de toutes les culpabilités humaines. Et par ailleurs, ceci est en tension en Lui avec la parfaite innocence de Dieu.

 

Au moment même où Jésus dit : « Mon Père, mon Père, pourquoi m'as-Tu abandonné ? », Il y a son Père qui Lui dit : « Mon Fils, mon Fils, pourquoi m'as-tu abandonné ? » « Humanité, humanité, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Jésus meurt par le dedans. Ce ne sont pas Ses souffrances, ce ne sont pas les larmes de sang, ce n'est pas la couronne d'épines, ce n'est pas seulement la crucifixion dont Il meurt. Et cette mort, mon Dieu, on en connaît aujourd'hui de beaucoup plus tragiques, et beaucoup plus minutieusement étudiées pour torturer les êtres humains. Mais c'est cette mort du dedans. Si la personne de Jésus s'explique par Son intériorité, c'est en cette intériorité même qu'est le foyer du drame. Et c'est pourquoi Sa mort est absolument unique. Il est mort comme seul un Dieu pouvait mourir.

 

Si l'on peut maintenant parler de la prière de Jésus – et il faut en dire quelques mots parce que, il y a des Pères de l'Eglise qui l'ont interprétée d'une manière qui la vident de son contenu. Pour Zundel, il y a une religion de Jésus aussi spontanée qu'authentique, et qui comporte tous les aspects de la prière humaine. Il y a l'action de grâces, et l'adoration. Il y a la louange et il y a, aussi, l'intercession. Il y a la prière d'obéissance et il y a le sacrifice.

 

Et cette religion n'est pas seulement une religion exemplaire ; et cette prière n'est pas seulement une prière exemplaire, comme veulent le dire les Pères Ambroise et Victor – et vous en trouverez la référence à la page 100 de la "Pierre Vivante" – Ils pensent, eux, que la prière de Jésus est en quelque manière, pédagogique ; Il veut apprendre à l'homme comment prier. Mais c'est une prière vraie, authentique, vécue par Lui.

 

Alors comment dit-on : Jésus a-t-Il besoin de prier, et d'une prière authentique, issue de son intériorité, puisqu'Il sait qu'Il peut être exaucé, étant à la fois homme et Dieu ? Mais c'est Dieu qui exauce Dieu par la médiation de l'homme, de l'humanité dépouillée du Christ. Pour en avoir une approche, nous pouvons penser à certains moments où nous prions nous-même, où notre prière s'adresse à nous, non pas évidemment à notre moi préfabriqué, mais à nos possibilités, afin qu'elles se réalisent. Si je pouvais attendre telle générosité de moi, si je pouvais espérer de moi tel acte de communication avec autrui, d'ouverture de ma clôture intérieure et de mon esseulement. Je prie moi-même au-delà de moi-même. Ma prière s'adresse à l'infini de moi. Et ce n'est pas une prière égoïste puisqu'elle ne retombe pas précisément sur le moi-préfabriqué, elle veut au contraire l'emporter vers plus que lui. Ceci est une approche humaine. Mais Jésus en tant que Dieu, prie Dieu ; Il Se prie Lui-même, mais par personne humaine interposée. En Lui, c'est l'homme qui supplie et Dieu qui répond. Il faut l'intermédiaire de l'humanité, et Jésus est un homme. Et donc sa prière est vraiment Sa prière. Quand Il est en état de prière, c'est que le Verbe Incarné prie.

 

Cela donne une autre portée, mais Zundel ne le dit pas – et il se peut que ce soit donc artificiellement que je le dise – cela donne une autre portée au "Notre Père", qui est la prière qu'on nous enseigne, puisque « Quand vous voudrez prier le Père qui est dans les cieux, dites.... » Mais c'est une prière aussi qu'Il dit Lui-même, qu'Il est Lui-même : « Que votre Règne arrive » – c’est à dire que le Règne de la Trinité se réalise. Ce ne sont pas seulement des paroles qu'Il nous enseigne, ce sont les paroles qu'Il est.

 

Alors, de cela, qu'est-ce qui peut ressortir concernant la mission de Jésus ? Zundel dégage trois caractères principaux de cette mission.

  • Il est le Fils de Dieu,
  • Il est le Fils de l'homme,
  • et Il est le second Adam.

Et la mission de Jésus, donc, va être de nous révéler le vrai Visage de Dieu et de nous restituer le vrai visage de l'homme. D'abord, Il est le suprême et définitif révélateur de Dieu, de l'amour divin. Et non seulement par ses paroles, mais par son être ouvert sans limites à Dieu, et traduisant la vie intime de la Trinité dans sa divine Pauvreté. Et c'est parce que, Il est Fils de Dieu qu'Il nous révèle en même temps que l'image de Dieu, l'image de l'homme.

 

En tant que fils de l'homme, non seulement Il est le représentant du genre humain, Il n'est pas seulement l'ambassadeur qualifié du genre humain. Il est l'Homme. Il est la Personne parfaite du premier coup. Et donc Il récapitule en Lui l'humanité dans son universalité. Et c'est pourquoi, tout à l'heure, je disais : Il est ouvert sans frontières ni d'espace, ni de temps.

 

Humanité sans frontières parce que, dans Son assomption personnelle en Dieu, et dans cette présence qu'Il a en Dieu, Il est en même temps présent en chaque homme de tout temps et de tout lieu. Vraiment le Christ se lève en toute personne que nous rencontrons. Et cela parce que cet homme qui a marché sur les routes de Palestine, c'est l'homme universel, et dont la caution, l'attestation est précisément sa pauvreté infinie. Si infinie qu'elle le rend en même temps universel.

 

Fénelon a cette définition précieuse. Il dit : « la différence de Jésus est de n'en point avoir. » Autrement dit, Il est l'homme sans différence d'avec personne. Il n'y aura jamais de retrait derrière Sa différence. Et c'est pourquoi, par sa structure ontologique autant que par Sa mission, Jésus est le révélateur de l'homme. Il indique que le chemin de l'accomplissement de l'humain passe nécessairement par l'expropriation en nous de notre moi-propriétaire, et par la naissance de notre moi-oblatif orienté vers Dieu. Il nous révèle que la plus haute forme d'existence humaine est la désappropriation oblative. Ceci en tant que Fils de l'homme.

 

Et maintenant, en tant que second Adam. Du même coup, et vu qu'Il est à la fois Fils de Dieu et Fils de l'homme, Il est aussi le principe d'une nouvelle création, d'une création recommencée. Mais cette fois, rassemblée toute entière par l'amour. Il se pourrait très bien que la création soit tombée en débris, en morceaux, en multitude et en autant d'égoïsmes qu'il y a de cellules, avec le premier Adam. Justement parce qu'elle a perdu le sens de l'Amour. Et voici que la nouvelle création sera celle qui sera rassemblée par l'amour et par le second Adam.

 

Et cela, il nous arrive naturellement de l'oublier; nous sommes tellement perdus dans la multitude et de nos contemporains et des générations, que nous ne voyons plus quelles sont nos relations avec les plus lointains des hommes. Quel rapport entre nous et cet Adam-là, ce premier Adam ? Quel rapport entre nous et l'homme préhistorique ? Mais quel rapport entre nous et notre voisin ? Et chacun retombe comme atomisé dans sa solitude. On pressent qu'il y a une universelle solidarité et que l'homme d'aujourd'hui est en étroites relations avec l'homme des premiers siècles, et que l'homme d'Afrique est solidaire de l'homme de Chine et de l'homme d'Amérique et de l'homme d'Europe. On pressent cette universelle solidarité, mais elle retombe le plus souvent en gouttes, en miettes.

 

Et il y a chez Zundel, tout d'un coup, une méditation à la page 138 de " Quel homme quel Dieu", une méditation qui lui survint, semble-t-il au moment où il visitait le cimetière chalcolithique de Byblos, au Liban. Byblos qui a une petite crique ; et le mot livre vient de là, Byblos; c'est là que, on a découvert l'écriture phénicienne, qui est à la source des écritures européennes. Et on trouve sur sept mètres des couches superposées de toutes sortes de civilisations, de sept ou de huit civilisations. Et on y trouve précisément, des grande jarres qui contiennent encore des fœtus, des corps d'hommes, des corps d'adultes en position de fœtus, parce que c'était la manière d'enterrer ; puisque la mort était, en quelque manière une nouvelle naissance, on ensevelissait le mourant en position de fœtus dans le sein de sa mère. Et Zundel regarde ceci et se demande : « Mais enfin, quel intérêt cela a-t-il pour moi ? Quel rapport entre cette chose et moi ? Est-ce une simple succession de générations, et cela suffit-il à me relier à cet inconnu décédé il y a 3.500 ans ? Et puis, tout d'un coup, lui apparait la figure du Second Adam.

 

C'est en ce second Adam, en la création renouvelée et rassemblée et réunifiée, c'est en Lui que toutes les générations redeviennent contemporaines. Parce que Jésus n'est pas un maillon de la chaîne des hommes. Il tient toute la chaîne en ses mains. Il est l'Homme, et toute l'humanité en marche est en route vers Lui. Et c'est donc à travers lui que nous devenons tous contemporains les uns des autres et absolument solidaires.

 

Et c'est ce qui fait que Jésus vit en chacun et qu'Il est Lui-même contemporain de toutes les générations. C'est en ce sens que Jésus est né hors série. Il fallait qu'Il naisse d'une virginité totale, c'est à dire qu'Il naisse Personne, pour pouvoir rassembler en Lui toute la lignée humaine. Mais, cependant, Il ne pouvait le faire, Il ne pouvait être la personne de Jésus et rassembler toute l'humanité en Lui, en la déchargeant de ses propres responsabilités. Et c'est pourquoi, sur cet Amour qu'Il est pour ce grand corps spirituel de l'humanité qu'Il rassemble, va s'étendre l'ombre de la Croix et qu'Il va porter, non pas sur Lui, mais Le constituant, toutes les pesanteurs de l'Humanité ; Il va porter le poids de tous les refus parce qu'Il porte le poids de toutes les générations. Et c'est pourquoi son amour infini va prendre la couleur d'une pauvreté offerte, vulnérable et crucifiée.

 

On peut se scandaliser et se demander : comment un Dieu peut-Il accepter de mourir sur la Croix pour l'Humanité ? A cette question, je crois qu'il faudrait répondre : Seul ce Dieu pouvait mourir pour l' Humanité, parce qu'Il la porte tout entière en Lui.

 

Et cela nous introduira au thème de tout à l'heure, le problème du mal.

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