2ème conférence de Maurice Zundel au Cénacle de Genève le 26 janvier 1975. Inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".Le début est de mauvaise qualité, c'est mieux ensuite.

 

En faisant allusion à l'entretien de ce matin où nous parlions des deux versants de la foi, le versant dépendance et le versant liberté, je voudrais [ajouter], que naturellement, on ne saurait mépriser quelqu'un qui a éprouvé la dépendance, à laquelle nous sommes d'ailleurs tout soumis, et qui l'a éprouvée comme son expérience essentielle et qui va à Dieu par cette voie qui est infiniment respectable. Et cette dépendance peut d'ailleurs être ressentie avec le plus grand amour. Il ne s'agit donc pas de qualifier d'hérésie une telle option. Il s'agit de la respecter mais en n'oubliant pas, que précisément, ce qui spécifie le Christianisme, lui donne sa véritable dimension, c'est cette Révélation de Dieu comme liberté.

 

C'est quelque chose d'unique et d'incommensurable, qui nous honore nous-mêmes et qui nous permet de nous découvrir nous-même et les autres, et de proposer tous les problèmes humains, car enfin tous les problèmes humains confluent dans ce seul problème : « L'homme existe-t-il ? », et l'homme ne peut exister que si, il porte une transcendance. Si, il ne porte pas une transcendance, s'il n'y a pas en lui un élément infini, il est comme tous les autres êtres vivants, et il ne mérite pas davantage de considération.

 

Sans doute tous les animaux, tous les végétaux et tous les minéraux méritent considération, mais [c'est] en raison même de la dignité que nous portons en nous et qui doit se refléter sur eux en répandant précisément sur toute créature cet amour de Dieu que nous nous découvrons comme le grand secret de notre coeur.

 

Car tous les problèmes humains reviennent à celui-là : l'homme existe-t-il ? Peut-on le saisir dans une dimension universelle qui concerne tous les hommes au-delà des nations, des classes, des races, des confessions religieuses et de tout ce qui peut séparer ? Y a-t-il vraiment un élément proprement universel au fond de chacun qui sollicite un grand respect et fait jaillir notre amour ? Pouvons-nous nous rencontrer les uns les autres à la racine même de l'être dans cette Présence divine où nous sommes tous uns ?

 

En parlant de la liberté divine, qui est justement l'affirmation essentielle du Nouveau Testament dans la mesure où la Trinité signifie précisément cette liberté à l'égard de soi, cette désappropriation radicale de soi, et en voyant dans cette désappropriation le modèle même de la création qui ne peut être que la communication de soi pour réaliser un monde libre, c'est-à-dire un monde-esprit, je n'ai pas mentionné cette parabole que je citais l'autre soir, cette parabole très simple que vous pouvez vérifier à chaque instant en vous-même, à savoir que l'éducation humaine, si elle est faite par des parents qui ont le respect de la conscience de leurs enfants, que cette éducation suppose un retrait complet des parents par rapport aux options que l'enfant est appelé à porter. Car il est évident que si les parents profitent de la dépendance matérielle de leurs enfants à leur égard, pour les coiffer de leurs opinions, de leurs options et de leurs préjugés, ils commettent un crime de lèse-humanité.

 

Je citais ce père qui envoyait ses enfants à la communion tous les jours et qui les y contraignait pour avoir un contrôle sur leur conduite. C'est quelque chose d'abominable de contraindre des consciences à poser un acte qui ne jaillit pas d'elles-mêmes et qu'elles sont obligées de poser pour échapper au châtiment ! Naturellement, quand l'autorité du père s'est relâchée, les fils, puisqu'il s'agissait de garçons, ont tout envoyé promener ; parce que ces communions ne signifiaient pour rien, ne signifiaient rien pour eux, et qu’elles étaient souvent faites dans n'importe quelles conditions, mentales et morales.

 

On ne conçoit pas que Dieu, que la paternité de Dieu, soit moins respectueuse de notre liberté et c'est justement ce que Jésus nous a appris d'une manière incomparable : c'est que Dieu veut effacer notre dépendance à son égard. Il est entendu que nous n'existons que par lui, que à chaque instant notre vie reprend sa source en lui, [court passage audio très mauvais : puisque justement ce qu'il veut faire, parce que il n'a pas besoin d'un univers de robots, ce qu'il veut, c'est un univers qui communique avec son intimité et qui le rejoigne dans son amour.

 

Il ne faut jamais parler de Dieu en oubliant] la Révélation, tout ce que la Révélation de la Trinité en Jésus comporte de lumière et de libération. C’est la seule possibilité pour nous d'entrer dans notre humanité, de la comprendre, de la concevoir, de l'accomplir, en respectant celle des autres, et en concourant à son accomplissement, que justement de nous enraciner dans cette démission, dans ce dépouillement, dans cette relation qui constitue un moi non plus fermé, mais oblatif, qui est un pôle de générosité.

 

Nous pouvons maintenant nous demander pourquoi le Christ a-t-il pu introduire cette dimension essentiellement nouvelle dont il a peu parlé, car il ne l'a pas introduite en nous proposant un système de réflexion sur la liberté. Il l'a introduite par sa vie. Il l'a introduite par l'affirmation du Royaume de Dieu qui coïncide avec sa Présence.Il l'a introduite par sa mort qui est la mort de Dieu. Il l'a introduite par sa résurrection qui est la victoire sur la mort. C'est la Révélation que la fin dernière, évidemment, ce n'est pas la mort, mais la vie. Mais pourquoi le Christ a-t-il pu révéler cette dimension, pourquoi l'a-t-il vécue comme personne, avant ni après lui jamais ne le fera ? Qui est Jésus finalement ? Comment nous approcher de son secret ? Comment dominer son mystère ? Comment le situer au coeur de l'histoire humaine puisque l'histoire se divise précisément entre les siècles avant et après Jésus ?

 

La pensée chrétienne, qui a tant réfléchi sur ces problèmes, et d'une façon extraordinairement profonde et efficace, car on ne peut pas ne pas voir dans les grands conciles oecuméniques des premiers siècles, on ne peut pas ne pas y voir un complément, je dirais presque indispensable, du Nouveau Testament, parce que cette réflexion de l'Eglise sur son mystère, sur le Christ qui est sa vie, a donné lieu à l’expression la plus ductile, la plus fine, la plus profonde de ce concert de relations au cœur de la divinité qui constitue précisément la musique éternelle.

 

Alors comment Jésus a-t-il pu savoir cela, Jésus né de la Vierge Marie, Jésus créature humaine, et en tant que tel, Jésus en tant que – comme dit le cardinal de Bérulle – il est tiré du néant et uni immédiatement à la subsistance du Verbe ? Rien n'est plus difficile que d'exprimer cette réalité [de l’incarnation].

 

Nous pouvons nous en approcher d'une certaine manière, en recourant à deux formules de l'Incarnation dont la première vous est connue beaucoup plus que l'autre, puisque vous la récitez constamment dans le Credo : «  Il est descendu du ciel » Donc le Fils divin, le Fils éternel, est descendu du ciel, ce que l'apôtre saint Jean traduit magnifiquement dans ce mot : « Et le Verbe s'est fait chair. » (Jean 1,14). C'est le même mouvement : le Verbe s'est fait chair, sauf que justement, saint Jean évite la localisation dans le ciel.

 

Il faut avouer que pour nous, nous sommes aux abois quand il s'agit de définir le ciel d'où Dieu descend. Pour les Anciens, c'était clair : il y avait une superposition de ciels, d'univers, jusqu'à l'étage suprême, jusqu'à l'empyrée(1) qui était un univers si précieux que la divinité y pouvait trouver son siège. Il était normal donc de considérer que Dieu trônait au sommet de l'univers.

 

Pour nous, toutes ces images se sont écroulées puisqu'il n'y a pas, ni haut ni bas, que l'univers dans toutes les dimensions échappe à notre mesure, et que, même si nous atteignons ses confins, cela ne nous renseigne aucunement sur le séjour de Dieu. Et quand Gagarine, le premier cosmonaute, dit qu'il n'a pas vu Dieu dans l'espace, il ne fait que dire un truisme : il est évident que Dieu ne peut pas se trouver dans le ciel atmosphérique qui n'est pas en question quand il s'agit de sa Présence.

 

Donc la formule : « Il est descendu du ciel », aussi vénérable qu'elle soit, telle que nous continuerons à dire, en songeant à toute la condescendance et à tout l'amour de Dieu, nous sommes obligés de la transposer en y voyant simplement, justement une expression symbolique, d'une réalité d'ailleurs absolument certaine, qui est la Présence de Dieu parmi nous en la personne de Jésus.

 

Il y a une autre formule, beaucoup moins connue, qui se trouve dans le symbole dit de saint Athanase. Ce symbole de saint Athanase, il contient tant de choses admirables, est un symbole probablement gallois du Vème siècle environ, et que nous lisons dans le bréviaire romain. Et dans ce symbole, il y a cette petite phrase qui est admirable, l'auteur du symbole voulant affirmer l'unité de Jésus-Christ, Jésus-Christ Dieu et homme, et cependant un et non pas deux, et il la continue :

« Il n'est pas un par le changement de la divinité en chair, mais par l'Assomption de l'humanité à Dieu. »

 

Je crois que cette formule est extrêmement profonde, elle rencontre mieux le champ de notre expérience. En effet, et cela nous le tenons de Jésus : Dieu est au-dedans de nous, c'est l'enseignement qu'il donne à la Samaritaine : « Ne cherche pas Dieu sur cette montagne, cherche-le au fond de toi-même comme une source qui jaillit en vie éternelle. »

 

[Repère enregistrement audio : 14’ 30’’]

 

Donc Dieu est déjà là, puisque saint Augustin nous a dit à sa manière admirable : « Tu étais avec moi. C'est moi qui n'étais pas avec toi. » Donc cette beauté si antique et si nouvelle, qu'il aime trop tard, cette beauté si antique et si nouvelle qui le fait passer du dehors au-dedans, cette beauté elle était en lui beaucoup plus que lui-même. C'est elle qui était le coeur de son intimité et le seul chemin vers elle. Donc Dieu n'avait pas à venir. Dieu n'avait pas à descendre du ciel, au sens littéral du mot, puisqu'il est toujours déjà là.

 

Il est toujours déjà là et, si son action ne se fait pas sentir, si le monde donne le spectacle du chaos, c'est parce que cette Présence n'est pas reçue, n'est pas vécue comme elle devrait l'être pour fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles.

 

Donc l'Incarnation ne consistera pas à rendre Dieu présent au monde, puisqu'il est toujours présent et que c'est sa Présence qui nous fait vivre, mais l'Incarnation consistera à rendre présent l'homme à Dieu, ce qu'exprime le symbole dit de saint Athanase […?]. « L'assomption, l’assomption de l'humanité à Dieu »

 

Ce qui distingue donc l'humanité de Jésus qui éclôt dans le sein de Marie, ce n'est pas qu'elle soit d'une autre nature que nous-mêmes. C'est une créature qui n'existait pas avant ce moment de la conception, qui germe soudain dans le sein de la Vierge et qui, dès le premier instant de son existence, est saisie par le moi divin, par la subsistance divine.

 

Notre expérience nous renseigne là-dessus de façon extrêmement claire : nous sommes bipolaires, nous avons une double polarité, une polarité égocentrique qui est le pain quotidien de notre vie malheureusement, ce retour à nous-mêmes, cet emprisonnement en notre moi possessif et instinctif, et de temps en temps, une émergence où nous subissons l'attraction, l’attraction de la Présence divine. De temps en temps par bonheur, l'émerveillement nous fait nous perdre de vue ! Et nous place en face de cette beauté si antique et si nouvelle qui ravissait le cœur de saint Augustin.

 

C'est à ce moment-là que nous devenons réellement nous-même, quand nous émergeons de cette prison, quand nous décollons de ce moi que nous subissons et qui est le centre de gravité de toutes nos servitudes. Il y a une espèce d'éclatement spontané dans l'émerveillement : cessant de nous regarder, nous sommes suspendus à cette Présence que nous admirons et pour un moment nous réalisons notre vie comme une pure offrande à cette beauté qui nous subjugue.

 

Et puis, nous retombons, nous subissons l'attraction de l'autre pôle, qui est le pôle instinctif et animal.

 

C'est pourquoi Dieu, nous ne le connaissons que par intermittence, j’entends nous ne le connaissons, nous ne le connaissons d'une connaissance vraie, authentique, expérimentale, d'une connaissance qui nous transforme, d'une connaissance qui est un événement de notre vie que dans la mesure où nous obéissons totalement, ne fût-ce que une seconde, à son attraction. Hors de là, nous sommes perdus, nous retombons immédiatement en nous-mêmes et nous sommes livrés à nos déterminismes.

 

L'humanité de Jésus-Christ, au contraire, elle n'est pas fermée sur elle-même, elle est totalement ouverte sur Dieu, elle ne s'appartient pas, elle est totalement désappropriée d'elle-même parce que elle subit, ou plutôt elle vit l'attraction divine d'une manière totale et absolue en étant emportée vers Dieu par, l'élan, qui éternellement jette le Fils, dans le sein du Père.

 

Nous revenons à la Trinité et nous nous rappelons que, en Dieu, la personnalité est une relation pure, un pur regard vers l'Autre, un dépouillement, une pauvreté, une innocence, une enfance, enfin un amour, un amour. Et bien, c'est cela justement qui constitue le moi du Christ, qui fonde sa subsistance. Il ne se tient pas dans l'être pour son compte et pour s'affirmer – je parle de sa nature humaine – mais pour le compte de Dieu, pour révéler Dieu, pour communiquer Dieu en étant revêtu de la personnalité de Dieu.

 

Vous le savez, le Concile de Chalcédoine (451) a nettement défini qu'il n'y avait pas dans le Christ une confusion, un mélange de la nature divine et de la nature humaine : la nature humaine reste humaine, elle reste une créature qui a commencé d'exister dans le sein de Marie. L'union avec la divinité, en Jésus se fait dans l'être de la personne : c'est par la personnalité du Fils, qui englobe cette humanité, que se réalise dans le Christ une désappropriation  je veux dire dans la nature humaine de Jésus-Christ  une désappropriation infinie, infinie et indépassable, justement parce que ce qui lui est communiqué, notons le bien, ce qui est communiqué à la nature humaine de Jésus dès le premier instant de son existence, c'est la pauvreté même qui est la personnalité divine.

 

C’est parce que en Dieu la personnalité est tout dépouillement, toute désappropriation, en toute liberté, que l'humanité de Jésus-Christ – revêtue de cette personnalité, obéissant totalement à son attraction, comme une coquille de noix qui serait portée par l'océan – […?] que l’humanité de Jésus-Christ est délivrée de toutes les limites qui s'opposent au rayonnement de la Présence de Dieu. En lui la Présencede Dieu est immédiate, son humanité est le sacrement translucide à travers lequel la divinité qui est en nous comme en lui se communique.

 

Comme il s'agit du même Dieu, du même Dieu. Celui que nous portons en nous, c’est le même Dieu qui est en Jésus-Christ. La différence c'est que nous, nous sommes opaques à ce Dieu ; que nous subissons la polarité descendante et dégradante de notre moi possessif, tandis qu'en Jésus, ce moi possessif a été prévenu, il ne peut pas même éclore ni se développer. Parce que son humanité est emportée au sein de Dieu, dans l'intimité de Dieu par cette relation même qui constitue éternellement dans la Trinité divine la personnalité du Fils.

 

Donc le mystère de Jésus c’est un mystère de dépouillement, c’est un mystère de pauvreté. Et si Notre Seigneur peut nous révéler la pauvreté de Dieu, parce qu'il la vit à fond, qu'elle est son moi, qu'elle est sa véritable personnalité, qu'il n'en a pas d'autre, qu'il n'a pas d'autre pôle, que le dépouillement même, alors il peut, précisément parce que, il ne possède rien, parce que sa nature humaine ne s'appartient pas, parce que elle est toute ouverte, toute offerte, parce qu’elle est entièrement libérée d'elle-même dans une offrande absolue et qui ne cessera jamais, il peut accueillir toute l'humanité et tout l'univers.

 

C'est lui qui réalise l'universel, présent dans ce creux, dans ce vide absolu qui s'est réalisé en lui du fait précisément de l'assomption de son humanité à Dieu. Si en lui, il n'y a plus ni juif, ni grec, ni homme libre, ni esclave, ni homme, ni femme si tous sont uns, c'est dans la mesure où il est capable de les assumer tous parce que il n'a rien en propre. Il peut être chez lui, comme on l'a dit magnifiquement, à l'intérieur des autres, sans violer leur clôture, dans l'agenouillement du lavement des pieds. Parce que il ne peut que communiquer cette Présence infinie qui est son véritable moi, et que tout ce qu'il fait, tout ce qu'il est, tout ce qu'il dit, est toujours la révélation de ce Dieu qui est entré par lui dans notre histoire.

 

Et comment Dieu d'ailleurs serait-il perçu autrement qu'en entrant dans notre histoire ? Il est évident que Dieu ne peut être connu, comme toute chose humaine, que par une expérience humaine : si Dieu n'était pas un événement de notre histoire, ou dans notre histoire, nous n'aurions pas de contact avec lui.

 

En Jésus donc, cette Présence que nous portons en nous sans nous en apercevoir, en lui tournant le dos le plus souvent, en la laissant seule dans le désert de notre âme, en Jésus cette Présence enfin, se fait jour, elle est là, elle dit "je" et "moi" comme elle le dirait au fond de chacun de nous si nous étions radicalement dépouillés de nous-mêmes, comme l'est l'humanité de Jésus.

 

[Repère enregistrement audio : 29’ 05’’]

 

C'est là un événement d'une importance infinie, que souligne admirablement le théologien anglais protestant, Charles Dodd, soit dans le livre "Evangile et Histoire", soit dans le livre "Le fondateur du Christianisme". Livre qu'il faut lire avec, un profond sens des nuances, mais qui est plein d'un très grand amour pour le Christ et où cet auteur souligne que l'événement dernier, définitif, c'est Jésus-Christ, et – d'une façon assez sympathique – au lieu de reporter l'eschatologie à la fin des temps, à la fin du monde, il centre l'eschatologie dans l'événement même de la Présence du Christ au temps de sa vie historique.

 

" L'eschaton ", le dernier degré de la manifestation divine dans l'histoire, c'est Jésus-Christ. Précisément parce que Jésus-Christ, c'est l'affleurement dans l'histoire de cette Présence divine que nous portons en nous, mais qui est inefficace tant que nous ne sommes pas attentifs à son rayonnement.

 

Et nous remarquons tout de suite que le mystère de l'Incarnation ne fait que répercuter le mystère de la Trinité : c'est la pauvreté qui est la subsistance divine, c'est la pauvreté qui constitue la personnalité en Dieu, ce regard vers l'Autre qui ne revient jamais sur soi-même. C'est cela qui constitue le mystère de Jésus, c'est parce que cette humanité est revêtue de ce regard, parce qu'elle est enveloppée par cette relation, parce qu'elle est encore une fois jetée en Dieu par l'élan même, éternel, qui jette le Fils dans le sein du Père.

 

Alors cette humanité ainsi constituée ne peut qu'entraîner toute l'humanité et tout l'univers vers cette liberté qui est le sens même de la création.

 

Il est vrai de reconnaître que, tout cela, ne ressort pas avec évidence à toutes les pages de l'Evangile, parce que Jésus n'est pas un philosophe par bonheur ; il n'est pas quelqu'un qui nous apporte un système. Il est un sacrement, le sacrement vivant, le sacrement inséparable de ce qui est vivant, à travers lequel la divinité se manifeste et se communique.

 

Mais c'est par le développement de son histoire, par son aboutissement, par la germination du mystère de l'Eglise, qui est notre seule référence puisque nous ne connaissons rien de Jésus-Christ que par la communauté apostolique qui lui rend témoignage. C'est par là que nous apprenons, et par le développement de la pensée chrétienne affirmée dans les grands Conciles, c'est par là que nous pénétrons dans ces profondeurs et que nous découvrons qu'en effet le mystère de la Trinité ne pouvait être révélé que par Quelqu'un qui le vivait. Si ça avait été simplement un jeu de concepts, un jeu d'idées et de mots, ce serait resté une espèce de rébus inaccessible. Si le témoignage de Jésus porte, c'est parce que Jésus vit de la Trinité, qu'il est enraciné en elle, et que son moi est le moi du Verbe, du Fils éternel qui n'est qu'un regard vers le Père.

 

Il est évident que Notre Seigneur ne pouvait pas, dès le début, parler de ce secret dont il vivait, parce que il fallait d'abord qu'il acclimate son message en offrant à son auditoire des idées qui avaient prise sur lui, comme l'idée – restée vague avant d'être justement illuminée par la croix et la résurrection – comme l’idée du Royaume de Dieu. Ce Royaume de Dieu, on peut le concevoir de toutes les manières, ou comme justement la Présence de Dieu au coeur de l'histoire, ou comme une intervention miraculeuse qui allait délivrer les juifs du joug de leurs ennemis.

 

Donc l'Evangile représente une pédagogie prudente, graduelle, jamais définitive ; ou Notre Seigneur recourt à des paraboles pour se faire comprendre de la foule qui n'entendrait pas autre chose, ou il se montre plus explicite à l'égard de ses apôtres, mais sans trop se faire d'illusions sur leur compte. Il sait très bien quels sont leurs rêves et il le percevra tragiquement lorsqu'ils l'abandonneront au moment de sa condamnation. Il sait bien finalement que c'est au-delà de la mort que le mystère de sa Présence sera révélé et donnera toute sa lumière.

 

Donc il faut prendre patience en lisant les Evangiles. Toujours il faut entrer dans ce mouvement, il ne faut pas s'attendre à une formulation explicite de tout ce que je viens de rappeler et qui est maintenant dans l'Eglise si magnifiquement vécu et célébré. Jésus devait épouser les limites de son temps pour l'atteindre, se proportionner à l'intelligence de son auditoire pour l'accrocher de quelque manière et il savait bien que tout finirait finalement par un échec.

 

Un échec sans doute qui sera compensé par la résurrection pour ceux qui deviendront les disciples de la foi, non pas pour ceux qui ont été simplement les témoins extérieurs de l'événement de sa condamnation. Car Jésus ne s'est pas montré à ceux qui l'ont condamné après sa résurrection. Il ne s'est pas montré à Pilate et à Caïphe, ni à aucun des autres. Il s'est montré à ceux qui l'attendaient, à ceux l'aimaient, à ceux qui devaient prendre la relève, à ceux qui ne pouvaient admettre le caractère définitif de son échec.

 

Je pense que, si vous retenez ces deux formules : il est descendu du ciel ou, ce qui est plus parfait : le Verbe s'est fait chair, et l'autre formule : le Christ est un, non pas par le changement de la divinité en chair mais par l'assomption de l'humanité à Dieu, vous aurez une direction de pensée féconde pour méditer sur le mystère de Jésus, pour comprendre à la fois ses limites puisque, il est une créature humaine, tirée du néant comme dit de Bérulle, qui n'existe qu'à partir de ce moment-là, et en même temps le Fils de Dieu parce que cette nature humaine justement est revêtue de la filiation divine, de la personnalité du Fils sans confusion de natures, totales, pour susciter cette attraction, cette polarité infinie qui fait de Jésus l'homme le plus libre qui puisse jamais exister.

 

Et nous sommes justement les fils de cette liberté, dans la mesure où nous sommes fidèles à l'Evangile. Nous sommes appelés à réaliser dans notre vie ce que Jésus réalise dans sa personne.

 

La distinction d'ailleurs des natures, nous permettra de comprendre un peu mieux comment Notre Seigneur lui-même, au moment de sa passion et de sa crucifixion, a pu éprouver ce sentiment d'abandon, d'écrasement absolu, de malédiction définitive comme si, selon saint Paul, comme si il était fait péché (2 Co 5,2l).

 

C'est parce que la réalité de sa nature humaine y est intégrale et que il a une sensibilité infiniment plus subtile et plus délicate que la nôtre mais qui lui ressemble, et que il peut vivre les événements en subissant toute la pointe de leur nouveauté, bien que tout fût prévu, et en particulier à partir des trois tentations qu’il repousse comme une suggestion démoniaque qui voudrait l'entraîner à user de ses pouvoirs en sa propre faveur. Or ce n'est pas cela : Il est là au service des autres. Il sait donc parfaitement que il est voué à la croix dont il parlera à ses disciples comme la condition même de leur propre fidélité.

 

Mais quand l'événement se produit, il n'en garde pas moins pour sa sensibilité toute sa nouveauté effroyable, tellement épouvantable que, Jésus en lui-même meurt non pas de ses blessures, de ses blessures physiques qui étaient inimaginables, mais meurt de cette blessure spirituelle, de cette blessure morale qui fait que il est le condamné, qu’il est le péché, qu’il est le grand coupable, qu’il a pris la place de tous les coupables et qu’il sent qu'il l'est, tout en sachant pourtant que, il est absolument innocent.

 

Et c’est à présent cette contradiction affreuse entre la saisie de l'innocence et le sentiment du péché qui l'envahit parce qu'il doit [opposer] le contre-poids de son amour à toutes les offenses du monde, c’est cela qui cause sa mort, une mort intérieure, une mort spirituelle, qui appellera une résurrection aussi intérieure, qui ne sera pas la réanimation d'un cadavre, mais le retour – ce qui est conforme à sa nature de Verbe incarné – lui qui est le prince de la vie, lui qui est à la source de la vie, il ne devait pas mourir.

 

S'il est mort, c'est à cause de nous. Il est mort par substitution. Il est mort de notre mort et non pas de la sienne. […?] Cette mort dont saint Paul dit qu'elle est entrée dans le monde avec le péché (Romains 5,12), cette mort que Dieu n'a pas voulue, c'est cette mort pleine de ténèbres que le Christ a vécue jusqu'à en mourir lui-même, pour nous et à la place de nous.


En tout cas, il est certain que c’est dans la mesure où nous réaliserons, où nous prendrons conscience de la présence de Dieu en nous, dans un ciel intérieur à nous-mêmes, sur lequel sainte Thérèse dans "le Chemin de la perfection" – Thérèse d’Avila – insiste sur le ciel, dans son […? explication] du Pater,c’est un ciel intérieur à nous-mêmes.

 

[Repère enregistrement audio : 44’ 47’’]

 

Et bien, dans ce ciel intérieur à nous-mêmes, Dieu réside, autant qu’en Jésus, c’est nous qui ne sommes pas en Lui. Et pour vaincre cette opacité, que l’homme oppose à Dieu, il fallait justement cette désappropriation radicale qui ouvrit l’humanité de Jésus sur le moi divin, et la revêt toute entière, et qui la libère si radicalement, qu’elle peut assumer toute l’humanité et tout l’univers. Si nous partons de notre expérience, nous concevrons que ce Dieu qui est en nous ait surgit tout d’un coup avec son "je" et "moi" infinis au cœur d’une humanité qui n’avait plus rien, qui n’était plus que le sacrement vivant et consentant, et inséparable, dans lequel Dieu s’exprimait et se communiquait.

 

Il n’y a aucun doute que si Jésus nous a introduits au cœur de la Trinité, ce n'est pas en spéculant sur Dieu, c'est en vivant Dieu comme son vrai moi, et en vivant sa propre humanité comme la révélation de ce Dieu qui finit par mourir en lui.

 

Et c’est là que justement va éclater la splendeur de l'amour divin ; que, en effet si Dieu nous laisse libres, il acceptera que cette liberté se tourne contre lui, et pour ne pas se renier c'est-à-dire pour ne pas renier son amour, il paiera le prix de ce refus en lui-même, il assumera ce refus et en mourra.

 

Et ce sera toujours ainsi : Dieu ne peut que mourir là où il n'y a pas d'amour ; parce qu'il est l'amour, et qu’il a tout créé pour l'amour.

 

Note (1) Empyrée : La plus élevée des quatre sphères célestes, celle qui contenait les feux éternels, c'est-à-dire les astres.

« Ce temple, où Jupiter avec tant de splendeur,

Est descendu, dit-on, du haut de l'empyrée,

N’est qu’un lieu de carnage à sa première entrée. » Voltaire, les lois de Minos, acte 3 sc.1

 

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